combien dieu est grand parole en anglais

Laterre est dans la joie, La terre est dans la joie. [V1b] Sa gloire resplendit, L’obscurité s’enfuit Au son de Sa voix, Au son de Sa voix. [C] Combien Dieu est grand ! Chantons-le : combien Dieu est grand ! Et tous verront combien, Combien Dieu est grand ! [V2a] Car d’âge en âge, Il vit, Le temps Lui est soumis. Commencement et fin BG#m Car d’âge en âge il vit, le temps lui est soumis E E Commencement et fin, commencement et fin B G#m Céleste trinité, Dieu d’éternité E F# Il est l’agneau divin, il est l’agneau divin B Combien Dieu est grand ! Chantons-le ! G#m7 Combien Dieu est grand et tous verront, E F#sus4 F# B Combien, combien Dieu est grand ! 1 Combien Dieu est SonNom est tout-puissant Digne de louanges Je chanterai combien Dieu est grand Son Nom est tout-puissant Digne de louanges Je chanterai combien Dieu est grand Combien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand! De tout mon être alors s′élève un chant Dieu Tout Puissant que Tu grandeest la grace qui vous a ete donne e,et combien grand est l. '. amour de Dieu pour vous. manmin.or.kr. manmin.or.kr. You have to remember again and again at each. [] momen t how great the g race given to you is, and how great the love of God for you is. manmin.or.kr. Aumoment de rapporter un second témoignage que le Précurseur rendit en présence e ses disciples, l'évangéliste en marque le temps précis : le lendemain . Il donnera de semblables indications aux versets. 37 ; et 44. Le souvenir de ces trois journées consécutives est resté ineffaçable dans le c ur de Jean, car ce furent les jours de sa première rencontre avec Jésus Site De Rencontre Pour Partir En Vacances. Russia is waging a disgraceful war on Ukraine. Stand With Ukraine! Artist Stéphane Quéry •Also performed by Chris Tomlin, Hillsong Worship French French Combien Dieu est grand ✕ Le Roi dans Sa beauté Vêtu de Majesté La terre est dans la joieLa terre est dans la joieSa gloire resplendit L'obscurité s'enfuit Au son de Sa voix Au son de Sa voixCombien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand!Car d'âge en âge, Il vit Le temps Lui est soumis Commencement et fin Commencement et finDieu d'éternité Il est L'Agneau Divin Il est L'Agneau DivinCombien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand!Son Nom est tout-puissant Digne de louanges Je chanterai combien Dieu est grandSon Nom est tout-puissant Digne de louanges Je chanterai combien Dieu est grandCombien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand!De tout mon être alors s'élève un chant Dieu Tout Puissant que Tu es Grand! De tout mon être alors s'élève un chant Dieu Tout Puissant que Tu es Grand! Combien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand! Combien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand! ✕ Add new translation Add new request Music Tales Read about music throughout history If. 1 I J I ! i .I &S-S S ©??£ ? Stadtbibliothek Zurich, Letztwilliges Geschenk des Herrn Dr. Gottfried Keller sel 1890. W- r-j3h> MMKK iíîfeí I COLLECTION C03£JP2*JZTJ£ DES CE U y R E S D E TOME PREMIER. A L ET T v h L/ /A. D E lî ÏT T I V JLÌ> U il L Jb A MILORD CHARLES ALFRED DE CAITOMBRIDGE, Comte de Plisinth, Duc de Raflingth. écrit es en 173s, N traduites de V Anglais en 1756. ê £**** 4h ^ 7 * L- KL' ^L>-^ LE T T RES D E ÏTT T V V 1 JUJU FANNI A MILORD CHAR'LES ALFRED. PREMIERE LETTRE. Jeudi à midi. .Âpres avoir bien réfléchi fur votre songe, je vous félicite , milord, de cette vivacité d’imagination qui vous fait rêver de si jolies choses. Ménagez ce bien ; une douce erreur est ce qui fait tout l’agrément de notre vie, Heureux par de riantes illusions, qu’a-t-on besoin de la réalité ? Loin de remplir l’idée jque nous avions d’elle , souvent elle détruit A iv S Lettres le bonheur dont nous jouissions. Lîvrez-vous au plaisir de rêver, & sachez-moi gré de je ne lais quel mouvement qui sait que je m’intéreíTe à tout ce qui vous touche. Je n’ai point dormi, point rêvé ; mais j’ai tant songé, tant pensé, que je crois que je ne pense plus. Adieu, milord. LETTRE II. Sâmedi à onze heures. J ' - - . J E ne veux point que vous m aimiez, je lie veux point. que vous soyez sérieux, je Vous défends de me plaire , je vous défends de m’intéresser. Mon amitié devient si tendre , qu’elle commence à m’inquiéter. J’ai îu deux fois votre billet , & j’allois le relire une troisième , quand je me fuis demandé raison de ce goût pour la lecture. Adieu, milord, je vous verrai à six heures. Je fuis assez comme vous ; je trouve le matin ennuyeux, le jour long ; on ne s’amuse que le. soir. de mistriss Butler.’ f * A- LETTRE III. Lundi à une heure' Paix, milord, paix, vous ne vous Corrigez point je vous défends de me plaire, & vous m’attendrilsez. Votre lettre m’a sait rêver en la lisant quelque chose me disoit que de tous les vices l’ingratitude étoit le plus odieux. Ou je me commis mal, ou mon cœur n’en est pas capable si vous me prouvez que je vous dois de la reconnoissance, si vous me le prouvez. .... Adieu, milord. LETTRE IV. Mercredi à midi Mais quelle fantaisie vous porte à m’ai- mer, à vous efforcer de me plaire ? Pourquoi me préférer à tant d’autres femmes, qui désirent peut-être de vous inspirer ce que vous voulez que je croie que vous ressentez pour moi ?. . Vous dérangez tous mes projets, vous détruisez le plan du reste de ma vie une foule d’idées m’embarraflV ÏO Lettres & m’affiige ; mon cœur adopte toutes celles qui vous font favorables. Ma raison rejette tous mes vœux, combat tous mes désirs, s’éleve contre tous mes sentimens.... Je fuis restée hier dans la même place où vous m’a- Vez laissée , j’y fuis restée long-tems. Quelques larmes tombées fur mes mains,, m'ont tirée de ma rêverie_Des larmes!... Ah! sir Charles, si elles étoient un pressentiment... Je ne veux plus vous voir, je ne veux plus vous entendre.... Est-il bien vrai que je ne le veux plus?.... Je ne fais,... Mon dieu, milord, pourquoi m’aimez-vous ? LETTRE V. Vendredi matin. Je vous ai dit que je vous aime, parce que je fuis étourdie ; je vous le répete , parce que je fuis sincere. Par une fuite de cette qualité, je ne puis vous cacher que votre joie m’a pénétrée d’un plaisir si vif, que je me fuis presque repentie de vous avoir fait attendre cet aveu cependant il ne m’engage à rien. Vous savez nos conditions, & je me flatte que vous ne pensez pas qu’elles soient un détour adroit pour augmenter vos désirs. Mon cœur vous a parlé, il vous parlera- tou- Iï de mistriss Butler. jours. Soit que l’araour nous unisse, soit que ne pouvant me résoudre à me donner à vous, la seule amitié nous lie, vous me trouverez vraie dans tous mes procédés. Je ne connois point sart, ou , pour mieux dire, je le méprise toute feinte me paroît basse. Je vous aime ; mais je crains les suites d’une passion dont je sens que je ferois ma feule affaire. N’abusez pas de ma confiance ; songez que c’est à mon meilleur ami que j’ai avoué mon penchant. Je n’exige pas qu’il appuie les raisons que j’ai de le combattre ; mais je veux que , regardant la confidence que je lui ai faite, comme une marque de mon estime, il oublie mon secret dans les mo- rnens où je ne voudrai pas qu’il se souvienne que je le lui ai dit. LETTRE VI. Dimanche à deux heures. Je ne prierai point le ciel avec vous, mon aimable, ami ; les vœux que nous lui adressons font trop différais. Vous voulez qu’il vous prive de la vie , si vous devenez infidèle ; & moi je lui demande votre bonheur, votre éternel bonheur, fans examiner si c’est moi qui dois toujours le faire, si je m’expose à r L Lettres vous rendre ingrat, fi je fuis condamnée à pleurer un jour la perte de votre cœur. Je fuis Itire , bien sûre , de former alors pour vous îes mêmes souhaits que je forme dans cet instant. Deíìrer la mort de son amant , plutôt que son inconstance, c'est s’aimer plus que lui; c’est être plus attachée aux douceurs de l’amour, qu’à l’objet qui nous les fait goûter. Cette efpece de délicate J e est sa mie & cruelle ; elle n’est pas dans mon cœur , elle n’y fera jamais. Je ne vous verrai ce soir que bien tard. Je vais chez miss Jemag.; milord fera ; il parlera de vous peut-être; il vous nommera du moins. N’est-ce rien que d’en- tendre le nom de ce qu'on aime ? LETTRE VII. Lundi matin'. E pourrois vous cacher que je ne vous ai point écrit hier au soir ; mais la plus légers tromperie blesse l'amour. Un assoupissement extrême , je ne sais quelle lassitude m’ont empêchée de remplir ma promesse. J’ai lu vos deux petites lettres, & puis je me fuis endormie avec elles. Eveillée à neuf heures , j’écris à dix ; mais je ne vous verrai qu’à sept cette certiu^de répand un nuage sur mon hu- de mistriss Butler. 13 meur... Mais savez-vous qu’il est difficile de vous répondre? Vous écrivez avec tant de délicatesse ; vous dites si bien, si précisément ce que vous voulez dire ; une expression si tendre anime votre stile , que vous devez trouver de la séchereíie dans le mien. Avez-vous plus d’efprn que moi ? Dans cette occasion je ne veux pas e croire ; mais vous dites tout ce qu’il vous pi ait, moi je dis souvent bien plus que je ne veux, & pourtant bien moins que je ne pense. Mais je vous quitte. J’entends une voix .. Ah, que n'est-ce la vôtre ! LETTRE VIII. Jeudi à dix heures. O U s me priez de penser à vous ; fy pense. En vérité , vous m’occupez fans cesse ; mais quoiqu’un même objet semble fixer toutes mes idées , j’ai pourtant sart de les étendre & de les varier. Tantôt regardant sir Charles comme un simple ami, j’aime en lui son esprit, sa douceur , l’aménité de son caractère, ses moeurs, fa voix, fa gaieté , ses talens. En songeant qu’il veut être mon amant, je me représente Tagrément de sa figure, la noblesse de son air , l’élégance de sa taille, & cette grâce répandue sur tous ses niouveraens. En 14 Lettrés m’avouant le tendre penchant qui nrattire vers lui , je me rappelle les qualités de son ame , la bonté de son cœur, la générosité , la candeur, sélévation de tous ses sentimens ,• & puis rapprochant ce que j’ai séparé , je vois l’aimable portrait fe' former fous mes yeux ; il m’offre un tout.... Ah ! ce tout est tout pour moi. Adieu, milord... Vous faites la mine.... Adieu, sir Charles.... Vous boudez encore... Eh bien, adieu, cher Alfred. LETTRE IX. Vendredi matin. E h ! pourquoi ne vóus écrirois-je pas ?Xe puis-je que vous répondre ? N’ai-je rien à vous dire , à vous qui me parlez si bien , & dont ì’cloquence est si puissante fur mon ame ? Non trouble est dissipé, mes craintes font évanouies } je cesse de penser à moi , pour ne penser qu’à vous. Oui, mon cher Alfred * oui, mon aimable ami, je remets entre vos mains ma tranquillité, mon bonheur; soyez-en s arbitre. Vous méritez bien qu’un cœur qui se donne à vous, borne tous ses foins à vous aimer, tous ses vœux à vous plaire, tous ses désirs à vous rendre heureux. Ah ! ce n’est pas les borner. m de mistriss Butler.’ Is LETTRE X. Dimanche à minuit . jAl peine sortiez-vous de chez moi, que j’ai été saisie de cette sorte de chagrin que l’on éprouve lorsque l’on vient de perdre quelque chose, & qu’on veut se dissimuler que cette perte afflige. Seroit-il possible que vous ne puissiez vous éloigner de moi, fans que votre absence ne me causât de la tristesse ? Vous n’en aviez point , vous ; il ne m’a pas paru que vous en ensilez. Vous m’avez dit, à demain ; je pouvois me dire auísi , je le verrai demain. D’où vient me fuis-je dit > il n’y est plus ? hélas ! il n’y est plus,?... Je neveux point vous aimer comme cela. Non , milord , non, je ne le veux pas. Je fuis fâchée, je boude allons, ôtez-vous , laissez-moi... Que votre lettre est tendre ! qu’elle est vive ! qu’elle est jolie ! Je l’aime...Je l’aime mieux que vous; car je vous quitte pour la relire. ' ! ' ”= LETTRE XI. Mardi dans mon Ut , à je ne fais qu’elle heureì L e sommeil me suit ; pourquoi m’obstiner à le chercher ? II peut calmer le trouble ds Lettres 6 mes sens ; mais la douceur du repos vaut-elle Pagitation que donne l’amour ? Je prends un livre, je le 1 aille c’est votre lettre que je lis ; je la finis, je la recommmence je voudrois ne savoir pas lue, pour la relire encore. Ha ! que vous êtes cruel ! oui, vous Têtes. Par combien de traits vous vous gravez dans mon cœur ! Que d’agrémens vous joignez aux effets ordinaires d’une passion qui n’est déjà que trop puissante par elle-même ! Mais je supprime la conséquence que je voulois tirer de ce raisonnement. C’est bien assez de n’avoir point écrit hier; je ne veux pas vous chagriner par le détail des combats de mon ame. Je sens qu’ii m’est difficile de résister long- tems à la douce espérance de vous rendre heureux j’éloigne les occasions , n’est-ce pas avouer que je les crains ? Mais d’où vient que je me sens révoltée à la feule idée ?.... Ne m’a~ vez-vous pas promis une éternelle amitié ?.. Je compte fur vos promesses... Cette amitié dont j’exige les plus fortes assurances, est le prix , Punique prix où je mets mon amour, mes complaisances, Toubli de moi-même , tout ce que je puis immoler à vos désirs... Je ne promets pas encore un si grand sacrifice... Voyez, mon cher Alfred , examinez en vous-même, si vous le souhaitez assez pour le mériter.... Mon dieu , si vous me trompiez , si vous vous trompiez vous - même!... Ce que je pense à présent vous fâcheroit. Adieu.'Demain d’un de mistriss Butler.’ 17 d’un regard d’un souris , d’un mot, vous dissiperez peut-être tout ce qui me reste de raison. ♦flg .. LETTRE XII. Mercredi à minuit. u E votre retour m’a charmé ! Qxjoì , si aimable, íi chéri , si digne de l’être , & vous avez des craintes, des doutes ! Ah ! n’en ayez jamais. Vous ignorez combien je fuis sincere , & ce qu’un vrai mérite peut fur mon cœur. Je trouve tout en vous ; vous réuniriez toutes les qualités dont je fais cas. Qui pourroit vous tromper ? Moi, trahir ce que j’aime l Que ce mot m’a fait d’impreffion ! Quoique l’idée que vous avez de ma façon de penser soit bien avantageuse , j’ose vous le dire , le tems ni les événemens ne la détruiront pas je vous l’ôtcrois moi-même, íi je la connoissois faulTe. Non, je ne serois point flattée de votre estime , si je la devois à des feintes, si je n’ctois pas sûre de la mériter. Celui qui s’efforce de se donner un caractère qu’il n’a pas , qu’il dément par ses actions, est à mes yeux l’être le plus vil... Mais quel sérieux ?.... Vûyez comme vous m’avez rendue grave...» Miss Betzi a donc ma lettre ? XI ne falloit pas Tome 1. B ig Lettres la lui donner, puisque vous deviez me voir..il Miss Betzi dormira tard ; elle a la mauvaise habitude de dormir ; je ne la verrai demain qu’à trois heures. Elle a cette lettre ; ce n’est rien pour elle. Bon dieu, fi je l’avois, moi, comme je briserois le cachet ! Je la lirais vîte, vite, & puis doucement, doucement, & puis je la lirois encore , & puis je la... Mais je ne veux pas tout dire. Adieu. Je vous aime de tout mon cœur. LETTRE XIII. Vendredi à midi. o us m’avez promis de la reconnoiíTance, & vous en manquez déjà. M’écrire que je ne vous aime point , ou que je vous aime foi- hlement, c’eiì être ingrat. Voyez, cherchez, examinez les preuves que vous m’avez données de votre tendresse; & quand vous aurez trouvé celle qui vous paroîtra la plus forte , osez la comparer à l’aveu que je vous ai fait de mes senti mens, à cette complaisance qui nvassujettit presqu’à vos volontés, & convenez que vous ne pouvez rien faire pour moi qui égale ce que j’ai fait pour vous. Ne me jugez point fur le commun des femmes, jugez-moiiur mon caractère, fur mes principes - fur la fuite DE MISTKISS BULTER. I9 de mes idées, & voyez quel est le sacrifice que vous exigez. Je sais qu’il est fans prix pour celui qui le demande , qui ì’attend ; mais trop souvent dès qu’il est fait, des que la victime est immolée , les fleurs qui la paraient se fanent, & l’on n’apperçoit plus en elle qu’un objet ordinaire. Votre comparaison m’a fâchée, tout-à-fait fâchée. Comment , avec un esprit juste, avez-vóus pu la faire '{ En prenant un engagement, vous risquez , dites-vous , autant que moi. Vous, milord ? Hé, quels dangers, quels périls votre sexe peut-il redouter en se livrant à ses désirs ? Le ridicule préjugé qui vous permet tout, vous affranchit de la peine la plus vive qui soit attachée aux foibles- ses de l’amour. Trahi, quitte, haï de ce qu’it aime , un homme peut toujours se rappeller avec plaisir le tems où il se trouvoit heureux ; tems marqués par ses triomphes , par une victoire dont le souvenir est toujours flatteur pour fa vanité. Mais nous qui nous croyons méprisées - dès que nous cessons de nous croire aimées ; nous qui joignons au regret de perdre notre bonheur, la honte de savoir goûté ; nous dont le front se couvre de rougeur, quand nous nous rappelions les momens les plus doux de notre vie ; pouvons-nous , fans frémir, écouter un sentiment aimable, il est vrai, mais dont les suites peuvent être íî cruelles ? Risquer , vous ? Ha ! sir Charles, sir Charles, Bi; 2O Lettres je ne suis point contente de vous, je ne le fuis point de moi, je ne le fuis de personne. LETTRE XIV. Lundi à onze heures du soir. Savez-vous bien, mon cher Alfred, que vous m’avez ennuyée ce soir, tout comme uii autre ? Que maudits soient les colleges , les universités, le grec , le latin , le françois , & tous les impertinens livres où Ton apprend à raisonner en dépit de l’expérience & de la vérité ! MilordMaire en est un exemple admirable. Je ne saurois souffrir que l’on avilisse son être en adoptant ces paradoxes hardis, qui font briller í’esprit aux dépens du cœur, & ne tendent qu'à détruire en nous í’amour du bien & de l’humanité. On ne me persuadera jamais que la vanité soit le motif de nos bonnes actions, & la source de nos vertus. Si, dans quelques occasions de ma vie , j’aipu choisir entre le bien & le malque mon intérêt ou mon amour propre dût me décider en faveur du mal ; que sélection que j’étois maîtresse de faire, ne dût jamais être connue, ni par- conséquent m’attirer la louange ou le blâme ; íì dans le profond secret de moi même , j’ai préféré le parti le plus généreux , feulement parcs qu’il étoit le meilleur, ne puis-je pas 21 de mistriss Butler.” me dire , m’assurer que la bonté de mon cœur est indépendante de l’opinion d autrui ? que j’ai agi par le penchant naturel qui me porte vers le bien ? Laissez dire milord Maire , & croyez, mûn cher Alfred, que les vertus qui font. en vous , ont un principe plus noble que Porgueil. La bonté n’est pas le fruit de la réflexion nous ne pouvons ni Pacquérir ni la perdre. La vanité peut en donner l’ap- parence, mais jamais la réalité. Cette qualité est dans notre ame , comme est fur notre visage ce trait de physionomie que Part rend si difficilement, qui nous distingue, & fait qu’a- vec la même forme nous ne nous ressemblons point... Mais voyez où cette sotte conversation m’a conduite , à oublier à qui j’écris , à ne pas seulement me souvenir que je vous aime. Adieu, bon soir effet merveilleux de la dissertation , je dors. L E T T R E X V. Lundi.,. O N est bien criminel, quand on a fâché ce qu’on aime. Mais en convenant de fa faute, on mérite qu’un cœur généreux Poublie. Vous avez prévenu le pardon que je voulois vous demander cette bonté m’embarraffe. Je B iij 22 Lettres suis dans la position d’un sujet rebelle, qui après s’être révolté contre son prince , en éprouvant fa clémence , sent plus vivement le malheur de lui avoir déplu. On dit que les grands cœurs en deviennent plus attachés & plus fideles le mien n’a pas besoin de nouvelles chaînes pour vous aimer. Je me reproche de vous avoir causé un instant d’en- nui. Ce n’est pas assez d’exiler cette lettre, de la trouver indigne d’être avec les autres , il saut la déchirer , la brûler, n’en laisser aucunes traces. Ne vous souvenez jamais de mon caprice ; mais souvenez-vous de ma tendresse ; elle ne finira qu’avcc moi. B- LETTRE XVI. Lundi à quatre heures. u E L L E nouvelle , mon cher Alfred ! Je fuis désolée. Que vais-je devenir? Ah ! j’avois bien raison de ne vouloir point aimer ! Quoi malade, malade à garder le lit! & je ne puis vous voir, vous donner mes foins ! Non dieu, que mon inquiétude est vive! Voilà cette lettre que vous me demandez vous espérez qu’elle vous guérira que ne puis-je l’efpérer austì ! Ménagez-vous bien ; ne m’écrivez point ; envoyez ce soir chez moi ; faites-moi dire de mistriss Butler.' 2z comment vous ferez. J’ai eu la fievre toute la nuit, une migraine horrible ; mais le mal de ce que j’aime me fait oublier le mien. Que je fuis affligée ! que je vous aime ? W LETTRE XVII. Mardi matin. FE fuis triste, mon cher Alfred, bien triste , ie vous allure... Ne point vous veir pendant que vous souffrez, que vous vous ennuyez !... Ah ! c’est bien moi qui voudrois être votre garde ! Que mes foins feroient complaifans ! Avec quel plaisir je partagerois votre solitude ! Que je vous ai plaint ! Comme le cœur m’a battu , quand 011 est venu de votre part ! Que ce laquais m’a causé d’émotion ! Hélas ! difois- je , que va-t-il m’apprendre ! N’êtes-vous pas trop aimable de m’avoir écrit? d’avoir rempli la petite feuille ? Pauvre petit malade, je vois d’ici la jolie mine affublée d’un bonnet de nuit, qui fe rit au nez , parce qu’elle est un peu de travers... Ma fievre n’est rien ; vous la dissiperez en paroiffant. On vouloir me saigner ce matin; mais quelqu’un m’a dit que l’amour est dans le sang. Ah ! je n’en veux point perdre. On m’annonce sir Thomas je vous quitte la sotte chose que la politesse ! II vient B iv 24 Lettres me voir, dit-il. N’est-il pas bien nécessaire que ce monsieur me voie? Adieu, mon cher, mon aimable, mon tendre ami. Ne sortez point si vous n’ètes pas mieux ; & si vous sortez, levez bien vos glaces. Ne prenez point l’air, il est très-froid. LETTRE XVIII. Mercredi à midi. J E m’éveille dans l’instant je me sens reposée, tranquille; mais à mesure que je reprends mes esprits, une idée bien chere ramene le trouble dans mon cœur. Je pense que je ne vous verrai qu’à six heures. Que de momens à passer fans vous ! Mais en s’écoulant , ils amenent celui qui doit vous offrir à mes yeux. Combien de fois me dirai-je , je vais le voir, lui parler , j’entendrai le son de sa voix, ses regards animés se fixeront !... Ah, le beau bouquet qu’on m’apporte ! Qu’il sent bon ! Je le donnerai à sir Charles. Je n’ai point encore eu le plaisir d’en recevoir un de fa main. Seroit- il moins amoureux que sir Thomas ? II sereit bien dur de l’imaginer. Seroit-il moins galant, moins attentif ? Ho, non, assurément. D’où vient donc qu’il ne donne pas de fleurs à fa maîtresse ? II fait qu’elle les aime ; il lui prend demistrissButleiu 2s les siennes, & ne lui en présente jamais..... Ah ! l’ingrate , qui va songera des bouquets. Et ces lettres charmantes, ces tendres assurances , ces caresses si douces ?.Mais les lettres , j’y réponds il dit qu’il aime, moi je le prouve. Les caresses à la vérité.... Est-ce donc que je n’en rends jamais ?.. Vous n’aurez point mon bouquet, milord, non , vous ne saurez pas. Sir Thomas qui réfléchit surtout, qui compare tout, même la pluie & le beau tems,- sir Thomas fera bien étonné, quand il verra que vous faites l’amour tout de travers. Voyez, dira-t-il, comme il est des gens heureux! ils plaisent, ils réussissent, on ne fait pourquoi. Ce lord Charles, par exemple , on Paime à la folie. Que fait-il? II rit, il chante, il fe chauffe ; & moi qui, dieu merci, fuis lord aussi, & des plus gros qui fe fassent dix milles à la ronde , j’ai beau me parer, me parfumer , prêter des livres , ouvrir la porte au petit chat , donner des bonbons , des bouquets i autant de perdu. Miss Betzi n’en tient compte, & me hait comme la peste. Adieu, sir Charles, point de bouquet pour vous. LETTRE XIX Jeusîi à minuit au coin de mon feu. J" e ne veux pas me coucher, non, je ne le veux pas ; je veux rester là. Jen’aime de mou a S Lettre s. appartement que l’endroit où je suis. Ma chambre est un pays étranger pour moi je ne vous y ai jamais vu. Ici , tout est vif, tout est riant, tout a reçu l’empreinte cliérie ; ce cabinet est tout mon univers. Mais, mon cher Alfred, vous ètes encore avec les autres. Dans une heure, dans deux peut-être, vous ferez avec moi. Votre main, cette main que j’aime, tracera les pensées délicates de votre ame ; elle m’apprëtera le plus grand des plaisirs. Qu’il est doux de porter ses regards fur les expressions tendres & passionnées d’un amant que l’on adore, de se répéter les noms flatteurs qu’il nous donne ! Je fuis donc voire maUrestfe , votre chere muîtrejjè , votre amie , votre premiere amie ? Vous ne vivez point loin de moi ? Vous ne sentez votre existence que lorsque t instant oh vous m'allez voir approcheí Quoi f c’est moi qui anime cette jolie machiné ? C’est le feu de mon amour qui lui donne, & le mouvement & la grâce avec laquelle elle se meut ? Dis le moi cent fois , mille fois, dis le moi toujours. Qu’il étoit aimable ce soir ! N’avoir pas vu que cette femme étoit belle ! N’avoir vu que moi ! Ah , que je vous aime ! Je vous aime tant, que si vous étiez là, je vous aimerois trop. LETTRE XX. Dimanche ausoir. ous me demandez avec vivacité ce que je pense j & quand je vous le dis , vous doutez de la vérité de ma réponse. Pourquoi donc ce doute ? Si je voulois me taire, íì je me fuis fait presser pour parler, c’est qu’il est des choses qu’il est inutile de dire, parcs qu’on ne peut jamais prouver qu’on les pense. J’étois dans ce moment comme un enfant qui s’apperqoit qu’il est petit, en voyant'placé bien haut ce qu’il voudroit avoir. Ne me montrez jamais cette défiance injurieuse ; elle me révoltèrent ; & si je boudois, je bouderois bien jfort. Je ne vous dis point que je vous aime ; vous douteriez de ma sincérité. Non, dit-il, ce n’est point cela , assurément.... Impertinent , malhonnête, que cela vous arrive une autre fois, vous verrez. i\dieu, milord oh! très-milord, je vous assure. Votre grâce, si vous m’obstinez. * 3 * 28 Lettres M » LETTRE XXL Mardi dans mon lit , malade comme un chien. -Elle a chagriné celui qu’elle aime au lieu du plaisir qu’elle pouvoit lui donner, qu’il attendoit, qu’il méritoit, elle lui a causé de la peine, elle l’a fait gronder, bouder. II a chiifonné la lettre qu’il auroit baisée , ^ il l’a battue , mordue , déchirée ; il en a mangé la moitié ; il est fâché, bien fâché ne voilà-t-il pas de belles affaires ?... Oh ! la laide. Allons vite, à genoux ; demandez pardon, mauvaise ; oui, à genoux.... Elle résiste, je crois. Ah ! je vous appendrai à être méchante !... Joignez les mains, dites comme moi.... Mon cher amant, je vous prie de me pardonner ; je ne le ferai plus ; non , jamais. Et vous , mon cher Alfred, re- levez-la ; qu’un doux souris lui prouve que vous êtes capable d’oublier ses fautes. Ah qà, la paix est faite , n’est-ce pas ? Oh oui, elle est faite. s- sDE mistriss Butler 29 lettre XXII. Mereredi à trois heures. J"e vous attends. Mes yeux font fixés fur l’aiguille de ma montre; qu’elle va lentement! Dans deux heures elle volera il me le semblera du moins.... II va donc venir cet amant si tendre, si aimé, si digne de l’être. Hier il étoit là j’occupe la place qu’il remplisloit ; j’ai du plaisir à me voir sur le siégé où il étoit , où il sera bientôt j’appuie ma tête au tnème endroit qui sou- tenoit la sienne. Quelle ridicule propreté ! De quoi se font-ils mêlés d’enlever la poudre de ses cheveux ? Ah ! qu’on me laisse tout ce qui vient de lui, tout ce qui le représente à mon cœur, à mes 'yeux! Fuis-je trop multiplier des images si cheres? Mais je souffre, mon cher Alfred, je souffre beaucoup j’ai une migraine affreuse, j’en suis bien-aise. J’ai besoin qu’un peu de mélange de bien & de mal me rappelle à moi-même. Depuis quelque te ms je me trouve si heureuse, que mon bonheur m’in- quiete ; je consens qu’il soit troublé ; mais si quelque événement doit le détruire , je prie le ciel que ce soit ma mort. J’emporte- rai dajas le tombeau la douce certitude d’ètre 30 Lettres aimée de vòus ; je la conserverai pendane toute l’éternité ; ou íì la voix terrible de Fange m’appelle , je vous chercherai dans cette vallée immense ; & de quelque côté que vous soyez, ma place sera près de vous... Voilà bien de quoi me faire gronder peut- on être triste comme cela ? Ah la maudite tète ! c'est elle qui dicte ces accens plaintifs. Vous allez paroître ; la joie va ranimer la pauvre malade. LETTRE XXIII. Vendredi à minuit. Vous croyez que je dors peut-être, j’ai bien autre chose à faire vraiment. On ne fut jamais plus éveillée, plus folle, plus.... je ne fais quoi. Je songe à ce merveilleux anneau dont on a tant parlé ce soir on me le donne, je l’ai , je le mets à mon doigt, je fuis invisible, je pars, j’arrive... où? Devinez... Dans votre chambre j’attends votre retour ; j’asiiste à votre toilette de nuit, même à votre coucher. Cela n’est pas dans Fexacte décence ; mais je suppose que milord est modeste. Vos gens retirés, vous endormi, il semble que je n’ai plus qu’à m’en retourner. Ce n’est pas mon dessein, je reste.... de mis tris s Butler.’ z r Mais croyez-vous que je respecte votre sommeil >. Point du tout pan, une porcelaine ou un bronze sur le parquet crac le rideau tiré pouf, mon manchon sur le nez... Mais sir Charles s’éveillera ; l’esprit rira ; il sera reconnu , attrapé , saisi par une petite patte qui le tiendra bien. On n’a point de force quand on rit ; & puis le silence, la nuit, l’amour.... Haie, haie, vîte, vite, qu’on m’ôte Panneau bon dieu , où m’al- loit-il conduire ? Je ne voudrois pas savoir, cet anneau ; je craindrois d’en faire trop d’usage. Le désir est dans notre cœur une source de bien où nous puisons indiscrètement elle nous paroît intarissable ; & ce n’est que lorsqu’elle est épuisée, que nous sentons que nous devions la ménager. Si j’a- vois le pouvoir de ne jamais m’éloigner de vous, je perdrois le plaisir de vous souhaiter, de vous attendre, & peut-être celui de vous plaire. Je ne veux point de Panneau. Adieu, mon aimable ami; adieu, le moi que j’aime mieux que moi-même. LETTRE XXIV. Samedi dans mon lit bien tard, IPourquoi disiez-vous du mal de votre lettre ? Elle est si bien ! Le langage de vvtrs 3 * Lettres cœur pourroit-il me plaire moins que celui de votre esprit ? Je ne puis ôter du mien cette femme que vous aimiez , qui vous a pu trahir je la plains, elle a été bien malheureuse de ne pas connoître le prix d’un amant tel que vous. C’est un avantage pour ceux qui pensent mal, de ne jamais penser mieux. Une ame capable de revenir de ses erreurs , s’abandonneroit à des regrets trop vifs, en se les rappellant. Combien cette femme gémiroit,’si, plus éclairée, elle pou- voit comparer ce qui lui reste, à ce qu’elle a perdu !... Mais elle est morte, je crois ne m’avez-vous pas dit qu’elle est morte ? Ah ! je veux le croire.... Ce que vous sentes pour moi, ne ressemble donc point à ce que vous sentiez pour elle. Dois-je être flattée de cette différence ?... Ah ! mon dieu, y penser deux ans, avec un chagrin, une colere!.. Alais elle est morte ; & puis, que me fait un tems éloigné ?... Oui, éloigné, mais point oublié.... J’ai des vapeurs.... de l’humeur, je crois.... Venez, Pope que la justesse de vos idées dissipe la bisarJerie des miennes. Tout est bien comme il est ; vous le dites & vous le persuadez.... Mais est-il nécessaire à l’harmonie du monde, à cette chaîne qui embrasse tout, que sir Charles ait aimé cette méchante femme, peut-être mille fois plus ?... Pope m’ennuie. Cela est fort, j’en conviens; mais qu’est-ce donc qui me fait tant de peine ? En de mistriss Butler . 1 33 En vérité, je fuis comme un avare qui pleure auprès de son trésor, parce qu’il vient de penser pour la premiere fois qu'u n autre en' a peut-être possédé un plus riche. Cette femme pouvoit avoir plus que moi ; mais ce que j’ai n’est-il donc rien ? Mon partage me ren- doit herueufe hier, ce matin encore ; 011 ne m’a rien ôté ; ma situation n’a point changé d’où vient que mon cœur s’obstine à la trouver moins douce ?... Ah ! íìr Charles » sir Charles, un de nous deux a tort. LETTRE XXV. Lundi , L a , doucement comme vous grondez l Mais n’ai-je pas raison de me révolter quelquefois contre un penchant qui change mon cœur, qui n’y laisse plus de place pour ceux qui doivent m’être chers, qui me l’ont toujours été? Ne puis-je, fans vous fâcher, regretter un peu le tems où tout me plaisoit, où tout m’amusoit? Miss Betzi que j’aime si tendrement, dont la vivacité , l’efprit& l’en- jouement faisoientmes délices ; miss Betzi qui m'est si attachée; hé bien! hiers... elle ne m’ennuyoit pas; non, elle ne peut jamais m’en- Totne L C Lettres 34 nuyer ; mais je trouvois qu’on tardoit bien â venir la reprendre. Vous ne sauriez croire combien je me reproche cet instant où j’ai pu manquer en secret à l’amitié, & trouver de trop une amie véritable , éprouvée, une amie que je préféré à tout. Et pourquoi desirois-je qu’elle s’en allât? Pour être feule avec vous; pour écouter ces folles raisons , qui chaque jour me paroi lien t moins extravagantes, & qui me persuaderont insensiblement. Vous vous plaignez; vous dites que ce que je sens pour vous , n’est pas de l’amour vous avez bien raison. Non, ce n’en est point c'est bien mieux, c’est bien plus, c’est l’assemblage de tous les sentimens qui peuvent toucher un cœur pour l’objet le plus digne d’inspirer tous ceux qu’il est possible de ressentir. LETTRE XXVI. J[ L y a deux heures que je vous voyois encore , mon cher Alfred ; mais le plaisir de vous avoir vu n’est point effacé de mon cœur. J’ai toujours devant les miens ces yeux où l’amour se peint, & dont le feu me pénétré. Je sens cette main chérie qui presse doucement la mienne; j’entends le son enchanteur de cette voix qui me plaît tant_Mais par quel bonheur ai-je pu vous toucher ? Qui m’eût dit de mistriss Butler.’ Zs que l’amour me combleroit de ses biens, moi qui dédaignois ses faveurs?... Que la douceur & l’agrémentde votre conversation m’ont charmée ce soir !... Savez-vous que rien n’est plus aimable que cet air de confiance & d’in- timité avec lequel vous m’avez parlé ?... Fé- ìicitéz-moi, mon cher amant ; j’ai un ami véritable, un ami que rien n’égale; & vous, mon tendre ami, partagez ma joie, j’ai un amant adorable. A quel être bienfaisant m’a- dreflerai-je pour le prier de me les conserver tous deux ? Ah ! l’ami me restera , il me restera toujours; je lui sacrifierois l’amant, íì jamais il l’exigeoit. Ne me grondez point, mon cher Alfred ; jc ne veux pas séparer ces titres précieux. Si votre cœur m’en retiroit un, croyez que le mien les chériroit encore tous deux , mais en secret. L’ame de votre amie est noble, elle est fiere; elle sauroit vous cacher un feu qu’ellc ne pourroit éteindre , qu’elle ne desireroit pas d’éteindre. Elle Vous aimeroit inconstant, léger, mais jamais perfide.... Ah ! si vous me trompiez, si sombre même de !a fausseté !... Si milord n’étoit pas... Mais ii est... Il est lui. Z6 Lettres A' LETTRE XXVII. Jeudi au soir. ous avez raison de vous plaindre j’aí mal fait de déchirer ma lettre, ce procédé a quelque chose de désobligeant. Mais, mon cher Alfred, vous avez tout pris, tout rassemblé j vous verrez tout ce que je voulois cacher. Le billet que vous avez reçu de ma main, étoit l’expreísion réfléchie de mon ame » l’autre est i’ouvrage de la nuit, & de la plus folle imagination. Ce n’est pas que je rougisse de vous laisser voir des désirs qui naissent des vôtres ce n’est point dans mes sens que j’en trouve la source ; c’est dans mon cœur, c’est dans le vôtre, c’est dans L’idée flatteuse de vous rendre heureux. Le plaisir que j’attcnds d’un moment si doux, n’a pour objet que vous-mème. Quand votre bouche m’assure qu’il dépend de moi de vous procurer un bien au dessus de tous ceux que la fortune vous a donnés, pour lequel vous les céderiez tous ; quand vos yeux attachés fur les miens, me tiennent un langage plus séduisant encore ; en vérité , je hais le préjugé qui m’arrète. Quand je veux faire le bonheur d’un amant si cher, je me promets de vaincre ma répugnance ; & puis, mon cher Al- de mïstriss Butler. Z7 fred , je ne fais comment je reviens à mes premières craintes. Je me livre à de tristes réflexions eh ! pourquoi m’y abandonner ? N’est-ce pas sir Charles que j’aime ? Ces vaines terreurs l’aíRigeKt, elles l’offenfent» elles déchirent son cœur, dit-il. Ah ! pardonne les moi, m c n cher amant? Elles céderont à l’amour; mais, en vérité, je ne faurois promettre. . .. Quoi ! s’avouer ses mauvais desseins !... fixer un tems !... prendre un jour!... Oh! cela m’est impossible ; je ne puis vous donner ma parole r n’exigez pas cela, je vous en prie, ne l’exigez pas. Je ne faurois. Taisez-vous.... Oh 1 tais-toi. LETTRE XXVIII. Samedi dans mon lit; Q uelle lettre, mon cher Alfred ! Je ne faurois la quitter. Que tout ce qui vient de vous me plaît ! que votre amour m’est cher! que j’en aime les assurances! Ah! parlez-moi toujours, écrivez-moi fans cesse. Que tous les instans de ma vie soient remplis par le plaisir de vous voir & de vous entendre. Mais qu’il étoit joli ce soir ! Quels yeux ! que l’amour l’embellit ! qu’il répand de charmes fur tous íes traits! que d’esprit! que d’ame! que de c a Lettres 38 sentimens ! Et je lui résisterais ! & je ne comblerais pas ses vœux !... Comme il peint cette volupté délicieuse qui nait du cœur!... Mais ie veux dormir; oui, dormir.... Cela n’eít n’est pas si aisé qu’on le dirait bien. Je prends un livre pour me distraire ; il est à mon cher Alfred il sa touché ; ne m’endormira pas. Je relis cette lettré charmante, je la remets dans ce porte-feuille. que j’ai vu si souvent dans tes mains. Ah, qu’il sent bon! II sent comme toi_Mais cela finira-t-il? Je vous dis que je veux dormir entendez-vous , milord ? Je veux dormir.. *. Bon soir, adieu... Pas possible; dès que je ferme les yeux, un lutin les ouvre malgré moi-. He bien ! venez donc, idée d’un amant que j’adore ; empa- rez-vous de toutes les puissances de mon ame ; je vous préfçre au sommeil le plus paisible, au repos le plus doux , au songe le plus riant, à moi, à tout le reste du monde... .* Oh! pour cela, milord, vous n’avez point d’égards, point d’attention ; est-il bien de ne pas laiiler un moment de tranquillité à celle que vous aimez ï Finissez, finissez donc c’est lc mot qu’il faut toujours vous dire. Dï M ISTRISS BdlTER. AZ 8 * LETTRE XIX. Lundi. UE je vous jure de vous aimer toujours? Ah ! je vous le jure, par l’honneur, par la vérité, par vous-mëme; votre cœur est l’au- tel sacré qui reçoit mes sermens puissent ces yeux que vous aimez se fermer pour toujours, si je les leve jamais avec plaisir fur un autre que vous ! Je ne me consolerois point de vous avoir connu, si je me croyois capable d’inconstance. Mais vous , mon cher Alfred, ne changerez - vous point ? Cet empire que vous. avez fur moi, qui vous flatte à présent, qui vous paroít si doux, ne vous point un jour? Hélas! que fait-on? vous vous ennuierez peut - être d’un commerce si fur, d’un régné si tranquille. Si cet état paisible vous fatigue , si vous le quittez, au moins souvenez - vous qu’un souverain qui abdique, ne doit ni mépriser, ni maltraiter les sujets'qu’il abandonne ; que fa bonté doit les ménager, & graver dans leur souvenir, & l’amour de son nom, & le regret de sa perte.... Là, là, point d’humeur, mon cher Alfred c'est un trait en passant qui n’est pas déplacé. Quoi que vous en puissiez dire, je ne doute point de votre sincérité mais qui peut s’assurer de penser toujours de même ? . Ç 4 i Lettres 40 Ladi Stanlei disoit Pautre jour, que notre sexe étoit léger , mais que le vôtre étoit perfide. On m’aííiira que fur ces deux points elle avoit fait mille épreuves. Mille, c’est beaucoup malgré son expérience , je l’en crois bien moins que vous. ' LETTRE XXX. Mercredi à deux heures du matin. u’il est doux, qu’il est satisfaisant de penser bien de ce qu’on aime , de 11e point douter de sa foi, de son cœur , de s’applau- dir dans un instant.... que trop souvent la crainte des fuites empoisonne; crainte qui place le regret tout près du plaisir! Ah, que mon ame est tranquille! que ma joie est pure! que ma confiance est entiere! J’ai rempli les désirs de mon amant; je les ai vu renaître ; il est heureux, il m’estime, il m’aime, il m'a- dore. Pourrois-je perdre dans son cœur, quand il me doit au plus tendre des sentimens ? II le fait, il en est sûr je n’ai point cédé ; un moment de délire ne m’a point mise dans ses bras je me fuis donnée ; mes faveurs font le fruit de l’amour, sont le prix de Pain our. Oui, mon cher Alfred, je fuis contente, Puis-je ne pas Pêtre, quand je fuis à de m i s T r i s s Butler." 41 toi? oui, toute à toi ? Momens délicieux, plaisir ravissant, redoublez la tendresse de mon amant , comme vous augmentez la mienne !... Il m’écrit dans l’instant où j’écris moi-mème_Ah ! prends garde , prends garde, mon cher Alfred, le bonheur ou le malheur de ma vie est dans tes mains ! Cette lettre que j’attends va détruire ou confirmer ma joie.... Mon dieu! si un peu moins de vivacité dans votre style .... s’il vous échap- poit.... si un seul mot me faisoit craindre... Non, je ne crains rien, je fuis aimée.... Je ne vous verrai point demain quoi! je ne vous verrai point? Penserez-vous à moi? sentirez-vous cette petite absence ? viendrez- vous de bonne heure vendredi?... Hçlas ! ces jours heureux passent avec rapidité; ils me conduisent à celui qui va me priver de vous, qui va m’enlever mon bien le plus cher! Ah, îes vilains révoltés, que je les hais! Faut-il que vous me quittiez pour eux ? Ils méritent bien d’ètre punis, puisqu’ils vous font aller dans votre gouvernement. Adieu, mon aimable, mon cher Alfred. 42 Lettres LETTRE XXXI. Jeudi d mimât O u ! qui peut rendre, qui peut exprimer le plaisir que m’a fait cette visite L Aimable garçon ! Le voir entrer dans ma chambre, quand je !e crois à Hamptoncourt ; prendre une heure pour me la donner ; que cette attention est charmante ! Mon dieu , qu’il étoit bien! que cet habit lui sied ! que de goût dans fa parure ! que de grâce dans son air ! Re- gardez-le , princeile, regardez-le bien ; enviez mon bonheur, mais ne m’en privez pas j il est à moi, il a juré d’être toujours à moi. Mon fort est plus heureux, mille fois plus heureux que le vôtre.... Ma chere petite lettre, que je vous lise encore. Qu’elle est tendre ! qu’elle est folle ! que je me fais bon gré de la mériter! qu’elle assure ma joie!... Mais parlerai-je toujours de ma félicité ? Je vous ennuierai, mon cher Alfred mais n’est- ce point à vous que je dois les mouvemens de cette joie ? C’est un ruisseau qui retourne vers fa source. Eh ! comment vous lasseriez- vous de mon bonheur, vous qui le faites, vous qui m’aimez? db mistriss Butler. 43 LETTRE XXXII- Vendredi. E tes-vous revenu, mon cher Alfred? Vous êtes-vous souvenu de votre chere maîtresse ? Son idée vous a-t-elle été présente, dans un séjour où l’orgueil & l’intérêt ont établi leur domicile ? Miss Betzi s’est enfermée avec moi ; nous avions nos raisons pour rester seules ; elle vouloir étudier; je voulois rêver. Elle a commencé à lire son maudit francois, annonçant chaque phrase , & mettant Zaïde en pieces,- & moi je n’écoutois point, le ciel me faisoit la grâce de ne point écouter; cependant le portrait de Consalve a ramené mon attention ; je me fuis imaginé qu’il vous ressembloit en vérité, il vous ressemble. A trois heures. Cette aiguille semble immobile ; elle marche pourtant, elle va d’un pas égal. Mes désirs ne peuvent hâter ni ralentir son mouvement Quand ira-t-elle sur six heures?... J’écris pour calmer mon impatience.... j’é- cris pour écrire.... Mon amant écrit pour peindre, pour enchanter ,• c’est un tableau riant que fa plume dessine l'esprit, l’amour 44 Lettres Sc la variété brillent dans ses lettres moi, je ne fais que dire je vous aime.. ..II faut me le pardonner , mon cher Alfred , c’est qu’en vérité, je ne pense que cela je ne devrais pas le dire si souvent; il faut de l’art pour conserver un cœur. Ladi Charlotte le dit, & ladi Charlotte sait bien ce qu’elle dit. De l’artj, mon cher Alfred ! Quoi ! de Part avec toi !... Te cacher que je t’adore !.. /Ah ! jamais , non , jamais. LETTRE XXXIII. Dimanche d midi. E chefchez point des noms plus doux pour me les dònner celui de votre maîtresse est le plus flatteur pour moi; il m’est plus cher que tous les titres qui peuvent exciter les désirs de la femme la plus vaine & la plus ambitieuse. Ah ! que Por & les pierreries brillent fur mes égales; qu’elles prisent des biens que la noblesse de mes fentimens me fait dédaigner ; ton amour me parera bien mieux que la richesse & la grandeur ne pourroient le par tes caresses, je devrai mon éclat à tes plaisirs , à Pheureuse certitude d’être chérie de toi! Eh ! quel rang, quel état est au- dcísus du mien ! Aimer, pouvoir justifier son de mistriss Butler! 45 amour par l’objet qui l’inspire; oser se dire, je l’avouerois fans honte oui, mon cher Alfred , íì l’usage , si la décence n’étoit pas blessée par cet aveu , je dirois avec vanité, j’aime milord duc; je fuis à lui; je mets ma gloire & mon bonheur à lui prouver ma tendresse. Qu’il la partage. Que j'excite un moment de plaisir dans son cœur , je n’envierai pas le fort du plus grand roi du monde. LETTRE XXXIV. Vendredi. E L LE n’a donc plus que deux jours à vous voir , cette pauvre Fanni ! Que cette , idée ì’afflige ! Vous ne me quitterez point fans regret, mon cher Alfred ; car vous m’aimez , je me le dis à moi-même. J’ai besoin de me le dire quand je 11e vous vois point ; mais vous m’en assurez bien mieux. Que de jours à passer fans vous voir, fans espérer de vous voir, fans écouter si ce carrosse entre , sans me dire , le voilà ! Combien de fois cinq heures sonneront, sans que mon cœur fente ce battement , doux du plaisir! Ah! miss Betzt, miss Betzi, que vous allez avoir besoin de votre aimable complaisance ! Que j’en abuserai ! Combien de fois lui répé- Lettrés 46 terai-je , il est charmant. N’est-ce pas , miss, qu’il est charmant, que je ne puis trop l’ai- mer !... Et puis tant de récits, tant de détails , tant de confidences... Et puis toutes les folies , tous les vains projets dont une a me tendre s’amufe... Ah ! ce cachet, le divin cachet de Salomon, où est-il? Que ne l’ai-je à présent ! je vous suivrois... Mais quoi! mon cher Alfred seroit-il gouverneur d’une province de la grande-Bretagne ? Auroit-il un maître dont les ordres pussent l’éloigner de moi ?... Lui?... Non.... II a les vertus de Titus... Je lui don- net ois Pempire de Néron... On dit que ce prince fut un jour souverain paisible du monde connu. Mon cher Alfred en seroit le monarque chéri, révéré. Ah! le beau conte de fées!... Je fuis folle. Adieu, mon cher Alfred. LETTRE XXXV. Lundi à deux heures du matin. C E n’est donc pas moi qui vous donnerai cette lettre, mon cher Alfred ; une autre main vous la présentera ; vous ne lirez point dans mes yeux la vérité des fentimens qu’elle contient... Je ne lirai point dans les vôtres » rimpreffion qu’elle fera fur vous. Mes regards íuivoient tous vos mouvemens, & je m'ap- I E M I S T R I S S B U T L E r 7 47 plaudissois de l’air satisfait avec lequel vous lisiez les assurances de mon amour. Aimable & douce habitude , que votre perte eit sensible !... Demain viendra & n’amenera point le moment désiré; les heures paíîeront, & celle où je vous voyois passera comme les autres elle passera , mon cher Alfred, & vous ne viendrez point. Ah ! mon dieu , vous ne viendrez point ! Que mon cœur est pressé! J’ai retenu mes larmes ' mais je ne puis plus les retenir.... Le voilà ce portrait; qu’il est différent de vous ! Votre lettre vous peint bien mieux; elle me parle au moins, & l’amour, plus habile que l’artiste, me rend naturellement ces traits chéris que je cherche en vain dans cette image... Est-ce là cet air fin , ce souris ? Non , ce ne l’est pas... Mais il est tard, le chagrin appesantit. Si j’allois dormir, & passer l’heure d’envoyer à la poste, mon cher Alfred ne trouveroit point de lettre en arrivant ; il accuserait fa maîtresse de négligence , de froideur peut-ëtre. Ah ! cette crainte m’éveiìlera , il 3a trouvera cette lettre ; il se dira avec complaisance ma tendre amie m’est attachée , elle est ardente à me le prouver. II m’en aimera davantage ; il connoît le prix d’un cœursincere; l’éloigne- ment ne détruira pas le plaisir qu’il sent à m’occuper ; & plus je lui dirai que je l’aime, plus il m’aimera lui-mème. Adieu , mon aimable ami, aiieu. Que ce mot me fait de peine 48 Lettres à présent ! Pensez à moi. Ah ! pensez y toujours. LETTRE XXXVI, Mardi à minuit. Enfin il est fini ce jour dont rien n’a trompé la longueur; il est fini, & demain 11e fera pas plus heureux. Je n’aurai point de lettres, pas la moindre marque de votre souvenir. Ah ! que cela est dur pour un cœur accoutumé aux plus tendres foins du vôtre ! Vous fuyez, mon cher Alfred , vous vous éloignez avec vîteífe d’une femme qui vous adore. Hélas ! où êtes-vous déjà ? Ce portrait est donc tout ce qui me reste... II me paroìt moins mal qu’hier.... A force de le tourner, de le pencher , j’y trouve une ombre légere de ce que j’aime ; je sens qu’il me devient cher; il a un drôle de petit nez qui reífem- ble à un autre... En vérité , je l’aimerai, l’habit me plaît le premier jour où je vous l’ai vu est bien présent à ma mémoirec’est celui où je me fuis dit de si bonne foi, je l’aime , mon dieu, je l’aime. Oh ! je l’aimois déjà bien fort. LETTRE p L mistrîss Butler, 49 LETTRE XXXVII. Mercredi matin, O U êtes-vous à présent, mou cher Alfred? Que faites-vous ? Songez-vous qu’il est quelqu'un qui ne respire que pour vous aimer? Me rappeller tous vos discours , relire vos lettres , en attendre , en desirer , voilà ce qui va remplir tous les instans de votre absence, point d’amusemens , point de dissipation une idée si chere me suffit , je la porterai par-tout. Milord Maire me disoit hier milord duc est donc parti ?.... Ç’est le seigneur d’Angleterre le mieux fait & le plus aimable.... II vous aime, madame.,, vous devriez en faire cas ; il mérite du retour,,... Et moi je disois tout bas % Ah , qu’il a bien ce qu’il mérite Jamais milord ne donnera des conseils qui soient mieux suivis.... Sir Thomas est charmé de me voir bien triste, il trouve que cela est dans Tordre,- & vous savez que sir Thomas met de Tordre par-tout, excepté dans ses pro- pos, Mais on m’interrompt, Adieu, A cinq heures , toujours mercredi, Quelle date, mon cher Alfred ! Elle est bien cruelle ; j’attends toiít le monde, exçepté Tome l , D 50 LETTRES vous, vous la feule personne que je désiré..-.' Oh! quels vœux, quels souhaits formerai- je pour mon tendre ami !... fourrai-je séparer mes intérêts des siens , parmi les biens done je prie le ciel de le combler?.... La constance est une vertu que je demande avec ardeur pour lui.... Est-ce bien pour lui ?... La petite sœur de miss Betzi m’a fait tressaillir ce matin à Hideparc, où nous nous promenions j elle a vu le chevalier d’Orí'et qui venoit après nous ; il avoit un habit comme celui que vous aviez mis la veille de votre départ la jolie enfant m’a tirée doucement, & m’a dit d’un air riant voilà milord duc ; & moi comme une folle, comme une étourdie , je me fuis tournée toute rouge, toute émue, & puis de rire ; car il est impossible de ne pas rire d’une telle sottise. A minuit. Q_u e j’ai de peine à fermer ma lettre!II me semble que j’ai mille choses à vous dire , il faut pourtant vous quitter... Vous quitter, mon cher Alfred ! Comme un tems fait regretter l’autre ! Hélas ! j’étois bien heureuse quand je vous quittois ! Je vais me mettre au lit; votre portrait y vient avec moi, nous {filons dormir ensemble... Dormir ! Ce portrait- îà ne vous ressemble guere, il ne vous ressemble point du tout. de m i s t r i s s Butler, st 4 LETTRE XXXVIII. Jeiídi E N E Z, mon. cher Alfred , venez me dédommager de tout Pennui du jour; que le plaisir de vous parler me fasse oublier tant de fadeurs que Pufage oblige d’entendre & de répéter....* Ah, quelle humeur ! quelle tri si. tesse ! Cette entiere privation m’eít affreuse.' Ni vous, ni rien de vous! Quoi ! pas une ligne en route ! M’auriez-vous oubliée?Non , je ne le crois pas , je ne veux pas le croire» Faites-vous des vœux pour votre maîtresse ?. Ah ! je vous en prie, demandez à Pamour & à la fortune, qu’ils daignent lui conserver le cœur de son amant. LETTRE XXXIX. Vendredi à trois heures , o I L A des lettres de par-tout, & pas uns qui m’intéresse point de nouvelles de mort cher Alfred. Oh ! que je fuis laide , sotte» fâcheuse ! La belle mine que je vais taire î II faut sortir pourtant situais que 'm’importe ? Dij s2 LïTIR'Í» Je ne veux pas plaire, j’aime, je fuis éloU gnée de ce que j’aime. Je ne tiens plus à rien. II nie semble qu’on m’a tout pris, tout enlevé , même mes espérances ; je fuis comme si je n’étois point. Je vais chez ladi Vorthi; il le faut elle m’ennuiera , mais je le lui rendrai bien. A cinq heures Comme j’allois sortir avec miss Betzi, sir Thomas, le bon, l’aimable sir Thomas m’ap- porte une lettre. Je le remercie , je le caresse, je lui fais baiser la main de la méchante miss, je lis cette lettre, je ris, je pleure; je fuis contente, attendrie, charmée ; j’emhrasse ma chere amie. II est triste , miss, il est triste. Ah ! c’est qu’il m’aime , & puis je ne fais ce que je fais. Je mets la lettre dans mon sein, A puis je la reprends, & puis je la baise mille fois. Ah, que vous m’ètes cher ! Que je fuis touchée des assurances de votre amour ÎQu’elles redoublent le mien ! Mais il faut sortir. Quoi ! vous laisser? vous, mon cher amant? Maudit soit l'usage! Je vais donner cette feuille à sir Thomas , il la fera partir ce soir. Adieu donc , adieu. Oh, que miss est pressée î Elle est trop indifférente, oui , elle l’est trop. Adieu. Je vous dirai ce soir tout ce que je pense , si pourtant il m’est possible de í’exprimer. ♦I de M î s t r î s s Butler, s z LETTRE XL. A minuit; J E vous aì quitté brusquement, mon cher Alfred on m’arrachoit au plaisir de vous parler. Sir Thomas a fait partir ma lettre. It est bien mon serviteur, en vérité, & tout- à-fait content de ma conduite. II ne trouve pas ma mauvaise humeur ridicule ; & quand je le reçois comme un chien, cela lui parole le plus naturel du monde. La cruelle qu’il aime en vain , bien en vain , je vous assure, n'est pas si complaisante pour moi ; elle me raille, me fait une grimace qu’elle appelle mon air ennuyé, & puis elle éclate de rire. Elle ne me corrigera point ; mon cher Alfred n'y est pas, je ne l’attends point, non, je ne íaurois rire... J’ai lu cent fois votre lettre. Ce chagrin qui devroit me flatter, me pénétré; je ne veux pas que vous soyiez triste.. J’ai mis la lettre fur mon sein, mon visage sur la lettre, & je Lai baignée de mes larmes. Elle fera fur mon cœur cette lettre que tu as touchée ; elle y fera toujours, jus- qu’à ce qu’une autre de la même main vienne l’en ôter pour prendre sa place. Que je ne cesse point de vous répéter que je vous aime. Ah ! je ne me lasserai ni de le penser, D iij 54 L K T T R E S ni de récrire. Puiílìez-vous, mon cher Alfred, prendre autant de plaisir à l’entendre , que j’en ressentirai toujours à vous le dires... II y a deux heures que j’étois dans ce coin où vous vous plaisez; ils jouoient , ils se que* relloientj moi je fermois les yeux» je cher- chois à me tromper moi-mème... Il vient, me difois-je , il entre , il va m’embrasser ; j’entciids cette voix , dont le son si doux , íì caressant, éveille le plaisir dans mon cœur.... Eh ! pourquoi Terreur se diffipe-t-elle ? Pourquoi n’est-ce point lui ?... Quoi! tu n’es pas là ? Quoi ! tu n’y feras point demain, ni âpres? Tu n’y feras donc jamais , mon cher Alfred ? Mon cher amant, plains ta maîtresse, elle ne te voit point, elle ne te verra de long-tems... Ah ! qu’u n moment de ta présence , qu’un seul de ces baisers que tu lui prodiguois, por- teroient de joie dans son ame ! Mais tu ne m’entetrds point. Hélas ! tu ne saurois m’cn- tendre. LETTRE X L I. Samedi matin Q ïïELQUS douleur que je ressente de votre absence, quelque dure que me soit cette séparation, je ne me repens point de vous de mistriss Butler. ss aimer. Les peines les plus cruelles ne me feroient pas renoncer à la douceur d’un sentiment que vous m’avez rendu II cher. Un instant de votre vue , un billet de votre main, un baiser de votre bouche me causeront plus de plaisirs , que dix ans d’une stupide indifférence ne pourroient m’en procurer...Bon dieu ! quand vous entrerez dans ma chambre , quand je leverai les yeux fur vous , quand je me sentirai dans vos bras , quand je vous presserai dans les miens, me souviendrai- je des pleurs que votre éloignement me fait répandre ? Non, je ne me souviendrai que de vous. Adieu , je vous quitte ; aimez-moi comme je vous aime. Samedi au soir. J’ai fait aujourd’hui tout ce qu’il m’a été possible pour dissiper cet ennui que je ne saurois vaincre ; mais je n’ai cherché qu’en vous un amusement qu’aucun autre objet ne pouvoit me procurer. Je me suis retirée dans mon petit cabinet, j’ai ouvert le tiroir qui renferme les gages précieux de votre amour» j’ai lu ces lettres si tendres , je prononqois avec un sentiment délicieux des mots que votre main a tracés & que votre cœur a dictés. Que cette lecture m’a touchée ! Avec quel regret j’ai rappelle le tems heureux où vous me donniez vous-mème ces aimables lettres ! Quelle différence, mon cher Alfred ! Mott D iv §6 tí T t Rï S bonheur n’est pas détruit ; mais il êst OtùéL lement interrompu ! II n’y a que cinq jours que vous ëtes parti déjà si triste , si abattue , que ferai-je dans la fuite ? J’attends votre lettre demain. Ah, si je n’en ávois pas ! Maiá j’en aurai $ vous n’ètes pas capable de m’aban- donne^^a mon inquiétude. La moindre négligence qui viendroit de votre cœur me met* troitau désespoir; mais ce cœur est sensible, délicat j il est à moi. J’aurai une lettre, oui, je l’auraL Adieu, adieu, mon aimable & cher fimi; Miss Betzi vous prie de croire que, si je n’ai pas de nouvelles demain, vous pourrez m’adresser votre premiere lettre aux pe- tites-maisons. Qu’elle est heureuse, mon cher Alfred ! Ellen’aime rien... Mais est-on heureul de n’aimer rien Non, oh, non, LETTRE XLÍI. Dimanche aiisoi?* J\à t été aujourd’hui dîstër à huit milles de Londres avec deux dames catholiques qui se sont retirées dans cette espece de couvent françois, nouvellement toléré cela peut passer pour Un monastère , quoique les religieuses soient en habit séculier^ La maison est belle, & remplie de jeunes demoiselles Jrlandoises* BË MISÏRlSS B HITLER. f? jpai été frappée de l’extrême tranquillité qui íegne dans ce feu. Miss Betzi & fa petite sœur élbient avec moi. Sir Thomas est venu nous chercher. Nous revenions tous quatre dans un grand silence. Sir Thomas foupiroit, miss Betzi marmottait un air à boire, l’enfant maiigeoit des massepains, & moi je me con* tais une histoire qui n’étoit pas plaisante. Quand mon cher Alfred ne m’aimera plus , difois-je , je me ferai catholique , & j’irai habiter cette maison paisible. J’auraibien du plaisir à me confesser, car je ne parlerai que de mon amant ; son image ornera ma jolie cellule tous les saints, toutes les saintes qui pareront mon oratoire auront cette aimable physionomie. Le portrait que je tiens de fa main, placé dans le lieu le plus éminent, fera le patron le plus révéré de mon simple hertnitage ; couronné de fleurs , & couvert d’un voile léger, il ne fera vu que de moi, il fera toujours le dieu de mon cœur. Je lui adresserai des vœux qui ne le toucheront plus i réimporte, je sentirai toujours de la douceur à nfoccuper de lui. Milord fera mon ami, il viendra quelquefois me voir ; je lui cacherai mes peines ; je retiendrai mes larmes , je renfermerai mes regrets; je ne lui parlerai què de lui, de fa grandeur , de fa fortune » de ses emplois brillans. II ne saura pasqu’il est toujours aimé, il ignorera que son amie est malheureuse, malheureuse par lui. Avec s 8 - Lettres ce petit projet, nous avancions vers Londres , Sc le cœur me battoir bien fort. Aurai-je une lettre, dísois-je à sir Thomas ? Vous irez voir si j’ai une lettre. Il y a été. Je n’en ai . point hélas ! je n’en ai point. A minuit. Je fuis tout-à-fait triste , mon cher Alfred j cette lettre qui n’est point venue... Mon dieu, pourquoi n’est-elle pas venue ? Ah ! l’abfence est le poison de l’amour ,• elle détruit tous ses plaisirs. Adieu , je vais nie mettre au lit ; & ce portait qui rit, je ne puis le souffrir ce loir j son air gai m’indigne , il passera la nuit dans le tiroir, pour lui apprendre à me montrer de la joie quand je fuis de mauvaise humeur. LETTRE XLIII. Lundi. Je l’ai repris , ce portrait, je lui ai pardonné ; il faut bien que je l’aime , puisque je n'ai que lui. Je vous y trouve, parce que je vous cherche , parce que je vous désiré ; il est après tout l’objet qui vous retrace le mieux à mes yeux. Ah ! tout vous retrace à mon coeur ! Quoi ! tu es mieux que ce de mistriss Butler. s9 portrait ? Ton visage est plus noble, plus beau que celui-là ? Qu’il est joli pourtant ! qu'il est aimable ! qu’il me plaît ! Hélas, mes plus tendres baisers ne raniment point! II est toujours le même, insensible à toutes mes ca- relses la froide image ne me les rend point.... Est-ee là cet amant passionné , ardent, qu’un seul regard rend si vis, si obstiné ?... Ah » que n’eft-ce lui ! LETTRE X L I V. Mardi à minuit. puis-je vous dire, dans la position où je fuis ? Après avoir attendu ce jour avec tant d’impatience, le voir finir fans recevoir cette lettre si desirée; ne savoir que penser, n oser vous condamner dans la crainte d’ètre injuste ; m’inquiéter, me chagriner , c’est tout ce que puis faire. Ah ! pourquoi vous ai-je aimé?... J’aivu partir milord pour Pli- mouth, je l’ai vu partir pour Caitombridge pourquoi faut-il que son voyage à. soit un événement pour moi ? 11 n’étoit point à Londres, mon cœur en étoit-il moins paisible ? 11 ne m’écrivoit point, en étois-je moins heureuse ? Pàr quelle fantaisie a-t-il yculu m’intéresser à son sort? Faut-il que €o L E T t R E S le mien dépende de lui ? D’où me vient It douleur qui me preise ? Que me manque-t-il ? Une feuille de papier ! & me voilà désolée , parce que je ne l’ai point. Ah ! tir Charles, íir Charles, est-ce ainsi que vous aimez? Si vous connoiííìez le cœur que vous avez touché , vous ménageriez mieux son extrême sensibilité. Vous êtes loin, bien loin d’ima- giner le chagrin que vous me donnez. Je crains que quelque accident ne vous ait arrêté dans votre route , que vous ne soyez arrivé malade, que vous ne m’aimiez plus. Quelque terrible que soit cette idée, je la préféré fans balancer aux deux autres. Ah ! que l’amour me Vend chers les plaisirs qu’il m’a donnés ! ll y a huit jours que je vous écrivois ; mais quelle différence ! Je parlois à un amant dont je croyois être adorée. A qui est-ce que je parle à présent ? Je ne vouS commis plus ; non, milord, je ne vous commis plus. LETTRE X L V. Mercredi à Jìx heures du soir, On prend vivement votre parti ; miss Betzi ne veut pas que vous ayieztort ; elle ne conçoit pas que vous puissiez avoir tort elle vous défend, me gronde; je fuis la malheureuse» de mi s t ri s s Butler; €t & c’est vous qu’on plaint, qu’on excuse.... Pauvre petit ! méuagez-le donc, il le mérite bien.... On veut déchirer ma lettre, on ne veut pas que milord la voie,... Oh ! je vous assure, miss, qu il saura il boudera. Voyez le grand malheur ; le voilà bien malade, en vérité. II chiffonnera la lettre, il la mettra en pieces, il la mangera. Qu’il fasse tout ce qu’il voudra pourquoi me chagrin e-tffl ? Moi, lui dire des choses tendres ? Oh ! je ne le laurois il n’est plus mon cher Alfred, il n’est plus mon ami, mon amant ; il ne m’est rien, rien du tout, vous dis-je. Ah î mon dieu, s’il m’avoit écrit, il seroit. Mais c’est un paresseux, un négligent, un.... tout ce qu’on peut être de pis, Adieu , milord. Votre grâce veut-elle recevoir mes humbles complimens ?... Ho ! je vois bien la mine que vous faites ; mais je ne m’en soucie guere, entendez-vous ? LETTRE X L V I. A minuit, toujours mercredi. On est bien fier, bien content, bien heureux, quand on n’a point de reproches à se faire, quand on peut se dire je ne mérite pa$ çeux dont on m’accable. J’éprouve fin- L E T T R E S 6 % justice des autres. On attend une impertinente maîtresse à ses genoux, on lui dits ingrate, vous seriez trop punie, si vous aviez raison.... J’ai tort, mon cher Alfred ; mais j’ai craint , j’ai souffert ; mes peines ont été réelles n’obtiendrai-je pas ma grâce ? La méchante lettre venoit de partir, quand on m’a donné la vôtre avec quel plaisir je l’ai lue ! Elle a été pour moi comme un astre brillant, qui s’éleve au-dessus de l’horjson le plus sombre elle a éclairci les nuages de l’humeur qui me dominoit, de cette humeur qui m’a fait vous écrire avec froideur & indifférence. Ah ! je vous en prie, brûlez bien vîte cette lettre n’en gardez jamais une où vous ne trouverez pas des assurances de mon amour. Ai-je pu douter d’un cœur si tendre , de cet amant qui me dit O ma belle, ê ma chere maîtrejse ! aimez-moi , aimez-moi , fi vous voulez que je vive ! Ah , si je le yeux ! ah, si je vous aime ! Mais je ne mérite pas de vous le dire , j’en fuis indigne je ne vóus le dirai pas , c’est une pénitence que j’impose à mon cœur, de mistriss Butler. '63 •* LETTRE L X V I I. Vendredi matin. Fe fuis triste » mon cher Aîfred, & tout me, 3e paroît depuis que je ne vous vois plus. Un amant aimé embellit tout; il répand l’a- grément dans les lieux qu’on habite, fur les personnes qu’on voit; il prête fa grâce à tous les objets qui nous environnent ; le charme inexprimable attaché à fa présence, semble s’étendre fur l’univers, & rendre tout plus aimable & plus riant. L’abfence , au contraire, répand l’insipidité fur tout; elle suspend la gaieté , éteint , ou du moins amortit les désirs. On s’éveilîe fans goûter le plaisir de revivre ; on fe leve fans dessein, fans fe rien promettre. La nonchalance préside à la toilette; on s’habille fans fe parer ; on fe mire fans fe voir ; f habitude fait mouvoir la machine, mais fes mouve- mens n’intéressent point. Le jour paroît long î il passe , il finit ; rien ne l’a marqué il est anéanti, on ne lé souvient pas qu’il a été la vivacité, l’efprit, Penjouement, ne peuvent percer le voile qui les obscurcit. Ces dons renfermés en nous-mèmes, y font comme les fleurs dans un parterre où l’on fe promens la nuit la variété de leurs cou- 64 Lettres leurs existe , mais on ne l’apperqoit point. La sévere miss me gronde. Eh fi , fi, madame, vous avez Pair d’une princesse de roman. Elle me traite comme.... comme ses amoureux, en vérité, Mais elle me dit que vous m’airhez, que j’ai raison de vous adorer , que jamais folie ne fut plus pardonnable , & là- dessus je l’embrasse. Adieu, mon aimable » mon tendre ami. Adieu , mon cher Alfred. LETTRE L X V 11 I. Vendredis à minuit, JT’ai dîné chez ladi Vorthi. En rentrant, j’ai trouvé la charmante miss qui m’atteu- doit. J’ai vu votre lettre dans ses yeux $ elle me l’a remise avec une joie que l’arnitié seule peut donner, & qu’elle ieule auííì peut comprendre. Miss requit tous les compli-. mens de milord, & lui en rend mille. Elle répond à votre anecdocte à'Iphis plîtt au ciel qu'il imitai ! Cela vous paroît-il assez tigre ? A fa place je dirois comme elle ; il est fâcheux d’être aimée, quand on n’aime point ; de sentir qu’on fait à quelqu’un une peine violente , qu’on ne peut soulager , qu’on aigrit par la fierté, qu’on entretient par la -douceur, & qu’on ne guérit que par la du- DE Mr stries Butler. 6s reté. C’est une désagréable situation.... II y a aujourd’hui dix-sept jours, qu’à pareille heure, dans le même lieu, dans la même place où j’écris, je ne croyois guere qu’on pût être cruelle. II me paroilsoit bien doux & bien naturel de céder aux désirs d’un amant, de partager ses transports , d’ètre flattée de les exciter.... Vous en souvient-il, mon cher Alfred ?... Ce moment eít-il auísi, présent à votre idée qu’il Test à mon cœur ?.... Que celui-ci eit différent! Je vous parle, il elt vrai5 mais je vous voyois, je vous en- tendois, je vous touchois ; votre tête penchée fur mon sein, ce tendre abattement, ces soupirs, ces sermens, ces prières ardentes, enflammées. Que vais-je rappeller ? D’où vient que ce tableau fe retrace si vivement à ma mémoire ? Je crois voir encore ces yeux attendris, brillans d’amour & de plaisir, mêler tout-à-coup à leur douce langueur l’éclac de la joie. hé ! quelle joie ! qu’elle étoit pure ! qu’elle étoit vraie! que ne puisée te la faire oublier, pour te la donner encore ! Ah ! mon cher Alfred, pourquoi ne me reffce-t-il plus rien à faire pour ton bonheur ! Vous me priez d’écrire quatre pages où il n’y ait que ces mots, je t'aime , je te deftre ah ! si je m’en croyois, je les répéterois tant, que vous vous lasseriez peut-être de les lire. Tome 1. 66 L E T T R r. s LETTRE X L I X. Samedi à minuit , "Vous croyez,mon cher Alfred, que je vais vous écrire. Point d u tout, je vais me coucher je fuis accablée, ma tète*ne fe prête point à mes désirs ; elle fe fait sentir si vivement, que si je vous aimois moins, je ne senterois qu’elle ; mais rien ne peut affoiblir le sentiment qui me fait songer à vous. Adieu* Pensez à moi, aimez-moi, aimez-moi bien. Je vous aime, je vous aimerai toujours, j’aurai toujours du plaisir à vous aimer. - SsÏTS—— -—=- —- - — -— ^9* u- A LETTRE L. Dimanche matin. Fe me porte mieux,ma tête est débarrassée, & je commence le jour par vous donner des preuves de ma tendresse je voudrois remployer tout entier à vous écrire. Que ne puis-je m’enfermer, ne voir personne! Cette porte* s’ouvre, on annonce qui? un importun. Qui que ce soit, c’est quelqu’un que je ne désiré point. Ce n’est jamais milord de mistriss Butler. 67 duc ce nom si chéri ne se fait plus entendre. Tout me déplaît, tout m’ennuie. Je commence à m’allarmer d’un sentiment si vif ah ! que devietidrois-je , si vous ceísiez de le partager ! Je sens que toutes les affections de mon cœur font réunies en vous, que tous mes mouvemens, tous mes désirs tiennent à vous. Votre absence me fait connoître combien vous êtes devenu nécessaire à mon repos, à mon bonheur, à mon existence mème. Qu’avez-vous donc fait pour me lier si fortement, pour m’arracher à tout ce qui n’est point vous? Qpoi ! pas un instant, pas une idée,pas la moindre distraction !... Oh! mon cher Alfred, m’aimez-vous de même. LETTRE L I. Dimanche à minuit. Il est donc des momens où, dans l’absence de ce qu’il aime , un cœur tendre peut se livrer à la joie. Oh ! que j’en ai ressenti à la vue de ces deux feuilles remplies de témoignages de ton amour ! avec quelles délices je les ai parcourues ! Je n’ofois respirer, de m’interrompre. N’avois-je pas raison de regretter ces lettres charmantes ? Puissent les miennes te faire éprouver le même sentiment E ij 68 Lettres dont elles m'ont pénétrées ! Vous me souhaitez un bonheur que rien ne puisse troubler he ! mon eher Alfred, qui peut remplir vos souhaits que vous-même? Vous aimer , vous plaire, voilà mon bonheur ; je n’en veux point d’autre, je n’en goûterois point d’autre_ C’est donc moi qui prési- dois en secret à ce festin superbe » à ce bal magnifique? Cette couronne refusée à celles qui la demandoient, qui se disputoient l’honneur de l’obtenir, de la recevoir de ta main, est donc offerts à ta maîtresse ? Qu’elle est brillante à ses yeux! Mon dieu, que ces riens ont de prix ! l’amour en compose ses tréiors... Là est un baiser. . . il'n’y est plus, il n’y est plus, ce baiser, mon cher Alfred, il y en a mille à présent.... Non, vous ne m’avez jamais écrit avec ce feu.... j’ai mis tout mon visage sur ce papier, qui a été dans tes mains. Je croyois t’entendre me parler, voir cette mine aimable, cette bouche dont le silence aussi doux que les expressions, plus animé peut-être.... Ah ! que je t’aime ! faut- i! que je ne puifle que te l’écrire ! LETTRE LII. lundi à midi. -/'EST donc à votre réveil que vous recevez mes lettres! à votre réveil, mon cher de mistriss Butler. 69 Alfred! Mon dieu, que j’aimerois à vous ré-, veiller ! J’approcherois fans bruit, j’ouvrirois doucement le rideau, je passerois mon bras fous votre tête un baiser_ ah, quel baiser!... il éveilleroit tout le monde.... Vous distinguez donc la forme, le cachet, le papier. Cette lettre est vue d’abord, elle est baisée , tendrement baisée. Heureuse lettre ! & moi je n’ai rien. Oh ! comme vous vous endettez ! combien vous m’en devez de baisers ! réglons un peu nos comptes, f,n mettant, année commune, qu’il ne m’en revînt que cent par jour, quel fonds cela fait déjà! Je vous avertis que vous trouverez en mot un créancier un peu dur; j’exige intérêt & principal pas la moindre remise. Dès que je vous vois, je vous arrête dans mes bras; vous y ferez détenu, vous n’en sortirez point que vous n’ayez tout payé. Mais , quoíqu’urç peu arabe, comme je ne fuis point sans gé- nérofité, pour vous faciliter, tous ceux que je prendrai, je les compterai pour deux, il vous le voulez_ Le voudrez-vous, mon cher Alfred? J’efpere que milord est trop juste, trop noble.... Oh ! non , tu ne le voudras pas. E 3 1 Lettres 7© LETTRE LIV. Mardi à sx heures du soir, ]P ENDANT que miss Betzi assure sir Thomas de son indifférence, de sii parfaite indifférence, qu’elle lui dit de son air le plus riant, le plus satisfait, qu’elle ne l’aime point, qu’elle ne l’aimera jamais,- tandis qu’il saie la mine d’un ours qu on a trop fait danser, je vous écris fur mes genoux, prête àjetter ma lettre au feu , au premier bruit que j’en- tendrai. . Vous me demandez ce que je fais, ce que je pense, ce qui m’occupe. Je pense à vous, je vous écris , je fais des vœux pour votre retour.... Quel train elle fait! Que miss est méchante! Voilà un piquet qui commence mal ; sir Thomas aura les cartes fur le nez avant qu’il soit peu elle 11e veut pas qu’il ait le moindre avantage fur elle , pas même au jeu. Pauvre sir Thomas ! Pourtant j’envierois son sort, si je ne le trouvois pas humiliant. II la volt, il est tout près d’ellej rien qu’une petite table ne les sépare, il touche sa robe, quelquefois fa main oui, mais elle la retire avec dédain sir Thomas l’ennuie , lui déplait, lui donne de l’humeur. Je ne voudrois pas du fort de sir Thomas, je ne voudrois pas du mien non plus. Qu’est- vL mistrïss Butler. 71 ec donc que je voudrois ? Ah! je ne saurai point, ce que je veux! je fuis trop íure de ne point savoir!... Sept heures, point de lettre! est-ce que je n’en aurai point ce soir '{ Miss Betzi dit que je me renfrogne à vue d’œil ; que je prends l’aird’une vertu qui s’ap- puie fur un tombeau elle rit. Hélas ! je ne saur ois rire. A neuf heurts du soir. Me vqilà retombée dans mes premiers chagrins , je n’ai point de lettre. Mais d’où vient donc que je 11’en ai pas ? Je ne m’accoutume point à ces retards , ils m’affligent. Je soupe chez ladiVorthi je suis d’une humeur contre vous!... Paix ne me parlez de votre vie. ^ A une heure du matin. Je reviens à vous, mon cher Alfred , un penchant naturel m’y ramene. Quelle que soit mon humeur , eïle ne va pas jusqu’à diminuer ma tendresse j’aime à penser que vous n’avez pas tort. On me gronde quand je me plains de vous, on prend votre parti, on vous aime, on vous défend, on me rend la vie bien dure. Vous qui êtes mon ami, mon plus tendre ami, partagez donc ma peine, souffrez que je vous la confie. Ne faites pas comme miss Betzi s écoutez-moi avec douceur, avec E 4 72 Lettres cette bonté qui vous rend si aimable. N’est-il pas affreux d’avoir un amant, de l’aimer si sincèrement, & d’ètre éloignée de lui dans les premiers momens d’une liaison si douce, d’un commerce si satisfaisant ; d’être privée de teus les plaisirs que l’ongoûtoit, de tous ceux qu’on se promettoit? Là, pensez-y bien* cela n’est-il pas fâcheux ? Plaignez-moi, plai- gnez-moi, je vous en prie. 11 faudroit ai*, mer comme j’aime, connoître mon amant comme je le connois , pour sentir le désagrément de ma situaiion; daignez y prendre un tendre intérêt, je vous en saurai gré; votre compassion me consolera un peu. Adieu, mon cher Alfred vous voyez que je ne boude point, je ne veux pas être injuste. Vous m’avez écrit, j’en fuis sûre ; mais c’est ce courier, courrier, qui s’amuse à se eatíer le cou, plutôt que d’apporter ma lettre ; je voudrois que le traître fût au fond de la Tamise ; mais non, je perdrois ma lettre. Adieu, adieu donc, mon cher amant. LETTRE L V I I. Mercredi, JL a douceur avec laquelle vous répondez à mes reproches augmente bien le regret quo de m i s t r i s s Butler. 73 j’ai déjà senti d’avoir pu vousles faire. Votre justification m’a touchée, attendrie jusqu’aux larmes. Je voudrois retrancher de ma vie tous les instans où je pourrai vous causer la plus légere peine. Vous ne voulez pas que fois triste, vous me priez de m’amuscr ah! je ne le puis! J’ouvre des yeux stupides, je ne rencontre plus ceux qui portoient la joie dans mon ame. Vous me la rendrez cette joie, mon cher Alfred j vous seul pouvez me la rendre. Je passe ces jours si longs à me rappeller les premiers moraens de notre amitié. Souvent je me fais un plaisir délicat de retracer à ma mémoire tous les mouvemens que vous avez excité dans mon cœur, ds penser à ce tems heureux où, fans songer à l’amour, j'en goûtois les douceurs. Pourquoi ne me disiez-vous point que vous m’ai- miez, vous qui depuis deux ans formiez ie dessein de me plaire ? Comment ai-je pu vous voir, vous parler, fans vous aimer? Mais je ne connoissois que vos traits ; vous me cachiez encore ce cœur, cette ams que j’a- dore eh ! pourquoi me les cachiez-vous ? De quels biens m’avez-vous privée! que de jours perdus pour l’arnour ! Eh bien, mon cher Alfred , c’est encore une dette, & je ne me sens point assez de générosité pour vous la remettre. 74 L E T T 1 ! S Toujours mercredi à minuit. Je fuis d’utie colere, d’une indignation devinez.... Mais, qui pourroit l’imaginer! Sir Barclay, ce vilain lord, si petit, si rond, fi laid , si sot & bien, milord, il aura demain votre habit, cet habit si admiré, si envie, cet habit que j’aime tant, que vous avez mis au mariage de votre sœur il aura le front, l’audace, l’insolence d’en porter un semblable. II nous a parlé touc le soir de ce bel habit; & pour le mieux désigner , il est, disoit-il, tout pareil à celui de milord duc... Ah! je l’aurois battu. Quoi ! je verrai cet habit , & ce ne fera pas vous qui le porterez ! Sir Barclay.. . oh ! qu’il vienne chez moi avec ce bel habit j’y mets le feu; oui, je l'y mettrai ; tant pis pour qui fera dedans. Lui cotivient-il de le mettre comme vous ? est-iL digne d’ètre votre singe ? Adieu, mon cher Alfred, je vais dormir. Ah! si je pouvois rêver !... Pourquoi non ?... vous rêvez bien, vous. Hélas ! je ne vous vois pas même en songe. LETTRE L I I I. Jeudi d ^ trois heures. J E viens de t. ouver une position pour votre portrait, dans laquelle il vous retíembie tant, de mistriss Butler. 7s que j’ai cru vous voir. Je vous diíois bien qu’il se feroit aimer.... En relisant votre derniere lettre , je trouve dans votre style un peu de tristesse. Ah ! ne vous y abandonnez pas , mon cher Alfred, je n’entends jamais parler de consomption que je ne frémisse pour vous. Amusez-vous, jouez, chassez, donnez des fêtes, oubliez-moi; oui, ou- bliez-moi , si mon souvenir trouble la douceur de votre repos. Ne m’oubliez pas tout à-fait, pourtant , mais autant qu’il le faudra pour votre santé. Je sens par moi-mème combien l’ennui prend fur le tempérament. Si je ne connoissois pas la source de l’humeuc noire dont je ne puis me défendre , je me croirais malade. Ma tante Test dangereusement; elle souffre; son état m’atendrit, & me fait éprouver qu’un bon cœur ne se lasse point, quelque mal qu’on ait reconnu sa sensibilité. Ma tante m’a donné bien des chagrins ; elle n’a jamais négligé l’occasion de me désobliger ; sa mort m’enrichiroit malgré elle; mais- loin , loin de moi tout espoir vil , tout projet de fortune qui s’arrange aux dépens de la vie ou de la satisfaction d’autrui. Ma tante est malheureuse, bien malheureuse, en vérité, puisqu’elle a un caractère inflexible , qui ne lui a jamais permis de goûter les plaisirs de l’amitié. Mais qu’est-ce donc que cette lettre ì Est-ce à mon amant que j’écris? Non, ’c’est à mon ami, à mon plus cher j à mon plus tendre ami. j 76 Lettrés * *• LETTRE L I X. Vendredi. J E voudrois ne vous point écrire, parce que je fuis triste ; mais je vous écris parce que je vous aime ; au hasard d’ètre un peu grave , un peu fâcheuse même. La maladie de ma tante m’afflige. Je ne f ai ms pourtant pas, il n’est pas possible que je l’aime ; mais elle souffre , elle me sait une véritable compassion. Que nous avons la vie à de dures conditions , mon cher Alfred ! Qu’elle est semée de dégoûts & d’événemens malheureux ! Si la noblesse de nos idées, iî la grandeur de notre ame nous en font supporter courageusement une partie, qui est celle qui nous concerne seuls, cette liaison naturelle, indispensable, que nous avons avec tous les êtres dont nous sommes environnés , fait que les peines des autres nous deviennent propres, que nous souffrons par eux , avec eux & pour eux. Que de maux fans remede & qu'il est bien peu de biens f ins mélange ! L’amour même , ce sentiment le plus flatteur de tous, qui nous enchaîne par des liens dont le tissu se cache sous des fleurs, combien d’amertumes ne verse-t-il pas fur les douceurs qu’il nous fait sentir ? II ' SE M ï S T R 1 S S BUTLER.’ 7 7 nous a pourtant été donné, ce sentiment,’ pour faire notre bonheur, pour uour ramener quelquefois à cet état de félicité dans lequel nous avions été formés. Je crois , mon cher Alfred , qu’il sortit avec l’espérance , de la boite fatale , pour être le contrepoison de tout ce qu’elle rensermoit. Par lui les mortels les moins heureux en apparence goûtent des plaisirs que la fortune ne donne pas, & qu’elle ne peut ôter. Ces plaisirs leur font supporter la privation des autres biens. Par lui on oublie insensiblement tout cequin’est pas lui ; & c’est lui qui me ra m en e à vous parler de vous, à ne me plus souvenir que de vous. Je voudrois être à la moitié du tems que je dois passer fans vous voir, il me semble qu’alors chaque jour nous rapprocheroit davantage. Quand 011 est à la moitié du chemin qu’on doit faire, on marche vers la fin , il paroît qu’on avance bien plus. Adieu, adieu, mon cher amant, adieu tout ce que j’aime LETTRE LX. Samedi, oila des lettres bien ennuyeuses , mon cher Alfred ; mais mçn style est toujours assujetti aux impressions que mon ame reçoit. J 78 Lettres ne saurois prendre un ton que je serois forcée d’étudier ; & puis vous m’avez permis de répandre dans votre sein mes peines & mes plaisirs. Mon cœur vous fera toujours ouvert, vous y lirez comme moi-mëme il est à vous ce cœur, il y est tout entier; mais l’amour ne le ferme ni à la compassion , ni à ì’huma- nité. Ma tante est un peu mieux. Mes foins ni mes attentions ne m’attirent pas fa bienveillance ; elle ne croit pas que l’on puiife desirer de bonne foi la vie de quelqu’un dont la mort nous feroit utile. Pauvre femme ! la maladie de son ame est incurable. Mais parlons de vous , mon cher Alfred. On vous volt donc? Lette porte s’ouvre à midi. On entre, on vous fait la cour. Que j’aimerois à vous faire la mienne, à vous voir feulement un instant, par le plus petit trou qu’il soit possible d’imaginer ! Non pas pour vous épier, au moins; je crois tout ce que vous me dites. Ah ! si à l’ennui de votre absence il se joignoit la crainte de vous perdre , des doutes fur votre fidélité, je serois trop malheureuse. Mon cœur fe repose sur le vôtre cette douce confiance est le charme de l’amour & l’agrément de la vie. Mon estime a prévenu ma tendresse , elle a déterminé mon penchant, elle en a hâté les preuves, bien plus que le goût vif que vous m’inspiriez. J’ai aimé l’homme aimable ; mais c’est à ï’homme qui pense, à l’honnète homme que DE M I ST RI SS B U T E E R." 7A îe me fuis donnée. Adieu dites-moi que vous m’aitnez ; je ne me lasse point de vous l’en- tendre répéter. Que j’aime vos lettres , la main qui les écrit, ton esprit, ton cœur , ton toi ! Ah ! quand te verrai-je ? Quand pourrai- je te presser contre mon sein , reposer ma tête sur le tien ? Adieu. Ah ! le vilain mot ! Le dirai-je toujours ! ESSES LETTRE L X I. Dimanche à sept heures du soir. OUS vous souvenez toujours de mes reproches , de mes injujtes reproches. Est-ce ainsi que vous pardonnez , mon cher Alfred ? J’aime mieux vous le payer; ne me grondez plus. Votre lettre a fait rester ladi Vorthi un peu de tems à ma porte. Elle venoit me prendre pour faire une visite elle étoit si pressée, si pressée, qu’elle n’a pas voulu monter ;& moi j’ai lu bien posément mes deux feuilles avant de descendre. Tenez, ces choses là sont plus fortes que toute ma raison. Oh,cqmme elle a rendu mes yeux brillans ! Cette lettre, cette aimable lettre ! Quel plaisir je sentois à savoir dans mon sein ! Elle me donnoit un air fou f elle m’a sait faire une conquête...Ce songe ! Ah]! quel songe! D’qù vient qu’il me cause 8s Lettres tant d’émotion?,. A mes genoux !....., Toii’ mon cher amant !... Quoi ! je t’y verrois encore !... Je partageois donc... ton bonheur!.,.. Muet dans mes bras , fans autre sentiment que celui du plaisir... Eh ! mais dis, dis-moi donc... Mais non, tais-toi... En vérité la pensée va vite. Cette image... Oh ! tais-toi donc... Paix, paix... Dans un mois tu me diras le reste. Je vais t’écrîre , je ne fais comment, car je fuis folle. Ce soir ma tance va bien, on la guérira, je n’y pense plus. Je ne vois que toi, ton amour , le mien , le plaisir d’être aimée, celui d’aimer moi-même. Ah ! qu’on est heureux d’avoir une ame sensible ! Qu’il est doux de se livrer á une passion si tendre, quand sir Charles est l’objet qui l’inspire & qui la partage !... je ne te connois donc pas ? Je ne te connois point assez ? Je ne douterois jamais un moment de l’ardeur ?. Oh ! vas te promener avec tes plaintes. Je t’adore , mon cher petit. N’est-ce pas te prouver que je te connois ?... Vous me demandez si je veux faire de vous un autre Abaillard. jamais peut- être on ne rappelia cette histoire avec plus d’efprit & plus de sentiment. Non, ce n’est pas mon dessein , je fuis de l’avis de Pope, tout est bien comme il est... Je crois vous voir de mistriss Butler- 8r voir dans votre lit avancer la main, choisir ma lettre entre toutes celles qu’on vous présente , déchirer vîte cette enveloppe..-Dans. ton lit ! Mais d’où vient que j’aime ton lit ï C’est que j’aime tout ce qui t’approche , tout ce qui t’appartient. Je voudrois être tout ce qui te plaît , me transformer en tout ce que tu désirés tu l’aurois d’abord. Oh ! comme je voletois pour te contenter ! Que dé folles idées je me fais ! C’eíl tout ce qui m amuse à présent. J’en use avec moi-même , comme on fait avec un enfant qui demande sa bonne avec de grands cris. On lui dit cent menteries pour l’appaiser » & donner à la bonne le tcms de revenir. Moi je me fais des contes. Tantôt fée, tantôt sil- phide, toujouts ta maîtresse, je forme un nouvel univers, je le soumets à tes loix ; je te cache mon être , mon pouvoir , non pour éprouver ton cœur , mais par un mouvement de délicateíïe. Je fuis ta sujette , quelquefois ton esclave ; tu me distingues dans mon abaiC- íement, tu me choisis, tu m’éleves jusqu’à toi. J’aime à te devoir tout , je me plais à dépendre de mon amant, de ses foins généreux. Revenue à moi-même , mon éclat dispà- loît; ta partie la plus brillante de mon château s’écroule ; mais le fondement subsiste. Je retrouve mon bonheur, & ce bonheur est encore ton ouvrage. Adieu , mon aimable, mon cher S mon bien-aimé Alfred. Je vais me coucher, & toujours avec ce portrait qui ne dit pas F Lettres §2 un mot, & qui pourtant me regarde comme s’il avoir quelque chose à me dire. Je ne vous écrirai pas demain. Je vais à Hamstead ; 4 fera tard quand je reviendrai, car j’y souperai, LETTRE L X I I I. Lundi , ou plutôt mardis À deux heures du matin. u o i ! mon cher Alfred, je passerois tout un jour fans vous dire que je vous aime ! Je me livrerois au sommeil plutôt qu’à vous ! Je préférerons mon repos à mon amant, à mon cher amant ! Non , je veux te parler , te dire... hélas ! ce que je t’ai dit mille fois. Quelles nouvelles assurances, quelles nouvelles preuves puis-je te donner de mon amour î Ah, quen’es-tulà pour recevoir toutes celles qu’un cœur tendre peut accorder ! Ah, comme je te baiserois ! Avec quels transports!. M’entends-tu, mon cher Alfred ? Non, tu ne m’entends pas tu me répondrois ; je ne parle rois plus , je. n’aurois plus la force de parler. Déjà dans tes bras, déjà... Mais tu n’y es pas. Ah ! dieu , tu n’y es pas ! Bon soir, bon soir, mon aimable ami, bonsoir. Adieu toi, adieu tout le monde. -L D b mistriss Butler . 1 83 c.. LETTRE L X IV. Mardi à trois heures. J E fuis íiu coin de mon feu, en bonnet de nuit, de nuit exactement. Jamais ennui ne fut comparable à celui que je ícns ; ii j’avois pu le prévoir, je n’aurois point aimé....Allons, paix, taisez-vous , laiífez-moi dire ; c’eit bien le moins qu’il me soit permis de me plaindre, quand tout m’eit odieux. Eh ! pourquoi tout m’est-il insupportable ? Voyons pourquoi. Venez ici, milòrdj parlons raison. Prétendez- vous que je vous aime comme une folle quand vous y êtes , & comme une imbeciile quand vous it’y êtes pas ?.... Oh ! je ne ris point, moi, ceci elì sérieux. Prétendez-vous faire de moi une créature auílì amusante que fìr Barclay?... A propos, je l’ai vu hier, íìc Barclay, avec son bel habit qu’il portoit tout de travers ; un nœud d’épée íì brodé , fi pomponné , íîjajuíté, si doré,- íì furdoré, que jamais Midas n’en eut un plus riche ; une grande mouche placée je ne fais où , fur l’oeil , je crois ; un air tout empêtré, tout empâté. La mere de ce joli enfant fe meurt, pendant qu’il se roule sur l’or & la broderie. Miss Betzi dit qu’elle ne peut souírir la vieille folle, pour s’ètre avisée de le faire... On m’apporte un. présent le plus agréable du monde c’est L S T T RE S 84 une corbeille parfumée, remplie de mille bagatelles de France & d’Italie c’est miss Jening qui me renvoie. Me voilà ruinée. Je ne fuis point assez riche pour recevoir, je fuis trop généreuse pour recevoir. Que vais- je lui donner ' Cela m’embarrasse ; je veux rendre au double. Vous me manquez toujours. J’aimerois à consulter votre goût dans cette occasion. Mais je voulois vous gronder , vous faire un train épouvantable je ne fais comment, j’aí tout oublié , excepté mon amour il n’en fut jamais de plus tendre, de plus sincere » de plus ardente ; mais vous n’en doutez pas, mon cher Alfred. Mercredi matin , 3VÍ e voilà donc à cette moitié , â cette heureuse moitié que j’ai tant desirée ! Hélas, que de jours encore ! J’en voudrois palier deux à la Fois. Miss Betzi dit que je n’irai jamais jufqu’à la fin , que je mourrai d’une belle langueur; que l’impatience , l’ennui&la passion me tueront tout aussi bien qu’une apoplexie. Elle travaille à une impertinente épi- taphe qu’elle veut faire graver sur ma tombe. Le mausolée qu’elle m’pleve , ressemble à une salle de bal plutôt qu’à un tombeau. Elle vous fait arriver vite, vite, pour me î e m i s t r i s s Butler. g? voir. Elle vous reçoit, vous annonce l’étrange événement; elle se sait un plaisir de vous ì’annoncer , d’examiner la mine que vous ferez ; elle vous voit tomber fans sentiment, vous ranimer pleurer. Elle vous fait dire mille extravagances ; elle espere que dans votre fureur, ne distinguant rien , vous prendrez sir Thomas pour la parque inhumaine qui a tranché le cours d'une si belle vie ; que vous l’immolerez à mes manès errantes ; & puis elle rit de ma mort, de vos regrets.... Je ne fais comment elle arrange tout cela ; mais elle m’a fait rire & pleurer. Elle faisoit si bien votre air, vos gestes.... Mon dieu, qu’elle est folle ! A-t-on jamais fait rire quelqu’un à son propre enterrement ? Sir Thomas , qui se modele un peu sur vous , chante ; en vérité il chante ! II a pris un maître Italien, pour lui donner du goût. II a beau faire, il ne chantera pas L-S-D-L.... Que cette ariette me charmoit quand vous la chantiez f Qu’eíle pénétroit mon ame ! Hélas, je fuis privée de tout î Oui, de tout. A minuií. Vos lettres que je me plais à relire, me font décóuvrir dans mon cœur une source de tendreíse que je n’y avois jamais apperçue. Eh, qui m’eût dit, qui m’eût persuadée qu’ii étoít dans le monde un homme si aimable * F iij Lettres 86 si digne d’être aimé ! II Falloit vous connoître pour le croire , pour le sentir. D’où vient que mon a me timide sembloit craindre son bonheur? Oui, tu le sais mon bonheur, & tu le feras toujours. Puissé-je expirer dans l’instant où tu ne feras plus flatté d’en être l’arbitre ! Mais quel langage! 11 se ressent de la tristesse du jour. Celui où je n’attends point fls lettres est affreux pour moi. II semble stus je ne vis ce jour là que pour sentir cette privation. Que d’humeur ! Elle se répand s UB tout , sur toi que j’aime , que je désiré, que j’adore, que je meurs de chagrin de ne point voir. Mon cher ami, mon cher Alfred, mon cher amant, ta m ai tresse , ta chere maîtresse est une sotte bête ; mais c’est toi qui en es cause! Aime la bête, ton retour lui rendra tous les agrémens que ton absence lui enlevé. O , que mon cœur s’émeut quand je pense à ce retour !... Quoi ! le voir , lui , sir Charles, l’embrasser, lui parler, l’écouter, le toucher, presser ses mains dans les miennes ! ... Ah, que n’est-ce demain ! Que n’est- ce tout à l’heure ' LETTRE L X V I. Samedi d minuit. O UE je lise ce s lettres avec le même plaisir qiif vqus en rejfentez à les écrire. Eh ! ft’en de mistriss Butler. 87 doutez point, mon cher Alfred. Moi, je les trouverois longues? Si je ne dis rien quand je ne reçois qu’une feuille, c’est que mou. cœur ne veut point gêner le vôtre ; mais íì vous saviez combien je fuis contente quand j’en vois deux, combien je vous fais gré de vous être occupé íì long-tems de moi ; íì vous le saviez , mon cher Alfred , vous vous applaudiriez d’ètre le maître de causer une joie íì vive à une femme que vous aimez.§ Des vapeurs , ne point dormir, qu’avez-vous donc ? vous m’inquiétez. Dormez, dormez , mon cher amant ; que le souvenir de Fanni amuse votre cœur qu’il l’intéreíse, mais qu’il ne l’afflige pas. Je ne puis penser sans chagrin, que je cause l’agi- tation qui vous tient éveillé. Pauvre petit, jusqu’à íìx heures , je n’étois pas là pour causer avec lui, pour calmer son sang. L’aurois-je calmé, mon cher Alfred? Vous vous fâchez d’une question que je vous ai faite, qui suppose , dites-vous, que je vous crois ingrat, capable d’oublier mes bontés je ne voulois que vous faire répéter que vous vous en souvenez. Comment douterois* je de votre rcconnoilsance ? Ah ! jamais ; mais vous ne m’en devez point votre bonheur m’a rendue st heureuse, qu’en vérité vous ne me devez rien. Ce moment, le plus fortuné de 'ma vie , ne s’eífacera jamais de ma mémoire il est gravé dans mon cœur avec un F ív 88 Lettrés trait de feu ; & quand vous Paurez oublié..." Mais vous ne Poublierez point. Eh ! pourquoi voudrois-je penser que vous Poublierez ? Vous vous plaignez de ce que je commence nia lettre par vous dire que je reviens à vous j vous me demandez íì je vous avois donc quitté moi, vous quitter ! cela signitioit feulement que je ne boudois plus ; car je vous boude quand je n’ai point de lettre ; votre portrait en pâtit, je le mets en pénitence dans le tiroir. On vous dira comme je le bats, comme il est malheureux avec moi miss Betzi embellira bien cette folie qui m’a prise un jour. Ah ! je ne m’éloigne jamais de vous ; votre idée m’accompagne par-tout le cercle des miennes est borné à ce qui vous concerne, à ce qui vous plaît, à ce qui vous intéresse. Tu ìrìas enveloppée dans un tourbillon ; je n’en fors point ; je n’en veux point sortir. Entraîne-moi toujours où ferois-je mieux qu’avec toi ? Adieu, ma mie. Dimanche à minuit . ous êtes bien bon, mon cher Alfred , de relire fi souvent mes lettres si je les re- liíois, moi, vous n’en auriez pas de si longues, vous n’en. auriez pas iì souvent. Je DE MISTRISS BUTLER? FA croyois , quand vous partîtes que je vous écrirois des folies, des choses amusantes, de jolies choses mais cette plume brillante & légere , si vantée par mes amis, conduite par le sentiment, ne peut s’écarter de son objet. J’ai voulu répondre à votre couplet > que tout ce que j’ai fait m’a paru foible ! L’es prit ne parle pas au cœur, il ne parle pas comme le cœur.. .. Nais d’où vient donc cette insomnie qui me désole ? Qui peut vous troubler ?... Cela m’inquiete, j’ai de l’humeur, j’en ai beaucoup, votre lettre ne la dissipe point. Est-il possible que j’en conserve en m’ent , 'etenant avec vous ? Quoi ! ces ser- mens de m’aimer toujours , ces nouvelles assurances de votre tendresse ne peuvent calmer mon ame , & lui donner cette paix douce que l’amour heureux répand fur tous nos sens?... Vous vous applaudissez donc de votre constance ? Cela est tout-à-fait singulier. Je ne crois pas que personne dans l’u- ntvers ait jamais prétendu que vingt-deux jours d’éloignement pussent détruire ou ai- foiblir une passion, sur-tout quand l’habí- tude de jouir n’a pas encore produit la satiété , ni laissé entrevoir le dégoût ; suite trop ordinaire des longs attachemens. Ce n’est pas à présent qu’i! faut vous vanter de cette merveilleuse constance attendez que vous soyez prêt à revenir de Caitombridge alors vous pourrez juger des effets de l’absen- sc ; & si, votre cœur est encore le même, 90 Lettrés vous dires, vous soutiendrez qu’elle n’éteint »i l’amour ni les désirs... Tenez je veux toujours être vraie, dussé-je vous fâcher cet endroit de votre lettre m’a parfaitement déplu i ií m’a fait une peine extrême. C’est peut-être de ma part une délicatesse outrée, je ne me donne pas tout-à-fait raison ; mais il me semble qu’un homme capable d’admi- rer qu’un tems si court n’ait point fait d’im- preííion fur ses sentimens , étoit accoutumé d’en avoir de bien légers. Si je m’étois trompée à votre caractère, rien, non rien ne m’en consoleroit, rien ne pourroit m’en. consoler. Une estime si sincere, tant de crédulité pour vos discours, tant de confiance, d’amitié.... Ah! sir Charles, est-il possible que vous vous étonniez !.. Quoi ! vous faire un mérite?.... En vérité vous ne deviez pas m’écrire cela , il ne salloit ni le penser, ni le dire. LETTRE L X V I I I. Lundi à midi chez miss Betzi. Ma confiance est toujous la même, mon cher Alfred; je me hâte de vous le dire, de peur que vous ne me grondiez. Je n’ai pas raison ,* j’ai tort peut-être, j’espere que j’ai tort. Que je suis folle ! Miss Betzi le dit. Elle vous conseille de me bien laver la tête ; & moi je vous le défends, entendez-vous, ds mistriss Butler? $ï je vous le défends. Je fuis excusable j vous pouvez tn’en croire. Quand je reçois une lettre de vous, je l’ouvre avec ce plaisir extrême que je sens quand je vous vois elle remplit mon désir le plus vif ; elle satisfait le besoin le plus pressant de mon cœur. Je la lis avec avidité ; elle me plaît, elle m’enchante ; & puis après je Pexarnine, je pese chaque mot, je me répete chaque expression , je réfléchis, je quitte la lettre, je la reprends ; elle est les délices de mes yeux & la joie de mon ame. Hier, je ne fais quel caprice m’a fait chercher querelle fur cette phrase ; je lui ai fait la moue, je Pat critiquée. Je me fuis imaginé que vous la souteniez, que vous m’obstiniez la dispute s’est échauffée, & j’étois presqu’en colere quand je vous ai écrit. J’avois de l’humeur, je Pavoue, parce que je fuis franche, & c’est la lettre qui me l’avoit donnée. Mais aussi pourquoi me vanter ce bel effort, vingt- deuxjjours de fidélité ! & milord est confondu de la fermeté de son ame! il va soutenir une these contre ceux qui prétendent qu’il n’est plus de Céladon , d’Amadis !... Que je vous entende jamais dire de pareilles absurdités ! que je vous voie me donner du chagrin!.... Mais vous me répondrez que je vous voie en prendre à propos de rien. Oh ! ne t’a- vise pas de me faire la mine, de m’écrire dans ta gravité , j’aime mieux que tu me battes quand tu feras revenu. De près on 92 Lettres peut se brouiller; un baiser interrompt la dispute, & .fait oublier, au milieu de l’ex- plication, le sujet de la querelle j mais de loin on ne finit pas. Vous m’avez dit. vous ne deviez pas me dire.... je ne croyois pas.... je ne méritois pas.... je fuis piqué.... touché. fâché. Je fais bien comme vous arrangez tout cela. Allons, faisons la paix; pardonnez-moi finis me faire faire de bassesses... Hé bien, à qui est-ce donc que je parle ?... Fi, que cela est vilain de bouder!.... Levez la tète.... donnez votre main.... donnez-la donc.... Vite, vite.... Vous riez.. . oui, vous riez.... Je fiai vu rire; tu n’es plus fâché. Ma tête est un peu dérangée ; il faut me passer mille folies, mille sottises. Aimez-rnoi, aimez-moimalgré mon mauvais esprit, mon méchant caractère. Aime-moi par bonté, par devoir, par reconnoissance, parce que tu ne peux aimer personne qui ait pour toi un attachement plus tendre, plus vrai. Je fuis un peu impertinente,’ mais je fuis sensible, sincère. Je fi aime, je fiadore ; ah ! oui, de toute mon ame. Mardi à minuit. O N dit que l’amour abaisse le courage > & moi jc crois, mon cher Alfred , qu’il l’é- de mistriss Butler.' pi îeve, qu’il en donne aux foibles j’en fais l’expérìence. C’cst après sept heures des plus violentes douleurs, que je trouve dans mon cœur la force de vous écrire, malgré rabattement de toute la machine. Je me fuis levée avec un point de côté, auquel j’ai fait peu d’attention. Je devois aller à Topera avec ladi Vorthi & miss Betzi je ri’ai pas voulu déranger la partie, quoique Je me sentisse plus mal de moment en moment. Cela est devenu si vif, si fort, que j’ai été obligée de quitter le spectacle. Je ne sais comment on ne meurt pas de ce que j’ai senti. Hé bien , en vous en parlant je perds l’idée de ces tranchées cruelles ; elle s’éloigne , elle diminue par le plaisir d’imaginer que vous me plaindrez. C’est , depuis que je vous aime, Tunique moment où je n’ai pas désiré que vous fuísiez près de moi. Mais laissons ce désagréable sujet. Je lis Driden ; il me plaît, je T ai beaucoup dans la tête. Je ne fuis point du nombre de ceux qui désapprouvent son ouvrage ; il me semble qu’il a souvent raison. Qu’avions-nous affaire d’acquérir tant de connoissances, de multiplier nos besoins?Une feule passion, un seul désir, un seul bien suffit à notre cœur, peut remplir tout notre cœur. La diversité n’est point nécessaire à notre bonheur; elle ne pique notre goût que lors- que nous n’en avons point un déterminé. La variété flatte nos yeux, amuse notre es- 94 Lettres prit ; mais le sentiment, principe de notre être, ce mouvement dont la cause est divine, & par lequel une sage main meut, anime, entretient toute la nature ; ce mouvement si doux, mon cher Alfred, n’a qu’un ressort, qu’un seul objet il y rapporte tout. Hélas! qu’étoit pour moi cette foule de gens bril- lans, le roi, toute fa cour? Malgré le mal dont j’étois accablée , une comparaison bien désavantageuse pour ceux que je voyois , m’a fait délirer mille fois qu’ils luisent à ***, & que mon cher Alfred ornât les lieux qu’ils remplissoient. Si je juge de tout par mes idées, par ce que je sens , il eût été plus heureux pour l’homme d’ignorer, de ne jamais découvrir tous ces biens que fart lui procure , & de coraioître mieux & de jouir davantage de ceux qui font en lui-même. Une simple cabane, une aine tendre, un naturel doux, un amant tel que le mien, point de colique, jamais d’absencej que faudroit-il de plus ?... Mais, mon cher Alfred , mòn ton pastoral, ma fade bergerie ne vous ennuie- t-eIle pas? Pardonne à la pauvre malade; elle ne fait ce qu’elle dit. Eh ! comment le sauroit-elle ? L’amour lui tourne la tête; son cœur est avec toi; íon esprit voltige autour de toi que veux-tu qu’elle fasse du reste? . .. Miss Betzi pîeuroit ce soir auprès de moi, elle me brûloit, me saisoit avaler tout ce qui lai venoit en fantaisie. Ce mal est bien de mistriss Butler.’ 95 grand, lui difois-je, il est bien cruel; mais je le íupporterois plus patiemment,.que la crainte de n’être plus aimée de sir Charles. Sir Thomas, qui venoit d’entrer , s’est écrié Ah, l’adorable femme ! qu’on est heureux d’ètre aimé d’elle ! Et miss avec un air... un air qu’on ne peut peindre Ne voudriez- vous pas, n’auriez-vous pas l’infolente audace de vouloir être aimé comme cela?Je vous conseillerois de l’avoir ; ce travers vous manque.... Méchante fille, elle 11e le hait que parce qu’il I’aime. Elle Paffuroit l’autre jour que s’il étoît raisonnable, s’il ne lui mollirait que de l’amitié, elle ne le maltraite- > roit point, & qu’il lui ferait tout aust! indifférent qu’un autre. Voilà tout ce qu’il peut attendre de ses foins. Adieu ma mie, adieu toi, adieu mon aimable Alfred. * LETTRE L XX. Toujours mardi à quatre heures du matin , dans 1 , mon lit. Je ne saurais dormir; je reprends la plume, & c’est avec plaisir que je la reprends. Je finis toujours mes lettres avec regret. Ceffer det’é- crire , c’est te quitter, comme tu le dis. Ah ! c’est bien toi qui m’as quittée, quittée pour fi long - tems! Pendant que je pense à toi, que je te parle, tu dors paisiblement peut- être; tu ne songes point à ta chere Fanni- 9§ Lettres Dors, dors , mon cher petit; il m’est doux de penser que tu reposes. ... C’est demain un jour heureux pour ta maîtresse ; elle recevra quatre pages de ton écriture , peut-être six, peut-être davantage.... Tu ne me tiens donc pas quitte pour cent baisers par jour? Hé bien, je t’en donnerai mille. Ah, que tu me dois de doux momens! De combien de plaisirs ton absence me prive ! Celui de te regarder, d’ètre regardée par toi, d’entendre tous ces petits détails intéressans, aimables , j’ai pensé_ j'ai rêvé .... j’ai désiré.... j’ai senti.. . que sais-je , tous les biens que tu me voles ; biens perdus , perdus pour jamais ! Pourras-tu m’en dédommager? Oublierai-je, en te voyant, tout le tems que j’aurai passé fans te voir? Ce premier moment effacera- t-il le souvenir de cet ennui, de cette langueur?... Ah, s’il l’effacera !... Reviens, reviens, mon aimable Alfred, reviens dans les bras de celle qui t’adore. Oh ! pour cette fois adieu tout-à-fait. Mercredi à trois heures après-midi. ous vous lassez donc, milord, d’avoir une cour, de représenter, de punir, de récompenser , & d’essuyer de longs complimens ? Je voudrois être dans votre antichambre quand de mïstriss Butler.' 97 quand midi sonne. Supposons que j’y fois, daignerez-vous m’accorder une audience particulière ? me sera-t-h permis de vous présenter mes respects, de porter mes plaintes à votre auguíle tribunal ? Ce grave gouverneur me fera-t-il la grâce de m’écouter ? Que j’ai de choses a lui dire, de demandes à lui faire! Que je nr expliquerai bien, même fans parler ! II est un langage éloquent qu’au- cun idiome ne peut imiter; le cœur l'entend , il y répond. Ah, que ne suis-je dans cette chambre! J’y ferois ce que vous dites que tant d’autres y font ; j’y parler ois fans rten dire,... Mais cette lettre que j’attends, j’en fuis un peu inquiété ; c’est une réponse à celle.... Si vous me grondez, íï vous faites votre train, je crierai comme un démon , je vous en avertis je vcudrois savoir dcjà reçue. Voilà milord Stanley, faniece, miss Jening, tout l’univers ; qu’avois-je besoin d’eux? En vérité, les jours de poste je me suffis très-bien à moi-même. Les voilà, à tantôt. LETTRE L X X I I. Fe me fuis levée bien matin aujourd’hui,' pour jouir de ma liberté. Tout le monde étoit parti pour Gantorbery ; j’étois feule, maîtresse absolue dans ma maison. Vous au-, Tome L G §8 Lettres riez ri de me voir. C’est pour le coup que mils Betzi pouvoir dire que j’avois Pair d’une princesse de roman. Votre portrait étoit fur ma table; vos lettres toutes éparfes dans mon sein, fur mes genoux ; le tiroir renversé, le porte-feuille ouvert ; je contemplois toutes mes richesses. Je bénissois ^inventeur d’un art qui remporte fur tous les autres, non parce qifil nous transmet les actions des héros, l’histoire du monde, les causes de tout; qu’íl satisfait le désir insatiable d’apprendre, & la vaine curiosité des hommes ; mais parce qu’il me fait lire dans ton cœur, malgré la distance qui nous sépare. Que l’amour doit à cette heureuse découverte ! Quel trésor pour lui que ces lettres, soulagement d’un cœur & délices de l’autre ! L’on se plaît à les écrire, & l’on jouit du plaisir que l’on sent, & de celui qu’on croit procurer à un autre. J’abuse souvent peut-être de l’idée que vous m’avez donnée, que vous n’aviez point d’autre amusement que mes lettres. J’écris mal, je ne saurois rêver à ce que je veux dire ma plume court, elle fuit ma fantaisie mon style est tendre quelquefois ; il est tantôt badin , tantôt grave, triste même, souvent ennuyeux , toujours vrai mais' mon cher Alfred est indulgent, il dit que j’écris bien ah ! très-bien fans doute, si je lui plais ! Je n’ose penser bien fort que je te reverrai ; c’est MS émotion si vive quand j’y pense ! Qh ! de mistsisí Butler. 99 je perds la tète, en vérité je la perds! Quoi! tu feras là; mes yeux en se levant rencontreront les tiens; je ne ferai pas un seul mouvement qui fie t’intéteífe ; j’entendrai cette Voix douce, harmonieuse, me dire Qiie veux - fu'í ... que désirés- m r ... Mon cher Alfred, si tu savois, je ne puis plus écrire ; mon cœur agité, pressé.... Ah ! reviens , reviens donc. Mon dieu, que vous êtes aimé! S’il est un sentiment plus fort que l’amour, que ce que le vulgaire appelle cunour , je le sens pour toi. Aimer, adorer , foi h les expressions qui ne rendent point les transports d’une páision íi tendre.... Ah , si tu étois là ! si tu y étois, mon cher Alfred , mon cher , mon adorable amant ! Je crois.... oui, je crois que je trou- verois un moyen de te convaincre que jamais on n’aima plus ardemment que moi. LETTRE L X X I I I. J" E fuis à vos pieds, mon cher amant, les mains jointes les yeux baissés lion, je ne fuis pas digne de vous regarder. 11 faut que je fois une bien méchante créature, car je demande toujours pardon. J’ai donc toujours des torts avec mon aimable ami ! O la tendre, la délicieuse lettre! Suis-je digne de ia lire ? Est-ce à une capricieuse que l’on dit des choses si flatteuses ? Que je l’ai baisée, cette lettres G ij 100 Lettres L’autre m’avoit fâchée, plus fâchée que je ne l’ai fait paroître; il me sembloit que vous Pa- viez écrite parce qu’il falloit écrite. Les mots étoient faits pour exprimer la passion ; mais la tournure me paroissoit froide, étudiée; je l’ai iue cent fois, toujours avec humeur, en la rejetmnt, en lui faisant une mine horrible r enfin, je l’avois bannie de ma présence ; un arrêt de la chambre-haute l’avoit reléguée tout au fond du tiroir je viens de la rappelles. Comment avoit-elle pu me déplaire? elle est de toi. Ah ! tout ce qui vient d’une main si chere porte le sceau de Pamour & du plaisir ! Mais il est des momens où l’ame abattue par la tristesse , a besoin d’un trait vif pour se ranimer. Je Pai trouvé, ce trait, dans ta derniere lettre; il m’a pénétrée, & je t’en remercie oui, ma mie, je t’en remercie.... Je fuis bien-aise que ce que j’ai fait ait pu vous plaire. J’aime à mériter vos louanges; j’aime à en recevoir d’une personne qui ne les prodigue pas, & dont Pâme noble & généreuse juge par ses propres impressions cependant il est fâcheux , je dirai plus, il est déshonorant pour l’humanité que des actions si simples, si naturelles , puissent attirer des éloges. Si nous pensions bien, nos plus grands efforts ne nous píroxtroient que la fuite indispensable des devoirs que la société nous impose ; mais il est des cœurs durs, Méprisables, des âmes baffes.,.. 11s font cause de mistriss Butler. ioï que la bonté est regardée comme une vertu.... Mais, mon cher Alfred, il dure donc encore ce mois ? il durera donc tou'ours? Quoi! pas un mot de votre retour! Ah, la - maudite province ! que je la hais ! elle vous ennuie-, elle me tue, moi. Je n’ose vous dire combien votre absence me chagrine, je ne puis plus la supporter; non, en vérité. J’ai déjà eu deux ou trois attaques de cette maladie qui m’a fait tant de peur, de la catalepsie. Oh! je saurai sûrement; mon cœur est déjà fixé , le reste ne tient à rien. Adieu, ma mie, ma mie à moi. LETTRE L X X I V. 33 aïsez-la, mon cher Alfred ; oui, baifez- la cette charmante miss, qui me parle si bien de vous , qui se prête avec tant de 'bonté à toutes les foibleiTes de fa folle amie. Une autre s’ennuieroit, se lasserait de causer avec une imbécille comme moi, qui n’ai qu’un. objet dans sesprit, dont je parle sans fin, fans cesse. En bonne foi, je fuis insoutenable, je le sens. Baisez-la, mais doucement, n’appuyez pas trop vos levres fur fa joue. Je ne fuis pas jalouse , oh ! non ; mais j’ai des droits fur vos actions, fur vos pensées, fur vos regards, fur vos moindres préférences. Que je haïrais un femme qui chercherai* G iij l i©2 Lettres à vous plaire ! Quand je serois sure qu’ells ne pourroit y réussir, je !a détesterais, elle me ferait odieuse. J’ai fait bien des découvertes dans mon cœur depuis que je vous aime je ne vous gênerai j’amais pourtant, je ne fuis pas soupçonneuse, encore moins exigeante. Si j’avois quelque raison de craindre votre inconstance, je serois peut-être assez fiere pour ne pas vous montrer mon inquiétude; mais je serois bien triste, bien froide, bien fâcheuse. Au fond la jalousie est désobligeante ; on la dit fille de í’amour & de la délicatesse ne le ferait-elle pas plutôt de forgueil & de la défiance? Elle suppose une crainte d’ètre trompé , qui s l accorde mal avec l’estime qu’on doit s î’objet qu’on a choisi comme le plus digne de son attachement. En vérité, mon cher Alfred, si la jalousie tient à l’amour, c’est par un mauvais côté si elle semble l’augmenter, redoubler sa vivacité, c’est pour l’instaut; elle doit naturellement l’affoiblir, mëme le détruire dans un cœur bien fait. On ne saurait aimer Icng-tcms ce qu’ou méprise quelquefois.... J* ne ferai point jalouse, je ne veux jamais l’être..,. Mais à quoi bon tout cela? d’où vient ce propos? Quoi! pour cc * baiser!... Allons vite, vite donnez-le, & i qu’il n’en soit plus parié. Adieu, mon cher, mon tendre ami. Hélas! toujours cet adieu í Eh! yiens donc, que je te dise bonjour. LETTRE L X X V. Sir Humfrey, toujours léger à son ordinaire , a dîné ici ; nous avons été seuls deux minutes. Eh bien, a-t il dit, milord duc est donc toujours absent ?... Je suis íïir qu’il vous adore ... vous l’aìmerez auílì ... je l’ai résolu j’arrangerai cela... Et moi je disois tout bas cela est fait, cela est rangé je l’aí ce lord aimable; il est à moi; c’est mon bien le plus cher, le plus précieux je ne le chan- gerois pas pour tous ceux de l’Inde & du Pérou.... Sir Thomas le hait, sir Humfrey; il le hait.... comme je vous aime_ Ces derniers jours vous ennuient donc, mon cher petit ? vous les trouvez d’une longueur insupportable? Hélas! c’est qu’ils ne finissent pas.... J’ai montré votre portrait à sir Mont- rose; & regardant votre visage comme une chose qui m’appartenoit, j’ai pris la liberté d’en faire les honneurs je mourois d’envie qu’il vous trouvât charmant, & je lui disois son portrait est plus beau que lui; mais il est bien plus joli que son portrait. II a dit » oui ; & sir Montrose ne ment jamais. II est. vrai qu’il y a un agrément dans votre physionomie qui n’est point dans cette image, plus régulière peut-être, mais bien moins touchante. Ah ! rapporte-la-moi cette mine si fine, si expressive; viens me montrer cet ai- G ìy 104 Lettres mable visage que je trouvois toujours tout près du mien ! Qu’il m’est cher ! que tous ceux qui s’offrent à mes yeux me font deíirer de le revoir !... Mais ne vas pas croire là-deflus que tu es beau comme le soleil; c’est mon amour qui t’embellit, qui te donne toutes les grâces avec lesquelles tu me séduis tu les dois à ma tendresse. Oui, mon cher Alfred, c’est elle qui te pare !.... Mon dieu, quand je ne t’aimois point, tu n’étois pas plus beau qu’un autre au moins. . — — ^ LETTRE L X X V I. E ne crois pas avoir passé dans toute ma vie un jour plus désagréable que celui-ci. Miss Betzi faisoit des vilites avec ion pere ce vieux fou , de quoi il s’avise , de me la prendre pour toute la journée. Je n’avois personne à qui je puisse parler de vous j’ai pris le parti de ne rien dire ; j’ai fait fermer ma porte ; j’ai dîné fans savoir ce que je faisoisj après je me fuis endormie de pure indolence. En m’éveiliant je me fuis fait la moue mais c’est que je me déteste, qu’il m’est impossible de vivre avec moi-même. J’ai rap- pcllé toute ma raison, tout mon courage, toute cette force & cette grandeur d’ame que vous dites qui me distingue des autres femmes, & tout cela pour me persuader de me de mistriss Butler. lof divertir , de m’amuser , de m’occuper au moins. J’ai pris un livre, je l’ai 1 aillé tomber. Je me fuis mise à mon métier, & voilà tous les pelotons en l’air ; j’ai tout noué, tout mêlé, tout gâté. J’ai voulu répondre à des lettres que j’ai déjà trop négligées ; je ne trou vois rien à dire, si ce n’est que vous n’é- tiez pas à Londres ; je n’ai fait que des ratures. J’ai par hasard renccntré ma figure dans une glace à merveille , lui ai-je dit, aimable en vérité, vous pouvez vous flatter d’être la plus sotte bête de l’univers. Quoi ! vous ne pouvez avoir un peu de patience! II reviendra, vous le verrez-, en attendant, sortez, jouez, faites ce que vous faisiez autrefois Bon, vous croyez que cette maudite tête m’écoute ! la voilà retombée dans son fauteuil, cherchant des yeux tous les endroits de fa chambre où elle vous a vu. II étoit là debout, le coude appuyé fur la cheminée, quand il me donna fa premiere lettre. C’est ici qu’il étoit affis quand je lui avouai que je l’aimois; c’est là.... Eh bien, finira-t-elle?... Ah ! mou cher Alfred, votre maîtresse est une étrange personne ! Mais vous devez l’ai- mer, puiíque fa folie est votre ouvrage.... Elle vous a donc déplu, cette dame qui avoit des desseins fur votre cœur? vous l’avez trouvé changée ? Qu’elle me parois belle à moi, puifqu’elle ne vous inspire plus rien ! je souhaite son visage à toutes les femme» Lettres 186 que vous regarderez. Elle est donc bien contente d’elle-mème mais qui est-ce qui n'est pas satisfait de sa figure ? Sir Barclay nous a soutenu avec impudence, à miss Betzi & à Moi, qu’il n’étoit ni laid, ni sot, ni fat, ni ennuyeux. Quelle qualité veut-il donc prendre f Y concevez-vous quelque chose? Je soupe demain chez sa sœur; je bâille d’avan- ce; j’ai bien peur que ma lettre ne vous en fasse faire autant. LETTRE L X X V I L Otrs êtes, mon cher Alfred, le plus aimable de tous les hommes. Qu’il m’est doux de vous le dire! Que cette vérité me flatte! Este fait ma gloire & mon bonheur. Quelle lettre ! Quelle complaisance ! Quelle tendre marque de votre amitié ! Je pesois ce paquet, il me sembloit léger. Que de richesses il renfermoit ! Jamais la veille d’un bal paré une coquette ne reçut un écrin rempli de pierreries avec autant de plaisir que j’en ai ressenti en voyant ces trois feuilles écrites partout. Ah , je t’en prie, baise pour moi la jolie petite main qui a si bien peint les sentimens de ton ame ! Baiso-la, mon cher amant, je te rendrai cela au centuple.... Paix donc , ne grondez pas miss Betzi, c’est chez elle que vous arriverez elle le veut, pares que je fuis de MisTRiss Butler. 107 r . . une imprudente , que j’ai un vilain visage qui décele tout ce qui se passe dans mon cœur ; ma joie me traliiroit, on la liroit dans mes yeux, mon secret n’est point en sûreté , j’ai l’air d’une folle. Elle dit tout cela, & j’en conviens. Vous arriverez donc, mon cher, mon aimable ami ! Jc vous reverrai ! Miss a bien raison, je ne diísimulerai jamais une satifaction íl pure. Ce moment, ce premier moment !. Mon dieu... je 11’y veux pas penser !....Vous voudriez donc être toujours auprès de moi ; vous aimeriez .à ne me point quitter , à vivre avec moi, à ne vivre que pour moi? Vous croyez que je suíïìrois à vos amusemens, à vos plaisirs ? La contrainte vous déplaît, vous la mettez au nombre de ces conventions dures, que les hommes ne semblent avoir faites en- tr’eux que pour ajouter à la miíere de leur condition ? Si nous étions plus constans dans nos idées , nous aurions raison de blâmer des usages qui nous gênent ; mais, mon cherAlfred, nous devons peut-être des louanges à ceux qui les ont établies. C’estàla décence, aux bienséances, à cette contrainte que vous haïssez , que l’on doit le plaisir qu’on trouve à saisir des instans qui, toujours offerts, perdroient de leur prix. Les obstacles font aux amans ce que la diete est aux convalescens ; elle entretient leur appétit, & prévient le danger de la réplétion. Les animaux dont vous enviez l’hemeuse liberté, ne sentent pas toujours, 108 Lettres PeíFet du désir, que la nature n’a mis en eux que pour un seul objet. Bornés en s’ai- jnant à reproduire leur espece, ils n’ont pas comme nous une imagination vive - qui » 'animant au souvenir du bien dont elle se retrace la jouissance , nous rend la faculté d’en jouir encore , & nous conduit à user indiscrètement de cet avantage. Les oiseaux, sur-tout ceux que vous citez, font pourtant à cet égard à-peu-près comme les hommes aussi sont ils coquets , légers , infidèles. Ils abandonnent quelquefois leurs femelles. Pauvres petites femelles, que je les plains ! Ce n'est pas,mon cher Alfred,que je préféré l'état où je fuis àce'ui où vous voudriez me voir. Qu’il me íeroitdoux de n’avoird’autres devoirs, d’au- tres foins que ceux qui pourroient vous plaire, vous contenter ! Mais par une forte de philosophie que j’ai adoptée, loin de desirer fortement ce que je ne puis avoir , je cherche toujours les moyens de m’en passer fans peine. Ce principe de toutes mes réflexions échoueroit fur un seul point, je ne me paíferois point de vous. Ah ! comment pourrois-je m’en passer ? Votre cœur est un bien si précieux pour moi, rte me l’ôtez point, ne me l’ôtez jamais, mon cher Alfred. Je sens que cette perte est la feule que je ne fupporterois pas. Adieu. Aime- jnoi toujours. Je t’aime, je t’adore ; je ne changerai jamais. Avant de Armer ma lettre, je veux vous d i mistriss Butler. 109 remercier encore de la vôtre , & répondre à la question que vous me laites. Vous ms demandez si j’ai un véritable plaisir à vous aimer; si depuis votre absence je n’ai pas quelquefois désiré de ne vous aimer plus. 2Slon , non, en vérité , ma tendreiíe m’est chere; & loin de souhaiter de la perdre , j’ai souvent pensé qu’un caprice qui m’eût éloignée de vous , qui m’eût fermé les yeux à votre mérite, eût été afirenx pour moi. De quel bien il m’eût privée ! En ell-il de comparable au bonheur d’ètre aimée de vous ? Mais ce n’est qu’en vous aimant comme je le fais qu’oti peut juger de ce qu’on perdroit à ne vous aimer pas. Ah ! s’il est vrai que je fois l’arbitre de ta félicité, si elle dépend de mon amour , de ma fidélité, de ma constance , que tu es heureux, mon cher Alfred ! Que tu feras heureux ! La durée de ton bonheur fera celle de ma vie. Je viens de recevoir une lettre de milord duc, & j’en attends une de mon amant. Quelle différence ! Milord est spirituel, poli, presque affectueux ; mon cher Alfred est tendre, passionné , vif, aimable. L’un écrit pour tout le monde , l’autre ne parle qu’à moi... Mais mon amant, mon cher amant a touché ce papier Voilà son nom, ses armes....Et pourquoi n’aimerois-je pas cette lettre ? bí’est-ce pas là ce caractère?... Je l’ai baisée cette let re. Sir Thomas a l’autre, peut-être est-ejje déjà IÏO L K T TRES chez miss Betzi. Elle va venir la charmante miss ; elle a aujourd’hui deux raisons pour se faire desirer. Adieu. LETTRE L X X V I I I. Je ne vous ai jamais tant aimé que ce soir ; votre lettre m’a sait un plaisir!... Aimable garçon ! comment pourrois-je être ingrate? Ah ! quelque bien que vous exprimiez vos senti- mens, soyez sûr que je pense auísi vivement que vous. Vous dites que je mets de Fesprit dans mes réponses je ne fais pas comment cela se fait, c’est que j’en ai apparemment quand je ne veux point en avoir, c'est que vous m’en donnez, c’est que le vôtre m’anime.... Vous voilà debout fur ma table, appuyé contre mon écri- toire, votre lettre sert de piédestal à la jolie statue ses yeux fixés fur les miens, semblent vouloir faire passer dans mon cœur le feu dont ils brillent; cette bouche qui sourit, paroît vouloir s’ouvrir pour me parler. Je crois Fentendre me dire aimez Fobjet que je vous représente, c’est votre ami, c’est votre amant; c’est lui qui trouble votre cœur, qui Fenchante vous lui devez ces mouvemens flatteurs, ces désirs ardens, inquiets, mais doux pourtant c’est lui qui vous a fait retrouver en vous-mème la source dubonheur que vous laissiez tarir; vous lui devez tous les biens dont vous jouissez , tous III • de miStriss Butler. ceux dont vous le faites jouir ces mots que vous tracez, lui causeront un plaisir délicieux. Contemplez cette figure aimable , elle s’embel- îira encore en lisant ce que vous écrivez.... Pauvre petit portrait, ì mal reçu, si rejette, que tu perdois auprès de mon amant ! Mais que tu m’es devenu cher ! -ar combien de caresses j’ai réparé l’espece de mépris avec lequel je te reçus ! que de jours il a passés dans mon ièin ! que je l’ai baisé ! combien de fois je l’ai pressé contre mon coeur ! J’avois du plaisir à me dire il est là. Arrangez - vous avec lui, mon cher Alfred, il est à présent ce que j’aime le mieux les jours de Courier je lui fuis un peu infidelle, la lettre est préférée, mais toutes mes nuits font à lui. Mon impatience redouble à chaque instant, je ne pense qu’à vous revoir, il m’est impossible d’abandonner une idée fe satisfaisante. Savez - vous bien que vous m’avez fait connoitre l’ennui?De tous les dégoûts qu’on éprouve dans la vie , c’est celui auquel je fuis le moins sujette. Votre absence m’a appris ce que c’étoit que de ne pouvoir rien préférer, rien supporter, rien dire, rien penser. Qui pourroit vous remplacer ? Quel amusement mettre à la place de ce plaisir vif qu’on sent à voir un homme que l’on adore ? On doit bien craindre de se laisser toucher, quand on est capable d’un attachement si tendre , quand on fait consister son bonheur dans un feu objet ! Mais qu’il est doux de trouver dans cet objet un amant digne de tout ce qu’on ressent iî2 Lettres pouf lui ! Oh ! que j’aime cette attention aimable qui te fait tout quitter pour moi, pour écrire à ta maîtresse, pour obliger ta chere maîtrejfe ! Comment reconnoître tes foins, ta tendresse ? Que ferai-je pour mon cher Alfred? hélas que pourrai-je faire ! Si tu l’avois voulu , j’au- rois une récompense à te donner, un prix à t’accorder je voulois te le garder ; mais. mais voilà ce que c’est que d’être si pressé !... Qye je te veux de mal de m’avoir privée du seul présent que je pouvois te faire ! A présent je n’ai plus que ton bien à t’offrir. Adieu, mon tendre, mon cher ami. Adieu.... toi. LETTE E L X X I X. . ! que je fuis de mauvaise humeur ! Ladi Charlotte qui sort d’ici, m’a impatientée, chagrinée elle me soutient que ma façon de penser est ridicule , & que si j’aimois quelqu’un j’en ferois une cruelle épreuve. II faut maîtriser, maltraiter un amant pour l’enchaîner, pour le fixer. La bonté fait des ingrats ; la douceur des tyrans, & la bonne foi des perfides. Mon cher Alfred , je fuis effrayée de tout ce quelle m’a dit, d’autant plus qu’à force d’y penser, je trouve que l’expérience est pour elle, & j’en frémis. 11 faut donc n’écouter que fa vanité, cacher une partie de fa tendresse, affliger son amant, lui laisser des doutes, en faire de mistriss Butler. nz faire naître fans cesse , entretenir ses feux par une conduite adroite, qui lui fasse toujours craindre que le bien qu’il possede ne s’éva- uouiíïe pour jamais. Si c’est de cette façon qu’on peut attacher un amant, je vous perdrai , mon cher Alfred, hélas , fe vous perdrai! Cet art méprisable ne peut être employé par une ame franche Eh ! commment se résoudre à sûre de la peine à ce qu’on aime , à tourmenter un homme qu'on chérit ? Si je haïíiois quelqu’un , je lui souhaiterois de la jalousie vou- drois - je en donner à celui dont la moindre inquiétude déchireroit mon cœur ? Ah ! j’aime bien mieux vous voir inconstant que malheureux. Non, je ne puis concevoir qu’on aie assez peu de générosité pour causer de la peine à son ami, dans la crainte qu’il ne nous en. donne un jour Pour augmenter mon chagrin» cet imbécille de sir Thomas m’obstine que vous ne ferez ici que le dix, moi je prétends que vous arriverez le huit; s’il a raison, je lut donnerai un grand soufflet, pour lui apprendre à se mêler de ses assaires. Adieu , mon cher petit. Je n’ose vous dire combien je vous aimes Si vous alliez m’en aimer moins, hélas ! quelle différence il y auroit dans nos deux cœurs ! Plus je vous crois reconnoiffant, plus je vous aime; plus je pense .que vous m’aimez, plus je me livre au plaisir de vous adorer. Adieu» adieu, mon cher Alfred. 4f *- Tome L H Lettrés 141 LETTRE L XXX. FE vous écris dans le cabinet de miss Betzí. Je fuis fur ce même sopha où vous faisiez fí bien le malade pour vous faire plaindre , pour vous frire caresser. Ah, quel jour! vous en íbuvient-il ? Oui, sûrement; vous ne m’aime- riez guere, si vous l’aviez oublié. Il m’est devenu cher. ce cabinet ; je vous y ai vu, je vous y reverrai bientôt. Je commence ma lettre fans savoir si vous saurez j’efpere que celle de ce soir va m’annoncer votre retour. N’im- porte, j’écris toujours, ç’est un plaisir pour moi de vous écrire.... Vous m’avez fait un- reproche que je 11’ai pas compris, à moins que vous n’ayez mal entendu ce que je vous difois. Moi douter de ce que vous me dites ! Ah !jjamais. Si j’avois des craintes, elles n’oíî’enferoient que moi ma défiance naitroit d’une connoissance exacte de moi- même ; ou, si vous Paimez mieux, d’un mouvement de modestie. Non , je n’ai point d’i- dées qui puissent porter d’atteinte à Peítime que j’ai pour votre caractère je trouve dans le mien toutes les qualités qui peuvent faire naître l’amitié, P entretenir & la conserver. Mais l’amour semble chercher des agrémens qu’il Oje paroît que je n’ai point, Puisse le dieu qui de mistriss Butler.' Us me les prête à vos yeux j m’eil parer toujours, & ne rssen parer que pour vous !.... Bon dieu, quel tapage ! Sir Thomas est perdu, il vient de casser une porcelaine admirable en prenant le thé. Si c’étoit ie chat > miss en ri~ roit ,• elle trouveroit qu’ií auroit eu de la grâce à faire cette sottise. Mais sir Thomas est un mal-adroit de quoi se mêle-t-ii ? Officieux personnage qui veut tout ranger ! C’est une ame servile ; son talent est d’être le valet de touc le monde. Pauvre sir Thomas ! II pleure, je crois $ il contemple la belle tasse qui gît fur le parquet. Si miss Betzi levoit les yeux fur lui » elle riroit; car fa grimace est unique, & la profonde douleur où il s’abandonne , le rend laid comme un démon. Moi j’écris toujours, je ne fuis point de la querelle.... Pourtant je veux vous laisser; car les épithetes de bête, de mal-adroit, de gauche, ne s’accordent guere avec la délicatesse des propos qu’on tient à son amant...i Cela recommence , je vais rn’en mêler... Adieu, je ne vous dirots que des impertinences ; car je prens volontiers le ton des autres. A ce loir. A minuit.' Ah ! de quelle jq'e votre lettre á pénétré mon cœur ! Quoi ! parti pour * * * ? Vous êtes déjà plus près de moi? Vous ferez ici le quatre ? Que cette nouvelle est charmante ! Vous Hij ii£ Lettres avez compté toutes íes minutes que vous devez encore passer lans me voir ie calcul est juste, O que cela est long ! Vous nssavez pardonné, mon cher Alfred ; vous me la donnez cette main que je demande ; mats pourquoi les yeux baissés ? Levez-les, ces yeux si tendres 3 íevez-les, mon cher amant, fur celle qui n’a jamais vu vos regards fe tourner vers elle , fans ressentir la plus vive émotion. Je la requis cette main , je reqois tes fermens ; mais tu n’en as pas besoin pour me persuader ton amour. Quoi, dans six jours je te verrai!je te parlerai !... Ah, mon dieu t il n’y faut pas penser!... C’est une attente ..„ un espoir!... Non, je ne dormirois plus, si j’y songeois... Que cette lettre m’a charmée ! Quelle bonté ! Moucher Alfred s’excuse, lui qui devroit se plaindre jejcraignois des reproches,je ne trouve que des assurances de là tendresse.//e/i mon esclave } il ejl anx pieds de fa souveraine ses chaînes font douces ; il les préféré à la liberté , à f empire dn monde. A mes pieds , toi ! Ah ! viens dans mes bras , viens-y prendre de nouveaux fers, & que leur légéreté, ne t’engage jamais à les rompre. Mon dieu, que jetaime ! Je trimerai toute ma vie, je t’aimerai après ma mort. Oui, fans doute, puisque mon ame est immortelle. Adieu , adieu, mon cher Alfred ; adieu , mon aimable ami ; adieu, toi » toi, que j’adore-l N T MisTiiss Butler. 117 A trois heures du matin. Quoi, je ne dormirai point? Quoi! tu ne me laisseras pas dormir ? Je penserai toujours à toi ? Mais que voulez - vous, mon cher petit? Je vous ai écrit chez miss; je vous ai écrit ce soir ; j’ai relu dix sois votre lettre; j’ai fait milles caresses à votre portrait; laissez-moi vous oublier jusqu’à midi. Dès que j’ouvrirai les yeux, je me livrerai avec transport au plaisir de m’occuper de vous. II le veut pas, cet obstiné- là quand je m’essorce d’éloigner des idées qui m’éveillent malgré moi, son image vient se jetter au travers de tout ce que je veux penser pour me distraire.... Venez, grand... venez combattre un héros mille fois plus grand, plus noble que tous les vôtres; un amant plus tendre, plus aimable, plus aimé que tous vos princes ennuyez-moi, ôtez-moi ce souvenir vif, ce désir ardent... Mais non, laissez-moi me perdre , m’abîmer dans ces pensées délicieuses.... O mon cher Alfred ! ta lettre a embrasé mon cœur! Tes expressions peignent si bien l’amour, le désir, le bonheur..... Mais dites-moi donc pourquoi je nesaurois dormir; je fuis si contente de vous, si satisfaired’ètre à vous ! Un avenir si riant s’ouvre devant mes yeux ! N’est-ce pas là le moment de goûter un repos tranquille ? Ah , je vous aime trop ! II faut modérer cette passion, la rendre plus supportable le tiers de mon amour seroit assez..., Hiij 118 Lettres Non.... Eh hien, va par moitié... Encore non,.. Eh bien, mon cœur, prends donc tout, oui tout; f* LETTRE L X X X I. puis-je vous dire? Je vous ai vu, je vous attends ; je nesais que cela, je ne sens que cela ma tendresse est íì vive, que je n’aí point de termes pour en parler mon cœur est st transporté, lî rempli de sa joie, qu’il ne peut la faire éclater au dehors. Jc vous aimois , je vous ado roi s que l’amour vous dise ce que je sais à présent ; il peut seul vous l’exprimer. ... Savez-vous bien, mon cher Alfred, que vous avez passé dimanche huit heures avec moi , hier près de quatorze, & que j’ose croire que ce tems ne vous a pas paru long?... O quelle douce nuit ! quel sommeil ! & quel plaisir de me dire, en m’évcillant je ne le verrai pas aulst long-tems qu’hier, mais.... mais je le verrai !... Voilà donc ce mouvement que la philosophie veut réprimer , que l’auttere sagesse condamne. Ah, que les sept sages étoient fous ! que les stoïques étoient insensés ! Ils cher- choient le bonheur & la vérité* pouvoient-ils les trouver en fuyant les douceurs de l’amour? C’estune erreur, difent-ils , une illusion des sens, qui nous flatte & nous trompe. Ah! qu’eile de mistriss Butler. ií9~ me trompe toujours, & qu’une erreur si chere ne le dissipe jamais ! Non, jamais. LETTRE L X X X11. IPensez-vous à moi, mon cher amant? Puis- je me flatter que mon idée íê mêle aux occupations de ce jour ? Le faste vous environne, Téclat brille autour de vous; daignez-vous, dans ce palais où régné la grandeur , vous rappeller ce simple appartement, oùl’amour, fans autre ornement que lui-même, paré de ses seuls désirs , vous attend avec impatience, vous requit avec transport, & vous polsede avec tant de plaisir ? Que j’aimerois à vous donner des fêtes ! Je n’envie que ce pouvoir à celui chez qui vous soupez. Je vous en prie , & que cela soit dit pour toujours, ne me parlez jamais de ma fortune'; qu’elle ne vous inquiété point. La modération qui m’est naturelle, me fait trouver, dans un état qui vous paroît borné, tout ce qui m’est nécessaire, tout ce que je souhaite, & sorlvent même les moyens d’o- bliger ceux qui font dans le cas d’avoir besoin des mes secours. Ofez-vous me dire que je ne fuis point riche, moi qui ai votre cœur ? On est riche, mon cher Alferd, quand on polsede un bien dont rien ne pourroit réparer H iv- 120 Lettrés la perte bien qui tient à nous, qui nous rend heureux en dépit de l’opinion & des préjugés. Je fuis riche, milord, & par ma façon de penser plus riche que vous peut-être. Je vous renvoie ce livre merveilleux ; il m’a fort ennuyé j les sophistes me font insupportables. LETTRE LXXXIII. -ILjh bien, mon cher pe-it, vous l’avez vue cette maitreiî'e , qui n’étoit point à ce ba! où vous avez dansé avec tant de grâce ! Avez vous senti, en la voyant, ce plaisir flatteur que votre cœur fe promettoit ? N’avez-vous rien. regretté auprès d’eile? Que votre empreíièment, que votre vivacité me plait ! que cette folie vous aìloit bien ! Qu’il m’est doux d’exciter votre joie , de me voir l'arbitre des mouve- mens de votre cœur 1 Ah! le oouvoir d’animer votre ame est encore plus fensib’e, plus enchanteur pour moi, que celui de faire naître vos désirs! & pourtant ce dernier est bien grand. Je ne vous verrai point demain ; je ne vous verrai que tard jeudi. Hélas ! c’est une absence ; elle m’affiige. Songez à moi, plaignez- moi, aimez-moi; je vous verrai p r - tour , je ne penserai qu’à vous , vous m’occuperez seul. Adieu , mon cher petit ! adieu, mon aimable Alfred. de m í s t r i s s Butler, iat lettre lxxxiv. Ï-ies chevaux sont rais , je vais partir ; miss Betzi amuse ma tante ; elle lui dit du mal de moi, je crois, pour me donner le tems de vous ccrire. Vous ne sauriez croire combien ce petit voyage me chagrine ; c’est un jour perdu. Que mon cœur vous est attaché, & qu’il se plaît à vous aimer ! Ah ! ne me dites jamais, pas même en badinant, ces cruelles paroles que vous me dites hier; je n’ai pu les entendre fans douleur si vous les pensez un jour, laif r ez-moi vous deviner; je vous dispense d’une sincérité si dure. Quand vous cesserez de m’aimer , un peu de froideur suffira pour me faire comprendre mon malheur. Je ne vous Tourmenterai point, vous n’essuíerez point mes reproches , vous ne verrez point mes larmes, vous ne ferez point accablé de mes plaintes; je souffrirai seule de votre inconstance.... Mais quelle est ma folie ! Je pleure de toute ma force... je pleure, & tu m’aimes, tu m’adores, tu me le jures... Adieu, pense à moi, si tu te plais à penser à celle qui t’aime le mieux, qui t’aime le plus, qui t’aimera toujours, 122 Lettres LETTRE LXXXV. "Vous dites que j’ai tort ; vous êtes surpris que vos careíîès ne soient pas plus puissantes fur moivcœur. Quel reproche, mon cher Ab fred ? Si elles n’ont pu détruire la triste impression que m’avoit fait un discours tenu fans deífein, devez-vous en conclure que je fuis moins sensible , & m’accuser de défiance ? Tu comtois le cœur de ton amant , U tu crains / Non , je ne crains pas qui.,pourroit autoriser ma crainte? qui vous engageroit à feindre avec moi, à me tromper, à vous imposer à vous- même une indigne contrainte ? Vous suppo- serois-je de la bassesse , de la fausseté? Ce trouble dont je ne puis me défendre, est une maladie démon ame. Si j’étois foible, je le regard ois comme le pressentiment de quelque malheur c’est l’eíFc t d’une imagination trop remplie d’un seul objet, elle s’étend surtout ce qui peut s’y rapporter. Je fuis comme un vaporeux , qui, jouissant d’une santé parfaite, à force de s’en occuper, envisage á chaque instant tous les maux qubpeuvent la détruire, & voitla mort, fans que rien lui en découvre les approches... Vous vous plaignez de mes regards ; vous trouvez qu’ils ne font plus ceux d 'une maîtresse tendre qui contemple avec plat- de mistriss Butler. 123 - fir celui quelle aime ; mais ceux Hutte femme inquiets qui cherche à pénétrer un homme qu’elle éprouve. Quel tems pour éprouver , mon cher Alfred ! que me reviendroit-il de le faire? Si une feule de vos action*; démentoit cette noblesse, cette élévation de fentimens, cette candeur que î'ai cru trouver en vous , cette affreuse découverte détruiroit mon amour sans doute ; mais mon bonheur , mais ma vie tient à cet amour. Ah! soyez sûr que je ne cherche en vous que des sujets de vous aimer davantage, des raisons de vous aimer toujours! LETTRE L X X X V I. âf’ obÉirai a mon cher amant plus d’idées affligeantes; le bonheur d’ëtre aimée de lui, n’en doit présenter que de riantes. Les âmes tendres font sujettes à mêler un peu de tristesse au íentiment ; & l’amour, quand il est extrême, porte naturellement à la mélanco- lis. Pardonnez Peffet en faveur de fa cause. Forcée de vous quitter, de me priver du plaisir de vous voir ; passer tout qn jour fans vous , fans recevoir la moindre marque de votre souvenir, c’eil bien assez pour avoir de shumeur. Si vous saviez ce que j'ai senti en rentrant, quand j’ai Betzi n’avoit rien à me dire, rien à me donner ! Si vous le saviez, vous me plain- 124 Lettres driez. II m’a semblé que vous m’aviez oublié pendant tout ce tems ; & me croire éloignée de votre cœur, imaginer qu’il est des momens ©ù je vous fuis moins chere, oú vous me négligez, n’est-ce donc pas assez pour m’ôter cette gaieté & cette vivacité qui vous plaît? Je ne mets point dans mes yeux ce feu qui les anime quand vous paroissez les mouvemens de mon ame se peignent, malgré moi sur , mon front, dans mes regards; je ne puis vous cacher, ni ma joie, ni mou inquiétude. Mais pourquoi me grondez-vous ? Pourquoi dites- vous que je fuis trop sensible ? Est-ce un défaut dout un amant puisse se plaindre ? Ah ! vous ne comprenez point, vous êtes bien loin de .oncevoir combien je vous aime, combien je fuis capable d’aimer ! Rattachement d’une femme délicate est au-dessus des idées de votre sexe vous ne connoissez qu’une preuve de notre amour ; mais vous ignorez quel sentiment nous conduit à vous la donner. Non, vous n’aimez pas comme nous. -. ì r. LETTRE L X X X V IL e MisfRiss Butler. IZL dé celles qu’on a faites. Je ne regrette rien» Àh ! je n’ai rien à regretter. LETTRE X C I I I. IPouRQuoi me montrez-vous un visage íî triste ? quel sujet sait donc couler vos pleurs? dë quoi voulez-vous que je vous plaigne? Mon amitié partageroit vos malheurs, si je vous en voyois éprouver. Mais qu’avez-vous? Je vous ai prié de me rapporter mes lettres $ je vous en prie encore ; rendez-les-moi. Est- ce mon état qui vous afflige? J’en serois bien fâchée. II est l’effet d'un saisissement terrible r mais ne vous étonnez point de nion mal, jl passera , le te m s me rendra peut-être à moi-mëme. Est-il possible que vous me demandiez ma pitié ? Vous ! Je n’ai pas cher-» ché à exciter la vôtre. Qui de nous deux pourtant avoit droit d’en attendre ? Que vous ai" je fait?Qui m’eût dit que sir Charles me repro- cheroit quelque chose ? Rapportez-moi meS lettres, je veux absolument les ravoir. Eh ! quel intérêt aveï-vous à les garder ? Pourriez, vous les relire avec plaisir? J’aurois bien mauvaise opinion de votre cœur, si je pouvois le croire. I ìî > IZ2 Lettres LETTRE XCIV. Il rn’est difficile , tout-à-sait difficile de vous écrire... Le style dont je me servois avec vous, n’étoit pas dans ma plume. Le vôtre est encore le même. Ah , milord, milord ! quand je ne veux que votre amitié, quand je ne puis vouloir que votre amitié ; si vous me i’exprimez dans les mêmes termes qui me peignoient ivotre amour, quel fond puis-je faire fur elle? Je sens le prix de vos attentions , mais je crains la complaisance. Rien ne saurait me persuader que votre conduite soit naturelle; ; l’i- dée où je suis que vous vous contraignez, est un supplice pour moi. Hélas ! cette amitié , le seul bien qui me reste, dès que je pense qu’elle peut vous coûter, je me sens portée à y renoncer pour jamais !... Non, il n’est pas possible que vous me voiez avec plaisir... Mon état vous fait faire des réflexions trop tristes lur vous - même.... Je me, fuis trouvée si mal hier, qu’une espérance flatteuse s’étoit emparée de mon cœur je n’ai point assez de bassette pour aider à la nature ; mais je trouve qu’clle agit bien lentement. d e mistriss Butler, izz LETTRE XCV. Q u’qpEZ- vous penser, qu’osez-vous m’é- crire ? Moi, vous hair ! Moi, vous mépriser ! Non, milord , je n’ai point changé , mon cœur est encore le même , il n’oubliera point h tendresse qu’il eut pour vous ; d’autres sen- timens ne l’affecteront jamais mais n’exigez plus des preuves d’un attachement qui peut durer , mais qui ne doit plus se manifester. Trente-sept jours passés dans un état íi cruel, sont-ils de foibles garans de mon amour? Lais- fez-moi gémir seule , ne me voyez plus. Je me reproche la douleur où vous vous abandonnez; en voyant couler vos larmes, j’oublie des miennes. II me semble qu’un autre est sauteur de ma peine , & que je ne puis accuser que moi de celle que vous ressentez. Soyez heureux , oubliez-moi ; & par quelle obstina- nation voulez - vous me persuader que vous m’aimez ? Mon dieu ! comment pourrois-je le croire ? * LETTRE XCVI. uox, mon cher Alfred, ce cœur qui vous aime, rélìsteroit à vos larmes, à vos gémis- I iij Lettres 134 seraens ! Ah ! je puis m’affliger moi-même, faire violence à tous mes sentimens; mais je ne puis vous causer la moindre peine. Je cede à vos instances. L'amour & la vérité font évanouir toutes mes résolutions. Non, je ne te hais point, non,je ne te haiffois pas quand je croyois devoir te détester. Un mouvement inconnu m’agite , il est vrai j pardonnne-le-moi, il h’est que trop naturel. C’est mon amant, c’est toi que tu veux que je partage peux-tu me le proposer ? Eh ! qui m’assurera ?... Si une autre avoit tes désirs.... s’il ne me restoit que tes caresses... Hélas ! elle te verra donc dans ces momens où ton bonheur étoit mon ouvrage ! elle lira dans tes yeux cette tendre reconnoissance que le plaisir y répand ! Tu lui donneras ces noms flatteurs, ces noms qui m’enchantoient, ... Quelle affreuse image!.,. Quoi!je te sacrisierois ma délicatesse ?... Je pourrois ?... Je le tenterai, je le ferai, si je puis le faire; mais laisse couler mes larmes; retiens les tiennes ; tu m’accables , tu me pénétrés de douleur... Eh! mon dieu , est-ce moi qui chagrine un homme que j’adore ? Moi, qui désiré si sincèrement fa joie, son repos, fa tranquillité; mot qui donnerois tout pour le voir heureux ?... Oui, vous régnerez toujours dans mon cœur, dans ce cœur malheureux que vous avez percé d’un trait si cruel. Mes efforts pour vous hâter feroient inutiles on n’cfface point des impressions si fortes, des idées si cheres ; elles DE MÏSTRISS BUTLER. IZs renaissent malgré nous, malgré notre raison. Que m’ont servi tant de combats ? Qji’à réassurer que rien ne peut détruire un penchant véritable.... Je vous verrai demain à l’heure où vous me priez de vous recevoir. LETTRE X C V i I. C/est donc à mon amant, à mon cher amant que j’écris? II m’aime , il m’a toujours aimée ; il le dit, il le jure, & je le crois. Eh î pourquoi voudrois-je douter de son cœur , moi qui désiré tant qu’il soit sincere ? moi qui ne vis, qui ne respire qu’autant que je crois lui être chere ? Dis-le-moi cent fois , mon cher Alfred, dis-le-moi mille & mille fois , que je fuis ta chere maîtresse, qu’aucune autre ne te plaît. Puisses-tu me le persuader!... Hélas , que les tems font changés ! Quelle différence! Un mot, un seul de tes regards íuffisoitpour m’assurer de ta tendresse à présent tes larmes , tes sermens, tes caresses ne peuvent que suspendre mes crainteselles renaissent dès que tu t’éloignes. Je le sens trop bien , mon cher Alfred, je ne fuis plus digne d’être aimée i non, je ne mérite plus tes foins. Mon cœur se fait une peine de tout, il empoisonne tout. Mon amour ressemble à la haine ; je t’offense à chaque instant. Laisse-moi je ne iz6 Lettres veux pas que tu supportes la bizarrerie de mon humeur ; elle devient à tous momens plus fâcheuse. LETTRE XCVIII. 1S1" o N , je ne puis effacer de mon imagination ces tristes idées que vous me reprochez votre présence les écarte sans les détruire. Eh! comment pouvez vous accorder votre amour & vos devoirs ? Hans le même cas une femme peut remplir les siens lans trahir ce qu’elle aime ; elle n’a besoin que d’une complaisance où son cœur, où ses sens mème n’ont point de partielle se prête, elle ne se donne pas. Mais vous . dont les désirs doivent prévenir, doivent précéder le pouvoir de remplir ces devoirs !... Non, je n’y íaurois penser;je n’obtiendrai point cet effort d'un cœur qui vous adore.... Quoi ! moi je pourrois chercher fur ta bouche les traces de baisers qu’une autre y au- roit imprimés !... Je pleurerois dans tes bras... Ah ! des gémissemens , des cris douloureux, seroieut à l’avenir les seules marques de ma sensibilité.... Tes careífes n’exciteroient plus que ma répugnance & mon désespoir.... Ce sacrifice est au-deffus de mes forces, & plus j’y pense, & moins je me sens capable de le faire.... Eh puis, quel droit ai je de causer à I iv de mistriss Butler.' 137 une autre les peines que je sens? Pourquoi voudrois-je désoler une femme qui nera’j point offensée ? Que penseroit ladi Monsery, si elle savoir que celui qu’elle préféré, me jure qu’il ne l’aimera jamais ? Je ne fuis pas assez peu généreuse pour desirer que vous ne puissiez i’aimer, & je connois trop bien l’horreur d’ëtre trahie par ce que l’on aime, pour vouloir la faire éprouver à personne...! Pouvez- vous avouer que fa naissance & sa fortune vous ont déterminé?... Vous, milord, être conduit par l’orgueil & par l’intérêt !.... Qui m’eût dit que de pareils motifs nous sépareroient un. jour ?.... Hélas! ladi Monsery, séduite par les mêmes apparences qui m’ont fait vous croire, trompée comme moi, d’auffi bonne foi peut-être, s’abandonne à la douce certitude de vous plaire , de vous fixer. Que la moindre connoissance de votre cœur la ren- droit malheureuse ! Elle ne le sera jamais par moi ; il n’est pas dans mon caractère de me faire un bonheur aux dépens d’autrui. LETTRE XCIX. J"’ai pensé plus d’une fois, milord, qu’il étoit peu généreux de vous laisser voir une douleur dont toutes les marques ont l’apparence du reproche ; j’ai voulu vous la cacher mais î38 L E T T R E S ìe cœur que vous aviez touché, n’est pas capable d’une longue contrainte ; & lors- qu’il veut dissimuler, ses plus grands efforts íont inutiles. J’ai voulu soumettre ma raison au foible extrême de ce cœur ; j’ai cherché tous les moyens de concilier cet amour dont votre bouche & votre main m’ont donné tant d’affurances, avec le parti que vous avez pris, avec la façon dont vous l’avez pris, avec ce caractère vrai, noble, désintéressé , qui me channoit en vous j je n’ai trouvé dans mes idées que impossibilité d’allier les contraires. Si vous ne m’aimiez pas, en supposant que rien ne vous distinguât du commun des hommes, votre conduite est simple, quoiqu’elle ait ses côtés blâmables si vous m’aimiez, je ne puis la comprendre. Dans le premier cas, la droiture & la bonté ne permettent assurément pas de risquer de répandre l’amertume sur les jours d’un autre, pour contenter un goût passager dans le second, est-o n maître d’ctouffer un sentiment que la violence qu’on veut lui faire ne rend que plus tendre & plus vif?,.. Vous n’ètes point celui quej’ai- mois; non, vous ne fêtes point, vous ne l’avez jamais été.... Mais, je puis me tromper ; que fais-je ? Chaque état a peut-être ses usages , ses maximes, même ses vertus. La rigidité des principes auxquels je tiens le plus, n’est peut-être estimable que dans ma sphère; elle est peut-être le partage de ceux qui, négligés de mistriss Butler. 139 de la fortune, peu connus parleurs dehors, ont continuellement besoin de descendre en eux-mêmes , pour ne pas rougir de leur position. Le témoignage de leur cœur leur donne en partie, ou du moins leur tient lieu de ce que le fort leur a refusé, Etre heureux dans l’opinion des autres, sacrifier tout au plaisir fastueux d’attirer les regards, briller d’un éclat étranger , qui n’est point en nous, qui n’est un bien que parce que la foule en est privée, c’est peut-être, pour ceux que 1c hazard a placés dans un jour avantageux, un dédommagement des vertus qu’ils n’ont pas, des qualités qu’ils négligent, du bonheur qu’ils cherchent en vain, & du dégoût, l’en- nui qui les fuit & les souhaite, milord, & je souhaite sincèrement que rien ne vous porte à regretter la vie paisible & tranquille que vous quittez & qu’un pett moins d’ambition, pour me servir de vos termes, vous eût peut-être fait préférer, íx le plus fort penchant de votre cœur n’eût emporté la balance. Vous allez briser tous les liens qui m’attachent à vous. Trop délicate pour vous partager, trop fiere pour remplir vos mo- mens perdus - & trop équitable pour vouloir garder un bien fur lequel une autîre acquiert de justes droits, je reprends tous ceux que ma tendresse vous avoit donnés fur moi. Je ne vous promets point de l’amitié. J’ignore quel mouvement agite un cœur déchiré par tant 140 * L E T T R E S de combats ; mais je ne crois pas qu’un sentiment auísi pur, auísi doux que l’amitié , puisse naître d’une paffion qui ne laisse après elle que le regret de savoir sentie, la honte d’en avoir donné des preuves, & la douleur d’avoir fait un ingrat. J’oíe croire que vous me connoiisez assez pour ne pas me soupçonner de vous quitter par un esprit de vengeance ou de vanité ma situation ne ressemble point à celle où vous étiez quand vous formâtes !e projet cruel de m’abandon- ner projet dont la dureté ne peut se concevoir. Vous ne pouvez douter que je ne vous aie tendrement aimé ; soyez íùr que je vous aime encore mais le te ms, l’événe- ment qui m’engagent à faire une démarche qui me coûte tant, votre absence , des réflexions si naturelles à foire fur le passé , me rendront peut-être à moi-mème, & me procureront une paix que je ne pourvois trouver dans l’avililsement d’une paffion dont je nesentirois plus que les peines. Adieu, milord, croyez que personne ne vous a plus véritablement aimé que celle, qui regarde comme un malheur la dure nécessité de ne vous aimer plus, & souvenez-vous que dans mes chagrins les plus amers, si j’ai quelquefois fait couler les vôtres , au moins ai-je eu assez d’égards pour ne mettre jamais d’ai- greur dans mes plaintes. Adieu, milord ? adieu pour jamais. DE MISTRISS Bu'tLEK. I4I * %' —±= &* LETTRE C. J’ai attendu plus d’un mois, milord, l’ef- fet de votre promeíie. Un si long oubli me force d’insister, & de vous prier une seconde íois de me rendre ces lettres qui ne vous font point cheres , qui ne peuvent vous être cheres. II faudroit vous supposer une façon de penser bien singulière , pour imaginer que vous puisiez chérir des témoins qui déposent contre vous , & ne flattent votre vanité qu’en dégradant votre cœur. Tant d’autres femmes pouvoient vous en écrire de plus agréables pourquoi nf avez-vous choisie pour remplir ce tems d’attente qu’elles êuífent peut-être rendu plus riant? Elles vous au- roient pris avec plaisir, quitté fans peine, & remplacé fans croire y perdre..-.. Vous me demandez mon amitié, vous prétendez à mon amitié, vous, mon ennemi le plus cruel! Eli - ce en détruisant mon bonheur, mon repos, ma santé, tout l’agrément de ma vie , que vous avez acquis des droits à ma reconnoiifance, à mon estime, à mon amitié?.... Bendez-mci mes lettres; ne me forcez pas de vous les demander encore. Mou cœur aigri par ce qu’il sent, n’eít que trop porté-à s’ouvrir ne m’exposez point à î 4í Lettres Vous dire quels font les fcntimens que vous lui inspirez. LETTRE C ï. af" E vtms dois une réponse, milord j & jë veux vous la faire ; mais comme j’ai renoncé à vous , à votre amour $ à votre amitié, à la plus légere marque dé votre souvenir * c’est dans les papiers publics que je vous l’a- dreise. Vous me reconnoîtrez un style qui Vous fut si familier * qui, flatta tant de fois votre vanité, n’est point encore étranger pour vous ; mais vos yeux ne r e verrou t jamais ces caractères que vous nommiez sacrés á que vous baisiez avec tant d’ardeur, qui vous étoient si chers, & que vous m'avez fait remettre avec tant d’exactitude. Vous dites dans votre dernier billet, quë vous tri êtes encore attaché far iamitié la plut tendre. Mille grâces * milord, de cet effort sublime j je dois beaucoup fans doute à la générosité de votre cœur, puifqu’elle a pu vous défendre de la haine & du mépris pour une femme que vous avez si vivement offensée. Vous ne méritez pas j continuez-vous, iépi- thete que je vous donne ; vous ne fûtes jamais mon ennemi vous avez l’audace de répéter que vous ne le fûtes jamais vous oses me- DE I Bijîlee. I4Z prier de ne f oint oublier un homme qui me fui cher. Non, milord, non, je ne l’oublierai point, je ne l’oublierai jamais; un trait ineffaçable l’a gravé dans ma mémoire; mais je ne m’en souviendrai que pour détester ses artifices. Tremblez, ingrat, je vais porter une main hardie jusqu’au fond de votre cœur, en développer les replis secrets, la perfidie ; & détaillant shorrible trahison... Mais le pour- yai-je ? Avilirai-je aux yeux de l'Angleterré i’objet qui fut plaire aux miens?... Non... par une touche délicate ménageant Fexpres- íion du tableau, en rendant ses traits sortans pour lui-mème, mettons -les dans sombre, pour tous les autres. Descendez en vous-même, milord, osez vous interroger, vous répondre; & de tant de qualités dont vous vous pariez, de tant de vertus dont vous vous décoriez , dites-mot quelle est celle dont vous rn'avez donné des preuves. Sincere, généreux , .compatissant, libéral, ami des hommes, rempli de cette noble fierté qui caractérise la véritable grandeur, îa bonté, la droiture; l’honneur Ac la vérité sembloient régler tous vos sentimens, diriger toutes vos démarches, guider tous vos mouvemens vous le disiez, milord, & moi je le croyois. Eh! pourquoi ne saurois-je pas cru? Je ne trouvoís rien dans mon cœur qui pût me faire douter du vôtre. Ne vous 144 L ! T T R ES applaudissez pas de m’avoìr trompée; non, ne vous en applaudissez pas le fourbe le plus habile doit bien moins à son adresse qu’à la bonne foi de celui qui en devient la victime. Mais comment un pair de la Grande-Bre- tagne a-t’il pu s’abaisser, se dégrader au point de s’imposer à lui-mème une indigne contrainte ? de donner des soins , à qui ? Quel étoit l’objet de fa feinte ? Une simple habitante de ìa cité. Méritois-je le fatal honneur que vous m’avez fait? par quel malheur ai-je eu de vous cette odieuse préférence ? Sans beauté, fans éclat, fans rien qui me distinguât , comment ai-je pu vous inspirer le désir de me rendre malheureuse ? Quel fruit avez- vous recueilli de cette triste fantaisie ? Les gémissemens de mon cœur étouffés par la prudence; mes pleurs répandus dans le sein d’une seule amie ; l’altération de ma santé attribuée à ce mal commun dans nos climats , * tien n’a servi votre vanité. On ignore encore le sujet d’une douleur si vive , si constante; vous n’en avez point triomphé. Mais qui fait après tout ce que vous auriez fait, si un intérêt qui ne regardoit que vous ne vous eut engagé a u silence. Mais à quel titre avez-vous pu croire qu’il N * La consomption. vous ft E IVÌÏSTRISS BvtLEE. 14s vous fût permis de m’affliger? Quelle' loi l’aísujettilsoit à votre caprice , vous reudoit !'arbitre de mou destin? Je ne vous ester- chois pas. Tranquille dans mon obscurité , j’éloignois de moi tout ce qui pouvoir troubler une vie , sinon heureuse , au moins paisible, Pourquoi votre art perÊde iut-il me voiler vos desseins ? Ghoisie apparemment pour amuser vos désirs , en attendant que vos estants.... Vous m’entendez, milord; cette ariette tant répétée étoit un véritable oracle ; le sens n'en étoit compris que de vous...-. Si connoissant vos vues, par une basse condescendance, j’euíse ben voulu les remplir, je n’aurois peint à me plaindre de vous.... Mais feindre une passion si tendre, un respect si grand , des vœux si soumis !... Vil séducteur, digne à jamais de mon éternel mépris, vas, mon cœur te dédaigne. Plus noble que le tien, il 11’accorde point son amitié à qui n’a pu conserver son estime ; une haine immortelle est le seul sentiment que ton ingratitude & ta fausseté peuvent lui inspirer. Mais quoi ! tromper une femme est-ce donc enfreindre les loix de la probité? Man- que-t-on à l’honneur, en trahissant une maîtresse? C’est un procédé reçu; tant d'autres Pont fait; il en est tmt qui le font. Oui, milord, il en est; mais ce font des lâches, qui, portés par leur caractère à faire Tome I, K 146 Lettres le mal, & n’osant offenser ceux qui peuvent les punir, se destinent & se bornent à déso- ler un sexe que le préjugé réduit à ne pouvoir ni se plaindre ni se venger. Eh ! qui êtes- vous, hommes ? D’où tirez- vous le droit de manquer avec une femme aux égards que vous vous imposez entre vous ? Quelle loi dans la nature, quelle convention dans un état autorisa jamais cette insolente distinction ? Quoi ! votre parole simplement donnée, vous engage avec le dernier de vos semblables, & vos sermens réitérés ne vous lient point à l’amie que vous vous êtes choisie ? Monstres féroces , qui nous devez le bonheur & l’agrément de votre vie, vous qui ne connoissez que l’orgueil & l’amour effréné de vous-mêmes fans la douceur & l’aménité, qui furent notre partage, quel seroit le vôtre ? Pensez-vous qu’il ne nous fût pas facile de laver dans le sang les outrages que nous recevons, si la bonté de notre cœur n’étouffoit en nous le désir de la vengeance? Sur quoi fondez-vous la supériorité que vous prétendez? Sur le droit du plus fort ? Et que ne le faites-vous donc valoir? Que n’employez-vous la force, au lieu de la séduction ? Nous saurions nous défendre; l’habitude de résister nous nppren- droit à vaincre. Ne nous élevez-vous dans la mollesse, ne nous rendez-vous foibles & vZ mistriss Butler. 147 timides, que pour vous réserver le plaisir cruel que goûte cette espece de chasseur qui, tranquillement aflìs, voit tomber dans ses piégés l’innocente proie qu'il a conduite par la ruse à s’envelopper dans ses rets? Mais est-il possible que ce soit le souvenir de milord , qui m’engage à me livrer à des réflexions si dures fur ses pareils ? Qui m’eût dit que la tendresse & Pestime que j’avois pour lui, me forceroient un jour à les faire? Ah! sir Charles, sir Charles, eít-ce bien vous qui avez détruit par votre conduite le respect que j’avois pour votre caractère ? Hélas ! trop attaché à l’erreur qu'il chérissoit, mon cœur a cherché tous les moyens de la conserver! Avec quel regret je Pai perdue! Ah! dans Pin liant où je m’arrachois moi- mème à la douceur de vous voir, portée encore à diminuer vos torts, je me serois trouvée heureuse de n’accuser de mes pleurs que l’excès de ma délicatesse. Elle vous étonne peut-être , cette délicatesse ; mais sachez, milord , que dans un cœur bien fait, Pamour une fois blessé, l’est pour toujours. Dans l’é- garement de la douleur, dans ces momens affreux, où Pâme avilie , abattue, succombe, & ne meut presque plus la machine ; affais. fée fous le poids qui Paccable , 011 se tourne naturellement vers la cause de son mal; il semble que la main qui vient d’enfoncer le K ij 148 L E T T K £ S trait, ait feule la puissance de l’arracher. Situation horrible, inexprimable, où, détachée de tout, de l’univers, de foi-mêtne, on ne tient plus qu’à l’inhumain qui vous réduit à cet état funeste ! Le cœur ne sent alors que fes pertes tout entier au sentiment qu’il se cache peut-être, il saisit avec avidité tout ce qui lui en offre l’image ; l’estime, l’ami- tié , les moindres égards lui paroi dent un dédommagement du bien qu’on lui enleve; il met un prix immense au peu qui lui reste; semblable au malheureux qui lutte avec les flots , il s’attache à tout ce qui, lui présents un foibìe appui. ^ C est dans cette agitation terrible, danses désordre humiliant, que je crus pouvoir vous pardonner , vous rendre ma tendresse & ma confiance. Les reproches que vous vous faisiez , m’engcgerentà supprimer ceux que j’au- rois dû vous faire j vos attentions excitèrent ma reconnoíffance; vos pleurs me touchèrent} î'amertume de ma douleur me rendit sensible à la vôtre. Je ne pus vous voir gémir à mes pieds , vous que j’adorois, fans laisser éclater cet amour si vrai, si tendre, dont VOUS doutiez alors , qui vous semblait éteint. Je vous ferrai dans mes bras ; des larmes d’at- tendrissement, & peut-être de joie, se mêlèrent à celles que la vanité vous faisoit répandre» je crus pouvoir être heureuse eu- de mistriss Butler.” 14^ core. Mais chaque jour , chaque instant m’ap- prit que, s’íl est possible de pardonner, il ne Test pas d’oúblier ; que si la bonté du naturel peut faire qu’011 ne haïsse pas un perfide , une juste fierté s’éleve enfin contre notre foiblesse, & nous fait mépriser, & l’amant qui put nous trahir, & le penchant qui nous éntraîne encore vers lui. C’est dans la vivacité de ce penchant, c’est dans la force de mon amour, que j’ai eu celle de renoncer à vous, de vous dire vous n’ètes plus celui quej’aimois J’ai préféré la douleur à la honte, j’ai mieux aimé gémir de cet effort que de laisser dépendre mon bonheur d’un homme qui n’étoit plus digne d’en être l’arbitre ; j’ai rompu un commerce dont je ne voyois plus que l’indéeence ; le charme flatteur qui ms la cachoit, n’existoit plus; je me méprisois moi-mème , en songeant que je vous aimois. A présent, c’est vous, milord, vous seul que je méprise, non pour avoir quitté une femme, non pour avoir changé de sentiment; mais parce que vous en avez feint que vous ne sentiez pas, parce que vous avez traité durement , inhumainement votre amie , celle qui vousétoit véritablement attachée , dont vous aviez désiré la tendresse, que vous connoif- siez digne de vos égards , & dont vous aviez mille fois juré de ménager la sensibilité. Je vous méprise , parce que vous vous] êtes con- 1 IfO L E T TRES duit avec bassesse ; qu’incapable de confiance & d’amitié, vous avez eu recours au mensonge moyen infâme, & dont un homme de votre naissance devoit rougir de faire usage. Plus sincere que vous, je ne vous promets point mon amitié j je ne veux point de la vôtre. Mais qu’est-ce donc qu’un homme qu’on ne voit plus, qu’on ne verra jamais» entend par cette amitié qu’il ose offrir, promettre ? Quelle profanation d’un nom si révéré des cœurs vertueux ! Quoi ! ce sentiment si noble, don précieux de la divinité, qui rassemble, unit, intéresse, lie les humains, se borne donc , dans l’idée de milord, à ne point nuire à ceux qu’il honore du nom d’amis ! Que pouvez-vous pour moi? Vous seriez - vous flatté que je voulusse un jour vous devoir quelque chose ? Vous avez détruit ma tranquillité ; est-il en vous de la faire renaître? Le bien que vous m’avez ôté ne subsiste plus ; le ciel même ne peut réparer mes pertes. L’idée fantastique qui faifoit mon bonheur, s’est évanouie pour jamais ; cette idole chérie, adorée , dénuée des ornemens dont mon imagination l’avoit embellie , 11e m’offre plus qu’une esquisse imparfaite ; je rougis du culte que j’aimois à lui rendre. Ainsi mon cœur, trompé par ses désirs,"éclairé par ses peines, n’a joui que d’une vaine erreur il la regrette peujç-être, mais ii ne peut la recou- de mistriss Butler. i?i vrer. Adieu, milord. Pour reconnoître en partie cette amitié íì tendre, íî sincere, que vous me conservez, je souhaite que vous n’en ressentiez jamais pour quelqu’un qui vous ressemble. Ce souhait doit vous convaincre que je fuis capable de pardonner. * * Cette derniere lettre a été mise dans le Mercure de France. Fin des Lettres de mistriss Butler . HISTOIRE JD Xr M^LX-QVXS B E C R E S S Y »’ TRADUITE DE L’ANGLOIS, T * > Tome L L in^îCïairiïiEzsciEiïCErïïrjEijnicinrîr* î î 't' i% à *E20irEr3niïric^3irai303CC3C3i3szri* HISTOIRE DU MARQUIS JO J£ C JELjEI S S jr. IVÏonsieur le maréchal duc de L..., ayant glorieusement terminé la guerre de i***, j revint à la cour, suivi d’une brillante jeunesse, qui partageoit avec lui l’honneur des victoires que cet habile général avoit remportées. Parmi ceux qui s’étoient distingués fous ses ordres, le marquis de Creisy, par une attention particulière du maréchal qui saimoit , avoit eu occasion de montrer ce que peuvent le zele, le courage & la fermeté dans le cœur d’un François. Heureux , si des qualités si nobles eussent pris leur source dans l’amour de la patrie, & dans cette généreuse émulation naturelle aux belles âmes, plutôt que dans un désir ardent de s’avancer , d’effacer les autres, & de parvenir à la plus haute fortune, L íj Is6 Histoire Le marquis entroit dans fa vingt-huitieme année ìorfqu’il reparut à lacour après six ans d’abfence. 11 étoit maître de lui-mème, assez riche si ses désirs eussent été modérés ; mais dominé par l’ambition, le bien de ses pères ne pouvoit suffire à sétat qu’il avoit pris ; il songea à !e soutenir , même à l’augmeiiter. L T ne grande naiiîhnce , une figure charmante, mille talens, une humeur complaisante , l’air doux , le cœur faux, beaucoup de finesse dans l’esprit, î’art de cacher ses vices & de connoitre Se foible d’autrui , soudoient ses espérances elles ne furent point déçues Un tel caractère réussit presque tou jours. L’appa- reuce des vertus e!t bien plus séduisante que les vertus mêmes,- & celui qui feint de les avoir, a bien de l’avantagc fur celui qui les possède. Le marquis de Cressy devint en peu de terns l’admiratìon des deux sexes. Les hommes recherchèrent ion amitié, & les femmes désirèrent fa tendresse ; mais celles qui tentèrent de f engager, trouvèrent dans son cœur une barrière difficile à forcer. De toutes les passions , l’intérèt est celle qui cede le moins aux attaques du plaisir. Le marquis résista long-tems aux douceurs qui lui étoient offértes, même à fa vanité. Le titre envie d’hotmne à bonne fortune, le toucha bien moins que l’efpoir d’une alliance, qq’une conduite sage poCvoit lui procurer. BU MAR Q_U I S DE Cl E S S Y. 1^7 Sans pénétrer ses desseins, on vit son indifférence ; & le peu de succès ayant rebuté les femmes qui ne vouloient que plaire , la difficulté anima celles dont famé tendre , les désirs timides & réglés par la décence , sem- hloient dignes de vaincre la réíìlhmce d’un homme qui paroilToie fait pour rendre heureuse celle qui à toucher son cœur. Madame la comtesse de Raisel & mademoiselle du Bugei furent de ces dernieres. La comtesse , veuve depuis deux ans d’un mari qu’elle n’avoit pu aimer , dont l’âge avancé & fhumeur fâcheuse ne lui avoient fait connoitre le mariage que par ses dégoûts, fetn- bloit s’être destinée à vivre libre. Elle avûit près de vingt-six ans; fa taille étoìt haute & majestueuse , ses yeux pleins d’efprit & de feu; une physionomie ouverte annonqoit la noblesse & la candeur de son ame ; fa bonté, la douceur & la générosité formoient le fond de son caractère ; incapable de freindre , elle I’é- toit aussi de concevoir la plus légere défiance, II étoit difficile de lui inspirer de l’amitié; mais quand elleaimoit, elleaimoit si bien qu’ilfal- loit mériter fa haine pour la ramener à l’indif- íérence. Une naissance illustre,une fortune immense , étoient les moindres avantages qu’une femme telle que madame de Raisel pût offrir à l’heureux époux qu’elle daígneroit choisir. Adélaïde du Bugei n’avoit guere plus de L iij is8 Histoire seize ans ; tout ce que la jeunesse peut donner de fraîcheur & d’agrément, étoit répandu dans ses traits & fur toute fa personne ; son esprit, naturellement. vis& perçant, avoir encore ce charme inexprimable que donnent l’innocence & l’ingénuité. Elle n'avoit plus de mere. M. du Bugei qui la chériísoit, ve- noit de la retirer de Chelles, où elle avoir été élevée. Quoique son bien ne fût pas considérable, la plus grande partie de celui de son pere consistant en bienfaits du roi, l'ancienneté de fa maison, les services de ses ayeux, son mérite & sa beauté, pouvoient lui promettre un sort bien différent de celui dont l’intérêt & l'amour la rendirent la triste victime. Telles étoient les deux personnes dont M. de Crêssy fit naître les premiers sentimens. Elles étoient alliées, & l’amitié les unissoit, mais la différence de leur âge n’admettoit point entr’eìles cette intimité qui bannit toute réserve. La comtesse gardoit son secret par prudence , & mademoiselle du Bugei ignoroit qu’elle en eût un à confier. M. de Creffy se trouvoit plus souvent avec Adélaïde qu’avec la comtesse. II alloit presque tous les jours dans une maison où elle étoit familière. II s’apperqut du désordre où la jettoit sa présence , & connut le penchant de son cœur. II sentit un plaisir secret en observant l’impreffion qu’il faisoit sur ce cœur DU MARQUIS DE C R E S S Y, I simple & vrai; mais comme il étoit fort éloigné de borner son ambition à la fortune qu’elle pouvoit lui apporter , il rejetta d’a- bord toute idée de profiter des dispositions d’Adelaïde ; mais le tems, la vanité, le désir, Tamour, peut-être, détruisirent cette sage résolution, & lui présenterent un moyen d’entretenir le goût que mademoiselle du Bugei lui laiísoit voir, sans rien changer au plan qu’il s’étoit formé pour son élévation. Ainsi, cachant à tous les yeux les nouvéaux sentimens dont il étoit occupé, il affecta de ne lui marquer aucun égard qui pût les dévoiler , & s’attacha à lui rendre des foins qui ne parussent tendres qu’à elle-même. Cette conduite adroite fit l’esset qu’il en avoit attendu. Adélaïde se crut aimée; son cœur prévenu par une forte inclination, s’enflamma par degré ; & fa passion devint si puissante fur son ame, que l’ingratitude & la perfidie du ínarquis ne purent dans la fuite, ni l’s- teindre, ni la lui rendre moins chere. Madame de Gerfay,chez laquelle Adelaide & le marquis se rencontroient si souvent, étoit sœur du feu comte de Raiseí, & me voyoit point sa veuve, avec laquelle elle ávoit plaidé pour quelques prétentions qui se trouvèrent mal fondées. Comme elle en jugeoit autrement, & qu’il y avoit peu dc tems que cette affaire étoit terminée, son ressentiment duroit encore. Cet effet du hasard fit 166 íì I S T O I R E que madame de Raisel & Adélaïde ne s’ap- perçurent jamais de leur rivalité. La maison qu’occupoit M. du Bugei avoit un jardin, dont une des portes s’ouvroit fur une promenade publique avec le tems, M. de Cressy parvint à engager Adelaide à profiter de cette commodité pour lui parler les soirs. La beauté de la saison où l'on en- troit alors, rendant ces promenades très-na- turelles , elle n’imagina pas qu’il y eût le moindre risque a lui accorder cette faveur j elle for toit de chez elle, suivie d’une gouvernante , dont l’humeur trop facile se prê- toit aux désirs de fa jeune éleve qui, charmée de ces entretiens, ne prévoyoit aucun des périls où ils pouvoient l'expofer. M. de Creíìy profitant de l'avantage que lui don- iîoient fur elle l’expérience & l’artifice, en échauffant peu à peu son cœur, l’amenoit insensiblement à lui avouer tout l’amour qu elle sentoit pour lui aveu dangereux, dont un amant conteste la vérité jusqu’au moment où de preuve en preuve il nous conduit à lui en donner une après laquelle le doute se diífipe & le désir s’envole. Cependant madame de Raisel , qui ne trou- voit rien dans fa raison qui s’opposát à Pin- clination qu’elle avoit pour le marquis , souhaitait ardemment qu’il lui rendit des soins. La retenue de son sexe à sa modestie naturelle ne pouvoient lui permettre de sair§ DU MARQUIS DE CrESSY, 19* îes premiers pas. Quoique ses intentions eussent pu justifier ses démarches, elle n’o- soit en faire aucune il lui paroiisoit honteux d’employer l’entremise d’un ami, & d’a- cheter par une sorte de bassesse un bonheur qu’elle rougiroit d’avoir obtenu , & qui se- roit continu- llement troublé par l’incertitude des m tifs qui auroient déterminé M. de Cressy à rechercher sa main, Son cœur délicat ne vouloit rien devoir à ia fortune; il cherchoit un bien plus précieux que tous ceux qui attirent les vœux des hommes ordinaires c’étoit la douceur d’une tendresse, sentie & partagée, d’une union dont l’amour formât les liens, & dont l’estime & l’amitié resserrassent à jamais les nœuds. Quelle que fût l’ambition du marquis, elle n’alloitpas jusqu’à prétendre à madame de Raisel , qui venoit récemment de refuser un parti après lequel il sembìoit qiraucun autre ne pût s’offrir. II étoít bien éloigné d’imaginer qu’il fût assez heureux pour lui plaire. Lorsque la comtesse se rencontroit avec lui, ia crainte de laisser échapper des marques de son penchant, lui donnoit un air de réserve & d’embarras que M- de Cressy prenoit pour une froideur de caractère peu propre à l’attirer, lui dont l’cnjoue- mentétoit extrême. Madame de Raisel, char-, manie où i ìi’étoitpas, perdoit, en le-voyant* çstte vivacité qui rend aimable, & donne 4 i 62 - Histoire de ia grâce à tout ce qu’on fait j l’agitatiort de son cœur suspendoit les agrémens de fort esprit,- elle se taisoit, ou disoit des choses íì indifférentes, que le marquis, prévenu contre le sérieux où il la voyoit toujours , avoir une forte d’éîoignement pour elle. Quoique fa maison fût une des plus brillantes de la cour, qu’il y eût. été présenté, mème accueilli, c’é- toit celle où on le'trouvoit le plus rarement. Pendant qu’Adelaide s’abandonnoìt au charme séduisant d’une passion dont rien ne troubîoit encore ìa douceur; que madame de Raisel, chaque jour plus sensible, entrete- noit avec complaisance un désir dont elle étoit uniquement occupée, la marquise d’El- mont, conduite par ia vanité , ou peut-être par un motif moins excusable, entreprit de vaincre l’indifférence de M. de Cressy ; ou íî elle ne pouvoit s’eti faire aimer, de lier avec lui cette espece de commerce où le caprice & la liberté tenant la place du sentiment, ôtent à l’amour toutes ces erreurs aimables dont il se nourrit, en font une sorte de goût où le cœur ne prend jamais de part, & qui donne moins de plaisir qu’il ne produit de regret. Madame d’Elmont étoit une de ces femmes qui n’ayaut aucune des vertus de leur sexe, adoptent follement les travers de celui qu’elles prétendent imiter ; qui , loin de chercher à en acquérir la force & la solidité , cn prennent seulement l’âudace & la licence, BU DE C RE S S Y. &qui, livrées au dérèglement de leur imagination , s’honotent du nom d’homme , parée qu’indignes de celui de femmes estimables, elles ont osé renoncer à la pudeur, à la modestie , & à la délicateile de sentiment qui est la marque distmctive de leur etre. Telle étoit celle qui prit du goût pour M. de Creísy, & fit éclater le de-Jein formé de fe rattacher mais comme un pareil engagement ne convenoit ni à ses vues ni à la situation actuelle de son cœur, il le re- jetta absolument, feignit d’ignorer les intentions de la marquise , l’évita par-tout ; & sans manquer à ce qu’il devoit à son rang & à son sexe, il sut éluder ses poursuites & sc défendre de ses attaques. La haute opinion que madame d’Elmont avoit d’elle-même, & l’orgueil dont elle étoit remplie, lui persuadèrent qu’un homme qui pouvoit résister aux avances qu’elle avoit faites, étoit moins gardé par l’indistérence, que lié par un amour secret & heureux. Attachée à cette idée, & guidée par le dépit & la curiosité, elle observa les démarches dií marquis, fit épier ses pas, & tarda peu à découvrir que mademoiselle du Bugei étoit l’ob- jet de ses empreiTemens. Ainsi la regardant comme le seul obstacle qu’elle eût à vaincre , pour réussir dans les projets, crut plus avan- elle résolut de troubler une intrigue qu’elle cée qu’elle ne l’étoit en esté t, & de priver 164 Histoire Adélaïde d’un bien dont elle-même dcsiroit vivement la poíseffion. Comme on voit les actions des hommes, & qu’on n’en pénétré que rarement les motifs , il est bien des occasions dans la vie où la noirceur & la malignité se parent aisément des traits de la justice & de la probité. Madame d’Elmont, instruite des promenades fréquentes d’Adelaide & de l’exactitude du marquis à l’y accompagner, écrivit à M. du Bu- gei, pour l’informer qu'u n jeune seigneur de la cour, dont elle taisoit le nom, avoit les soirs des rendez-vous avec fa fille. C’eít ainsi que , cachant fa baise jalousie sous l'apparence de ramitiéjqu’elle avoit pour M. du Bugs i, elle porta dans l’ame d’Adelaide le premier mouvement de douleur qu’elle eût encore senti. Ce ne fut point aíléz pour elle d’en- tendre les reproches d’un pere irrité, de recevoir lin ordre précis de ne plus parler à celui qu’elle aimoit; en lui découvrant où pouvoit tendre la conduite mystérieuse qu’on avoit tenue avec elle, on lui apprit à craindre que cet amant déjà trop cher n’eût pas pour elle le respect & la tendresse qu’elle mé- ritoit à tant de titres de lui inspirer. Le caractère de mademoiselle du Bugei ne lui permettoit pas de nier une vérité que son trouble confirmoit assez un aveu sincère de ce qui s’étoït passé entre elle & le marquis, mit M. du Bugei dans un embarras DU DE C R E S S Y. I6s extrême. M. de Cressy ne s’étoic avancé fur rien dont on pût tirer avantage pour pénétrer son cœur,- il n’avoit fait aucune ojfre, aucune demande; & l’adreile avec laquelle il avoi t ménagé ses expressions, donnoit peu de lumières fur ses deífeins mais Adélaïde jumoit-, Jie fe croyoit aimée. M. du Bugei cstimoit le marquis & deíîroit le bonheur de fa bile; il prit le parti de contraindre M. ds Credy à s’expliqner ; & ne voulant point pa- roìtre dans cette affaire , il dicta ce billet à Adélaïde , qui récrivit fans oser résister à sa volonté. Vhonneur que vous m'avez fait, monsieur , de vous entretenir [ouvert avec moi, a été remarqué par des personnes qui en ont pris occasion de me croire imprudente. Ne m'accusez ni de caprice, ni d’impolitesse, en me voyant changer de conduite avec vous, trouvez bon que je ne vous parle pins ni en public- ni en particulier , à moins que je n'en reçoive tordre de mon pers fi vous ne t engagez pas vous-même à nie le donner , onbliez-moì pour toujours. Elle pleuroit si fort en écrivant, que son pere, touché des larmes quai lui voyoit répandre, s’avanca vers un balcon, fur lequel îl s’appuya un instant pour lui cacher son attendriíîement. Adélaïde , qui juge'oit de la peine qu'elle alloit causer à son amant par 1 16 Histoire celle qu’elle ressentait eilc-mème, sans son» ger qu’elle lui offroit un moyen d’ètre heureux, ne vit que la privation de ces entretiens qui l’enchantoient ; & saisissant le moment ou son pere ne la regardent pas, elle écrivit ces mots fur un petit papier. Vous dire de m?oublier ? Ah jamais ! On m'a forcée de d écrire j rien ne sent m'obliger à le penser ni à le defirer. Elle glissa ce papier dans fa lettre, Ik se hâta de la fermer son pere l’ayant envoyée sur le champ, elle en attendit la réponse avec toute sinquiétude que peuvent causer samour & la crainte dans un cœur où l’on vient d’élever un doute fur l’objet de ses plus chers désirs. M. de Creiíy n’étoit point chez lui lors. qu’o n y apporta ce billet; il avoit cherché Adélaïde tout le soir ; & surpris de ne savoir vue ni chez madame de Gersai, ni dans le jardin, il ne pouvott concevoir ce qui savoir fait manquer à leur rendez-vous ordinaire. II ne rentra qu’à deux heures du matin; cette lettre qui lui fut remise le surprit & le chagrina ; il en connut aisément sauteur mais il fut pénétré d’un sentiment si tendre en lisant ce petit papier, sur lequel il trouvait une preuve ss décidée de samour d’A- DV DE CrESSÍ. 157 delA'de, qu’il fut tenté de sacrifier tous ses projets de grandeur & de fortune, à battrait du bonheur véritable qu’il pouvoit trouver dans la possession d’une fille charmants dont il étoit adoré. II ne pouvoit se dissimuler que le penchant qu’Adelaïde avoit à l’aimer ne se Kit détruit avec le tems ; qu’il n’eût peut-être jamais pris de force, s’il n’avoit eu bar t de l’entretenir & de baugmenter en lui parlant avec assiduité, en lui montrant une préférence décidée, & enfin en lui persuadant qu’il l’aimoit lui-mème avec ardeur. En pensant au regret, à la douleur où ses refus pouvoient la livrer, aux reproches qu’elle seroit en droit de lui faire, il sentit au fond de son cœur ce mouvement juste & vrai que la nature y imprime, qui déchire Je voile dont l’amour-propre couvre nos erreurs, nous fait rougir de nos fautes, & nous porte à les réparer, mouvement qui nous condui- roit peut-être plus sûrement que les principes d’une raison étudiée, si nous avions la force de l’éeouter & de le suivre. Quelle riante image s’otsroit à l’idée de M. de Cref- sy, si faisant céder l’ambition à la tendresse, au devoir, à bhonneur , il portoit dans l’ame d’Adelaïde une joie dont il partageroit les transports ! Quel plaisir de lire dans les yeux de ce qu’on aime , la douce satisfaction qu’on vient d’y répandre ! Et quel bien est ©Q-mpa- HlSTOlFvï rabie à celui qui naît de la certitude d’avoir rempli rengagement qu'un cœur noble contracte avec iui-même ! II se le peignit ce bien véritable; mais il ne put se résoudre á Tacheter par la perte de ses espérances ; il paíîa la nuit dans la plus grande agitation; & son amour & ses désirs cédant enfin à Tambition, penchant invincible de son cœur, il fit cette réponse à mademoiselle du Bugei. Mademoiselle , Rien ne peut me consoler d'avoir été la cause innocente qu’on ait osé trouver quelque chose à reprendre dans une personne auf]\ rejpeBable que vous. J'approuverai toujours tout ce que vous ferez, Jans me croire en droit de vous en de- mander la raison. Qpe je serois heureux , mademoiselle, ft ma fortune & les arrangement qui elle me force de prendre , ne mòtoient pas la douceur d'espérer un honneur dont mon respeB mes Jentmens me rendrvient peut-être digne, mais que mon état présent ne me permet pat de rechercher. J ai 1honneur d’être , & c. Cette lettre fut remise à M. du Bugei, suivant Tordre qu’il en avoit donné- La réponse du marquis lui fit peu de peine. Comme il avoit d’autres vues pour fa fille , que k seul désir de la satisfaire eût pu lui faire changer, DU DE CrESSY. IL§ changer, il regarda l’excuse de M. de Cressy comme un moyen heureux de suivre les premiers desseins, fans contraindre l’inclination d 5 Adélaïde. II n’imagina pas que l’amour eût fait dans son ame une impression difficile â eflàcer ; il regarda son attachement comme un de ces goûts vifs, mais légers, que le te ms & la dissipation détruisent. L’opinion avantageuse qu’il avoit du caractère de M- de Crelìy , ne lui permettoit pas de penser qu’il eût formé le projet odieux de séduire Adélaïde. II crut qu’une fille sans expérience avoit pu se tromper, & prendre pour de l’amour ces attentions polies & ces propoáT flatteurs que la galanterie a mis en usage. M. du Bugei avoit de Phonneur & de la droiture ; qualités qui portent toujours à bien juger des sentimens d’autrui. II fit appeller fa fille, & lui remettant la lettre qu’ii venoitde recevoir; c’eít à vous , mademoiselle, lui dit-il, à décider des torts que M. de Cressy peut avoir avec vous; s’il vous a dit qu’il vous aimoit, il vous a trompée , & vous en tenez la preuve convaincante. A votre âge on est facilement déçue. Que cette méprise vous éclaire & vous fasse éviter ce qui peut vous conduire à de íem- blables erreurs. Je ne veux pas, continua- t-il, aigrir le chagrin où je vous vois, par une remontrance plus sévere. J’excufe ce premier mouvement, pourvuqu’i'lne dure pas, Tonu L M Histoire 170 & que par plus d’exactitude vous vous rendiez digne de mes bontés. Vous m’ètes chere 5 Adeiaïde , ajouta-t-il , je vous aime, vous le savez ; mais je ne répondrois pas de vous conserver ma tendreise, si vous étiez assez foible pour vous ìivrer encore à un penchant que vous devez rougir d’avoir laissé paroítre. Mademoiselle du Bugei n’étoit point en état de répondre 5 sou cœur, pressé d’une douleur accablante , en étoit entièrement occupé ; ses pleurs couloient fur son visage, sur Ion sein, & baignoient cette lettre fatale qui venoit de détruire tout son bonheur, toutes les espérances. Elle tomba aux pieds de M. du Bugei, & le supplia de lui permettre d’aller passer quelques jours à Cheìles elle ne désirait dans cet inihmt que la liberté de s’ass fiiger faus contrainte. IÌ y consentit d’autant plus volontiers, qu'il espéra que le plaisir de revoir les compagnes de son enfance, ramènerait la paix dans son cœur, & lui fe- roit oublier le marquis de Cressy. La gouvernante fut renvoyée, & remplacée ' par une femme de chambre; on chassa celle qu’elleavoit auparavant, & la nouvelle suivit Adélaïde à Chelles. La clef de la porte der communication fut portée dans l’appartement de M. du Bugei. En remerciant madame d’El- montde ses avis, il prit soin de i’engager au secret sur cette assa ire ; & comme personne n’avoit intérêt à la divulguer, elle fut ensevelie dans le silence. DU marquis de Crëssy. 171 M. de Cressy apprit la retraite d’Adelaïde par un homme à lui, qui se trouva parent de la femme de chambre qu’on venoit de placer auprès d’elle. II fut touché de son départ. Dans les longs entretiens qu’il s avoient eus ensemble, le marquis avoittrop bien connu la lagon de penser de mademoiselle du Bugei» pour douter de la peine qu’elie devoir ressentir dans ces premiers momens. II savoir qu’elle étoit auffi fiere que sensible en se rappellant tout ce qu’il lui avoir dit, & la conduite qu’il avoir tenue après tant d’assurances d’une passion dont rien n’avoit dû la faire douter , il peosi qu’elle le mépriserait, qu’il serait sob- jei Je son dédain, peut-être de sa haine, lui qui savoir été de sa plus tendre estime, des plus douces affections de son cœur. Sans avoir deiiein de réparer ses torts , il voulut les diminuer aux yeux d’Adelaïde; il entreprit de justifier un procédé si dur; & saisissant lemoyen que le hasard lui offrait dc faire parvenir une lettre dans ses mains , il se détermina à lui écrire mais comment? Et qu’avoit-il à lui dire, après ce qu’il avoir fait? Quelle excuse pouvoir être reçue par utl cœur trompé dans ses désirs , par une personne Vraie, dont i’esprit juste & solide ne s’ébloui- roit point une seconde fois ? II est des caractères dont la noble simplicité embarrasse fart dans ses propres détours ; on ne peut leur en imposer qu’en abusant de la vérité Mij i-72 Histoire même pour les séduire. M. de Çreily pensa qu’un aveu sincère lui rendroit. i’estime d’A- delaïde, peut-être sa tendrelle, & se détermina à lui écrire ainsi Iìst-il permis à un malheureux qui 3'est privé ïuì-tnsme du plus grand bonheur, d’’oser vous demander Jon pardon & votre pitiés" Jamais Vamour n'alluma de flamme plus pure, plus ardente , que celle dont mon cœur brûle pour / ’ aimable Adélaïde .pourquoi n'ai -je pu lui en donner la preuve qtdelle devoit en attendre ? Ah l mademoiselle, comment oserois-je vous lier au fort d’un ambitieux dont peut - être vous ne rempliriez pas tous les vœux, qui en vous possédant , maître d'un bien fi cher, fi précieux , pourrait en regretter dœ moins estimables fans doute , mais dont il it toujours nourri le defir sfl P espérance ? Je vous avoue , je vous confie une foiblejfe honteuse , qui m’avilit à mes propres yeux, que je voudrais surmonter, que personne ne seroit plus capable de nïaider à vaincre que vous , mais dont je ne puis m'assurer de triompher. Flaignez-nwi , ne me méprisez pas , ne m'accablez pas de votre haine. Qiïmie généreuse compassion vous intéresse encore pour un homme que vous estimâtes » qui vous adore, qui vous perd, & qui se déteste lui - même. Cette lettre fut portée à Chelles, & rendue à mademoifcfe du Bugei par sa femme de DU DE C R E S S Y. J 73 chambre, qui la lui donna sans dire de quelle part elle venoit, & fans paroître instruite de î’intérët que fa maîtresse y pouvoit prendre. Adélaïde avoit lu trop souvent la premiere qu’elLe avoit reçue de M. de Creíly , pour ne pas reconnoitre fi main ; elle ì’ouvrit avec une émotion violente & son trouble étoit si grand en la parcourant* quelle la recommença plusieurs fois avant de pouvoir comprendre ce qu’elle lisoit. Des expressions si tendres, une confidence si singulière, touchèrent d’abord son cœur; mais en y réfléchissant, elle ne sentit que du mépris pour un homme qui pouvoit préférer à fes propres désirs, à l’amour qu’ilavouoit, l’attented’une fortune incertaine. Des larmes de regret & d’indignation 'échappèrent de fes yeux. Eh! que me veut-il,s’écria-t-elle? Que lui importe ma haine ou mon amitié ? Que je le plaigne ! Moi ! Ah, dieu ! qui de nous deux a droit d’ex- citer une juste compassion? franquiste, heureuse, avant qu’il me parlât de sà feinte tendresse, je goûtois en l’aimant, un plaisir dont le charme flatteur n’avoit aucun mélange d’amertume. Sa vue étoit un bien délicieux pour moi; elle suffifoit à mes vœux innocens. Mon amour ignoré de lui, inconnu à moi - même, étoit un bonheur si doux, si satisfaisant ! Ah ! pourquoi m’en a-t-il privée ? Pourquoi m'en a-t-il fait connoître un autre , puifqu’il devoit me l’enlever? Je le vois, continua-t-elle, les M iij 174 Histoire hommes font cruels; ils se plaisent à nourrir dans nos cœurs le poison qu’ils y versent eux - mêmes ; & Pamour ne nous cause des peines , que parce que l’objet qui nous Pins- pire n’est presque jamais digne dessentimens qu’il fait naître. Elle interrompit ses réflexions pour relire encore cette lettre, pour l’examiner, pour peser chaque expreíììon; elle sembloity chercher ce qu’elle desiroit en vain d’y trouver. Sa femme de chambre vint Pavertir qu’on attendoit sa réponse ou ses ordres. Adélaïde rêva quelque temsj elle balança fur ce qu’elle devoit faire; mais se déterminant tout-à-coup allez, dit-elle à cette fille; faites savoir à celui qui ose attendre une réponse de moi, que ma premiere lettre contient tout ce que j’aurai jamais à lui dire. En se livrant au mouvement d’une juste fierté , mademoiselle du Eugei croyoit remporter une victoire sur elle-même, elles’applaudis- soit d'a voir eu assez de force pour réprimer le désir qu’elle avoit senti d’écrire au marquis. En cachant ses sentimens , elle croyoit en triompher ; mais la contrainte qu’on impose à Pamour , ne Paífoiblit pas ; & dans un cœur tendre & vraiment touché, le teins, même la réflexion , ramené vers l’objet qu’on aime, diminue insensiblement le sujet qu’on a de s’en plaindre , ou du moins Péloigne , & met dans un jour favorable tout ce qui peut le faire psroitre moins coupable. L’apparente DU 1 S DE CRESSÏ. I?? franchise de M. de Cressy fit l’eífet qu’il en avoit espéré Adélaïde ceiîa de le mépriser , son ambition lui parut moins condamnable, & bientôt elle 11e. sentit plus que le regret douloureux de ne pouvoir lui oií'rir à la fois tous les biens qu’il desiroit. Pendant qu’elle s’astligeoit à Cheìles , que le marquis continuoit de lui écrire, qu’eile s’obf- tinoit à ne point lui répondre , & qu’elle se plaignoit des ordres de son pere qui la pressoit de retourner chez lui, on préparoit une fête à la cour , qui devoit se terminer par un bal paré. Adélaïde &mademoifellede Cé, parunedistinc- tion particulière , dévoient y accompagner la jeune princesse de ***. Toutes les dames nommées pour y danser, s’occupoient du choix des ornemens qui pou- voient donner de l’éclat à leurs charmes. Madame de Raisel avoit fait monter une parure de diamans qu’elle vouloir porter ce jour - là ; elle fut ehe-mème chez la marchande qui gar- nissoit, l’habit qu’ellej devoit mettre, pour choisir avec elle les pierreries qu’il falloit placer fur la piece, fur les tailles , & qui dévoient former des agraífes pour relever fa robe. Pendant qu’elle donnoit les ordres fur cet arrangement, on rapporta à la marchande une écharpe qu’un maUentendu lui faiíoit renvoyer. On l'avoit demandée en argent ; & dans la quantité qu’elle en avoit à fournir, elle s’étoit trompée, & l’avoit faite eu or M iv 176 Histoire Tandis que cette femme se désoloit de sa méprisé, madame de Raisel examinoit Pécharpe; elle la trouva si belle, si riche, & d’un si bon goût, qu’elle ne put résister à Penvie de savoir f & Payant destinée d’abord, elle l’a- cheta. De retour chez elle , après avoir résisté quelque tems à l’idée que cette écharpe lui avoit fait naître, elle céda au plaisir de la suivre elle écrivit un billet à M. de Creisy , & lui envoya Pécharpe dans un moment où elle savoitjqu’on ne le trouveroit point chez lui, & par un homme sans livrée , qu’on ne pouvoit connoître pour lui appartenir. M. de Creisy reçut le soir cette magnifique écharpe, Ay fit bien moins d’attention qu’au billet qui l’accompagnoit ; trouva ces mots Un sentiment tendre , timide , qui craint de paraître , niintérejse à pénétrer les jecrets de de votre cmtr ; on vous croit indifférent , vous me paroffez insensible peut-être êtes - vous heureux N discret. Daignez m'apprendre la situation de votre ame , & la démarche qu'elle fait en vous le disant , efi la premiers foì- bkjfe qu'elle ait à se reprocher. DU DE C R E S S Y. 177 Ce billet inquiéta M. de Cressy ; toutes les femmes qui !ui avoient laissé voirie désir del’at- tirer près d’elles, revinrent dans fa mémoire; il chercha vainement qui pouvoit en être l’au- teur il ne devina point. De toutes les femmes qu’il connoissoit, madame de Raisel fut la feule qui ne s’ossrit point à son idée. Enfin, malgré tout ce qui devoit lui faire rejetter e» soupçon, il s’obstina à croire que c’étoit uns plaisanterie de la marquise d’Elmont. II se détermina à ne point porter l’écharpe, & ne s’en occupa plus. Le jour du bal étant arrivé, le marquis sentit un plaisir extrême , en pensant qu’il al- loit revoir Adélaïde ; il ne ctoyoit pas qu’un amour auísi tendre fût déjà éteint; il le croyoit seulement un peu refroidi, & se flattoit de le ranimer par sa présence, d’obtenir son pardon s’il pouvoit lui parler. II ne vouloit lui faire aucun sacrifice, mais il ne vouloit pas perdre la douceur d’ètre aimé. t Parmi tant de jeunes seigneurs galans , ornés de tout ce que le goût & la magnificence os- frent de plus éclatant, le marquis de Cressy parut si bien fait, si distingué par son air & sa parure , & tellement formé pour effacer tout ce qui l’environnoit, que dès l’instant où il se montra, il fixa les regards & réunit tous les suffrages. Adélaïde dansolt lorsqu’il entra ; un petit murmure qui s’éleva lui fit deviner que c’átoie 178 Histoire Jui; elle ! L ailla les yeux, & n’osa plus les lever, clans la crainte de rencontrer les siens. Elle étoit si émue qu’elle avoir peine à continuer; & l’ordre de le prendre, qu’elle reçut en finissant, lui causa tant d’agitation, qu’elle fut obligée de prier qu’on Pen dispensât. Son trouble étoit si visible, qu’on la fit passer dans une salle voisine , pour lui donner la liberté de respirer & de se remettre. Quand elle rentra, le marquis la fixa avec un air d’intérêt qui fut remarqué de madame d’Elmont,auprès de laquelle il se trouvoit assis. Elle lui en fit la guerre avec une plaisanterie mêlée de tant d’aigreur , qu’il ne put se défendre d’en mettre un peu dans ses reparties. Madame de Raisel étoit assez près d’eux pour les entendre ; elle s’étoit apperçue avec chagrin que le marquis ne portoit point l’écharpe qu’elle lui avoit envoyée. Elle comprit, par quelque chose qu’il disoit à madame d’Elmont, que c’étoit cette dame qu’il soupqonnoit de lui avoir écrit. Elle se leva pour interrompre une conversation qui lui déplaisoit ; & Rapprochant de la marquise , elle lui adressa la parole , & la força de cesser le discours qu’elle avoit commencé. Le marquis , que madame d’Elmont fatiguoit, fut si charmé du service que madame de Raisel lui rendoit, que pour la premiere fois il la regarda avec attention. Elle étoit si belle ce soir - là , son air çtoit fi noble*,] fi touchant, qu’il étoit im- DU DE C R E S S Y. 1-9 possible de la voir sans convenir qu’elle étoit faite pour inspirer de la tendresse & du respect; elle railla la marquise sur la mauvaise humeur qu’elle montrait’, plaisanta M. de Creífy, en l’accusant d'en être la cause, mit tant d’esprit, de grâce & de légéreté dans ce ba- dinage, que le marquis s’étonna d’avoir pu la voir si long-tems fans connoítre combien elle étoit aimable. Mais il cherchoit à s’approcher d’Adeîaïde; & malgré tous les foins qu’elle prit pour l’é- viter, il parvint à fe placer auprès d’elle. II lui parla assez long-tems, fans qu’elle daignât lui répondre, ni paraître attentive à ce qu’il lui difoit. Ce silence méprisant piqua vivement le marquis; il lui dit qu’elle feignoit dans ce moment, ou qu’elle l’avoit trompé quand elle lui avoit permis de croire que fes fentimens la touchoient. Je n’ai jamais feint, interrompit mademoiselle du Bugei; mais le tems & les événcmens changent les dispositions de nos cœurs; si îe mien n’est plus le même, vous ne pouvez vous en plaindre avec justice. Cependant, comme j’ignore quelle personne a pris foin d’a- vertir mon pere d’une conduite que je me reproche , & qu’on peut m’obferver ici, vous m’obligerez en vous éloignant. L’air de fierté dont elle prononça ce peu de mots, déconcerta M. de Cressy ; il voulut lui parler encore , mais eu vain » eile fe leva fans i’écou- 180 Histoiri coûter , & fut se placer ailleurs. Cette froideur & ce dédain, plus puiifans fur le marquis que l’amour ne l’avoit été, postèrent au fond de son cœur un trait fi vif, qu’il pensa que sans Adélaïde , fans fa tendresse , il n’étoit plus ni repos ni bonheur pour lui. II s’abandonna au regret de savoir oííénfée ; il voulut la ramener à quelque prix que ce pût être ; & quittant le bal dès que la bienséance le lui permit, il courut chez lui pour lui écrire , dans le dessein de lui faire tenir sa lettre cette nuit même. Mademoiselle du Bugei n’avoit pu s’em- pêcher de suivre les raouvemens du marquis; elle s’étoit apperque de l’effet qu’avoit produit fur lui l’indifférence qu’elle lui avoit montrée; mais loin de s’applaudir du chagrin qu’elle lui avoit causé, elle en reïîèntit un véritable au moment qu’il sortit. Madame de Rai- sel vit sa tristesse , & lui en demanda le sujet avec tant de marques de l’intérêt qu’elle y prenoit, qu’Adélaïde touchée ne put retenir quelques larmes. La comtesse qui l’aimoit, lui reprocha doucement que depuis six mois elle la négligeoit, & lui fit sentir , en la pressant de lui ouvrir son cœur, qu’elle se doutoit que l’amour causoit ses peines. Ce n’est ni le teins ni le lieu de vous confier ce qui m'agite, lui dit mademoiselle du Bugei ; mais à mon retour de Gersey , où je dois passer quelques jours, j’irai vous demander vos conseils .& votre indulgence. Madame DU M A R S DE C R ï S St. Tg* de Raisel lui promit tous les secours que l’on pouvoit attendre d’un amie zélée & fincere. Eìles s’entretinrent aíTez long-tems, & ne se séparèrent que lorsque la princelse, en se retirant, fit avertir Adélaïde, qui sortit avec plaisir d’un lieu où elle n’étoit pas libre de réfléchir fur ce qui l’occupoit uniquement. En maltraitant M. de Cressy, elle n’avoifc écouté que son devoir; mais les démarches que la raison nous fait faire , ne font pas toujours celles qui donnent le plus de satisfaction à notre cœur. A peine Adélaïde rentroit dans son appartement , & commençoit peut-être à désapprouver sa fierté, qu’Helene, sa femme de chambre , lui présenta une lettre qu’on venoit de lui donner de la part du marquis. Elle l’ouvrit avec empressement, &y trouva ce qui fuit Vous me punissez trop, mademoiselle , s ose vous dire que vous rue punissez trop. Quelque coupable que saie dû vous paraître , votre ressentiment va trop loin. Tant de hauteur dans un caractère attjjì doux que le vôtre, est la marque assurée d’im mépris que je ne peux supporter. Non , belle Adélaïde , votre malheureux amant ne peut vivre U se croire haï de vous. Ah / rendez moi vos premier es bontés , U mettez un prix A cette faveur précieuse tout me fera facile pour p obtenir. Mais puis-je encore espérer le bien qui rn’étoìt ojsert ? Aie sera -t - il permis de le demander t Voudra t-on me P accorder î Oui , fi 282 Histoire vous le dcfirez. Consentez à me parler ; fat íe~ foin d’un entretien avec vous\ il faut que vo- tre bouche promueç mon pardon, quiche m'assure que vous ne me bassez pas, que vous m'aimez encore. Ne refusez pas cette grâce à fumant le plus tendre, le plus pajjionné , çf le plus repentant qui fut jamais. Daignez régler fa destinée, elle ejl dans vos mains. Ah , que n'immolera-t-il pas au bonheur de vous convaincre qu'il vous adore ! Quel mouvement de joie pénétra le cœur de la tendre Adélaïde, à ces assurances flatteuses d’un changement lì peu attendu, si peu espéré ! La présence d’Hclcne ne put contenir ses transports. Ah, qu’ai-je lu, s’écria- t-éîle ! Mes yeux ne m’ont-ils point trompée ? Se pourroit-il que, revenu de cette fatale ambition qui l’arrachoit à moi, à mon amour, il formât le désir sincere de me la sacrifier? Quoi ! je passerois tous les inilans de ma vie avec lui! je le verrois fans cesse! il m’aimeroit toujours! je pourrois i’aimer, l’adorer, le dire, mettre ma gloire à faire éclater ees mêmes sentimens dont on m’a dit que je devois rougir,, qu’il salloìt nourrir avec honte, ou étouffer avec douleur ! Ah , quel sort, quel heureux sort que celui qui me iieroít pour jamais au sien ! Enchantée par ces riantes idées , mademoiselle ' de Bugei crut pouvoir répondre, & le fit ainsi . Non , je ne vous hais point , je ne puis jamais DU MARQUIS DE C R E S S Y. 183 vous haïr ; mon devoir N Pobéissance que je doit aux or a, ; de mon pere , ont pu jeuls me déterminer à vou> n tirer les marques de mon amitié. Si mon efiìme sfi ma confiance font nécessaires ait bonheur de votre vie, vous savez par quel moyen vous pouvez vous les assurer pour toujours, fiai promis , V ma parole niengage a éviter de vous voir sfi de vous parler, je n’abuserai point de Pindulgence d'un pere qui nia pardonnt avec bontépuis , que vous dirois-je dun P entre t. eu que vous me demandez ? Qiiimporte que ma bouche prononce ce pardon , fi mon cœur vous iaccorde , fi ma main vous donne une preuve que vous Pavez déjà obtenu ? Adieu. Si vous ni aimez , songez qtï'ii liefi qu'une feule marque de votre amour , que vous puisiez offrir à Adélaïde. Helene se chargea du soin de remettre ce billet à M. de Crelsy ; & mademoiselle du Bugei , après avoir relu mille fois celui de son amant, s’endormit enfin dans Tétât le plus tranquille où elle se fût trouvée depuis long-tems. Cette fille qui fervoit Adélaïde , étoit une de ces âmes baises que Tintérêt conduit, qui ne voient dans les événemens où le hasard les fait entrer par le besoin qu’on a de les employer, que le profit qu’eíles en peuvent tirer , fans s’embarraíser des suites ou des conséquences qui trop I ou vent réïultent de leur entremise. Gagnée par M. de CreílV? J 84 Histoire elle le servoit avec zele, & sa libéralité la lui attachoit entièrement. * En lui donnant le billet d’Adelaïde, elle lui fit un récit exact de la joie que le sien. avoit excitée datis son cœur. Ce détail enflamma le marquis; il brúloit du désir de voir mademoiselle du Bugei, & de lui parler. II se plaignit à Helene du refus de fa maîtresse; il en parut si touché, que cette fille espérant qu’il la récompenseroitgénéreusement, si elle lui procuroit un plaisir qu’il souhaìtoit avec tant d’ardeur j lui offrit de l’introduire dès le soir même par le jardin , & lui fit voir la facilité de ce projet. Elle avoit remarqué l’endroit où M. du Bugei tcnojt la clef de la porte de communication ; elle pouvoit s’en saisir pendant le jour, ouvrir cette porte, & remettre la clef sans qu'o n s’en apperqùt. M. du Bugei se retirant de bonne heure, & sa fille ayant i’habitude de se promener fort tard , M. de Cressy pouvoit passer quelque tems avec elle fans donner aucun soupqon. II accepta cette offre avec ravissement; il lui donna une lettre pour sa maîtresse, remplie des plus tendres protestations d’un amour éternel , & de l’assurance de lui en donner des preuves éclatantes Lc sincères. Helene,contente de fa reconnoiffance, le quitta , après être convenue avec lui de i’heure à laquelle il se trouve- îoit à la porte, & dusiïgnal qu’elle feroit pour l’avertir de l’instant où ilpourroit paroitre. M tìu ie dë CressV. ig6 M. de Cressy passa tout le jour dans l'impatience de voir arriver cet heureux moment qui devoit le rapprocher d’Adelaïde. Occupé du plaisir qu’il se promettoit à l’entendre lui parler encore avec cette douceur & cette ingénuité qui la rendoient si intéressante , il sem- bloit avoir oublié tout le reste. Mademoiselle dú Bugei Pemportoit alors dans son cœur surtout ce qui avoit combattu ses charmes ; le bonheur de l’aimer, de lui plaire, faisoít sa seule ambition ; il ne concevoitpas l’aveuglement qui ì’avoit porté à négliger,un bien si doux; & tout ce qu’il comparoit à elle , à ses lentí- mens, à la certitude d’ètre l’objet de soir amour, de ses préférences, lui paroiísoit peu digne de ses regrets. Onze heures arrivèrent enfin ; ií se rendit âu lieu marqué ; íl 'approcha doucement de U porte. La voix de deux personnes qui se parloient en dedans lui causa quelque inquiétude ; il prêta ['oreille, & cohnoissant que c’étoit Adélaïde & Heiene qui s’entreteiroient ensemble , il attendit en silence que cette derniere fit le signe dont {ils étoient convenus. Une branche d’arbre , jettée par - dessus Itz mur, l’avertit qssil pouvoít entrer. La porté n'étoit que poussée ; il la remit dans l’état où il l’avoit trouvée, & s’avanqa jusqu’au lieu où Adélaïde le souhaitoit peut être ; mais où elle ne l’attendoit pas. La lune éclairoit si parfaitement, que ma- Tome L N 186 Histoire demoiselle du Bugei connut d’abord le marquis. La surprise , rembarras, un trouble mêlé de joie & d’inquiétudc, lui ôterent pendant quelque tems la force de parler; elle vou- loit's’éloigner, elle se plaiguoit d’Helene , elle n’osoit écouter son amant. Le marquis à ses genoux ne vouloit point abandonner une de ses mains, dont il s’étoit saisi, qu’elle n’eút prononcé le pardon qu’il lui demandoit. L’ai- mable Adélaïde céda à l'attendrillcment de son cœur elle pleura; & ses larmes , que l’amour faisoit couler, furent le sceau de ce pardon tant désiré. Que de sermens d’aimer toujours suivirent cette douce réconciliation ! Qu’Adelaïde goù- toit de plaisir à les entendre ! Elle les répé- toit tout bas, & juroit en secret de remplir tous les engagemens que son amant prenoit; cependant elle ne vouloit point -qu’il restât long-tems avec elle, elle le prestoit de se retirer; mais LIelene se joignant à lui pour l’obliger à lui accorder la liberté d’un plus long entretien , dans la crainte d’ëtre apper- qus des appartemens, ils la déterminèrent à passer dans le jardin public , qui à cette heure étoit fermé , & où l’on étoit sûr de ne rencontrer personne. Adélaïde tremblent à chaque pas ; mais rasi. surée enfin , & perdant toute autre idée pour ne s’occuper que de l’on amour, elle marcha assez long - tems appuyée lur M. de Creíiy, DU MARQUIS DE 18? qui, charmé de se voir auprès d’elle, & dans une si grande liberté , lui parloit avec une paillon bien capable de lui faire oublier & Funivers & elle-mêrne. Ils s’avancerent à pas lents juíqu’à une piece d’eau qui terminoit un parterre. Adélaïde s’affit fur le galon qui la bordoit, le marquis se plaça près d elle, & Helene qui les avoit suivis , le promena à quelques pas d’eux. Leur conversation s’anima. Adélaïde avoit déjà oublié qu’elle avoit des reproches à faire ; le plaisir & F espéra n ce lui ôtoient le souvenir des fautes de son amant, elle n’étoit occupée que du bonheur de. le voir & de l’en- tendre. Le silence profond qui régir o it dans ce, lieu , la beauté de la nuit , le parfum qui s’exhaloit des fleurs, l’air enflammé de la saison, cette solitude où lis se trouvoient tous deux, le négligé d’Adelaïde qui n’avoit qu’une robe simple & légere que le moindre vent saisoit voltiger , là tète lans orncrnens, & sa gorge demi-nue, élevèrent peu à peu dans Famé du marquis ces désirs ardens, impétueux, si difficiles à réprimer quand F occasion de les satisfaire augmente encore l’em- pire que les sens prennent fur la raison. La joie qu’il voyoit briller dans les yeux de mademoiselle duBugei, l’air paisible dont elle Fécoutoit, le sentiment qui se peignoir sur son visage lorsqu’il pressoir sa main, ou N ij 188 Histoire qu’il oioit y porter fa bouche, allumèrent une ardeur si vive dans son sein , qu’il nc put en contenir les transports. II prit Adélaïde dans ses bras j & la serrant tendrement, il imprima sur ses levres un de ces baisers de feu, dont le murmure aimable éveille l’amour & la volupté. Adélaïde surprise, céda pour un instant à battrait d’un plaisir inconnu ; elle sentit la premiere atteinte de cette sensation flatteuse, qui conduit à ce doux égarement où la nature , par l’oubli de tout ce qui contraint sbs mouvemens , semble nous ramener à son heureuse simplicité. II fut court cet oubli. Mademoiselle du Bugei, confuse en revenant à elle-même , se plaignit de son amant; elle voulut fuir, mais il étoit à ses genoux ; il convenoit de fa faute, il demandoit grâce , il l’obtint. Un tendre raccommodement suivit cette querelle, & peut-être en renouvella la cause. Combien de fois Adélaïde se fâcha, & que de pardons elle accorda ! Contente qu’il n’en coûtât rien à son innocence, elle ne s’appercevoit pas de tout ce qu’il en pouvoit coûter à son cœur. Que cette nuit augmenta son amour! que le marquis lui parut digne de son attachement ! & que de traits le gravèrent pour jamais dans fou ame! 11 fallut enfin se séparer; le jour ail ost paroître. Ils convinrent, avant de se quitter, que le marquis attendroit le retour de M, ; T U MARQ_UIS DE C R R S S Y. I 8§ du Bugei pour lui parler. Adélaïde vouloir avoir le tems de prévenir son pere, dans la crainte que les refus du marquis n’euíFent changé ses dispositions. Elle partoit avec lui dans six jours ; & le marquis insistant pour la revoir encore une fois , elle conientit qu’il revint la veille de son départ. Elle lui permit de lui écrire tous les jours , & le quitta, charmée de lui & de la nouvelle situation où elle se trouvoit. Pendant qu’elle se livroit aux plus agréables espérances , madame de Raisel s’aífligeoit de la méprise du marquis. En continuant de lui écrire fans se faire connoître, elle s’étoit flattée de l’inquiéter, même de l’intéresser c’étoit un moyen de se procurer le plaisir de l’occuper, de lui parler de son amour, peut-être d’en faire naître dans son cœur. II n’étoit pas étonnant qu’en croyant que l’é- charpe venoit de madame d’Elmont, il n’eût pas daigné la porter. Madame de Raisel n’o- íoit paroître ; mais elle desiroit que M. de trelly la devinât. Un mouvement injuste, quoique pourtant naturel, lui saisoit haïr la marquise; il lui sembloit que cette semmo étoit la cause du peu d’attention qu’on avoit fait à sa lettre ; elle voulut au moins ôter à M. de Cressy toute idée qu’elle fût venue de ce côté , & dans ce dessein elle lui écrivit un autre billet conçu en ces termes Niij Histoire i9o Qiianà la fortune U Vamour s'unissent pour vous préparer un fort digne de vous ; quand on veut diriger vos pas vers un objet qui mérite votre attachement , pottvez-vous vous méprendre d’me façon fi humiliante pour moi ! Celle qui vous a donné mille preuves dr me folle paíjìon , ne doit attirer que vos mépris j U c'efi vous égarer que de chercher en elle un cœur dont on vous assure que l'honneúr & la modefiie règlent les moitvemens. Levez les yeux plus hauti c'efl parmi celles qu'on ejlinte le plus , que vous trouverez la perjonne qui peut s'attendre aux attentions , aux Joins , même à la tendresse de M. de Crejfy. Ce billet, envoyé avec les mêmes précautions que le premier, fut rendu au marquis dans un instant où, tout rempli d’Adelaïde, il paroissoit peu porté à recevoir d’autres impressions. Pourtant ce second aveu d’un amour délicat, le mystère qui l’accompagnoit, la fortune dont on pnrloit, & ces mots , levez les yeux plus haut , le firent rêver profondément. II fe voyoit recherché par une femme riche & d’un rang élevé. Madame de Raifel s’offrit enfin à fa pensée ; elle étoit d’une maison st distinguée , avoir des mœurs st régulières, un bien si considérable, de si grandes alliances, qu’elle pouvoit prendre ce ton fans orgueil mais en examinant la conduite qu’il avoit toujours tenue avec elle, ii abandonnoit DU BE C R E S S Y, Ipl un soupçon qu’il trouvoit peu fondé. Quelle apparence qu’une femme si de tirée prévint le seul homme peut-être qui savoit négligée? Dans cette confusion d'idées, son ambition se réveilla; il sentit renaître cette passion, que le désir de regagner Adélaïde avoit affoiblie, mais qu’il n’avoit pu détruire. II ne lui vit plus ces grâces séduisantes qui l’a- voieut touché; son penchant pour elle lui parut une foibleíse à laquelle il sacrisioit trop. 11 se repentit de savoir appaisée, de savoir revue, de savoir jamais aimée. Cependant il s’étoit lié par les promedes, par les íer- jnens les plus forts ; shonneur sengageoit à les remplir mais que fa voix est Foible dans un cœur où sambition préside, qui se laissant séduire à sappas des richeises, au vain éclat des grandeurs , préféré dans son ivreíîe les dehors du bonheur au bonheur même î Ce jour & ceux qui suivirent, s’écoulerent dans un tumulte de sentimens divers, qui se combattoient & se détruisoient sans cesse. Celui où le marquis devoir revoir Adélaïde arriva , & le surprit encore dans 1 incertitude où savoit jette le billet de madame de Rail’el. Dans ces dispositions où se trouvoit M. de Creisy, il eût été prudent de 11 e point voir Adélaïde, de s’cxcuser près d’elle, &de profiter du têtus de son éloignement pour se déterminer; mais les êtres inconséquens qui nous donnent des loix, íe font réservé le Niv I§L H i s t o n t droit de ne suivre que celles du caprice. Pendant que le marquis se livroit à son inquiétude, des mouranens bien différens agitoient mademoiselle du Bugei contente de son amant, sans crainte , fans défiance, se reposant sur sa foi, sur son amour, le plus heureux avenir s’ouvroit devant elle. Avec quelle complaisance, avec quel plaisir elle songeoit qu’elle alloit porter ee nom chéri, ce nom qu’elle n’entendoit jamais prononcer fans émotion ! Les chagrins que le marquis lui avoir donnés s’essaçoient de son souvenir ; elle n’envisageoit qu’avec ravissement le bonheur qui l’attendoit au retour de cette courte absence dont elle comptoir déjà les momens. Son imagination, séduite par ces agréables idées, la faisoit jouir de ses espérances dans l’instant même qui alloit les renverser, & la priver pour jamais d’une erreur qui lui étoit si chere. Elle revit le marquis avec tous les transi, ports d’une joie naïve & d’une tendresse véritable , dont elle ne cherchoit point à lui cacher la vivacité. Ils parièrent long-tems de eur union prochaine, & des arrangemens qu’ils prendroient pour la hâter. Ces projets qu’ils formoient ensemble , augmentoient la gaieté de mademoiselle du Bugei. Jamais elle n’avoit été plus enjouée le marquis, dont les intentions n’étoient plus les mêmes, avoit la cruauté de h laisser s’abandonner à i DU MARQUIS DE C RE S S Y. 193 ces illusions flatteuses. Elleétoit sortie de chez elle, & se promenoit avec lui pour mieux cacher ie changement de son cœur, il se mon- íroit plus passionné qu’auparavant j il affec- toit un air attendri, pénétré, l’entretenoit avec feu d’une ardeur déjà refroidie, & dont íes foibles restes n’avoient pour objet que lui-mème. Le respect cesse quand l’amour finit ; soit que ses réflexions eussent assez diminué le sien pour lui faire perdre de vue ce qu’il devoit à mademoiselle du Bugei , soit que sa confiance & la facilité d’en abuser lui fissent naître le désir d’éprouver jusqu’où la tendretfe & la bonne foi peuvent conduire une jeune personne qui n’est gardée que par l’innocence de des pensées, il ofii tenter de s’assurer par la séduction un bien qu’il ne vouloit plus acquérir par les loix de l’honneur il devint pressant, hardi. Ces mêmes faveurs qu’il a^oit dérobées quelques jours auparavant, long- tems disputées, enfin accordées, ne pou- voient le satisfaire * il demandait fans cesse, obtenoit toujours, & se plaignoit encore. 8es soupirs brûlans, étouffés par la violence de ses désirs, ses larmes feintes, ses prières soumises, ardentes, cette phrase si simple en apparence , si souvent employée , & toujours trop puissante fur le cœur d’une femme.... mous ne m'abnez pas . fi vous m'aimiez*... mille & mille fois répétée par lui, consolé 194 Histoire doient Adélaïde. Elle aimoit, elle ne pouvoit souffrir que son amant doutât de son amour. De moment en moment il en exigeoit une preuve nouvelle ; & plus elle donnoit, moins il paroissoit disposé à borner ses prétentions. Helene étoit éloignée » le tetns un peu couvert répandoit dans le jardin une obscurité qui n’étoit que trop favorable aux intentions de M. de Creífy. La tendre & crédule Adélaïde, conduite par lui fous un feuillage épais, abandonnée à l’imprudence de son âge , à l’ignorance du péril, à la soi de son amant, iembloit s’être oubliée ; son eœur tout entier à l’amour, n’étoit distrait par aucun autre objet ; sans prévoir où la gui- doit une question captieuse , elle y avoit répondu, elle avoit dit qu’elle deíìroit qu’il fût heureux, qu’elle feroít tout pour assurer son bonheur. Elle le disoit encore, quand la témérité du marquis, portée à i’extrème, la tirant de cette ivresse dangereuse, lui rendit sa raison, & la force de s’opposer à ses entreprises. Este s’arraeha de ses bras avec un cri d’hor- reur; & s’élanqant hors du bosquet, elle ap- pella Helene à haute voix, sans s’embarras- ser dans son effroi si d’autres pouvoient l’en- tendre. Helene accourut; mademoiselle du Bugei, un peu rassurée à sa vue , n’avant pas la force de se soutenir, s’appuya contre un arbre; & laiffant tomber ía tète fur le sein DU MARQUIS DE CRESSY. 195 de cette fille qu’elle tenoit embrassée , elle se mit à pleurer avec toutes les marques d'une douleur excessive. Le marquis, honteux d’une tentative qui lui avoit si mal réussi, prosterné à ses pieds , s’efforçoit, mais en vain, de Pappaiser ; elle ne Pécoutoit pas, & continuoit à s’affliger fans paroître s’appercevoir ni de fa présence ni de ses soumissions. Faisant enfin un etfort sur esie-mème , elle le repoussasse la main , fit quelques'pas ; & levant au ciel ses yeux baignés de larmes oh, mon pere ! s’écria-t-elle, vous ma Paviez dit, & il n’est que trop vrai; celui qui vous cachait ses desseins n’en formait que contre moi ! Elle se promena quelque te m s sans s’éloigner; & rêvant profondément, ensuite s’appuyant fur Hclene , elle reprit le chemin de chez elle, fans répondre une feule fois à tout ce que le marquis disoit pour la fléchir. Elle étoit prête à rentrer , lorsqu’il l’arrèta & la supplia de Pécouter. Je ne veux rien entendre , lui dit-elle avec beaucoup de fierté ; je vous méprise & je vous hais. Je conçois à présent les raisons de la conduite bifarre que vous avez tenue avec une fille à laquelle vous deviez du respect , & que tout autre que vous n’eût osé choisir pour l’objet d’un amusement que la plus vile de son sexe pouvoit vous procurer. Je fuis punie, cruellement punie, ajouta-t- elle, de cette fatale prévention qui m’a fait Histoire 196 vous aimer, qui m’a fait croire que vous méritiez tout l’amour que je sentois pour vous. Avec quel art vous m’avez trompée , & que mon cœur le soupçonnoit peu ! Mais ce cœur vous échappe ; non, il 11’est plus à vous; il vous déteste, & regarde comme un bien Je trait qui le déchire , mais qui l’éclaire fur la bassesse du vôtre. Rendez-moi ma lettre , eominua-t-ciie ; rendez-moi ce témoin d’une odieuse foibleise, Puissai-je ne merap- peíler jamais le malheureux penchant qui m’entrainoit vers vous, que pour me souvenir combien vous en fûtes indigne ! Le marquis , consterné par ces reproches , hésitoit encore; il ne favoit ce qu’il devoir faire ; il ne vouloit point lui rendre fa lettre , il la fupplioit de lui laisser le seul gage qu’il eût de ses bontés ; il pressoit, il pleu- roit, il lui repréfentoit tout ce qu’il croyoit capable de calmer son esprit & de dissiper sa colere; mais rien ne pouvoit effacer l’impres- íìon qu’elle venoit de prendre de son caractère; il 11’étoitplus tems de lui en imposer blessée jufqu’au fond du cœur, elle ne pouvait plus pardonner. Elle réitéra fa demande avec un ton & des expressions qui faisoient assez connoître qu’elle vouloit être obéie ; & dès qu’elle eut cette lettre, elle rentra précipitamment, fans daigner écouter ce que M. de Greffy vouloit lui faire entendre. L V MARQUIS DECRESSY. ï$7 Quelle nuit passa la triste Adélaïde î IliPest point de peines plus difficiles à fupportei^que celles que Pamour nous cause. Quel mai que celui que la réflexion aigrit, 6c qui mêle la honte à Poppreffion de la douleur! Elle frein issoit en pensant au danger qu’eìie avoit couru; le bonheur de savoir évité étoit une consolation pour elle; mais à quel prix elle en jouissent ! Par la perte de ses désirs , de son amour , de tous ces projets dateurs qui l’avoient 11 agréablement occupée. II falloit renoncer à toutes lés espérances ; il falloit mépriser celui qu’elle adoroit encore. Ce n’ett pas toujours son amant qu’on regrette le plus, quand on est forcée à lui retirer son cœur ; c est le sentiment dont on étoit touchée. c’est le prestige aimable qui s’évanouit, c’est le plaisir d’aimer ; plaisir fl grand pour une ame tendre, qu’elìe ne voit rien qui puisse remplacer la douce habitude qu’elle avoit prise de s’y livrer. Adélaïde voulut relire cette lettre que le marquis lui avoit rendue. Mais quel étonnement pour elle, en voyant au lieu de fou écriture celle de la comtesse de Raifeí, écriture qui lui étoit parfaitement connue. M. deCressy, trompé par la forme égale de ces deux billets , avoit donné à mademoiselle du Bugei celui qu’il avoit reçu fans savoir de quelle part il venoit. Confuse, désespérée à cette lecture, elle 198 Histoire ne douta point qu’elle n’eût été sacrifiée à la vanité du marquis elle crut se reconnoi- tre dans cette personne qu’on accusoit de lui donner des marques d’une folle paillon. Un cœur prelsé par la tristesse adopte aisément tout ce qui peut l’affliger encore. Elle pensa que Sa comteíse étoit instruite de tout ce qu’elle avoit fait pour le marquis de Cres- sy; elle se rappella tout ce que madame de Raisel lui avoit dit au bal, & le prit pour une cruelle raillerie. Elle se vit trahie & se crut déshonorée ; elle éclata en pleurs, en gémifiem>ens, en cris douloureux, & paiìà le reste de la nuit à se plaindre avec Helene du malheur de sa destinée ; mais comme elle vouloit absolument ravoir la lettre qu’elle avoit cru reprendre , elle se détermina le matin à écrire ce billet à M. de Cressy Vous vous êtes trompé , mou sieur ; je vous renvoie la lettre de madame de Raisel, & je vous prie instamment de me rendre la mienne. Je m croyois pas qu'il y eut quelqu'un au monde à qui on pût reprocher ses sentimms pour moi , ni que personne osât jamais me soupçonner d'avoir donné des preuves d'une sol le paillon. C est bien estez pour me faire rougir de vous en avoir donné d'une tendresse pure Ç5? véritable , que vous étiez indigne d'inspirer. Rendez ma lett> e à Helene , b J oyez à jamais sûr du mépris d’/L delaïde. DU MARQUIS DE C R E S S Y. I§9 Elle joignit à ce billet tous ceux qu’elle avoit reçus du marquis, & chargea Helene de lui rendre ce paquet, avec un ordre positif de ne rapporter d’autre réponse que celle qu’elle demandoit. Cette fille s’acquitta de fa commission ; mais elle n’eut pas besoin d’insister long-tems fur le refus d’une réponse pour sa maitreíse. Le marquis, charmé de la découverte qu’il ve- noit de faire , étoit bien éloigné de songer à se justifier auprès d’Adelaïde ; & s’il fei- gnoit de le vouloir faire, c’étoit par une fuite de cette dissimulation qui lui étoit naturelle, & que les caractères faux emploient, mème lorsqu’elle leur est inutile. La lettre que mademoiselle du Bugei demandoit lui fut r-ndue, & l’après-midi de ce jour elle partit avec M. du Bu^ei pour aller à Gersay. L’efsort qu’elle se faiioit pour cacher sa douleur, le chagrin dont elle étoit ^accablée, lui causerent dès le lendemain de son arrivée une fievre violente ; & bientôt son mal augmenta si considérablement, qu’on douta qu’il fût possible de la retirer d’un état si dangereux. Pendant qu’elle se mouroit à Gersay , l’ob- jet d’un sentiment si tendre, d’une passion si vive, d’une situation si déplorable, déjà dégagé des fossiles liens qui l’attachoient à elle, par une baise ingratitude, oublioit & son amour ct les peines qu’elle devoir resientir. I 200 H í S ï O îR t C’est Un des avantages de la supériorité de l’ame d’un homme fur la nôtre, que cette force qui lui fait étouffer avec facilité les remords légers qui s’élevent quelquefois dans son cœur au souvenir d’une femme sensible & malheureuse , à laquelle souvent il ne peut reprocher que de savoir honoré d’une estime qu’il 11e méritait pas. De tant de marques de tendresse que M. de Creify avoit reçues d’Adelaïde, la feule dont peut-être il lui favoit gré * étoit ce mouvement de dépit qui favoit fait écrire & nommer madame de Raifel. En apprenant quelle étoit la personne qui le préféroit & desiroit de lui plaire, il convint qu’en effet la fortune & l’amour s’étoient unis pour le combler de leurs faveurs, La CQmtesse, parée de tous les dons qui pouvoient attirer ses vœux, offroit à fou idée une foule de plaisirs dont il jouiroit avec elle & par elle.' Le faste, l’éclatj les grâces* la beauté, un titre qu’il ambition- noit & que cette alliance pouvoit lui procurer avec le tems ; que de raisons pour rem* dre ses poursuites ardentes ! Mais il falloit cacher cette ambition qui le guidoit vers elle; il falloit prévenir le tort que son procédé pour Adélaïde pouvoit lui faire dans ses» prit de madame de Raifel * si jamais elle en étoit informée. Après savoir vue si long- tems avec indifférence, il n’osoit se montrer tout-à-coup DU DE Cil E S S Y. 301 tout à-coup amant passionné , encore moins paroitre instruit de ses sentimens, II crai- gnoit de blesser son orgueil ou sa délicatesse, en l’arrètant dans la route qu’elle s’étoit tracée, & que peut-être elle prenoit plaisir à suivre. Ces considérations le porterent à en agir en apparence comme il avoit coutume de faire ; il n’alla pas plus souvent chez madame de Raisel, mais il se renferma sans affectation dans le cercle où elle vivoit. Sans lui parler d’un amour dont il vouloir qu’elle fût persuadée , il se conduisit d’une faqon à faire juger à tout le monde qu’il en ressentent un violent pour elle. II ne sembloit jamais ni l’attendre ni la chercher; mais une rêverie où il paroissoit s’abandonner, & dont la présence le retiroit; l’etnbarras que ses moindres plaisanteries lui causoient, une application continuelle à étudier ses goûts, Pair naturel dont il les adoptent, toutes ces petites choses qui ne prouvent aux personnes indifférentes que les attentions de l’amitié, mais qu’un cœur prévenu prend pour les foins de Pamour ; Part de développer ses talens, de se parer des qualités brillantes d’un caractère estimable, tout fut employé, & tout réussit au marquis au-delà de ses espérances la comtesse le crut aisément tout ce qu’il vouloir paroitre. Les hommes s’épargneroient la plus grande Tome I. O 202 Histoire partie des peines qu’iis se donnent pour nous en imposer, s’ils pouvoient imaginer combien la noblesse de nos idées leur donne de facilité pour nous tromper. Une femme croi- roit se dégrader, en supposant des vices à Fobjet qu’elle a choisi pour celui de ses affections; & dès qu’elle aime, elle accorde plus de vertus à son amant qu’il n’ose en feindre. Tout le monde aísuroit madame de Raisel que le marquis de Cressy l’aimoit ; c’étoit avec plaisir qu’elle l’entetidoit dire. Elle crai- gnoit encore de se livrer à une joie que l’é- vénement pouvoit détruire cependant elle avoit pour lui les distinctions les p'us flatteuses , & n’attendoit que l’aveu de ses len- timens pour lui montrer combien les siens étoient tendres & sincères. II commenqoit à se rendre assidu chez elle, ìorsqu’un jour une légere indisposition lui faisant garder la chambre, M. de Creísy fut admis , malgré le , dessein formé qu’elle avoit pris de ne voir personne. Elle étoit rêveuse, même triste. Le marquis se conformant à Pair sérieux qu’il lui voyoit, lui en demanda la raison avec toute l’apparence de la plus tendre inquiétude. La comtesse lui dit qu’une personne qu’elle aimoit avoit été fort mal, & ne jouilsoit encore que d’une santé très languissante; qu’elle venoit de rapprendre dans le'moment. Elle ajouta que c’étoit une per- DU MARQUIS BE CRÊSSY. 22 Z. sonne charmante, & tout de fuite elle nomma mademoiselle du Bugei. Le marquis perdit toute contenance à ce discours j il changea de couleur, & resta les yeux baillés dans un silence qui surprit la comtesse. Je vois, lui dit-elle en l’examinant avec attention , que cette nouvelle vous donne bien de sémotion ; je fuis fâchée de vous savoir annoncée avec íì peu de ménagement, mais j’ignorois l’etiét qu’elle pourroit produire sur vous. Et voyant qu’il continuoit à se taire je savois pas, ajouta-t-elle, que vous eussiez des liaisons particulières avec Adélaïde. Jè l’aime , fa perte m’eût infinement touchée, & je ne fais pourquoi vous rougissez de montrer que vous y seriez encore plus sensible. Si j’ai quelques liaisons avec mademoiselle du Bugei, madame, reprit le marquis, elles font d’une espece à me chagriner le reste de ma vie. Je puis rougir & paroître confus en apprenant l’état où elle s’est trouvée , puisque j’ai tout lieu de m’accuser d'en être la malheureuse cause. Vous , s’écria la comtesse? Ah! madame, interrompit M. de Cressy , suspendez votre jugement. Je suis homme, jeune, vain peut-être. Je ne prétends pas que ma conduite soit exempte de tout reproche j’ai des torts, je les sens, je ne puis me les pardonner. Mais si vous saviez ... si mon cœur vous étoit mieux connu, peut-être ne me con- damneriez-vous pas ? O ij 204 Histoire II est difficile de vous comprendre, dit la comtesse un peu troublée en supposant que l’intérêt vif que vous prenez à mademoiselle du Bugei décele un tendre penchant, pourquoi donc rougiriez-vous en le laissant paroî- tre ? Par quelle singularité votre amour seroit- il un malheur pour elle? Quels sont ces torts que vous vous reprochez, que vous craignez de ne pouvoir vous pardonner ? S’il vous est possible de me les faire connoître, fans que cette confidence offense Adélaïde ou lui nuise, vous m’obligerez par votre confiance. Si les mouvemens de notre cœur dépen- doient de nous, de nos réflexions, reprit M. de Creisy , Adélaïde seroit heureuse , & je ne sentirois pas le regret affreux d’avoir troublé son repos & détruit, au moins pour quelque tems, la douceur & l’agrément de fa vie. Mais, madame , comment vous avouer une légèreté, une indiscrétion que rien ne peut excuser? C’est une faute que je n’oublierai point , & dont le souvenir m’affligera sans cesse. Madame de Raisel pénétrée de Pair & du ton dont il s’exprimoit, réitéra la priere qu’elle lui avoit flûte, & le pressa de lui apprendre ce qui causoit fa peine M. de Cressy , charmé de trouver cette occasion de la prévenir sur 1?. seule chose qui pouvoit lui découvrir sa façon de penser, feignant de céder à ses instances je vais, madame, lui dit-il, m’ex- BU DE CrESSY. 20s poser à perdre par ma sincérité une partie de l’estime dont vous m’honorez mais pouvez- vous former un désir qu’il soit en mon pouvoir de satisfaire, fans que mon cœur vole au-devant de vos vœux ? Vous p’ignorez pas, madame, avec quelle indifférence j’ai vu toutes les femmes, même celles qui ont paru me distinguer. Occupé du foin de faire ma cour , de remplir les devoirs que mon état m'impose, d’acquérir des amis, j’ai évité de me livrer à des amusemens peu faits pour me séduire. Un naturel sensible, un caractère vrai , m’ont sait envisager sain o ur comme une passion qu’il étoit heureux de sentir, mais ridicule de feindre. Dans ces dispositions, je vous vis, madame, & mon cœur me dit que vous étiez la feule personne qui put m’inspirer ces fentimens délicieux qui, nés de l’admiration , acccrus par le respect , entretenus par l’estime, & soutenus par l’amitié, remplissent tous les vuides de famé , & forment ces chaînes douces & durables que le tems ne peut rompre t mais la différence de nos fortunes, le bruit répandu du peu de goût que vous montriez pour prendre de nouveaux engagemens, tant de partis plus avantageux que vous aviez éloignés, assez de hauteur peut- être pour craindre d’essuyer de/ refus, mille raisons me forcerent à cacher l’ardeur que vous m’inspiriez. Je voulus en triompher; je contraignis mes désirs qui m’entraînoientsur vos Oiiij 206 Histoire pas ; févitai les occasions de vous voir, je ne parus chez vous que lorsque la bienséance m’obligea de m’y montrer. C’eíl dans ce tems , madame, qssAdelaïde me laissa voir des dispositions si favorables , qu’il me fut impossible de conserver de la froideur auprès d’une fille charmante qui ne me cachoit pas que j’avois su lui plaire. Sans espérance près de vous, fans passion* pour elle, déterminé ou plutôt emporté par cette vanité qui nous rend sensibles aux préférences , je me plus à suivre tous les mouvemens de mademoiselle du Bu- gei. Je me livrai au plaisir de voir naître dans son cœur un amour dont je n’envisageai point les suites j’en admirois les progrès, ils me flattoient , & je m’en applaudissois par une étourderie dont je ne puis trop me repentir. Je voyois souvent Adélaïde chez madame de Geríay -, quand elle manquoit à s’y rendre, je la cherchois à la promenade, dans les maisons où elle alloit, par-tout où je croyois la trouver j elle amusoit mon inquiétude, & cet ennui inséparable d’un homme isolé qui ne tient fortement à rien , & dont les désirs n’ont pour objet qu’un bonheur qui le fuit. Mes assiduités furent remarquées, M. du Bugei voulut me faire expliquer fur mes desseins. C’est alors que’, m’avouant que je n’en avois aucun, je reconnus toute l’imprudence de ma conduite. Sûr d’ètre aimé d’Addaïde , un sen» DU MARQUIS DE CRESSY. 207 timent de reconnoissance me portoit à m’u- nir pour jamais avec elle mais en y réfléchissant plus mûrement, je pensai que ce servit ìa trahir. Je ne crus pas devoir la lier à un. époux dont elle ne fixeroit pas les vœux. J’aitnai mieux pafí’er pour intéressé aux yeux de M. du Bugei, en prenant le seul prétexte qui pouvoit me dégager -, j’aimai mieux passer pour ingrat & léger à ceux d’Adélaïde, que de risquer de la rendre malheureuse un jour par mon indifférence. Je refusai donc, & ne rendis plus de foins à mademoiselle du Bugei. Je la revis au bal , où vous étiez toutes deux, son air abattu, sa tristesse, quelques mots qu’elle me dit, le reproche secret que je me saisois d’avoir entretenu fa tendresse sans la partager,, l’intérêt qu’on prend toujours aux peines que l’on cause, sa jeunesse, sa beauté , son amour, me firent une impression si vive , que j’allois peut-être lui offrir toutes les preuves qu’elle pouvoit exiger de mon repentir, lorsqu’en jettant ies yeux fur vous, je sentis que tout ccdoit dans mon cœur à Battrait invincible qui m’entraî- noit vers madame de Raisel. Comment m’ôter pour toujours ìel Foible espoir qui me séduifoit quelquefois ? Comment m’ôter ma liberté, pendant que vous jouissiez de la vôtre? Je n'attend ois pas le bien que je desirois ; mais si rien ne me le pro- xnettoit, au. moins un obstacle insurmontable O iv 208 Histoire ne me privoit pas du plaisir d’y songer, de m’en occuper dans ces momens où des idées vagues flattant l’imagination qui les enfante , semblent applanir toutes qui s’op- posent à nos souhaits. J’avois reçu un billet dont j’avois été foi- blement affecté, sur-toût ayant pensé, par je ne sais quelle fantaisie, qu’il venoit de madame d’Elmont; j’en reçus un autre qui m’apprit que le premier n'étoit pas d’elle. Vous le dirai-je , madame ajouta le marquis en s’interrompant, oferois-je vous dire de quelle main je pensai qu’il venoit ? La comtesse baissa les yeux, rougit ; & d’un air d’intérèt, & avec un ton qui marquait assez combien ce discours l’attachoit, elle le pria de continuer. Je le crus de vous, madame; & mon amour se réveillant avec force, plus d’Ade- laïde, plus d’inquiétude fur ses sentimcns. Que m’importoit alors son estime ou fa tendresse, ses plaisirs ou fa peine ? Je ne vis que madame de Raisei ; son image adorée remplit tout mon cœur; j’abandonnai mademoiselle du Bugei, je ne la revis que pour lui prouver que je ne l’aimois point, que je ne se- rois jamais à elle; & par une dureté condamnable, je la réduisis à faire des efforts fur elle-mème , à s’éloigner pour oublier un amant qu’elle doit détester, & qui ne peut fe souvenir d’elle fans se mépriser lui-mème. DU DE CrESSY. 209 Que je plains Adélaïde, dit alors madame He Raisel ! Qu’il lui sera difficile de se consoler d’un tel évenement ! Pourra-t-elle vous oublier? Mais achevez; votre sincérité me touche, & votre confiance me flatte. Que vous dirai-je de plus, madame ? continua M. de Creify, je n’osai vous laisser voir ce que je croyois avoir pénétré; mais je ne pus résister au plaisir de vous montrer que j’obéissois à vos ordres, en levant les yeux vers l’objet le plus digne de mon attachement. Vous savez tout , madame ; vous venez de lire dans un cœur qui vous est soumis,'.qui vous l’a toujours été, dont le fort dépend de vos bontés. Quel prix m’effil permis d’attendre de mon obéissance? Puis-je espérer qu’une passion que vous feule pouviez allumer dans ce cœur, vous touche en effet? Est-ce vous , est-ce l’aimable comtesse de Raisel qui a daigné m’avertir de chercher mon bonheur ? Eclaircissez mes doutes ; j’attends à vos pieds l’arrêt que vous allez prononcer. Parlez, madame, parlez, & songez que ce moment va décider pour jamais du fort d’un homme qui vous adore. Qui n’eût point ajouté foi à ce récit si simple, si naturel? Pourquoi madame de Raisel en eût-elle soupçonné la vérité ? Elle crut le marquis; & lui tendant une main qu’il reçut à genoux, & fur laquelle il imprima le baiser le plus ardent oui, c’est 210 H I S T O U I moi, lui dit-elle, qui ai désiré votre amour; vous me voyez pénétrée de i’aveti que vous m’en faites. Qu’il m’est cher cet amour ! Je le partage, j’ose 3e dire, & je ferai vanité de le prouver oui, je mets tout mon bonheur à penser que vous m’avez choisie pour Faire le vôtre. Une déclaration si précise fut reçue avec tous les transports d’une joie véritable. La comtesse s’essorqa de persuader à M. de Creííy, que si fa conduite avec Adélaïde n’étoit pas tout-à-fait irréprochable , il devoit cependant cesser de s’en affliger -, que la pialadie qu’elle venoit d’avoir , pouvoit provenir d’une autre cause & qu’à son âge le tems & l’abfence effaçoient les plus fortes impressions. Ce n’est pas que je blâme votre sensibilité, ajouta-1- elle; au contraire, elle redouble mon estime, & mon cœur se plaît à découvrir que le vôtre est capable d’une tendre compassion. AI. de Creííy, parvenu à se faire un mérite du procédé cruel qu’il avoit eu pour mademoiselle du Bugei, arrivé au moment de persuader à madame de Raisel qu’il l’avoit aimée dans un tems où il n’avoit aucune vue fur elle , enfin à paroître à ses yeux le plus siticere & le plus tendre de tous les hommes, s’applaudiisóit de la finesse avec laquelle il la trompoit. II attribuoit ses succès à son adresse erreur grossière de tous ceux que ja fausseté guide. On est crédule DU MARQUIS DE CRESSY. 211 sans être foible ni imprudent, & l’extrëme confiance naît toujours du peu d’idées qu’on a qu’il y ait des âmes alsez baises pour en abuser. Peu de tems après cet entretien, 1 madame de Raisel annonça le jour de son mariage & l’époux qu’elle avoir choisi. Le marquis reçut les félicitations de tous ceux qui con- noilfoient la comtesse ; son bonheur fut envié par une foule de rivaux moins heureux, & peut-être plus dignes de l’être. Ces noces se firent avec éclat ; & les fêtes brillantes qui les suivirent , marquèrent assez le contentement des deux époux. Madame de Raisel avoit donné à M. de Cressy tout ce qu’il étoit en son pouvoir de lui rendre propre. Sa fortune assurée , son ambition satisfaite, samour & les charmes de la marquise, une maison devenue le temple de la gaieté , lui firent goûter tant de plaisirs dans cette union, qu’il oublia facilement la route qu’il avoit prise pour acquérir les biens dont il jouiíFoit. Madame de Cressy, bien plus heureuse, puisqu’elle aimoit & se croyoit adorée, se disoit à chaque instant qu’elle régnoit sur un cœur tendre, sincere, généreux, tout à elle, sur un cœur dont elle croyoit que rien n’c- galoit la noblesse & la grandeur elle voyoit un dieu dans son mari, il lui devenoit tous les jours plus cher; faus cesse occupée à lui, procurer de nouveaux amuscmens, elle se m- 212 Histoire bloit ne vivre, ne respirer que pour répandre l’agrément sur les jours de celui qu’elle ai- moit; les moindres désirs du marquis, ses plus légeres fantaisies , devenoient une affaire pour madame de CreíTy. Elle lui sii- crifioit ses propres goûts, mème le plaisir de le voir,* plaisir si grand pour elle, que le tems ni l’habitude ne purent le lui rendre moins sensible. Cependant Adélaïde, après plus d’un mois de maladie & près de deux de convalescence, avoir enfin recouvré la santé mais une sombre tristesse s’étoit emparée de son esprit. Elle avoir perdu pour jamais cet état paisible qui rend susceptible de goûter tous les plaisirs qui se présentent & se succèdent dans l’âge heureux où on ne les choisit pas. Le chagrin avoir laissé de si profondes traces dans son cœur, l’amour régnoit encore avec tant de puissance sur son ame , elle étoit íì peu capable d’oubîier le cruel qui s’étoit plu à la rendre malheureuse, que la seule pensée de reparoitre dans les lieux qu'il habitoit la faisoit retomber dans des foiblcsses presque auíst dangereuses que savoir été sardeur de sa fievre. Le comte de Saint-Agne, jeune, bienfait, aimable , auquel elle étoit destinée, augmentoit encore fa peine par les foins qu’il lui rendoit. Rien ne pouvoir la distraire ; le souvenir de M. de Cressy animoit seul un coeur accoutumé à ne s’occujkr que DU MARQUIS DE GrESSY. 21? de lui. Que de larmes accompagnoient ce fou* venir douloureux, mais cher, mais vif, & fans ceífe présent à son ame ! Dans cette situation, son retour à Paris ou à la courétoit pour elle le comble du malheur ; & chaque jour qui rapprochent celui où elle devoit quitter Gerfay, ajoutoit à son supplice. Un soir qu’elle étoit dans l’appartèment où tout le monde fe ralfembloit pour jouer, le chevalier de Saint-Helenes , qu’on attendoit depuis huit jours à Gerfay, arriva, & *pour excuser son retard, rendit compte des affaires qui l’avoient obligé de rester à Paris e’étoit le mariage de madame de Raifel & de M. de Crelfy. Madame de Gerfay entra dans des détails , lui fit mille questions , & le chevalier s’étendit avec plaisir fur un discours qui paroiífoit intéresser. Que devint Adélaïde en l'é coûtant? Un froid mortel saisit son cœur; pâle, tremblante, fans force & presque fans senti mens , elle fe renversa îur le siégé où elle étoit af- sise, & fermant les yeux elle désira de ne les rouvrir jamais. Par bonheur pour elle , M. du Bugei n’étoit pas présent ; & comme depuis fa maladie elle étoit très-foible, on ne chercha point d’autre cause à son évanouissement. II fut long ; & lorsqu’elle reprit la connois* sance, elle se trouva dans son lit, environnée de plusieurs personnes qui s’essorcerentde la 214 Histoire rappeller à la vie. Elle fit connoître qu’elle desiroit d’être seule ; & dès qu’elle se vit en liberté il est marié , s’écria-t-elle , en se jet- tant dans les bras d’Helene ! il est marié ! Helene , il est marié, lui répéta-t-elíe mille fois ! Je n’ai plus de doute > de crainte , d’es- pcrance ; il est perdu, pour jamais perdu ! Rien ne peut me le ramener, rien ne peut me le rendre ! Madame de Raisel est heureufè ! Elle triomphe dans ses bras des pleurs d’une fille infortunée î A-t-eìle mérité ce cœur qu’elle m’enleve? L’inhumainel avec quel air de vérité elle feignoit de s’intéreíl'er à mes peines, d’en ignorer le sujet! Elle m’oífroit des secours, des conseils, de l’amitié. Ah, la cruelle ! Elle est fa femme, elle régné fur ses volontés, elle fait ses plaisirs, elle les partage ; il lui est permis de contenter tous les désirs de ce qu’elle aime ; elle peut, fans rougir , recevoir ses caresses, les lui rendre, mettre son bonheur à s’y montrer sensible & moi je ne dois me rappeller qu’avec honte ces momens.... momens délicieux, & pour toujours gravés dans ma mémoire ! Ah , pour- fuivit-elle dans l’amertume de son cœur, Helene! imprudente Helene ! pourquoi ta fatale complaisance m’exposa-t-elle à le revoir? Hélas! sans toi, fans ta facilité, j’ignorerois une partie de mes pertes ! M. du Bugei interrompit ses tristes plaintes ; il venoit savoir comment elle se trou- DU marcluisdeCressy. 2ks yoit. Heìene l’aísura qu’elle n’avoit besoin que de repos ; & la malheureuse Adélaïde puisa la nuit dans un saisissement qui, retenant ses larmes, faisoit que le peu qu’dle en versoit déchiroit son cœur sans le soulager. Elle fut quelques jours dans cet excès d’ac- cablenient; mais faisant violence à tous ses scntimens, elle parut se calmer. Son pere at- tendoit le retour de sa santé pour la ramener à Paris ; mais elle avoit pris la résolution de n’y rentrer jamais. Elle pria M. du Bugei de lui permettre de passer un mois à Chelles, où elle lui fit entendre qu’elle espéroit se rétablir tout-à- fait. II y consentit avec peine ; & ce fut avec une extrême répugnance qu’il la conduisit lui-même à cette abbaye. Mademoiselle du Bugei pleura beaucoup en se séparant de lui ; & le chagrin qu’il sentit lui-même en la laissant à Chelles, fut un présage de la perte qu’il alloit faire. L’aimable & triste Adélaïde, peu de jours après son arrivée, entra au noviciat, où ses épreuves abrégées par l’avantage qu’elle avoit d’avoir été élevée dans la maison, lui permirent au bout de six mois de prendre le voile blanc, malgré les regrets de son pere , la douleur du comte de Saint- Agne qui l’aimeit, & les efforts réunis de toute fa famille. Madame de Cressy s’affligea du parti que prenoit Adélaïde ; elle craignit que ses senti- 216 Histoire mens pour le marquis ne l’y euíTent déterminée; elle n’ofa s’en expliquer avec lui, dans la crainte de le chagriner, & d’ajouter au reproche secret que peut-être il se faisoit à lui-mêrae. Le malheur d Adélaïde étoit uu poids pour la marquise; son cœur vraiment généreux souísroit, en songeant qu’eile avoit innocemment causé sa perte. Elle donna des larmes au fort d’une jeune personne qui s’ar- rachoit au monde dans un âge où > peu capable de juger des effets du te ms , & guidée par un mouvement qu’ií pouvoít détruire, se livroit à l’horruer d’un repentir infructueux & éternel. Plus d’un an s’étoit passé dans le ravissement d’une passion heureuse, satisfaite & toujours vive. Peut-être la marquise eut-elle joui long-tems de cet état paisible, sans un événement où fa bonté l’intéreísa. Madame de Berneil, ancienne amie de la mère de madame de Creíly, vivoit retirée au Val-de-Grace, avec une fille, seul fruit d’un mariage mal assorti, qui avoit renversé sa fortune par une suite de malheurs dont le détail est peu nécessaire. Une pension du roi la faisoit subsister avec aísez d’aisance. Cette pension s’éteignoit par fa mort, & fa fille avoit besoin d’amis pour en conserver une moitié que la faveur pouvoit lui accorder, mais qu’on ne lui devoir pas. Madame de Berneil, qui avoit éprouvé plus d’une fois combien DU DE CRESSY. 2iy combien madame de Creífy étoic portée à obliger, se sentant dangereusement malade & près de fa fin, eut recours à elle. Elle lui fit écrire son état ; & la marquise s’étant rendue auprès d’elle, trouva cette dame prel- qu’expkante, & si occupée du fort de fa fille, que madame de Creífy , pénétrée d’une inquiétude si naturelle & du spectacle qu’of- froient à ses yeux les larmes de fa fille & la douleur touchante de la mere, promit avec serment de se charger du soin de mademoiselle de Berneil, de la retirer chez elle, & de ne s’en séparer qu’après lui avoir procuré un établiísement convenable à sa naiílance, & qui pût la rendre heureuse. II sembloit que madame, de Berneil n’at- tendît que cette promesse d’une femme dont la nobleíse des se mi mens lui étoifc connue , pour rendre au Áel une ame devenue plus tranquille. Elle mourut le soir même; & la marquise, qui ne l’avoit point quittce, embrassant tendrement mademoiselle de Berneil, lui rénouvella les assurances qu’elle avoit données à fa mere, & ìa conduisit chez elle, où elle !a recommanda aux foins de ses femmes, pendant qu’elle alloit à Versailles chercher M. de Creífy qui l’y attendoit. Elle lui rendit compte des engagemens qu’elle avoit pris, & lui montra un peu de crainte qu’ils ne puisent lui déplaire , s’excu- sant sur le moment qui ne lui avoit pas per- Tome L E 2i § Histoire mis de !e consulter. M. de Cresly badina de cette espece de soumission, qu’il traita d'enfance ; il Passura qu’il approuveroit toujours ce qu’elle feroit. En effet il eut pour mademoiselle de Berneil tous les égards qu’il aurait cru devoir à une sœur chérie. Elle fut traitée par la marquise, non comme une fille dont le sort dépendoit de ses bontés, mais comme une amie dont le séjour chez elle devoir être suivi de tous les agrémens qu’on s’efforce de procurer à ceux dont on attend des bienfaits. Hortense de Berneil avoit un peu plus de vingt ans; ía figure n’avoit rien de remarquable que fart avec lequel elle en cachoit les défauts; un goût de parure, assez rare dans une personne élevée loin du monde , donnoit de l’élégance à tout ce qu’elle por- toit ; le désir de plaire l’avoit toujours occupée , quo’que long-tems fans objet. Elle avoit de l’esprit, peu de brillant, beaucoup de réflexion. II étoit difficile de la connoître ; un air froid & le silence qu’elle gardoit sur ses goûts , la saisoient paroître d’une extrême indifférence. L’ennuid’une retraite forcée avoit mis de la dureté dans son caractère. Elle avoit de l’humeur, & savoir en cacher Paigreur sous l’apparence intéressante d’une santé délicate , que la moindre émotion altéroit. Capricieuse , jalouse, susceptible de passion , sans être capable de tendresse ni d’amitié, Hor- > DU DE CRESSY. 219 tense étoit peu faite pour sentir la cotiduit e que madame de Creísy tenoit aveo elle. II y avoit déjà quelque tems que mademoiselle de Berneii vivoit a i’hòtel de Cressy, lorsque le marquis s’amusant un jour à étudier un air qu’on avoit mal noté, Hortense, en le reprenant, le fit appercevoir qu’elle avoit ìa vo-x belle, & qu’elle chantoit parfaitement bien. II aimoit la musique; & ce talent qu’il lui découvrit, redoubla ses attentions pour elle. Madame de Creísy voyoit avec plaisir le goût qu’il prenoit pour mademoiselle de Berneii ; elle cherchoit à la faire valoir auprès de lui, & n’attendoit qu’une occasion favorable pour la marier & 1a rendre heureuse. M. de Creísy étant un matin à la toilette de la marquise, où il aíîìíloit seule avec Hortense, on lui apporta une lettre qu’il ne put lire sans donner des marques d’une grande sensibilité. Cette lettre étoit de mademoiselle du Bugei ; elle l’avoit écrite la veille, & ce our mème elle prenoit le voile noir , derniere cérémonie de sa consécration à la vie religieuse. Les yeux de M. de Creiîy seremplirent de larmes la lettre tomba de ses mains ; & tandis qu’il les portoit fur son visage pour cacher son attendrissement , la marquise effrayée de l’effet qu’avoit produit cette lettre , fit signe à une de ses femmes de la ramasser, & de la lui apporter. Elle la prit 22G Histoire sans la lire ; & courant embrasser son mari , elle lui demanda avec empressement quelle nouvelle si fâcheuse pouvait l'accabler ainsi. Mais le marquis, fans changer de situation , lui dit de lire la lettre. Elle y trouva ce qui fuit Cest du fond à'un asyle où je ne redoute plus la perfidie dc votre jexe, que je vous dis un éternels, adieu. Naissance , biens, honneurs, dignités , tout s'évanouit à mes regards. Ma jeunesse f étrie par mes larmes , le goût des plaisirs anéanti dans mon cœur, F amour éteint, te souvenir présent le regret toujours trop sensible m'ensevelissent à jamais dans cette retraite. O vous , qui m’’avez conduite à me cacher dans cette ejpece de tombeau, ne craignez pas mes reproches j je ne vous écris que pour vous dire que je vous pardonne ! J’ojfre an. ciel une viShne immolée par vos mains , V' je le prie avec ardeur de répandre fur vous tout le mérite du sacrifice volontaire que je lui fais. C auguste époux qu’Adélaïde choisit , effacera de son cœur des sentiment qiíelle ne peut conserver sans F offenser - il y mettra les vertus qu il chérit, U Foubli qu’il exige ; elle ose espérer qiCil lui pardonnera les motifs qui la déterminent aujoud’hui. Alors, prosternée aux pieds de ses autels , elle lui demandera pour vous tous les biens dont vous F avez privée i & st elle peut s* intéresser encore an monde qu'elle abandonne, ce sera seulement pour s'assurer que k marquis de Crejfp tst heureux . DU DE CRESSY. 221 Dites à madame de Cressy que je lui pardonne l’opinion qu'elle a eue de mon caraSere. Dites lui que j’ai oublié fou injustice , N w je me souviens feulement de-fa tendre amitié que feus pour elle. La marquise, en finissant cette lettre, se jettá dans les bras dc ion mari; & le serrant avec une tendresse inexprimable; pleurez, monsieur, pleurez , dit-elle en le baignant de ses larmes ; ab, vous ne sauriez montrer trop de sensibilité pour un cœur si noble, si constant dans son amour ! Aimable & chere Adélaïde , s’é- cria-t-elle, c’en est donc fait, & nous vous perdons pour toujours ! Ah , pourquoi faut- il que je me reproche de vous avoir privée du feuL bien qui excitoit vos désirs ! Ne puis-je jouir de ce bien si doux, fans me dire que mon bonheur a détruit le vôtre ! Le marquis , touché de ce sentiment généreux qui lui saisoit regretter Adélaïde , la pressant avec transport, elsuyoit ses larmes; & par les plus tendres caresses & les expressions les plus passionnées, la conjuroit de lui pardonner ['imprudence qu’il avoit eue de lui montrer cette lettre. Mademoiselle de Berneil, témoin de cette sccne touchante , considéroit la marquise avee étonnement. Tout ce qu’eîle pouvoit comprendre , c’ett qife madame de Cressy s’affligeoit de la retraite d’un fille que son mari avoit ai- Piij 222 » H I S T O I R £ mée, & que ses pleurs saisissent penser qu’il aimoit encore. Une pareille sensibilité étoit au-dessus de l’ame d’Hortensej elle la regarda comme une foibleíse. Un mauvais cœur prend souvent pour un défaut de fermeté la bonté du naturel , dont les mouvemens lui font étrangers, & ce noble désintéressement qui sait qu’on s’oublie foi - même , pour partager la peine d’un autre. Le marquis pensa tristement pendant quelques jours à cet adieu d’Adelaïdej mais les plaisirs variés auxquels il se ltvroit, dissipèrent bientôt ce léger chagrin. Madame de Cressy le sentit plus long-tems. L’image de mademoiselle du Bugei prosternée aux pieds des autels, priant pour le marquis, attirant fur lui les bénédictions du ciel par ses vœux innocens . l’attendrissoit, & la rendoit toujours présente à son idée. Les dernieres lignes de fa lettre l’étonnoienty elle ne pouvoit les entendre. Elle en demanda plusieurs fois Fex- plication à M. de Cressy ; mais Fembarras & l’humeur que lui donnoient ces questions, la déterminèrent à n’en plus parler. Cependant cette marque de réserve dans un homme pour lequel elle n’en avoit aucune , toucha vivement la marquise , lui donna de Finquiétude, & lui fit craindre qu’en lui parlant d’Adélaïde, M. de Cressy n’eût pas cté auffi sincere qu’elle l’avoit cru. Quelle étoit cette opinion que mademoiselle du tìugei Fac* DU MARQUIS DE CRESSY. 22Z eusoit d’avoir eue de son caractère? Qu’a- voit-elle à lui pardonner? Il paroiísoit un myítere dans ces expressions, qu’elle desiroit ardemment d’approfondir son extrême complaisance pour M. de CreiTy la força au silence ; & respectant le secret qu’il vouloit garder , elle ne sit point de démarches pour le découvrir, Mais cette premiere preuve qu’elle n’avoit pas toute fa confiance, & qu’il avoit pu lui déguiser la vérité, la chagrina. La seule idée d’avoir été trompée dans la plus petite chose par une personne que l’on airne & qu’on. croyoit incapable de détour , porte un trait vif dans le cœur trait qui blesse à tout moment , ouvre feutrée au soupçon , rend tout incertain, & laisse entrevoir que le bonheur dont on jouit peut n’être qu’une chimere prête à s’évanouir. Mademoiselle de Berneil, à laquelle la marquise ouvroit son cœur, étoit bien éloignée de comprendre cette délitateíìe de sentiment qui troubloit la douceur de sa vie elle badina M. de Cressy sur la mélancolie que lui avoit causé la lettre d’Adélaïde; & donnant un tour plaisant & malin à ce pouvoir qu’il avoit sur les âmes sensibles, elle se félicita de n’ètre pas du nombre de celles qui ne savoient pas résilier à l’amour, & dit au marquis qu’elle s’étonnoit fort qu’on abandonnât le monde seulement pour n’avoir pu lui plaire ouïe fixer. Pour moi, contiixua-t- P iv I 224 Histoire elle, comme j’en chéris les plaisirs, quoiquê je me croie sure de mon cœur, je ne veux p'us vous regarder, de crainte qu’il ne me prenne envie de retourner au couvent. Cette raillerie piqua le marquis, dont la vanité étoit extrême penfez-vous, lui dit-il en riant, qu’il vous fût si facile de résister à mes foins , si je vous en rendois d’aísidus ? En vérité je le pense, reprit mademoi- íel'e de Berneil ; & quoique vous soyez très aimable , je crois & j’éprouve qu’il est possible de vous voir & de conserver beaucoup d’in- difsérence. Oui, dit le marquis, cela est possible,- mais vous ignorez ce que le désir de plaire répand d’agrémcns dans un homme qui s’en occupe. II faut avoir été aimé de quelqu’un, pour s’aíïurer qu’on peut lui résister & si je vous aimois, si je cherchois à vous Je persuader, peut-être reviendriez-vous de l’opinion que vous avez de la fermeté de votre cœur. Ho! non, non, assurément , reprit Hortense, & vous êtes précisément la seule personne qui ne pourroit jamais réussir auprès de moi. Comme vous ne sauriez me montrer de désirs fans -m’offenser , ni m’aimer sans manquer à ce que vous devez à la plus aimable des femmes, si vous me rendiez des foins , je n’aurois que du mépris pour vous. Vous le croyez, dit le marquis; mais soyez sûre que les réflexions que l’on fait de fang-froid, lie se présentent pas à une ame attendrie. DU MAS. I S DE CRESSY. 22s Celles qui semblent devoir faire mépriser un homme indifférent, se changent en pitié pour un amant aimé, & nous savons toujours trouver en nous-mêmes des raisons pour nous livrer à des sentimens qui nous flattent. Hortense, à ce discours, ne fit que redoubler ses plaisanteries, & s’obstina à soutenir qu’elle ne redoutait point ses attaques, & que, quelque passion qu’il lui montrât, elle nc l’aimeroit jamais. Cette conversation fut reprise plusieurs fois , & toujours avec la mème assurance de la part de mademoiselle de Berneil. Le marquis, accoutumé à voir prévenir les désirs , ne put supporter cette espece de mépris d’une fille à laquelle il lui sembloit que rien ne devoit inspirer cette fierté. II s’en offensa , & voulut l’en punir, en lui inspirant une passion dont elle se croyoit si peu susceptible. La vanité l’engagea à se faire une étude de lui plaire. Elle s’apperqut de son delsein ; elle en rit, & ménagea si peu son amour propre, que du simple projet de la soumettre il forma celui de la toucher. Le peu de* progrès qu’il fit au commencement ne ral sentit point sex poursuites ; il devint ardent, empressé; & perdant de vue ce premier objet , il oublia ce qui l’avoit porté à parler le langage de l’amour à mademoiselle de Berneil. I! s’accoutuma à Pentrçtenir d’un sentiment qu’il cessa de feindre. Ce sentiment devint bientôt sa seule affaire; & Punique mouvement qui se fit sentir à soa cœur. 226 Histoire Madame de Creísy, loin de soupçonner le marquis d’un tel attachement, lui savoit gré de tout ce qu’ilfaisoit pour Hortense, &croyoit lui devoir de la reconnoiísance des attentions qu’il avoit pour une fille qu’el le chériísoit, & dont el le se croyoit tendrement aimée. Elleparloitdelui sans cesse avec elle , lui vantoit son mérite , les agrémens de fa personne, son esprit, l’é- galitc de son humeur , la douceur de si société , l’élévation de ses sentimens ; elle le comparoit à tous ceux qu’elle voyoit, à tous ceux qu’on admiroit, pour le trouver plus parfait encore. Mademoiselle deBerneil applaudiísoit aux louanges que la marquise donnoit à M. de Crejsy;insensiblement elles firent impreífion fur elle; î’ laquelle il étoitaimé l’embel- liíToit à ses yeux. L’amour de madame deCressy passa dans le cœur de fa rivale ; & tout ce qui rendort la marquise íì propre à plaire , à fixer ce mari qu’elle adoroit , formoit une sorte de triomphe pour Hortense qui se voyoit maîtresse de le lui enlever, excitoit sa vanité , & lui faisoit regarder comme'un avantage brillant, le pouvoir de remporter sur une femme à laquelle elle se sentoit fi inférieure à tous égards. Ce fut donc à l’orgueil & à la coquetterie, que M. de CrelTy dut les premieres complaisances de mademoiselle de Berneil ; elle lui laiisa voir un penchant qu’elle n’osoit avouer j DU MARQUIS DE CrESSY. 22^ elle céda peu à'peu ; elle ne se défendit plus que fur ses devoirs, fur l’amitié quelle avoit pour la marquise,fur le lien quil’uniffoitàelle. Ces obstacles eulsent été insurmontables , si mademoiselle de Berneil eût mieux pensé mais dès qu’on a fait un pas vers l’ingratitude, rien ne retient plus. Le marquis trouva les moyens de lever les foibles scrupules d’Hortense ; elle sb donna à lui; elle oublia la tendresse & les bontés d’uue amie , pour jouir du goût passager d’un amant. Quelle différence ! quelle perte ! Quoi qu’on en puisse penser dans i’égarement de son cœur, un amant ne vaut pas une amie. Mademoiselle de Berneil, en payant de retour la passion du marquis, cédoit peut-être moins à son amour, qu’au désir curieuxd’é- prouver si cette passion procuroit tout le bonheur dont on i’avoit assurée qu’elle étoit la source ; elle en cherçhoit les plaisirs, & u’en donnoit pas les douceurs. Plus elle pénible avoir sacrifié en comblant les» vœux de son amant, plus elle exigeoit de fa reconnois- sance. L’espece de sentiment qui la condui- soit, n’étoit pas cet attachement lincere d’A- delaïde, ni cet amour tendre & délicat de la marquise; c’etoit un mouvement voluptueux, sur-tout ie plaisir de dominer & de soumettre un cœur à tous ses caprices. Elle abusa du pouvoir que le marquis lui avoit donné fur lui ; elle prit un empire absolu sur ses volontés, le maîtrisa, devint son tyran, 228 Histoire & saccabla de ces chaînes qu’on porte avec douleur, dont on sent tout le poids, qu’on vou- droit rompre, & qu’on n’a pas la force de briser. Assujetti à cette maîtresse altiere , le marquis se rappeiloit souvent avec regret l’état heureux où il vivoit avant d’avoir écouté le penchant fatal qui l’entraînoit vers elle. Adoré d’nne femme qui n’avoit point d’é- gale, dont les qualités brillantes f'embloiení n’ètre en elle que pour l’avantage de ceux dont elle étoit environnée ; qui toujours attentive à lui plaire , n’avoit de plaisirs que ceuxqu’il ressentent, de joie que celle qu’elle voyoit éclater dans ses yeux. Elle n’ètoit point changée cette femme charmante qui lui avoit íait passer des jours si tranquilles, si heureux; mais fa beauté, ses vertus, ses foins, ses complaisances , auparavant la source de la félicité de M. de Qresiy, ne servoient plus qu’à le confondre , à l’affliger, à répandre saluer tu me fur tous les instans de fa vie. Souvent maltraité par mademoiselle ide Ber- neil, fatigué du joug , honteux de le subir, il se livroità des retours vifs & pressans qui le rame- noient dans les bras de la marquise. Quelquefois la serrant tendrement dans les siens , il retenoit à peine des larmes que le remords arrachoit à son cœur. Tantd’amour qu’il trahissent , tant de consiance dont il abusoit, la comparaison qu’il faisoit de deux personnes si différentes, de deux caractères si opposés, excitoient en lui des \ DU DE C R E S S Y. 229 mouvemens si sensibles, qu’ily avoit des rao- mens où il étoit prêt à tomber aux pieds ds la marquise , à lui avouer sa foiblefle , à la prier d’en éloigner l’objct mais le peu d’ha- bitude d’ètre sincere, retenoit son cœur prêt à s ouvrir, à s’épancher dans le sein d’une amie , qui pouvoit encore lui rendre le calme & la paix dont il ne jouiíloit plus. Mademoiselle de Berneil le surprit plusieurs fois dans ces attendriisemens des railleries piquantes , de longues querelles , une aigreur insupportable, suivoient les moindres íujets qu’elle croyoit avoir de se plaindre. Elle s’appaisoit difficilement, & mettoit au plus haut prix l’oubli d’une faute mais parvenue à le subjuguer , à se rendre souveraine d’ust cœur qu’elle s’attachoit par tout ce qui au- roit dû le lui ôter, el e ne put jamais détruire le Amords qu’il se n toit de tromper la marquise, ni rattachement qu’il conservoit pour elle. II lui fut impossible d’étouffer dans l’ame du marquis cette voix dont le cri puissant s’éleve, se fait entendre même dans l’i- vresse du plaisir, & nous avertit fans celle que nous n’avons pas le pouvoir cruel de goûter en paix un bonheur que nous avons osé fonder sur l’infortune d’autrui. Madame de Cressy ne s’appercevoit que trop du changement du marquis. Toujours triste, rêveur, elle voyoit qu’il souffroit» qu’une peine sécrété agitait son ame elle LZO Hîstoir* » l’avoit en vain prié de la lui confier, elle n’osoit plus l’interroger, & lui cachoit la douleur qu’elle sentoit de ses chagrins, & du mystère qu’il lui en faisoit. Elle ne pouvoir le soupçonner d’une intrigue au-déhors ; son alïìduité chez lui & dans tous les lieux où elle alloit, éloignoit les idées de cette espcce. II ne marquoit aucune préférence pour les femmes qu’il voyoit; toutes ses démarches étoient connues, il le sembloitau moins cependant la marquise se disoit à tous mo- mens qu’il ne l’aimoit plus. Elle en eut une preuve bien sensible dans une occasion où elle devoir moins l’attendre. Elle tomba malade j & fa maladie , quoique peu dangereuse, fut assez longue. Mademoiselle de Berneíl se contraignit aifez dans les premiers jours , poul* s’assujettír prés d’elle mais oubliant bientôt ce qu’elle devoir à les bontés, même à la décence , qui l’obligeoit à ne pas s’éloi- gnerde l’appartementde la marquise, ellen’y parut dans la fuite que rarement, & dans les momens où elle ne pouvoir se dispenser de s’y faire voir. Le marquis l’imita ; & profitant de la liberté qu’il avoir d’ëtre souvent seul avec elle, sous prétexte de répéter pieces de clavecin, il passoit des heures en- tieres dans le cabinet d’Hortense, & n’étoit chez madame de Cressy, que loríqu’elle recevoir du monde. Cette conduite d'un homme qui lui étoit V DU DE CRESSY. 23 1 si cher, rendit sa convalescence plus fâcheuse que son mal ne l’avoit été; elle la sentit jusqu’au fond du cœur, & ne douta plus qu’elle n’eût entièrement perdu celui de son mari. Elle renferma en elle-mème cette triste connoissance, ne se permit aucune plainte, & ne diminua rien de la douceur & de l’af- fection qu’elle lui avoir toujours montrées. La négligence de mademoiselle de Berneil lui parut une suite naturelle de la froideur de son caractère; ainsi elle y fit peu d’at- tention. Elle étoit parfaitement rétablie & sortoit depuis quelques jours, lorsqu’étant seule un matin & prête à partir pour la campagne , M. de Creífy -qui n’alloit point avec elle, entra dans fa chambre pour lui donner une petite boite d’une forme nouvelle , qu’il venoit d’acheter. Elle fut touchée de cette attention , & plus encore de quelque chose de flatteur qu’il lui dit en lui présentant ce bijou. Elle vouloir répondre; mais en fixant le marquis, elle lui vit un air si triste , si abattu , qu’elle en fut pénétrée, & ne put lui marquer fa reconnoiflance que par des regards expressifs qui sembloient chercher son. secret jusqu’au fond de son cœur. M. de Cressy prit la main de la marquise, il la baisa plusieurs fois d’un air timide & respectueux. II étoit devant elle comme on est auprès de quelqu’un dont on désiré une faveur, a qui on n’oss la demander parce qu’on se sent peu 2Z2 Histoire digne de l’obtenir. Jamais madame de Creíïy ne lui avoit paru plus belle, jamais elle ne lui avoit inspiré d’émotion plus douce ; niais l’oifenfe qu’il lui avoit Faite sembloit. élever une barrière entre elle & lui. II oubliait ses droits, ou n’osoit les réclamer; il vouloir parler, il craignoit de s’expliquerj il la regardent, soupiroit, & setaisoit, lorsque la marquise emportée par ce tendre sentiment que la froideur de M. de Creiíy n bavoir pu altérer, passant ses bras autour de lui, se laissa tomber à ses pieds ; & le prés. sa n t avec une action toute passionnée dites- moì, monsieur, dites-moi, s’écria-t-elle fondante en larmes, ce que j’ai fait pour perdre le bonheur de vous plaire? Pourquoi m’é- vitez-vous? Suis-je devenue un objet odieux à vos regards? Non, je ne puis vivre, & penser que je ne vous fuis plus chere. Eh, qu’ai-je fait, qu’ai-je donc fait, pour vous éloigner de moi ? Si vous rn’ôtez votre amour, si vous m’enlevez ce bien précieux, devez- vous me priver de tout? Ah, monsieur! nie croyez-vous indigne de votre amitié? M. de CreiTy eût voulu dans cet in liant que la terre se fût ouverte & l’eût caché dans son sein. Ah, levez-vous , madame, lui dit-il en rougissant, levez-vous! cette soumission ne convient qu’à moi vous, aux pieds d’un cruel quia pu vous négliger, qui fait ouler vos pleurs, qui doit seul en verser! Ah ! DU DE C R E S S Y. 2ZZ Ah, vous m’ètes chere, vous me le ferez toujours! Je vous respecte, je vous aime, je vous adore mais fuis-je encore digne de vous le dire ? Ceffc à vos genoux, ajoura- t il en s’y jettant à son tour, que j’implore votre pitié, que je vou$ demande un généreux pardon ; je l’efpere de vos bontés ; je l’attends de la grandeur de votre ame. Apprenez, madame, dans quel alloit poursuivre, quand mademoiselle de Berneil qui alloit avec marquise , avertie qu’eile étoit prête , & craignant de la faire attendre, ouvrit brusquement la porte, & le surprit à genoux, arrosant de pleurs les mains de fa femme , qui s’efforçoit de le relever. M. de Creíîy , consterné à fa vue, resta muet, interdit; la parole expira fur ses lèvres en vain la marquise le pressoit de s'expliquer , l’aisuroit qu’eîle lui avoit déja pardonné. Glacé par la présence de mademoiselle de Bernetì , il ne pouvoit ni parler ni lever les yeux. Enfin paroiísant se remettre, il présenta la main à madame de Creísy, la conduisit à son carrosse ; & dès qu’elíe y sut entrée , il se retira, dans la crainte de rencontrer les regards d’H'ortense qui, maîtresse de ses mouvemens , ne íembloit prendre aucun intérêt à cc qu’elle avoit vu. Son inquiétude étoit grande cependant ,& elle attendoit avec impatience que madame de Creíly parlât. Hélas, dit madame de Crelly , dans quel Tome I. Q, 2Z4 Histoire moment vous èfes' venue ! J’aîlois lire dans son cœur ; il alioit me confier ce secret qu’il me cache depuis si long tems. Ilm’aime, il le dit, son trouble me l’affurc. Je n’ai point perdu l’espcntnce d’ètre heureuse i sa tendresse n’est point ét inte, elle n’est que suspendue par ce chagrin que je ne conçois point. Mais ne vous a-t-il jamais rien dit qui ait pu vous le faire deviner ? II paroít avoir de la confiance & de l’aniitié pour vous ne fauriez-vous m'i n si mire de ce qu’il me cache? Hortense saffura qu'elle ignoroit que le marquis eût aucun sujet de peines. II en a, mademoiselle, il en a, reprit la marquise. Mars quels font ces reproches qu’il se fait ? II m’a offensée, qu’il parle, & tout esi oublis. Mon dieu! est-il possible que cet infhint ait été perdu! Mademoiselle de Berneil Peignit beaucoup de regret d’avoir interrompu une conversation si intéressante elle étoit embarrassée ; mais madame de Cressy étoit trop occupée de ses idées, pour s’appercevoir de la contrainte d’IIortense. La maison où elles alloìent passer quelques jours étoit tout près de libelles j & des fenêtres de l’appartement qu’occupoit madame de Creffy, on voyoit les jardins de l’abbaye. Elle n’avoit point perdu le souvenir d’Adeiaïde. Cette lettre, dont la fin savoir si fort étonnée , revint dans son esprit, EUe pensa que mademoiselle du Bugei DU DE C R E S S Y.' LZs pouvoit seule lui donner un explication qu’elle n’avoit pu tirer du marquis. La proximité réveilla ce désir & cette curiosité qu’elle avoit eu peine à réprimer mais craignant que son nom ne révoltât Adélaïde , si elle alloit à Chelles sans la prévenir, elle lui écrivit avec beaucoup d’amitié , & la pria instamment de lui donner une heure où elle pût la voir & sentretenir. Adélaïde resta surprise de ce message & de cette prier s ; son premier mouvement fut de ne point voir la marquise. II lui parut bien dur de l’admettre dans cet asyle qu’elle avoit cherché contre sa présence , de revoir une des deux personnes qu’elle avoit fuies , qui l’a- voient forcée à 'ensevelir dans cette retraite. Par quelle cruauté la femme de M. de Cressy vouloit-elle étaler à ses yeux un bonheur qu’elle ne lui envioit plus, mais dont il étoit inhumain de venir s’applaudir devant elle ? Elle se détermina pourtant à recevoir cette visite qu’eìle eût évitée dans le monde, mais qu’elle crut ne pouvoir refuser au couvent > elle le regarda comme une humiliation que les vœux qu’elle avoit faits ne lui permet- toient pas de 'épargner; & bannissant une fierté qu’elle crut ne plus convenir à la pénitente Adélaïde, elle répondit à la marquise, qu’elle la verroit des qu’elle voudroit bien se rendre à l’abbaye. Madame de Crelly avoit trop jgsiré cette a íj 2Z6 Histoire entrevue pour la différer; elle se rendit à Chelles,& fut conduite dans un parloir, où peu de tems après qu’on l’y eut laissée, elle vit entrer Adélaïde. Son voile étoit levé; un peu d émotion animoit son teint la marquise la trouva plus belle fous cet habit, qu’elle ne l’avoit jamais vue ; le souvenir de ce qui le lui avoir fait prendre, l’attendrit; elle ne put retenir quelques larmes en la saluant. L’aimable religieuse, avec un souris où fe peignoient la douceur & la tranquillité, s’ef- força de lui prouver que son état ne devoit pas lui inspirer cette tristesse. Le commencement de leur conversation sut aílez languissant mais madame de Cressy lui disant que, malgré les idées qu’elle pouvoit avoir à cet égard, elle avoit senti une douleur véritable du parti qu’elle avoit pris.... tout est fini, madame , tout est passé, tout est oublié, dit la jeune recluse ; le tems où j’étois dans le monde est déjà loin de mon souvenir. Mais , reprit la marquise, comment avez-vous pensé que j’eusse quelque opinion de votre caractère qui pût. être fausse ou injuste ? Ce reproche m’a été sensible. Je vous aimois tendrement, vous le connoìstiez, & j’ose vous assurer qu’aucun événement n’a pu changer mon cour. Je !e crois, madame, je le crois, interrompit Adélaïde; je ne puis me plaindre; je dois respecter les décrets du ciel, & bénir les voies qu’ii a prises pour DU DE GltESSY. 2Z7 m’avertir de ne chercher qu’en lui un bon heur que sans doute il ne m’avoit pas délit née à trouver dans le monde. Hélas, dit madame de Cressy, que les agrémens que ce monde procure font donnés avec un cruel mélange ! Mais , madame, puisque vous avez prié qu’on m’assurât de votre pardon , vous avez cru avoir à vous plaindre de moi. Adélaïde rougit à ces mots, elle baissa les yeux, & resta dans un profond silence. Pourquoi ne voulez-vous pas m’appreudre, continua la marquise, quels font mes torts avec vous ? Quoi, madame » dit enfin Adélaïde, vous avez vu cette lettre que je me reproche? Le motif qui. m’en- gagea à l’écrire est encore douteux dans mes idées ; & je fis mal fans doute, puisque je vois que j’ai pu vous causer de l’inquiétude. Ah, s’écria la marquise, que n’ai-je connu votre cœur dans un tems où je pouvois réprimer le penchant du mien ! Pourquoi me préférâtes-vous madame de Gerfay ? Votre confiance eût arrêté les progrès de mon inclination vous seriez heureuse, & j’aurois vu votre félicité fans l’envier. Madame de Gerfay n’a jamais su mon secret, reprit Adélaïde; je ne connoissois point vos fenti- mens ; & quand le hasard me les découvrit, les miens ne pouvoient plus, faire mon bonheur maisn’en parlons- plus, n’en parlons jamais, Q iy 2Z8 Histoire Eli pourquoi, dit madame de Crcssy ? Permettez que j’insiste , & que je vous demande encore ce qui a pu vous blesser dans ma conduite ou dans mes discours... Puisque vous me forcez de parler, reprit Adélaïde , j’ai cru pouvoir me plaindre de madame de Raisel» lorsque j’ai appris d’elle-mème qu’elie m’ac- cusoit de donner des marques d’une folle passion, & qu’elle me trouvoit indigne des vœux d’un homme qu’eiìe avertissoit de chercher ailleurs un objet plus estimable. Moi, s’écria la marquise, j’ai pu dire !. .. Je ne puis vous comprendre. ... A qui l’ai-je dit. Qui vous fit cet horrible mensonge ?—-Votre lettre s’expliquoit fans détour- Quelle lettre? - Celle que vous écriviez à M. de Cressy, dans laquelle. Mais, encore une fois, n’en parlons plus, ce tems est oublié , it doit Fêtre au-moins ; & si je me fuis rap- pellé avec douleur le mépris que vous avez marqué pour une personne qui ne devoir pas s’attendre à vous en inspirer, croyez, madame , que ce souvenir n’a été mêlé d’au- cune aigreur contre vous. Que vous m’em- barrassez , dit la marquise ! Je me souviens d’avoir parlé de madame d’Elmont dans ies termes que vous me rappeliez mais je ne conquis ni votre méprise, ni comment vous avez pu la faire , puisque la lettre où je parfois d’elle n’a pas dû tomber dans vos mains, & que je niai su votre inclination pour M. de DU MARQUIS DE CRESSY. 2Z9 Cressy, que long - tems après votre départ pour Gersay. Adélaïde pressée vivement, ne put refuser de s’expiiquer ; elle fit à la marquise un détail qui ne fut que trop exact, & finit pas lui faire entendre qu’il y avoit apparence que c’étoit elle - même qui avoit appris à M. de Cressy que madame de Rai- sel étoit Pincemnue qui lui avoir écrit. L’histoire d’Adela'íde, ii conforme pour les faits , & si différente dans ses circonstances, de celle que le marquis lui avoit faite, découvrit à madame de Cressy toute la fausseté du caractère de fou mari, & lui causa la douleur la plus sensible. Elle ouvrit son cœur à Adélaïde , qui mêla ses larmes à celles qu’elle lui vit répandre. Le fort de la marqmfe lui parut plus fâcheux que celui qui l’avoit conduite à s’ensermer dans ce monastère. Elles se séparèrent avec- tous les senti mens d’une sincère amitié, & la charmante recluse se consola de n’avoir point joui d’un bonheur qu’un instant pouvoit changer en .amertume; elle plaignit celle dont elle avoit envié la félicité; ct pour toujours à l’abri des peines cruelles qui dçchiroient le cœur de la marquise, elle s’applaudit du choix qu’elle avoiï fait. Madame de Cressy revint à Paris dans une tristesse profonde;toutes fesréflexionsl’augmeri- toient, & rien ne pouvoit la dissiper. Eliese repentit mille fois d’avoir cherché ce fatal éclair- Q_iv 24 o Histoire ciííement. Cette passion si tendre de M. de CreíTy, amour secret qui lui avoit fait sacrifier celui d’Adelaïde à i’espoir de poííéder un jour madame de Raifet , ce plaisir qu’elle goûtoit en se disant qu’il avoit été un tems où il l’adoroit, en songeant que ce tems pouvoit renaître, tout s’abîmoit dans l’affreuse certitude d’avoir été trompée. Elle ne voyoit plus dans le marquis qu’un ambitieux que l’inté- rêt & la vanité avoient conduit, qui n’avoit préféré en elle que l’éclat de fa fortune. Ces caresses si tendres , ces transports flatteurs qu’elle s’étoit applaudie tant de fois d’exci- ter, tout, jufqu’aux plaisirs qu’il avoit paru goûter, avoit été feint; il ne lui reif oit pas même la douceur d’imaginer qu’elle lui en eût donné de véritables , qu’elle eût été un seul instant l’arbitre de son bonheur. La négligence qu’ avoit pour elle , lui parut alors l’état naturel de foname. Elle pensa que, las de se contraindre, il s’abandonnoità son indifférence , suivoit des goûts plus vifs ou des fantaisies plus nouvelles. Ce qui avoit fait le charme de fà vie, fe peignoir à ses yeux fous les traits d’une illusion fantastique, d’un songe dont le réveil étoit terrible. Mais pourquoi le marquis avoit-il pleuré à ses pieds ? jîtoit-ce le remords qui faisoit couler ses lar- ,mes ? Qu’importe ? Ce n’étoit pas l’aniour, .ce n’étoit pas le retour d’un cœur qui. revint k elle ; & ce cœur n’étoit plus celui DU MARQUIS DE CRESSY. 241 dont la tendresse pouvoit la flatter. M. de Cressy n’avoit point les vertus qu’elle avoit aimées en lui ; Pobjet de son admiration ne mtritoitplus que son indifférence ou ses mépris. L’instant où elle fit cette triste découverte fut le dernier de son repos. Madame de Cressy n’avoit pu cacher à mademoiselle de Berneil qu’elle avoit vu Adélaïde; mais en lui confiant que ce qu’elle avoit appris d’elle i’affligeoit sensiblement, elle ne lui avoit donné aucune connoiffance de ce que c’étoit ; elle ne vouloit pas avilir le caractère de M. de Cressy ; & loin de découvrir íes vices à d’autres yeux, elle souhaitoit qu’ils ne fussent connus que d’elle, &s’étoit déterminée à les ensevelir dans son cœur. Hortense ne pouvoit douter qu’elle n’eût été sur le point d’ètre sacrifiée ; elle étoit revenue avec un esprit irrité , que des soupçons sondés aigrisse! en t encore. Elle sentoit qu’elle alloit perdre M. de Cressy , s’il reprenois pour la marquise ce goût vif qui, ramenant les grâces fur l’objet qui l’inspire » ranime les feux de l’amour, & leur rend leur première ardeur ; elle ne pouvoit supporter de le voir se soustraire à son empire , & craignoit d’ètre la victime d’un tendre raccommodement. • M. de Cressy n’étoit guere plus tranquille. Rebuté des hauteurs de mademoiselle de Ber- ’n'eil, dégoûté d’un commerce que l’amour du 242 Histoire plaisir lui avoitfait lier, il s’étoitoccupé, pendant l’abíénce de madame de Creliy, des moyent. qu’il pouvoit trouver d’éìoigner Hortense, sans trahir un secret qu’il ne convenoitpas dc révéler à la marquise. II avoit senti l'imprudence qu’il avoit pensé commettre , & ne vouloir point exposer mademoiselle de Rerneil à l’ín— dignation d’une femme qui auroit tant de sujet de la haïr ; il se préparoit à conduire cette affaire avec tous les ménagemens qu’elle exigeoit, lorsque le retour de l’une & de l’au- tre changea toutes les dispositions de son arac. Hortense se conduisit avec toute la fierté d’une fille qui se çroyoit offensée. L’air de tristesse répandu sur le visage de la marquise , & la visite qu’elle avoit faite à Libelles , lui firent craindre qu’elle ne fut trop instruite pour leur commun bonheur. Cette crainte ferma son cœur à ce tendre retour qui le ramenoit vers elle. 11 évitoit Hortense, & redoutoit une explication avec !a marquise; il ne pouvoit lever les yeux sur deux femmes dont il étoit aimé , fans trouver fur leur visage l’apparence dïst reproche. II chercha dans le monde des amusement qui pussent remplacer ceux qu’il avoit trouvés chez lui. Insensiblement il prit du dégoût pour sa maison , & perdit l’habitude de s’y montrer. Quoique madame de Crejly ne le vît plus DU M A R Q_U I S DE CRESSY. 24Z qu’avec une émotion bien différente de celle qu’il lui causoit autrefois, elle ne se sentit point capable de supporter l’espece de douleur que cet éloignement lui donna. Elle ne put s’y accoutumer j & cette maison, autrefois íì aimable pour elle , lui parut la plus triífe des solitudes, lorsqu’elle n’y rencontra plus l’objet de toutes les peines de son cœur. Madame d’Elmont, que d’autres fantaisies avoient occupée , sembloit avoir oublié le goût qu’elle avoit eu pour M. de Cressy; mais le voyant reparoitre dans le monde avec un ' air d’ennui & de désœuvrement, qui parois- soit annoncer que cette grande passion qu’il avoit fait éclater pour sa femme étoit sur ion déclin , oh peut - être déjà éteinte, elle voulut elsayers’i! lui réilsteroit encore, penchant qu’elle avoit pour lui étoit fans jalousie comme fans délicatesse, & tous les te ms devenaient propres à le ranimer & à le satisfaire. L’intérêt qu’elle commença de reprendre à M. de Credy , lui fit chercher à connoître celui de fa maison $ & comme avec des soins, de l’argent & des valets on découvre aisément tout ce qu’on veut apprendre, quand on se permet de pénétrer, par des moyens si bas, dans les secrets des autres , madame d’Elmont fut bientôt l’intriguc d’Hortense avec lui, le lieu de leur rendez-vous, & la froideur qui étoit actuellement- entr’eux. 244 Histoire Charmée de ces connoìssances, elle se crut sûre du marquis; & changeant le plan de ses attaques , en lui montrant qu’elle étoit instruite de tout ce qui se paísoit dans son ame, elle lui marqua seulement des égards & de l'amitié. Par cette conduite elle excita fa curiosité ; il ne pouvoit comprendre comment elle avoit découvert un secret dont il se croyoit maître. Le désir de savoir par quel moyen elle l’avoit pénétré, l’engagea à la voir & l’attacha près d’elle. L’adroite madame d’E'unont lui fit entendre qu’il étoit des personnes qu’on se souvenoit toujours d’avoin connues; que les événemens de leur vie n’c- toient jamais indifférens; qu’on aimoit à s’en occuper, & à suivre les mouvemens de leur cœur, fans même espérer le bonheur d’en être un jour i’arbitre. Les hommes nous accusent d'une extrême crédulité pour ce qui flatte notre amour propre mais quelle vanité peut se comparer à la foibleise qu’ils ont fur ce point ? M. de Creísy ne douta point que madame d’E'mont ne l’eût toujours aimé; il prit fa coquetterie, les démarches hardies qu’elle lui avoit fait faire, pour la violence d’un sentiment trop fort pour se contraindre. II en admira la constance, & crut devoir de lá reconnois- íànce à une tendreíse que le tems n’avoit pu détruire ; & soit par choix, par complaisance, ou pour se distraire , il se livra à ce DU DE CRESSY. 24? nouvel amusement; & bientôt cette intrigue éclata aux yeux du public avec toute l’indé- cence dont madame d’Elmont se plaisoit à décorer ses caprices. Mademoiselle de Berneil, en apprenant que madame d’Elmont la remplaqoit dans le cœur de M. de Cressy, ne put retenir les marques du plus violent dépit. Elle chercha à le voir, pour l’accabler de reproches ; mais loin de le ramener par ses emportemens, elle acheva dc l’éloigner, & s’en vit enfin abandonnée. Celui qui* quelques mois auparavant paroif- íoit faire tout son bonheur de lui plaire, la livra sans scrupule aux pleurs, aux regrets, à la honte, plus difficile à supporter que le malheur. Mademoiselle de Berneil avoit manqué à samitié, à ses devoirs, à eîíe-même mais M. de Cressy n’avoit-il aucun tort avec elle ? Ne doit-on rien à une femme qu’on a aimée ou feint d’aimer ? Avec quelque légèreté qu’une partie des hommes traitent ce sujet ; quelque reçu que soit l’usagc méprisable d’a- buser de la tendresse & de la crédulité d’une femme que l’homme qui aime shonneur s’in- terroge lui-mème, qu’il consulte la nature & la vérité, & qu’il se dise s’il est un point fur lequel la trahison & la fausseté soient yiermises; s’il a le droit d’é'chauffer dans notre Cœur le germe du sentiment, qui peut-être y resteroit toujours fans éclorre, s’il ne l’aní- 346 Histoire moit pas par l’ardeur de ses empreíTemens, pour répandre ensuite l’amertume dans Famé de celle qui ne partage ses désirs que pour ìes combler, & 11’y cede que pour le rendre heureux. De quelque façon que pensât mademoiselle de Berneil, sa situation chez M. de Creísy devoir la lui rendre respectable. Le besoin qu’elle avoir d’un asile , méritoit les plus grands égards étoit-ce à lui de séduire une fille qui vivoit sous fa protection , & devoit- il jamais la traiter avec dureté ? O vous, qui payez d’un prix si cruel les faveurs que vous recevez, comment osez-vous vous plaindre quand 011 vous en refuse ? Dans la violence de les premiers mouve- rnens , Hortense fut tentée de s’adreiser à madame de Crelly , de l’exciter contre fa rivale & contre un infidèle dont le choix bilkrre devoit la révolter. Mais qu’attendre de cette démarche? La marquise n’étoit pas faite pourrelíen- rir des transports furieux, encore moins pour en répandre l’écìat au dehors,-elle avoir, un de ces cœurs tendres qui tournent tout contre eux-mêmes , & dévorent en secret leurs peines. Elle portoit au fond du sien une bleliure que le terris ne pouvoit fermer, & qui Je- venoit chaque jour plus douloureuse j mais loin de prendre aux yeux des autres cet air de disgrâce que le chagrin répand sur le visage, elle s’eíforçoit de paroître la même ; DÛ DE C R E S S Y, 247 & eomme eî!e ne parloir jamais de M. de Cressy, personne ne s’empreiì’oit à lui apprendre le ridicule dont il se couvroit. U11 jour qu’este venoit de dîner à la campagne, en passant dans un fauxbourg , son postillon donna en l’air un coup de fouet au milieu d’une troupe d’enfans qui jouoient & embarrassaient le paíiage. Dans l’empres- sement de se ranger , un de ces en fans tomba fous les pieds des chevaux. Madame de Creífy qui le vit, poulsa un cri perçant. On arrêta à tems, & sentant fut retiré sans avoir aucun mal. La marquise , alarmée de cet accident, étoit deícendue de son carrosse ; elle s’étoit fait apporter Pensant,- & caressant cette innocente petite créature, elle fut si touchée, en songeant qu’elle avoit pensé causer sa mort, qu’elle parut prête à s’évanouir. La mere de sentant, qui venoit de recevoir des marques de fa libéralité, l’invita à entrer chez elle pour se remettre de sa frayeur, & lui offrit tous les secours qui pouvoient ranimer ses esprits. La marquise accepta ses offres. L’a p parte ment que cette femme lui ouvrit, étoit meublé d’un goût si noble & si recherché , que madame de Creíïy s’étonna qu’une personne , dans la condition simple où elle lui paroissoit , fût logée d’une façon si distinguée. Cette femme vit fa surprise, & lui avoua que la maison lui appartenoit; mais qu’un seigneur de la cour l’avoit fait L48 Histoire orner comme elle la voyoit, & la louoit depuis un an pour y recevoir quelquefois une jeune personne qu’il avoir épousée malgré son peu de fortune, & dont le mariage avec lui étoit fort secret. Madame de Creísy passa dans dans le jardin, qui n’étoit formé que par quatre bosquets & un parterre rempli des plus belles fleurs. En se baissant pour en prendre une, elle vit briller quelque chose dans le fable; elle en avertit cette femme qui la suivoit, & lui montra l’endroit où elle avoit vu. La maîtreflé de la maison ayant ramassé ce que la marquise avoit apperçu, fit éclater la plus grande joie, en voyant que c’étoit un cachet. Elle lui dit qu’il étoit à ce seigneur dont elle venoìt de lui parler; qu’il ì’avoit fait chercher avec beaucoup de soin, & paroissoit très-fâché de n’avoir pu le retrouver. Madame de Cressy, qui ne pensoit pas qu’une telle perte méritât d’occuper, fut curieuse de voir ce cachet; elle le prit, & i’eutà peine regardé , qu’elle pâlit. Elle en reconnut la pierre qui étoit très rare ; & ses armes gravées dessus, ne lui laissèrent aucun doute que cette maison ne fût à M. de Cressy. La seule idée de se voir dans des lieux où il la fuyoit, où il en cherchoit une autre, lui cawsa tant de douleur, qu’en traversant l’appartement pour regagner son carrosse, elle fut obligée de se jetter sur un siégé , où, malgré ses essorts, des larmes amer es 'échappèrent de ses yeux. Pendant D 0 DE CrESSY. 249 Pendant qu’elle s’affligeoit d’une découverte qui la conduisoit à en faire de plus fâcheuses encore , madame d’Elmont qui alloit souper un peu au-delà de ce mème tauxbourg , paliant devant cette maison qu’elle connois- soit très bien, y voyant un carroile arrêté & plusieurs laquais a la livrée de CreíTy, imagina que le marquis , au lieu d’être à Versailles où elle le croyoit, s’étoit raccommodé avec mademoiselle de Eerneil , pour qui cette maison avoit été louée , & qu’il y étoit avec elle. Remplie de cette idée, & sans faire attention qu’il n’alloit point dans ce lieu avec cette fuite ni cet éclat, elle trouva tr-ès plaisant de les y surprendre, & de voir comment Hortense soutiendroit cette aventure. Elle nt arrêter son carrosse, en deicendit, & frapoa ede-même à la porte avec une vivacité qui ne l’abandonnoit jamais. On lui ou- viiti oiìe entra; & jamais surprise ne fut éga e rien n’est plus beau DU MARQUIS DE CrESS?. 2s I que de ménager avec tant de soin la réputation d’une fille qui paie vos bienfaits de la plus noire ingratitude ; qui , après vous avoir enlevé le cœur de votre mari, l’a banni de chez vous par l’aigreur de son caractère. Feindre d’ignorer qu’elle est la maîtresse du marquis, nier que vous lavez trouvée ici, ou du moins que vous l’y cherchiez, assurément, madame, c’est porter la bonté auífi loin qu’elle peut aller. Madame de Cressy , impatientée du ton & des propos de la marquise d Fl mont, traita de calomnie tout ce qu’elle avanqoit sur mademoiselle de Berneil mais madame d’El- mont, voulant la convaincre qu’elle n’avoit rien dit qui ne fût vrai, appella la maîtresse de la maison qui s’étoit retirée ; & lui montrant une boîte qu elle avoit prise à M. de Cressy, elle rouvrit, lui fit voir un portrait qui étoit sous un store qu’elle leva par le moyen d’un ressort, & lui ordonna de dire si ce n’étoit pas celui de la jeune dame pour laquelle on avoit embelli ce séjour. Cette femme interdite ne put résister à l’air d’autorité dont madame d’Elmont lui parloit elle convint de tout. Quel moment pour madame de Cressy ! Trahie par l’objet de íbn amour, par celui de sa plus tendre amitié z éclairée fur son malheur par une personne qui fembioit en jouir prendre plaisir à voír couler ses îar- R ij 2sL . Histoire mes, par une femme qu’elle voyoit assez qu’un mouvement jaloux avoir conduite dans ce lieu étoít-il un état plus triste que le sien? Elle fe leva pour sortir, & fe tournant vers madame d’Elmont Ah, madame, lui dit-ellc , comment’M. de Cressy a-t-il pu vous instruire d’une intrigue íì odieuse, en sacrifier l’objet» & faire éclater ce que tant de raisons ì’obligGoient à cacher ? Eh , pourquoi rn’avez-vous découvert cet affreux secret ? A quel titre en ëtes-vous dépositaire ? Hélas ! si l’on m’eût dit, il y a une heure, que j’étois heureuse, on m’auroit révoltée. Je l’étois pourtant, oui je i’étois , si je compare ce que je fentois à cc que j’éprouve à présent. En finissant ces jnots , elle quitta cette maison fatale & madame d’Elmont, sûre qu’une femme qui con- poissoit si bien le marquis , n’étoit pas une simple confidente. Èa marquise croyoit avoir senti toutes les peines qu’un amour sincere & mal reconnu peut causer ; elle pensoit que cesser d’ètre aimée, s’assurer qu’on toujours été trompée , étoient des maux qui ne pouvoient souffrir d’accroissement. Elle ne connoissoit point Thorrible tourment d’une jalousie sans incertitude , de cet état où Ton est sure de i’aban- don d’un ingrat, du bonheur d’une rivale qui jouit de nos pertes, dont on s’exagere les plaisirs, que Ton fe; peint fans cesse au milieu des douceurs qu’on -regrette fans espoir de BU DE CRESSY. 2sZ les goûter jamais. Ah ! quand un infidèle re- viendroit à nous , quand il nous rendroit son cœur, pourroit-il jamais nous rendre ce charme inexprimable attaché à la préférence ? Quelqu’un a dit qu’on pardonne tant que l’on aime mais peut-on aimer encore , quand on a besoin de pardonner ? Madame de Cressy rentra chez elle , oppressée par un saisissement qui lui laiflòit à peine la force de fc soutenir. Elle demanda si mademoiselle de Berneil y étoit; & sachant qu’elle étoit sortie, elle chargea une de ses femmes de l’empècher d’entrer lorsqu’elle reviendroit. La joie que cette femme fit paraître en recevant cet ordre, surprit la marquise ; elle voulut en savoir la raison , & comprit par ce qu’elle lui dit, que personne dans l’hôtel n’ignoroit ce qu’elle venoit d’apprendre. Hortense étoit haïe des gens de madame de CreíTy , qui, attachés à leur maîtresse , regardoient mademoiselle de Berneil comme la cause des chagrins dont elle ne retenoit pas toujours les marques lorsqu’elle étoit seule. Cette eonnoissance fut sensible à la marquise. Juste ciel ! s’écria-t-elle , voilà donc tout le fruit de cette union si desirée, qui sembloit m’élever au comble de la félicité ! Rejettée d’un ingrat, trahie par celle que j’ai si tendrement recueillie , malheureuse dans ma propre maison, j’y suis l’objet de la pitié de mes valets ! Elle recommanda le silence à cette femme, & trop sure d’avoir R iv 2s4 Histoire été le jouet de deux perfides, elle s’aban- donna à toute l'amertume dont cette idée pénétroítson cœur. Le lendemain , quoiqu’elle se lentít très-malade , elle partit de grand matin, fins autre compagnie que deux de ses femmes , pour une terre qu elle avoit à dix lieues de Paris. Ce fut là qu’elle considéra avec attention son état présent, & celui que Pavenir lui promettoit. Cette femme si aimable, si desirée, dont Pheureux possesseur excitoit tant d’envie, dont le sort étoit iì brillant avant qu’elle connût M. de Creífy , à présent accablée de douleur, n’envisagea plus qu’un malheur continuel dans le reste de fa vie. Le sentiment qu’elle ne pouvoit éteindre, n’étoit plus qu’un triste mouvement qui portoit le désespoir, dans son ame. Elle chercha dans ses principes, dans la force de la morale, des ressources contre l’ennui dont elle étoit pressée mais que peut la raison contre une passion qui nous maîtrise , qui tient à nous , qui est cn nous, qui fixe & absorbe toutes nois idées í* Semblable à un jeune enfant qui, entouré de mille jouets, ne s’amuse que d’un seul ; qui, fi on le lui enleve , crie, gémit, jette & brise tous les autres notre cœur attaché à l’ob- jet qu’il préfère, qu’il chérit, dédaigne tous les biens qui semblent lui rester. Eh , que font -ils ces biens, comparés à l’amour qu’ojr relient, qu’un croyoit inspirer ! Qu’attendre DU M A R QJU I S DE C R E S S Y. 2ss du temg,du retour de sa raison ? Une triste langueur, une insipide tranquillité, un vuidc affreux, p'us à craindre mille fois pour une amcsensible,que les peines les plus arriérés que le sentiment puisse lui faire éprouver. Quelque inconsidérée que fût madame d’El- mont , elle avoit senti du regret de ce qui s’étoit passé , elle n’en avoit point parlé à M. de Cressy. En revenant de Versailles, il fut que la marquise étoit à la campagne. Comme elle faisoit bâtir dans ce lieu , elle y alloit assez souvent. I! fut surpris qu’elle n’eût point mené Hortense,- mais il ne fit pas grande attention à cette nouveauté. Mademoiselle de Berneil en étoit fort inquiété ; maís le marquis ne partageoit plus ses chagrins. Madame de Creífy , après avoir resté huit jours à réfléchir dans ía solitude J prit le seul parti qui lui parut capable de terminer toutes ses peines. Depuis long-tems elle ne voyoit presque plus le marquis; elle sentoit mème qu’elle ne pouvoir plus le voir avec plaisir. Sa santé s’aífoiblidoit tous les jours ; le sommeil n’étoit plus connu d’elle j use noire mélancolie lui rendoit tout importun & désagréable elle ne voulut pas attendre d'un long dépérissement la fin d’une vie si languissante; elle se détermina à en abréger le cours. Madame de Creífy revint à Paris ; elle reçut mademoiselle de Berneil d’un air froid, & lui parla fans aigreur & fans aucune marque R iij 2s6 Histoire de dégoût pour elle elle s’occupa tout le jour à mettre en ordre des papiers qu’elle cacheta aveci foin ; elle distribua des présens à fes femmes, & parut s’amufer à leur faire choisir ce qu’elles aimoient le mieux dans les choses qu’elle leur dettinoit. Elle étoit moins triste qu’à l’ordinaire ; le parti qu’elle avoit pris calmoit> son ame, & lui rendoit toute la libertc de son esprit; elle donna à mademoiselle de Berneil une très belle boîte; tenez, mademoiselle, lui dit - elle en la lui présentant, gardez soigneusement le présent que je vous prie d’accepter ; il vous rappellera un événement qui pourra vous faire réfléchir, & réveiller dans votre cœur des fentimensque je souhaite que vous n’ayez pas perdus pour ton* jours ; & lui faisant signe de la main de ne point lui répondre, elle continua ses arran- gemens. Lorsqu’elle eut fini, elle donna ordre qu’à quelque heure que le marquis rentrât, on lui dit qu’elle vouloir lui parler. A minuit elle demanda du thé, on lui en apporta j elle s’as- sit pour en prendre ; elle en prépara une taise, dans laquelle elle jetta une poudre qu’elle dit à mademoiselle de Berneil qu’on l’avoit assurée qui procuroit du repos. Elle la posa sur la table pour la laisser infuser. II étoit une heure lorsque le marquis rentra , & vint dans la chambre de madame de Crcssy , qu’il trouva s’entretenant paisiblement avec Honteuse. La marquise se leva pour le recevoir, Made- D U DE C R E S S Y. Zs? moiselle de Berneil voulut sortir, mais elle la retint restez, mademoiselle , lui dit-elie, il ne íe passera rien ici qui doive être un secret pour vous& s’étant remise à sa place, elle pria M. de Creísy d’achever de remplir la tasse qui lui restoit à prendre, & de la lui donner. II le fit ; & la marquise la recevant de sa main , lui dit avec un regard bien expressif, s’il eût pu l’entendre , qu’elle étoit charmée que ce fût ìui-même qui la lui eût présentée. Comme elle vouloir gagner du tems, elle lui parla de beaucoup de choses qui avoient rapport à des affaires qui le regardoient. Ensuite faisant sonner sa montre , & jugeant que l’heure étoit assez avancée je vais vous instruire, monsieur, lui dit-elle, de ce qui m’a fait souhaiter de vous voir & de vous parler. Alors elle prit un petit coffre de la Chine , qui étoit près d’elle, Fouvrit; & ayant tiré deux paquets cachetés , elle en donna un à mademoiselle de Berneil voici, mademoiselle, lui diï- e ! le, i’accomplissement de la promesse que je sis à votre mere lorsqu’elle vous remit dans mes bras & confia votre fortune à mes foins je n’ai que depuis peu le brevet de votre pension, il est fous cette enveloppe ; & ce que j’y ai joint peut vous procurer une vie douce & aisée dans quelque lieu que vous désiriez de vivre. Je n’ai rien à vous dire de plus ; en vous obligeant je me fuis ôté le pouvoir de me plaindre de vous. Et donnant à M. de 2s8 H I S T O I R E Cressy l’autre paquet gardez cela, monsieur» continua -1-elle, jusqu’au moment où vous sentirez la nécessité de l’ouvrir. J'nttends de votre complaisance que vous voudrez bien vous conformer à mes intentions ; je n’eif ai jamais eu de contraires à vos intérêts , & le peu dont je dispose ne vous fait aucun tort. M. de Cressy, surpris de ce langage, interdit, les yeux fixés fur eUe, voyant qu’elle attendoit fa réponse, la preífa de s’expliquer, avec toutes les marques de la plus vive inquiétude fur ce qu’elle alloit dire. Vous allez perdre pour jamais, monsieur, reprit la marquise, une amie dont vous n’a- vez pas connu le cœur; j’ose croire que vous sauriez traitée moins durement, si vous aviez pu juger de l’efpece de sentiment qui l’atta- choità vous. Vous l’avez toujours trompée, cette amie ; vous l’avez négligée, trahie , abandonnée; vous en avez agi avec elle comme si vous aviez pensé qu’elle étoit sans intérêt fur vos démarches. Jé ne souhaite pas que vous la regrettiez assez pour que son souvenir trouble la tranquillité- de votre vie ; mais je ne veux pas penser assez mal de vous, pour croire que fa mort, causée par vous-même, vous soit tout-à-fait indifférente. Sa mort ! Ah, dieu ! qu’avez-vous dit? Quoi ? Qui doit mourir, s’écria le marquis transporté ? Se pourroit-íl, madame?.... Détruisez l’affreux soupçon qui s’éleve dans mon cœur. Auriez-vous pu ?... BU DE C R E S S Y. Ls§ Modérez ces mouvemens, monsieur, reprit froidement madame de Creffy; ils ne peuvent plus m’en imposer. J’ai trop connu le fond de votre ame ; mais je ne veux point me plaindre, tout est fini pour moi. J’ai cru pendant long-tems tenir de votre main tout le bonheur dont je jouissois, tous les biens dont j’étois environnée cette erreur est dissipée j pour jamais dissipée ;mais c’est de cette main autrefois si chere, que je viens de prendre ce qui va terminer des jours qui me font devenus inutiles , même odieux , depuis que j’ai pu me dire , m’assurer que je ne vous rendois point heureux. M. de Creísy n’entendit point ces dernieres paroles ; il s’étoit levé & avoit envoyé chercher du secours. Ses cris, ses ordres précipités, son trouble, son effroi, lui laiffoient à peine l’usage de la raison il se précipita dans les bras de madame de Cref- sy,il la serroit dans les siens, il la conjnroit de recevoir tous les secours qu’il pouvoit lui procurer, elle n’en voulut aucun. Elle s’ef- forqoit de le calmer épargnez-vous desseins inutiles, lui dit elle; ne faites point un éclat fâcheux; dans quelques instans je ne ferai plus, rien ne peut me sauver. Je suis sure de ce que je vous dis. Qu’avez-vous fait, cruelle, s’écria M. de Creísy fondant en larmes? Avez-vous pu me forcer à vous donner moi-mème ?... Ah î que 26 o Histoire ne vous vengiez-vous fur moi? Hélas 3 íavez- vous quel sentiment m’éloignoit Je vous? Se peut-il que la crainte Je vous avoir trop offensée, ait pu m’arrèter? Que n’aì-je osé me confier dans vos bontés ? ... . Et vous qui soutenez cet horrible spectacle, dit-il à mademoiselle de Berneil que l’étonnement rendort immobile, pouvez-vous offrir à ses yeux votre barbare tranquillité? Sortez, mademoiselle, sortez. Que saítes-vous ici ? Ah, deviez-vous jamais y paroitre ! Madame de Cressy , quoique fort affaiblie, fut touchée de ce que le marquis venoit de dire. Ah! ne mortifiez pas cette fille déjà trop malheureuse, lui dit-elle ; n’ajoutez pas aux reproches qu’elle doit se faire ; vous savez assez punie. Je vous pardonne à tous deux ; pardonnez-moi la douleur que je vous cause dans ce moment. Calmez-vous, ne m’ôtez pas la douce consolation de penser que je vous laisse heureux. Ceux que le marquis avoir envoyé chercher , arrivèrent alors ; la marquise céda aux instances de M. de Creífy , elle prit ce qu’il lui présenta; mais tout fut fans effet. II la tenoit dans ses bras, il la baignoir de ses larmes, il ne pouvoit renoncer à l’espoir de la retirer de ce funeste état. Vivez, madame , lui disoit-il, vivez pour retrouver en moi un ami, un époux, un amant qui vous adore. Ses caresses, ses expressions passionnées , ranimèrent madame de Creify une BU DE C R E S S Y. 2í7f couleur vive bannit sa pâleur ;ses traits doux & charmans reprirent tout leur éclat ; "la joie se Deignit sur son visage. Je meurs contente, s'écria-c-elle , puisque je meurs dans vos bras , honorée de vos regrets , & baignée de vos larmes. Ah! preílèz-moi, pressez-moi dans ces bras, autrefois le temple du bonheur pour l’infortunée qui n’a pu vivre & s’en voir rejettée! Que j’expire fur ce sein chéri! Qu’il s’ouvre, & que mon ame s’y renferme ! Elle perdit alors la connoiísance ; & rien ne pouvant la retirer de l’aiíbupiíTement où elle tomba, fur les quatre heures du matin elle s'endormit du -sommeil de la mort. II fallut arracher des bras de M. de CreíTy ce qui restoit d’une femme si aimable, si digne de son amour, & dont il ne vouîoit plus se séparer, lorsque les marques de fa tend' eiTe lui étoient inutiles. On l’enleva d’au- pvès ’'elìe & de cette chambre funeste il fd’-i'c veiller fur lui pour le dérober à fa propre fureur. Une fievre ardente & des transports violens le conduisirent aux portes du tombeau j il crioit dans son égarement, qu'o n éloignât deux furies qui dechiroient le cœur de la marquise & le sien. Revenu à îui-même, sa santé rétablie, il ne revit jamais Hortense ni la marquise d’Elmont. L’une l’oublia, l’autre retourna dans fa retraite pleurer une amie qu’elle regretta toujours, & des fautes qu’elle ne put se pardonner. 26s Histoire M. de Cressy ne put se consoler. Adélaïde sacrifiée pour lui, Madame de Raisel morte dans ses bras, formèrent un tableau qui se représentant sanscefle à son idée, empoisonna le reste de ses jours. II fut grand, il fut distingué j il obtint tous les titres, tous les honneurs qu’il avoit désirés ; il fut riche, il fut élevé, mais il ne fut point heureux. Fin de t histoire du marquis de Crejjy. ms v;» -y LETTRES DE AI I LA D T JULIETTE CATESBY, A M I L A D T HENRIETTE CAMPLEY, SON AMIE. L Tome Ù n~ t. \ \K ì\ M /' ’ i 3 i u ^ âZ'—à , jjr 1 %^ 3 V ^ ? lV c-^tFl y^v - H—O" *m * Î7~-7rr-T-7r-T^-Tr-T? -7- sir Henry ne respire pas ; il m’ap- porte vingt exemples des malheurs causés par l’odeur trop forte des jonquilles ; il m'allure qu’elle est dangereuse pour la tète. Moi qui vois son insolente jalousie, je garde le bouquet ; je le garderai, dût-il me causer la migraine. J’arriverai demain à Vinchester; j’y trouverai de vos lettres ; c'est le feus plaisir que je m’y promets. Adieu. Mes plus tendres complimens à milord Carlile. LETTRE VI. Dimanche , à Vinchester J'At reçu vos lettres en arrivant ici; vous ne doutez pas , ma chere Henriette, du plaisir véritable que j’ai senti à les lire. Votre amitié me touche dans tous les instaus de ma vie; elle a suffi à mon cœur que 278 Lettres j’étois heureuse alors ! Si des sentimens moins volontaires & plus tumultueux m’ont occupée , vivement occupée, croyez qu’ils n’ont point affoibli ce goût tendre & solide qui m’attache à vous. Les qualités qui sont fait naître ne doivent rien à l’illusion; le tems ni l’éloignement ne pourront jamais le détruire. Mal fermeté vous étonne. Eh , bon dieu! cet effort que vous admirez, lî je pouvois l’envifager fans passion, perdroitbien du prix que nous y mettons toutes deux. Qu’est-ce donc que je sacrifie ? Quel est le bien dont je me prive? La douceur d’ètre trompée encore peut-être! Mais pourrois-je m’y abandonner, quand j’ai perdu celle de me tromper moi-même? , Vous me dites de pardonner à milord d'Os- sery, ou de ne plus penser à lui ? Lui pardonner ! Ah , jamais !... M’y plus penser !... j’y pense assurément le moins que je puis ; je n’y pense plus avec plaisir, je n’y pense plus avec regretj’y pense. Hélas , ma chere, parce qu’il m’est impossible de n’y plus penser ! Le souvenir marche avec nous > on croît le perdre en cherchant le monde, mais un instant de solitude lui rend toute la force que la dissipation sembloit lui avoir ôtée. Dès que je fuis avec moi, je me retrouve avec cette idée autrefois si chere j je revois ette image...... Combien famé que je croyois DE MILADY CATESBY. 279 s cet ingrat, avoit embelli ses traits ! Quelle parfaite créature il offroit à mes yeux! Ah, pourquoi ! pourquoi a-t-il déchiré ce voile aimable qui me cachoit ses vices, fa fausseté?... Tant de candeur dans cette physionomie , & tant de perfidie, d’ingratitude dans ce cœur!... Que n’est-il auílì noble, auiíì généreux que je l’ai cru!_ Oui, mon plus grand malheur est d’ètre forcée de le mépriser. Adieu, ma bonne, ma chere amie ; je ne suis point en état de répondre à tout ce que vous me demandez.... Que je fuis foible encore !.Falloit-il me parler de lui !.... . Vous avez puis éviter cet homme, renoncer à lui, le haïr, le détester j mais l’oublier.... oh , je ne le saurois! LETTRE VII. -7 Lundi , à Vinchefîer . Je reçóîs à l’instant une lettre de milord Carlile, qu’assurément illne vous a pas communiquée. II traite ma fuite de ruse féminine. II ne me dit pas cela; mais c’eft cela qu’il veut me dire. II croit que mon intention est ,de mortifier le pauvre milord d’Os-' sery , de s éprouver, de .le désoler , & de lui faire grâce ensuite. Cette idée qu’il » de me* Lettre 28 amour ; je regrettois ma premiere tran- ,, quillité je ne voulois plus me livrer à „ mes sentimens; je les combattois; j’exa- ,, minois de comte avec attention ; je lui „ cherchois des défauts; je souhaitois qu’il ,, pût me déplaire mais plus je le regardois, plus je l’écoutois, plus je me perfuadois „ qu’il étoit vraiment digne de tout l’amour „ que je sentois pour lui. ,, Le chevalier d’Orfey, dont la légèreté ,, étoit extrême, las de mon indifférence , „ offrit ses vœux à miss Germain; son in- „ fidélité nous rendit amis. Comme fa nou- „ velle maîtresse étoit souvent avec moi, il „ me prioit de ne pas lui apprendre à le „ maltraiter. Milord d’Oísery étoit toujours „ mêlé dans nos entretiens nous parlons „ fans le vouloir de l’objet qui nous plaît; „ son nom est sans cesse fur le bord de nos „ levres on veut en vain le retenir, il ,, échappe ; on l’a prononcé cent fois , avant „ de songer qu’on ne vouloir pas le pro- „ noncer une feule. Soit que le chevalier „ m’eût pénétrée & voulût se venger, fòít -4 DE MILADY CATESBY. 307 qu’ii le pensât en effet, il me répétoità „ tous momens qu'il plaindroit beaucoup „ une femme qui s’attacheroit à milord d’Of- „ sery. II me le peignoit solide, aimable, ,, généreux, mais insensible. Le chevalier „ me chagrinoit par ses discours,- pourtant ,, je ne me laífois point de les entendre c’é- „ toit parler de milord d’Oífery ; & tout* ce „ quim’entretenoit de milord d’Ossery , avoit ,, un charme attrayant pour moi. „ Je passai une partie de l’hiver dans l’in- ,, certitude & l’agitation; les regards du comte, „ ses assiduités redoublées , mille petits foins „ que le cœur seul fait preùdre & que lui „ seul sait apprécier, tout me persuadoit qu’il „ m’aimoit mais il 11e me le disoit pas ; & ce doute inséparable de samour, cette „ crainte qui éleve des obstacles à nos de- „ sirs & détruit nos espérances , me faisoit „ toujours rejetter les preuves que je croyois „ avoir de fa tendresse. Tant que milord „ d’Ossery étoit près de moi, une paix douce „ calmoit mes- sens ; mes vœux les plus „ chers me paroissòient remplis ; & dès qu’il „ s’éloignoit, jesentois renaître toutes mes „ inquiétudes. „ Nous étions un soir dans le cabinet de „ milady d’Ormondj tout le monde jouoit, „ excepté le comte & moi; j’étois debout, ,, appuyé fur le fauteuil de lady Bedford, d, dont je voyuis le jeu. Elle appella rnilord 3 ©8 Lettres „ d’Oííèry pour lui parler; il se pencha vers „ elle; un mouvement que le hasard me fit „ faire , posa ma main sur celle du comte. „ Je la retirai; mais lui, me fixant avec un „ regard passionné , se hâta de porter la sienne n à sa bouche, & baisa l’endroit que je ve- „ nois de toucher. Je fus émue de cette ac- „ tion ; elle m’attendrit, elle me charma; „ & du reste du soir je ne pus me défendre, ,, en regardant le comte , de ce trouble, de „ cet ''embarras qui dit si bien ce qu'on s’ef- „ force de taire. „ Pardonnez , milord, si je m’étends fur 5, de si fossiles détails cette cruelle passion m’a M été si chere , tout ce qui s’y rapporte est en-, „ eore si vif dans ma mémoire, qu’il m'est „ impossible d’en parler , fans me rappeller j, les circonstances qui m’ont conduite à me „ livrer à ce malheureux penchant. „ Au commencement du printems nous re- „ tournâmes à Lrford milord d'Ossery voulut „ être du voyage , j'en ressentis une joie ex- „ trime; je me flattai qu’il y venoit pour „ moi feule ; je lui fus gré de me préférer „ aux amufemens que la cour, Bath & Tun- nebrige pouvoient lui offrir. Hélas, je ne j, fus que torp sensible à ce léger sacrifice ! „ Moins gênés qu’à Londres , nous passions des heures entieres dans ces beaux jardins j, que milord d’Ormond a pris plaisir à ren- „ dre délicieux par les plantes rares, les bos- DE MI I..4D Y C A T E S B Y. ZO§ m qucts , & ] a quantité de fleurs dont ii m les a fait orner. Le comte me perfection- 53 noit dans le françois , & je lui enseignois 5, l’efpagnol nos lectures nous conduisoient 5, à des réflexions dont nos sentimens étoient „ le principe. A chaque instant le secret de „ notre cœur paroiísoit prêt à nous échapper, j, nos yeux se l’étoient déjà dit, lorsque li- „ sant un jour une histoire touchante de „ deux tendres amans qu’on séparoit cruel- 5, lement, le livre tomba de nos mains, nos „ larmes se mêlèrent ; & saisis tous deux de j, je ne fais quelle crainte, nous nous regar- dames. II passa un bras autour de moi, ,3 comme pour me retenir. Je me penchai 55 vers lui; & rompant le silence en même tems, j, nous nous écriâmes ensemble Ah, qu'ils 5, étoient malheureux ! „ Une entiere confiance suivit cet atten- ,3 driísement, milord d’Oflery me découvrit 33 enfin les sentimens que je lui avois, di- „ soit-il, inspirés dès le premier instant où il „ m’avoit vue. 11 m’apprit les raisons qu’il ,3 avoir eues de contraindre les mouvemens de ,3 son cœur naturellement porté vers l’amour. 3, Vous savez qu’il étoìt prêt d’épouser lady „ Charlotte Chester , lorsque le vieux duc de 33 Penbroke se présenta & sut agréé dans fa „ recherche. Lady Charlotte préféra à l’amant „ aimable qui lui étoit attaché, qu’elle fei- ,» gnoit d aimer, un titre qu’il n’espéroit point 3io Lettres „ alors,ayant deux freres, tous deux ses aînés, „ Cette fille ambitieuse dégoûta milord d’Os- ,j sery de tout un sexe qu’il crut incapable „ de tendreflè & de fidélité. II quitta Londres , „ & conservoit encore, lorsqu’il vint à Er- „ íord , la crainte de s’engager elle sut bien- ,, tôt dissipée par l’efpoir de trouver en moi „ un cœur formé pour le sien. II oublia la „ duchesse , & ne s’occupa que du plaisir de „ se livrer à l’amour que je lui donnois & „ qu’il me cachoit. ,, Avec quel feu il me le peignit cet amour ! _ „ Combien de fois il me jura que son bon- „ heur, que fa vie dépendoit du retour que „ j’accorderois à la tendresse î Que ses regards „ étoient touchans ! Quelle ardeur dans ses „ expressions ! Ses discocrs , le son même de „ sa voix pénétraient mon ame j toutes ses „ paroles s’y gravoient pour ne s’en eliaccr jamais. „ Ah, milord, quel moment! L’aveu d’un „ amour qu’on partage eíl un trait de ìu- „ miere qui porte un nouveau jour dans nos „ idées. Un charme inconnu se répandit sur 3, tout ce qui m’environnoit ; les objets chan- „ gèrent à mes yeux ; ils devinrent plus rians , „ plus aimables ; je vis la nature s'embellir 33 autour de moi. Ce jardin , où je venois d’ap- „ prendre que j’étois aimée, me parut le fé- ,3 jour d’un être bienfaisant , dont la main „ déchirait le voile qui m’avoit {caché le bon- DE MILADY CâTESBY. ZH „ heur. Interdite, saisie d'étonnement & de » joie , comment aurois - je pu renfermer ,, des mouvemens rapides & sentis pour la ,, premierc fois ! Eh ! pourquoi les aurois-j s ,, contraints ? Je laissai voir à mon amant tout „ le plaisir qu’il vcnoit de faire passer dans mon , 3 ame il en jouit, & l’augmenta par ses trans- ,, ports, par la reconnoissmccavec laquelle il „ reçut les sermens que je lui sis de Paimer ,3 toujours. Depuis cet instant, milord d’Ossery „ réunit tous les penchans de mon cœur , & „ je ne respirai plus que pour aimer milord „ d’Ossery. ,3 C’est dans ce tems que le duc de Sus- „ folk vint à Erford; il y passa six semaines , j, & prit pour moi cette passion qu’il con- „ serve encore. Pourquoi ne puis - je la j, payer d’un sentiment plus tendre que l’es- 33 stime ? Une ardeur si constante devroit „ bien l’emport;r sur le souvenir d’un in- „ grat. Milord duc me fit parler ; mes re- „ fus Paflsigerent fans l’offenser il imagina „ facilement que le rang de duchesse, une „ fortune immense, l’homme le mieux fait 3, & le plus justement estimé , n’étoit point » un parti auquel on pût renoncer fans „ un fort attachement pour un autre. II ,3 s’en expliqua avec milord d’Ormond, qui „ Passura du contraire , mais fans pouvoir „ le persuader. Je ne doute point que ses „ soupçons ne soient tombés fur milord dTQ» ZiL Lettres ,, sery je le crois d’autant plus, que depuis „ il n’a jamais prononcé son nom devant ,, moi; égard dont je lui saurai toujours gré. „ Nous cachions avec foin notre sécrété s, intelligence, sans autre raison qu’utt peu „ de honte d’avoir changé; nous nous voyions ,, fans cesse, & la nuit nous nous écrivions „ ce que nous n’avions pu nous dire pen- „ dant le jour. Que ce tems est encore cher „ à mon souvenir! Que jevivois heureuse! ,, Quel bien est comparable à la douceur ,, d’aimer un homme qui nous paroît digne 3, des plus tendres affections de notre coeur, „ qui nous aime, nous le dit, nous le répete ,, à chaque instant , dont tous les délits se „ confondent avec les nôtres ! Quel piaitìr j, de l’attendre , de le voir paroitre , de lever „ fur lui des yeux que fa présence anime, „ de lire dans les siens qu’on est belle, & „ qu’on lui plaît! Qii’il est flatteur de se voir „ l’objet de ses soins , de ses préférences , d’i* ,, maginer qu’il relient tous les transports qu’il ,, excite, qu’il jouit de tous les plaisirs qu’il „ donne! Âh, milord! pourquoi la légéreté de „ notre cœihvTinconstance de nos idées, chan- ., gent-elles enamertume un sentiment si doux? ,, D’où vient qi\e, de deux personnes qui ont „ l’égal pouvoir ste se procurer un bonheur si „ grand , si vrai, une des deux s’cn dégoûte, „ cesse de le sentir , & livre l’autre à d'éter- „ ne!s regrets !.... Aimable sensibilité ! présent DKMILADY C ATÈ SBf. ZlZ „ sent cher & flatteur ! Non, ce n’eft pas vous -> qui nous rendez malheureux notre inquié- ,, tude naturelle, nos caprices empoisonnent ,, les dons d u ciel , & nous font prodiguer, s- fans en jouir , les biens précieux qu’il nous ,, accorde. ,, Six mois se passerent dans cette agréable s, íituation. Vers le milieu de l’automnc, mi- „ lord d’Olsery fut obligé d’aller à Londres -, pouraíststeraux noces de milord Portìand* „ qui cpoufoit lady Mortimer. II montra une „ répugnance extrême ìorfqu’il fallut partir, & -, me quitta avec une douleur véritable. II m’é- *, crivoit deux ou trois fois par jour; ses let- ,, tres étoicnt remplies de la plusgrande ten- „ dresse; il ne parloir quedu deíìrde revenir* ,, de me revoir, & de fespoir de former bientôt „ avec moi la mème chaîne qu’il venoit de voir serrer. Mes réponses lui cxpi l’en- „ nui que me caufoit son absence, ennui quê „ rien ne pouvoir dissiper. II revint enfin , ,, & la joie^le le voir essaça le souvenir des *, tristes jours que j’avois p a flés fans lut, „ Les premiers traníjrorts de cette joie étant „ calmés , je crus m’appercevoir d’un peu de -, mélancolie dans les regards du comte ; je -, lui en demandai le sujet, avec ce tendre „ intérêt qu’u n cœur vraiment touché prend 5, aux moindres inquiétudes de ce qu’il aime. -, Un jour que je le preisois de me confier „ ses peines, je vis ses yeux mouillés de quel- Tomt L X ZI4 L t T t R E S „ ques larmes ; il s’efforça de me les caches 5 „ & détournant son visage ah ! me dit-il en „ s’interrompant plusieurs fois, j’ai u-n re- „ proche à me faire, un reproche qu’á cha- „ que iniìaut vos bontés rendent plus vif! „ Permettez-moi de ne pas m’expliquer fur „ ce qui le fait naître. Si je parlois, vous „ m’en aimeriez bien moins; vous ne m’ai- „ meriez plus peut être. Je ne fuis pas digne „ de ee cœur que vous m’avez donné; aucun „ homme n’en est digne. Que votre arne est „ au-deífus de la mienne ! Que j’ai à rougir „ auprès de vous ! Ah 1 lady Juliette , eiì-ce „ votre amant, est-ce un homme aimé de ,, vous , qui a pu fe préparer des remords „ Mon , je ne fuis plus cet heureux amant „ qui croyoit vous mériter. Cet étrange dif- „ cours pénétra mon cœur d’un trait douiou- „ reux. Je le priai en vain de m’ouvrir son „ ame toute entiere ; il 11e put y consentir, „ Je n’o ai le pretfer, dans la crainte d’aug- „ m enter fa peine. Le teins ieinbla l’adòu- ,, ci r , & diminua ma curiosité. Son amour „ étoit toujours le même; & fa tristeífe fe „ diisipan peu à peu , je ne m’obstinai point „ à découvrir son secret. Le comte m’étoit „ si cher ! Je trou vois tant de douceur à lui „ sacriher quelque chose! Comment aurois-je „ ramené un sujet d’enrretien qui pouvoit „ lui déplaire ou l’affliger! „ Nous partions d’Erford dans six jours. DE BI I LAD Y CaTESBY. Zls „ Milord d’Oifery m’avoit fait consentir à lut j,, donner la main un mois après notre re- „ tour à Londres, j’avois souhaité d’atteru „ dre , pour nf unir à lui, le retour démon irere ses denieres lettres m’aíìuroient qu’il ,, repatieroic la mer au commencement de „ l’hiver. Milord d’Oílery pouvoit prétendre à un parti plus riche que je nc i’étois alors ce- ,, pendant rua fortune fuffifoit au surcroît de „ dépense qu’une femme devoit lui occalìon- „ ner,- elle me mettott en état de me paífer ,, de tous les avantages qu’il vouloit me faire, ,, On lui avoit envoyé un plan des articles ; ,, il avoit cris piaiíìr à les examiner , à les ,, rédiger avec moi. Nous étions d’accord j, fur tous les points j lorfqu’un soir milord ,, d'Oiíery reçut un courier qui le fit deman- ,, der avec beaucoup de myitere, & 11e voulut „ remettre ses dépêches qu’à lui-mëme. II avoit i, lailfé le jeu ou il étoit engagé , pourader „ parler à cet homme ; mais au lieu de re- „ venir , il envoya prier milord Arthur de a prendre son jeu. A l’heure du soupé, un ,, de ses gens vint dire qu’il fe trouvoit un j, peu mal, & qu’on le mutoit au lit. „ Jamais inquiétude plus vive ne fe fit feiv tir à mon cœur, que celle où me mit ce „ melíage. Je n’imaginai point que le comte t, fût malade, mais je pensai qu’on venoit „ de lui apporter une nouvelle fâcheuse, J’envovai pluiieurs lois Betty savoir com- X Jj >1 Z r6 Lettres „ ment il sc trouvoit, & s’informer de ce ,, qu’il faifoit. Elie me dit d’abord qu’il étoít ,, enfermé, & avoit défendu à ses gensd’en- „ trer. Ensuite elle apprit de son valet-de- ,, chambre, qu’il plcuroit amèrement, parois- „ soit au désespoir, & que jamais on ne l’a- „ voit vu dans un état nulîì violent. „ Quelle nuit jepaíïai ! Milord d’Oisery étoit ,, dans la plus profonde affliction, il s’en- „ fermoit, il plcuroit; il avoit des peines a „ & ne me cherchoit pas. En avoit - il qu’il 3 , ne pût me confier ? Doutoit-il de l’intérêt „ que je prenois en lui ? II avoit donc des „ secrets pour moi 'í Je me rappel lai ses dií- „ cours & son embarras dans les premiers „ momens de son retour à Erford ; je com- ,, menqai à craindre, fans démêler ce que „ je craignois. La feule idée qu’il versoit des „ larmes, faifoit couler les miennes ; je ne „ pouvois calmer mon trouble, & le jour me „ surprit dans cette triste incertitude dont on „ brûle de sortir, & d8nt trop souvent on „ regrette la perte. „ Dès que l’hcure le permit, j’envovai „ savoir comment milord avoit paisé la nuit „ on répondit qu’il ne s’étoit pas couché, „ qu’il venoit de s’babiller, & s’étoit mis „ à écrire. Milord Arthur, fa femme , la ,, comtoise de Lindfcy ói. son fils , étoient „ les seuls étrangers qui restassent à Erford ; „ ils partirent ce même jour. Pour éviter de DE MI LA D Y CATESBY. ZI? „ me montrer, je fis dire que je repofois, „ & j’aS'ai me promener le long du canal ; ,, je marchai iotig-rems finis m’apperccvoir „ du chemin que j’avois fait. Comme je re- „ venois , je vis milord d’Oiîery qui s’avan- „ çoit vers moi, mais fi foible, si abattu , si , v changé, qu’il étoit facile de juger , en lere- » gardant, qu’un événement bien fâcheux, bien „ imprévu , le réduifioit dans cet état. II me ,, joignit, me salua fans lever les yeux fur moi, ,, prit une de mes mains, la ferra doucement, „ me conduisit dans un bosquet, où nous ,, nous assîmes tous deux fans rien dire. Je ,, n’ofois lui faire des questions ; il vouloit „ parler, & fa voix expiroit fur ses levres „ enfin tombant à mes genoux, & cachant „ son visage dans ma robe, il fe mit à pleu- „ rer, avec toutes les marques d’une douleur „ inexprimable. Ses larmes & ce triste silence „ déchiroient mon cœur ; je le preifois ten- „ drement de parler; je pleurois avec lui; 3, son chagrin m’accabloit ; je le conjurois de 33 le modérer, de le répandre dans mon sein ; 3, il avoit cédé à mes instances & levé la tête. „ Ses yeux baignés de larmes étoient fixés 3, fur les miens ; nos pleurs fe confondoient ; j, il paroissoit déterminé à s’expliquer; jc l’en „ fuppliois, lorsque s’arrachant tout-à-coup j, de mes bras, il s’éloigna avec vitesse. Je ,3 le rappellai en vain; je voulus le suivre, & n’en eus pas la force. Toutes mes craintes, X iij U Lettres Zi8 „ mes alarmes n’étoient que pour lui j je 11e „ pouvois concevoir ce qui Paffligeoit à cet „ excès, ni comment il étoit possible qu’il ,, pût trouver de !a difficulté à s’ouvrir avec 5, moi. Rentrée dans mon appartement, on j, me dit que milord étoit sorti ; deux heures 3, après, on rapporta une lettre ; elle étoit „ de lui que devins-je en y trouvant ces mots ! Je pars, madame , & je pars fans espoir de vous revoir jamais comment oferois-je reparaître devant vous ! moi qui vous ai trahie ! qui parvenu au comble de mes vœux, de mes souhaits les plus ardens, aimé de vous enfin, n'ai pu réprimer un indigne mouvement !.... moi qui me fuis exposé à. vous perdre ! Ah, détestez , méprisez le monsre odieux qui a détruit sou bonheur & le vôtre' Hélas, fi près J être à vous ! fi charmé de mon fort f fi vain de régner dans un cœur tel que 1 e vitre ! quand vous m'avez préféré !... iaut-il !... Oui, P honneur fn impose une loi... Que vous étés vengée ! que je fuis puni ! je vous perds !... Ah, dieu, je vous perds!... Fatal voyage !... Mais-de qui me plaindre que de moi-nênie ? Votre idée , fi chere à mon cœur, fi présente à mon souvenir, ne devoiî-elle pas nParreter ? . . . Mais étois-je à moi?... Quai, je ne vous verrai plus ? Je ferai P objet de vos mépris , de votre haine ?... Plus malheureux cent fors de P être un seul instant de vos regrets, de votre JouleuY , de vos larmes , qui vont couler pour un ingrat, pour un cruel , forcé de fe priver !... Ah, DE Mî'lâDY CATESBY. Z!? fîaignez-mot , madame ij'ofe implorer votre pitié ! Qiie ne au moins vous apprendre !.... ridais cet horrible secret n'ejì pas tout à moi! Je dois relpeSter... Fini ?... A!ou malheur. Faut-il que je lois ré luit à dejìrer J?être oublié de vous ! Ah , je ne vous oublierai jamais ! je vous adorerai toujours ; vous ni’occuperez fans cejje. Adieu , madame, adieu. Puijfé-jç ne pas vivre ajfez long- tems pour apprendre ce que vous pensez à!un malheureux qui ne vous méritait pas! “ Je demeurai comme une personne ina- „ nimée un coup si terrible , si peu attendu, „ si peu mérité , anéantit presque mon être. w Immobile, & sans lever les yeux de deifus ,, ce funeste écrit, il me sembla, en le finis- „ sant, qu’une invisible main me précípitoit „ dans un abyme, & détruisoit en moi le „ principe de ma vie. Je restai jusqu’au len- „ demain dans une espece de stupidité qui „ suspendoittoutes les facultés de mon ame. M Heureuse encore , si cet état eût duré , & „ que ma raison se sût perdue avec mon bon- „ heur! „ Mi'ady d’Ormond étoit à douze milles „ d’Erford , chez une de ses parentes ; elle y j, reçu t la nouvelle du duel & de la mort de B mon frere. En revenant, elle cherchoit avec „ son mari les moyens de me préparer à cettç ,, perte ; elle íavoit combien j’y serois sensible. On lui dit l’état où j’étois; elle s’in- X iv » Lettres 320 „ forma si j’avois cu des lettres de Londres ; L „ sachant qu’on m’en avoir remis plusieurs, ,, elle me crut instruite du sort de mon frere, „ Mes foiblesses se succédoient II rapidement, „ lorsqu’elle vint près de moi ; j’étois si peu ca- „ pable d’entendre ou de parler, que ma si-, j, tuation l’eflraya. Ce ne fut que le soir du len- 3, demain, où revenue un peu à moi-même, j, je compris par les consolations qu’on s’ef- 3, sorqoit de me donner, & par les détails où j, l’on entroit en me les donnant, que mon „ aimable frere n’étoit plus. Je dus la vie à 33 ce redoublement de douleur ; mes larmes 3, s’ouvrirent un passage ; leur abondance me 33 rendit le cruel pouvoir de réfléchir; j’eus 3, la force de cacher une partie de mes re- 3, grets , en me livrant fans contrainte à ceux 5, dont je n’avois point à rougir. „ Je ne pus me résoudre à retourner à „ Londres ; je restai à Erford , malgré les „ prières de milady d’Ormond & de son mari, 33 dont j’étois sort aimée. J’y portai le deuil 3, de mon frere avec autant de régularité que j, j’avois porté celui de milord Çatesby; je „ ne voulus voir personne; jç ne me plai» ,3 sois qu’à rn’abymer dans ma douleur. Je ,3 parcourois tous les lieux où j’avois vu mi- „ lord d’Ossery , où je lui avois parlé mes 33 cris , mes gcmissemens marquoient les en- 3, droits où il m’avoit assurée de son amour, 33 de çef amour tjui n’çxistoit plus ; je bai- DE MI L A D Y CatESEY. Z2I „ gnois de mes pleurs ses lettres , son por- , „ traitmille bagatelles qu’s m’avoit données. 3, Sans celle occupée de lui, je ne semois en- „ core que la douleur d’en être séparée, pour M jamais séparée ! Je le regrettois sans le con- 3, damner; je relisois à tous momens cette let- ,3 tre fatale; je cherchois en vain à comprendre 33 ce qu’il n’avoit écrit, pourquoi il m’aban- 33 donnoit. Je le plaignois', parcequ il desiroit ,3 d’ètre plaint. Je ne le croyois ni faux ni per- „ ; mon cœur le défendoit, l’adoroit tou- 3, jours. Je l’avois aimé lans savoir s’il par- 3, tageroit ma tendresse ; & je saimois encore, „ incertaine du sujet de sa fuite, sans dou- 3, ter de la noblesse de ses sentimens, & ne 3, pouvant me persuader qu’il m’eût trompée. „ Je passois une partie du jour fans lui „ écrire, fans jamais envoyer ce que j’avois „ écrit. Dès que ma lettre étoit finie, une „ répugnance invincible m’empèchoit de la „ fermer; je la lisois, je pleurois, je dé- ,, chirois ce que je venois d’écrire ; un ins- „ tant après , je recommenqois fans pouvoir ,, me déterminer à hasarder la moindre dé- ,, marche. Ma tête , fitiguée par une conti- „ nuelle application sur le même sujet, par ,, tous ces noirs projets que la tristesse en- „ santé , perdoit peu à peu la faculté de se „ fixer sur d’autres objets; je ne pensois „ qu’à mon frere & à milord d’Ossery. Qiiel- p quefois je tombois dans une espece d’in- I22 Lettres a, snsiòih'te ; tout s’eífaçoit alors de mon cf- 9 , prie.; \c ne revenois à moi que pour gémir „ avec o 1 us de force. J’invoquois l’ame de ,, mo i frere ; je l’appellois .au secours de fa „ malheureuse soeur; je priois le ciel de m’ô- „ te" a vie. & je ne sais comment ma raison „ put se conserver dans un état auffi violent, „ J’attendois mes lettres avec impatience? „ je ne croyois point en recevoir de milord „ d’O'lery ; cependant , lorsque dans celles qu'on m’aooortoit je m’étois alsurée qu’il „ n’y en avoit aucune de lui, je sentois s’é- „ vanouir le désir que j’avois eu de les voir. 5 , Je parcourois en tremblant celles de mi- „ lady d’Ormond ; je cratgnois d’y >rouver 5 , un nom que j’y c Ire rein ois avec emprelfe- ,, ment. Hélas! il ne s’orfrit à mes yeux que a, pour augmenter mes chagrins ! J’appris que „ lé comte étoit dangereusement malade ,, j’oubliai tout le mise , pour ne m’occuper „ que de son état. J’écrivis à un de mes gens „ qui étoit à Londres, pour lui donner ordre 9, de s’informer exactement du cours de la 99 maladie de milord d’O cry , & de me dé- 9, pêcher chaque jour un exprès pour nr’cn „ rendre compte. Son mal Fut long ; tant „ qu’il dura, j éprouvai que la douleur peut a , être suspendue par 'a crainte d’une douleur „ plus grande Mais que fa convalescence „ changea ma situation ! Le premier usage s, que fit milord d’ du de sa DE MILADY C A T E S B Y. Z2Z „ santé, fut de se rendre à Saint-Jamcs, où „ il épousa miss Jenny Monfort. Aucun de ,, ses amis n’affista à cette cérémonie ; elle se 5 , fit sans éclat, & deux jours après il partit „ avec fa femme pour le nord de ['Angleterre. „ Comment vous peindre, milord, ì’im- s , pression que cette nouvelle fit fur moi ? s, II me sembla qu’on m’arrachoit une se- „ conde fois à tout ce qui m'étoit cher. J’a- 9, vois conservé, sans m’en appercevoir, une 95 foible espérance j sinisant qui m’en priva 95 r’ouvrit avec force toutes les blessures de s, mon cœur. Je savois que milord d’Ossery 95 n’étoit plus à moi ; je me disois à chaque 95 moment du jour qu’il n’y seroit jamais ,, mais je n’avois point d’idée du mouvement 95 douloureux dont je fusassectée, en me di- 95 faut qu’il étoit à une autre. „ Son mariage ne m’expliquoit ni fa lettre 55 ni fa conduite pourquoi donc l’honneur 9, l’engageoit - il à épouser miss Jenny qu’il 95 ne connoiisoit point, ou qu’il connoiísoit 9, peu ? Comment cet honneur lui imposoìt-il ,, une loi pour elle, dont il l’affranchissoit „ à mon égard ? Je me perdois dans mes ré- 9 , flexions ì & tandis que je succombois fous „ le poids de mes chagrins, qu’une triste lan- „ gueur détru'soit ma santé, flétrissoit ma 9, jeunesse, m’enlevoit moa repos, milord », d’Oìíery étoit content , ses vœux étoient it remplis. Je me le peígnois dans le ravis- Lettres Z 24 „ sèment d’une paillon satisfaite , d’un amant „ qui s’arrachoit à tout le reste , pour jouir „ lans distraction de l’objet de fa tendreíie; „ je me le représentois dans les bras de son ,, heureuse épouse , m’oubliant au sein des „ plaisirs , rejettant loin de lui quelques lésa gérs souvenirs qui peut-être me rappelloient „ encore à ion cœur, & dont un souris de „ ce qu’iî aimoit essaçoit jusqu'à la trace. Son „ goût, son inclination pouvoient seuls l’a- „ voir déterminé à s’unir à miss Jenny elle „ avoit une grande naissance ; mais elleétoifc „ fans fortune ; & ceux qui font vue, m'ont „ assurée qu’elle n’étoit pas beile. J’ignore par j, quel charme elle fut l’artirer. j, Je ne tenterai pas de vous exprimer les „ tourmens de mon cœur pour bien juger , 3 des mouvemens cruels qui l’agitoient , il ,, faudroit être dans la situation où je me „ trouvois alors , & avoir le même degré de „ sensibilité. Soyez-en sûr, milord; celui qui „ n’a pas senti la douleur d’ëtre trahi de ce M qu’il aime, de ce qu'il aime avec passion, „ n’a qu’une foible idée des peines qu’on ,, peut éprouver dans la vie. Le renverí’e- ,, ment d’une fortune brillante nous laisse „ au moins l’avantage de faire éclater la grattas deur de notre unie, ou par la modération „ qui nous aide à supporter ses revers , ou M par cette noble fermeté capable de nous * élever au-dessus du malheur même. L’excès DE MïLADY CATESBY. ,, de vanité qui règne dans le cœur humain ,, est souvent une consolation pour lui dans „ ses plus grands chagrins. Heureux qui jouit „ du plaiíir secret de s’admirer! Mais quelle „ ressource reste-t-il à celui qui, ayant mis „ fa joie & son bonheur dans un seul ob- ,, jet, s’en voit privé tout-à-coup, accuse ,, de se s pleurs la main qu’il eût choisie pour ,, les essuyer , si quelqu’autre sujet l’eût forcé „ d’en répandre? Etre malheureux, & i’ètre. ,, par ce qu’on aime , est une sorte de douleur ,, qu’il est impossible de comprendre, sans ,, en avoir fait la triste expérience. ,, Milord Campley revint de Venise à la ,, fin de l’hiver. Lady Henriette obtint de „ lui la permission de venir à Erford le ,, plaisir de la revoir, sa douceur, son ami- „ tié , se s complaisances, l’aveu que je lui „ fis de toutes mes foiblesses, soulagèrent un ,, peu mon cœur. Cette aimable fille me ra- s, mena insensiblement à moi-même ; je sentis „ toujours mes chagrins, mais je devins ca- ,, pable de les cacher & de reparoître dans „ le monde. Sûre que milord d’Qssery n'é- ,, toit plus à Londres, qu’il ne de voit plus „ y revenir, je pris le parti d’y retourner; ,, j’abandonnai des lieux où tout ce qui s’ofi- ,, froit à mes regards eutretenoit ma tristesse „ & renouvelloit mes regrets. ,, Vous eûtes peine à me reconnoître ; ,, mon état vous causa de sattendnssemeut. Z26 Lettres j, Mes traits reprirent leur forme altérée pár j, la maigreur; le tems me rendit ma fraî- „ cheur, mais il ne put me rendre ni ma 3 j gaieté ni mon repos. Je faifois mille ef- fores pous oublier un perfide quelquefois -, je croyois n’aimer plus , mais je me fou- j, venois toujours d’avoir aimé. Milord d’Of- i, fery excitoit encore des mouvemens vio- „ lens dans mon ame ; son éloignement me „ ralfuroit à peine contre lui ; je portois un i, regard timide dans tous les lieux où le „ hasard pouvoir me le faire rencontrer ; fans à , celle je le croyois voir , l’entendre par- ,, 1er. Milord Eilex, par une ressemblance „ légere avec lui, me caufoit une émotion ,, dont vous vous êtes apperçu ; son nom ,, fuffifoit pour m’interdire. Je combattois ce i, reste de fo. blesse; je me croyois prête à en „ triompher, quand son retour a ranimé dans -, mon cœur tous les fentimens que le tems „ & fa légéreté dévoient avoir éteints. Jamais „ étonnement ne fut pareil au mien, en le i, voyant entrer chez la duchesse de Newcaf- „ tel ; ses yeux fe fixerent fur moi ; je sentis i, une agitation qui me fit craindre de rester -, lans connoillance. Tandis que tout le monde -, charmé de le revoir fe précipitoit pour l’em- ,, brader , & mèloit à des complimens de con- „ do'éance fur la mort de ía femme mille ,, félicitations fur son retour , îady Henriette „ m’entraìnoit; je sortis avec elle. Vous fûtes SE M I L A D Y CAÏ ESBY. i, témoin de mon trouble ; je voulois en vain » le cacher ; Pétrange révolution de tous mes » sens vous découvrir une partie de mon se- » crec. Milord d’Ossery se présenta chaque 33 jour à ma porte, il la trouva fermée pour lui seul i il intéressa une de mes femmes 33 qu’il connoiiîoit, à me demander un mo- 33 ment d’entretien. Ilm’écrivit, il me suivit ,3 en tous lieux; son obstination m’alarma; », je sentis que milord d’Oííery ne pouvoit ,3 être un homme ordinaire pour moi. Hon- 33 teuse de me trouver sensible encore, j’ai ,3 cru devoir fuir le danger de le voir & de 3, Pentendre. „ A présent, milord, croyez-vous devoir 3, m’accuser de dureté , à'inflexibilité , pour „ avoir refusé les visites de milord d’Ossery, ,3 pour lui avoir renvoyé ses lettres fans daigner ,3 les ouvrir , pour ne vouloir aucune explica- 3, tion avec lui ? Quels égards lui dois-je ? 3, Quels motifs m’engageroient à Pentendre? ,3 Eh, que peut-il avoir à me dire? II m’a 33 oublié si long-tems! II m’a trop appris qu’il 33 pouvoit vivre fans moi, être heureux fans ,3 moi! Ah, qu’il le fuit! Oui, qu’il le soit j, toujours, mais loin de moi & fans moi ! Sî „ vous savei où il est, s’il vous écrit, dites- ,3 lui bien de renoncer au projet de m’appaijert ,3 de me voir. Moi, son amie ! Ah , dieu !... ,3 je ne íaurois l’être; je fuis fâchée que le 3, ciel lui ait enlevé celle qu’il aimoit, qu’il Z 2F Lettres „ m’avoit préférée mais pourquoi fa pettS „ nous rspprocheroit-efle ? Eít-ce à moi de „ l’en consoler ? Adieu gardez mon secret ; „ rendez justice à mes sentimens ; & si vous „ voulez que je croie à cette amitié tendre „ dont vous m’assurez, ne me parlez jamais „ de milord d’Oflery LETTRE XV. Mercredi , à Finchejìer, J E n’ai pu vous écrire hier,- j’étoìs fatiguée, malade même j'ai gardé ma chambre. Cette légere indisposition a fait bien du plaisir à sir Henry; elle l’a fixé près de moi; je ne savois que lui dire; je l’ai prié de chanter; il a la voix douce, sonore, agréable En vérité , ma chere Henriette, il m’a rappel lé ces sons j’y penserai toujours !... Mais aussi que ne me grondez-vous ? J’abufe de votre complaisance; je dis fans cdse la même chose ; rien ne me diisipe ; jme surprends quelquefois dans une .humeur que je me reproche. On dit que la solitude porte vers la misantropie ; j’imagine que le grand monde seroit plus propre à produire cet effet, si î’indulgence naturelle à un bon cœur ne combattoit Paigreur des réflexions de l’esprit. Qju’il de milady Catesby. 32 - Qu’il s’éleve de singuliers mouvetnens dans Pâme! En apperc-evant les travers, le ridicule & l’inconséquence de tant de gens avec lesquels il faut vivre, celui qui s’en croit exempt & veut les supporter, doit se regarder, au milieu de ces extravagans, comme une personne saine environnée d une foule de malades. Elle íeroit injuste, si elle leur íavoit mauvais gré de ne pas jouir d'une santé auiíi âoúiiìuite que la sienne. Hier au soir tout le monde se rassembla cirez moi on railla milord Clarendon sur une passion qu’il a conservée long-tems, quoú- que l’objet de son attachement méritât peu sa constance. Cette passion .l’a rendu fort malheureux pendant cinq ans. Comment trouvez- vous ce sujet de plaisanterie ’í Croiriez-vous qu’on pût se faire un amusement de rappeller à un homme le teins' le plus fâcheux de fa vie? Ah! comment pensent ceux qui trouvent du plaisir à rouvrir les plaies d’un cœur tendres Milord Clarendon s’est prêté avec comolaiíànce à ce dur badi liage ; il a mis de, l’efprit & de la douceur dans la façon dont il’ l’a soutenu; mats il bailíbtt les yeux ; il étoíf embarrailé.... Dites-mot donc, ma chere pourquoi nous rougiihms' Favori été trompés On rougit donc d’avoir de la bonne foi, “éc d’en supposer dans les autres! D’ou vient qué' Fon se sent humilié d’une crédulité dont en* examinant le principe ori dëyfòít s’iioítorèi ? Tome L Y •V * 330 Lettre* Si c’est par nos sentimens que nous jugeons de ceux d’autrui , ia défiance n’est pas naturelle à une ame droite. Eh , peut-on en -noir quand on se sent incapable d’en imposer ? J’ai partagé la peine de ce pauvre lord peut-être ma pitié venoit-elle moins d’une généreuse compassion, que d’un retour vif sut moi-mëme; je ne veux pas approfondir fa cause. Je hais à chercher des raisons qui affoi- hliisent l’idée que j’ai de la bonté les moralistes qui s’étabiìiíent scrutateurs & juges de Pâme, pour i avilir, dégrader ses opérations les plus nobles, ne me persuadent jamais que contre eux-mêmes. Ace propos, je vous remercie du petit livré que vous m’avez envoyé. Cela est bien dit; mais cela est il bien. pensé? Je voudrois qu’ou écrivît par un motif plus déíhitér'eiíé que celui de montrer de l’esprit. Le spectateur devroit être un models pour ceux qui s’étudient à pénétrer les secrets de l’humanité. Pourquoi employer à Paffliger, des foins qui pourroíent tendre à la consoler? Ne vaudroit-il pas mieux élever Pâme que de Pabattre? II est des exemples de bonté, de grandeur, de générosité; tout homme peut donc aspirer à être bon, grand , généreux. Celui qui veut nous rendre íes cónnoissances utiles, doit nous aidera faire profiter le germe du bien » dont le principe est en nous. Nous Liter !e mérite ée devoir à nos efforts une partie de nos vertus, c est nous décourager. Attri- DE MILADY C A T E S B Y. ZZI buer toutes nos bonnes actions à la vanité, à l’amour de nous-mèmes , c'est rebuter notre cœur. Ne nous entretenir que de nos foibles- ses , c'est dire íìins celle à un malheureux qu’iL est à plaindre. Si on ne peut le soulager , eh. pourquoi l’éclairer sur sa misere '{ A un mal incurable il ne saut que des caïmans ... Mais , bon dieu! est-ce à moi de raisonner, de critiquer l’honnete lìr Villiams ?.... Voyez le danger de ces lectures ; j’ai pensé faire un livre auiìì. Adieu.* je vous aime de tout mon cœur. LETTRE XVI. Jeudis à Vinchejler- La ridicule, la sotte, la maussade aventure qit vient de nTarnver ! Heureusement débar- raítée de lìr Henry qui est à douze milles d’ici,j’ai voulu profiter de son absence, pour jouir du plaisir de me promener seule. Au détour d’une ailée- dont je sortois pour gagner le parc , j’ai trouve lir James. Ì1 m’avoit suivi sans se laiìíer appcrcevoir ; sa rencontre m’a extrêmement déplu j j’ai pensé que pour cette fois je n’éviterois point de ['entendre. Déterminée à ['écouter, je roéditois déjà ma repense.... Mais , ma chere Henriette, croirìez-vous imaginer l’effetque ses discours 332 Lettre ont produit sur mon cœur, sur mon foibîe cœur? Sir James a commencé par m’apprendre que Punique motif de son voyage à Vinches- ter étoit... II a hésité... de trouver... de saisir... l’occasion... que le hasard lui oísroit... enfin... de... de me rendre... un hommage..,. II hésitoit encore mais enhardi par mon profond silence , il a fait la peinture la plus vive , la plus animée de son ardeur, de ses peines, de son respect, de fa passion... mon dieu ! de tout ce qu’il a voulu, ma chere, je ne Pin-, terrompois point.... Ah, j’étois bien loin de lui! Son trouble, l'on embarras, des exprès-, fions presque pareilles , le lieu , la saison , rheurc,'le jour même, si présent à ma mémoire -, tout m’a rappel lé milord d Oiïery. II m’a semblé entendre encore cette voix si douce, ces assurances si flatteuses, ces promelses si cruellement trahies. Ma tète est tombée fur mon sein,oubliant sir James , ses aveux, son amour la prudence, & moi-méme. J’ai saisie couler mes larmes ; je me fuis abandonnée à une douleur dont je n’ai pu retenir ni cacher les marques. Je ne fais ce que m’a dit alors sir James; je ne fais ce qu’il a pensé d’un mouvement si extraordinaire j j’ignore le teins qu’a duré cette singulière scene. Milady Sunderland s’est fait entendre ; elle venoit à nous Sir James s’est enfoncé dans le bois j & votre folle amie a coupé par une petiie allée, pourn’ètre point vue ; elle se hâte de veus écrire... En vérité DE MI L A D Y CàTESBY. ZZZ j’ai perdu la raison... Que pensera sir James ?... II faut le revoir dans un instant... Cette idée n’est pas supportable. * LETTRE XVII. Toujours jeudi à minuit. Sir James n’a point paru au dîner,- il s’est plaint de la migraine , & n’a descendu que fort tard. IIz paroissoit triste, & j’étois embarrassée. Je ne saurois vous dire combien je crains une explication ; je l’éviterai si je puis. Quoi , milord d’Ossery fera donc toujours présent à mon esprit ! Se peut-il que le souvenir de cet ingrat soit ineffaçable ! qu’il me trouble ou m’afflige sans cesse !... Quelle idée sir James prendra -1-il d’une femme qui pleure , parce qu’un homme aimable l’aime tendrement? un homme dont la naissance est égale à la sienne, dont la fortune est considérable? .. Oh, ma chere Henriette , j’ai un cœur inconcevable , foible , méprisable , je crois ! Ces qualités, ces vertus , qui font la base de notre amitié , vous les possédez moi , je n’en ai plus que l’apparence. Une cruelle passion, une constance mal placée , ont détruit mon naturel & changé mon caractère. J’ai toujours les mêmes principes, mais je les démens j jlagis contre mes Y iij 334 Lettres propres lumières. Je ne puis m’élever au-dessus de cette vile partie de moi - même , de cette foible machine à laquelle la moindre impulsion rend ses premiers mouvemens. Groudcz- Moi bien fort, je vous en prie j j’ai besoin de toute votre sévérité. Mais par quel malheur faut-il que ílr James & sir Henry me persécutent ? Je ne puis rien aimer , je ne veux point être aimée. L'uti se tait, m’obsede & me boude. L’autre parle avec un ton , des expressions... Les hommes n’auroient ils qu'un langage ?... Pourquoi le sien m’a-t-il fait reconnoitre ?... Ai-je un tort bien grand, ma chere, parlez donc? Mes fautes vous font si sensibles , qu’en vérité mon amitié pour vous me force à me les reprocher doublement. Si vous me trouvez bien ridicule , ne m’en aimez pas moins. LETTRE XVIII. Vendredi , à Vìnchejìer, Vous craignez que vos lettres ne soient longues , qu’e'les ne me fatiguent. Vous , ma chere Henriette , penser que vous pouvez me fatiguer ? Soyez bien sûre qu’éloignóe de vous, mon unique amusement est de lire ces aimables lettres. Le sentiment qui me les fait aimer DE MILADY CATESBY. AZs ne portera jamais la douleur dans mon amé; mes larmes n’effaceront jamais ces caractères chéris. Je ne me rappellerai jamais avec rougeur le plaifir que je sens à les voir. Hélas , oui eût pu me le prédire ! ceux qui më causaient autrefois une joie î pure, je n'ose à présent... Quand je les recevois, je me ri'ou- vois -heureuse , si heureuse , que tous les biens qu’on estime me paroissoient a u-d estons de celui que je croyois posséder !...'Quel changement un jour, une heure, un moment, fit dans mon fort!.... Cette lettre.... cette odieuse , inexplicable lettre !... Le perfide, me jurer qu’il m’adoroit ! me demander ma pitié !... Ah, ma chere, je ne puis l’oublierl... Non, jene le pu s! Ce que j’ai écrit à milord Cariste a réveillé cette tendresse si vraie, si forte,que rien ne détruit, je me fuis arrachée à la honte de céder au foible extrême de mon cœur. Ma fierté m’a soutenue dans ce pénible effort. J’ai cru pouvoir me reposer sur ma raison ; je me suis flattée... Vain espoir.! Je ne puis cesser de m’occuper de milord d’Os- íery. Son éloignement me fâche j d’où vient ? Aurois-je donc pensé qu’il devoit être sensible au mien? Croyois-je que mes dédains ne le rebuteroient point? Etoit-ce pour être suivie , que je fuyois ? Aurois-je eu la bassesse de desirer?... Je ne fais; mais j’imaginois qu’il verroit milord Carlile , qu’il chercheroit à 'approcher de vous. Je fuis devenue bi- íàrre, injuste quand on me parie de lui, je me Y iv s;6 Lettres mets en colere. Si on ne m’en dit rien, je m’af- flige. En voulant me voir , iì m’a irritée ; il me laide, fa négligence me déplaît, m’oífenfe... Mon dieu, est ce votre amie, est-ceune femme sensée , qui est si peu d’accord avec elle-même? Ma bonne , ma tendre amie , aimez-moi pour nous deux ; car je me hais bien fort. M LETTRE XIX. Samedi , à Vinçhejîer. C ^ir James m’a écrit. Sa lettre est tendre; il aimera, il se taira. Il'n’o/e me demander le sujet de mer pleurs-, il n’ oubliera jamais cet instant. II voit que mon cœur est pénétré d’un e douleur qu’il respecte. 11 finit en m’alfurant d’un amour éternel.... Eternel ! ma chere , ils promettent tous un amour éternel. La premiere preuve que fir James veut me donner de cet éternel amour & de fa soumission, est de renfermer des sev- timens qu’il est sûr de conserver toujours. Je lui ai répondu poliment, en acceptant seulement son silence. Je suis fâchée de lui voir inspiré de la tendresse. Si je ne puis faire le bonheur de sir James , je Xmudrois bien au moins ne pas lui causer des peines. 11 est aimable ; il me piairoit, si l’on pouvoit encore me plaire. Vous ètçs sûre que milord dDísery n’est B E MI L A D Y CATESEY. ZZ7 pointàBath? On ne Papas vu à Erford. Mi- lady d’Ormond me l’auroit nommé parmi ceux qui font chez elle. Elle me presse d’ader la trouver. Retourner à Erford , revoir ces lieux!.... Ah , je n’irai point à Erford ! Voilà sir Henry très promptement de retour; & le voilà précisément tel qu’il étoit parti. Je l’aì reçu assez bien, pas assez pourtant ; car il a l’air peu content... Milaây écrit... Un grand soupir, & le trille personnage s’en va... Eh non , il revient chargé d’une corbeille de jacinthes & de semidoubles, dont il va parer mon cabinet. Tandis qu’il fait cet arrangement, myîadi écrit, au grand regret de sir Henry. Je sens, que rien n’ell plus malhonnête ; mais si j’étois capable de complaisance pour ses foins , il m’eti ac- cableroit. C’est bien assez de supporter en silence toutes ses humeurs. II en a tant avec moi, que souvent je m’examine pour voir si je n’ai pas des torts avec lui. Ce qui me rend fa présence fâcheuse & sa tendresse pénible, c’est de penser qu’au fond de son cœur il' me trouve ingrate. En esset, pourquoi le maltraiter ? Qu’ai-je à lui reprocher? De rembarras? Un désir d’ètreavec moi, qui le conduit fur mes pas, peut-être malgré lui? Unesou- milsion extrême? Une envie de me plaire qu’il ose à peine me montrer ?... Si vous voyiez avec quelle application il s’occupe de son ouvrage... Pauvre sir Henry!... On dit que l’on est injuste quand 011 aime ; on i’est bien da- 338 Lettres vantage quand on n’aitr" pas. De quel droit fuis je impolie avec fir Henry ? Parce qu’il m’ennuie, faut-ilqueje ì’afflige?Dois-je abuser du pouvoir que sa foibleife me donne sur lui ? Ne doit - on rien à celui que l’on fait souffrir , même sans le vouloir ?... Allons je v is l’entretenir ... Mais que lui dire ? Je vais lui demander du tabac, l’heure qu’il est, le tems qu’il fait, laisser, tomber mon mouchoir pour lui donner le plaisir de le ramasser. [1 saut êtte obligeante. Milord Carlile me demande pardon; il trouve que j’ai raison mais il ne conçoit pas ce qui a pu faire changer de caractère à milord d’Oflêry, il ne le reconnoit point à son procédé bísarre pour moi. Adieu, ma chere & tendre amie» LETTRE XX. Dimanche , d Vinchejìer . A-H, grand dieu, quelle émotion ! Quelle surprise! Sous une enveloppe dont la main m’eft inconnue, une lettre de milord d’Ossery !...» Oui, de lui, en vérité. ... Voilà son caractère... Elle est de lui... Mon dieu, elle est bien de lui ?... D’ou vient-elle?... Qui l’a apportée?... Comment?... Pourquoi?... II m’é- crit encore !... A moi!... Que me veut-il ? Ma DE M I L A D Y CatESBY. ZZI main tremble.... Ma plume s’échappe de mes mes doigts... II faut que je prenne l’air. On ne sauroit me dire d’où vient cette lettre. Un homme à cheval i’a donnée à un de mes gensqu’il a fait appeller... Milord d’Odery feroit-il dans cette province ? Je voudrois qu il me vînt des ailes... Me voilà comme une folle, comme une imbécille , comme... Mais à quoi me comparer qu’à moi-mème ?... Je ne puis écrire... Ma tète fe dérange... Oh, ma chere, si vous me voyiez... Cette lettre... elle me désole. Hélas , où est le tems que la vue de cette même écriture portoit une si douce agitation dans mon cœur ! A présent elle m’épou- vantej elle me cause un trouble cruel, un désordre inexprimable_ O ma chere Henriette, que ne fui s-je avec vous ! que ne puis-je répandre dans votre sein les peines que je sens ! Elles font vives, elles font d’une efpece... Je ne les co n g ois point, mais j’en fuis accablée. Quel pouvoir cet homme a-t-il donc suc moi? Autrefois je lui croyois celui de me rendre heureuse. 11 l’a perdu » il a bien voulu le perdre... Fa ut-il qu’il ait encore celui de rr.’aftliger ?... Je voudrois me cacher, m’ou- blier , n’ètre plus. Elle est toujours là cette ne fais que faire. Voyez mon malheur quand le tems semble avoir nffoibli mes senti mens, diminué mes chagrins , il faut que cet ingrat revienne k 34 Lettres Londres, que son caprice l’excite à me chercher ; Sc lorsque , pour séviter, je» laisse tout ce qui m'etfc cher, il me tourmente ici, il m’écrit, ií a îa cruauté de m’écrire. Cette enveloppe, cette ruse .... Quand je renverrais la lettre à Londres, comment lui prouver que je ne l’aurois pas lue?... II n’est point assez vrai pour m’en croire fur ma parole... si artificieux ... Mais que peut-il m’écrire?... Oseroit-il entreprendre de se justifier ? Comment le pourroit-il ?... Ah ! ce n’est ni l’amour ni l’arnitié qui l’engagent à m’im- portuner $ c’est !a vanité. I! ne peut soussrir de se voir dédaigné, il voudrait triompher de mes résolutions, l’cmporter fur ma fierté , fur mon ressentiment... Après deux ans d’oubli, oseroivl se ssttcr que je pense encore à lui ?... foiblesse,ou curiosité?... D’où vient ce désir de voir ?.... Après tout, qu’ai-je à craindre? a-t-il des reproches à me faire ? Je veux lire fa lettre, y répondre. Allons.... Mais voici la comtesse de Bristol.... Hélas , que n’ai-je une ame comme la sienne !.... Adieu. LETTRE XXL Toujours dimanche , á minuit. Il se plaint de moi, ma chere Henriette ! il ’en plaint en vérité ! il a l’audace de s’en B E MILADY CATESBY. Z4k plaindre , de me faire des'leçons de gcnéro- fité. L’époux de Jenny Monfort s’é tonne de mon inconstance ! I> attendoit de moi d’autres sentimens.... & tout cela avec une hauteur.,.. Lisez, lisez , je vous en prie, l’exacte cooie de son insolente lettre .... Non , cet insdele n’a point d’idée des chagrins qu’il m’a donnes.... Mais un homme conprend-il les peines qu’il peut causer ? Lettre de milord d’Ojsery, à milady Catesby. w Fuir un malheureux, rejetter ses sou- „ millions, l’abandonner à ses remords, mé- „ priser son repentir, se peindre sans pitié ce „ qu’il doit souffrir; c’est le procédé d’une femme ordinaire , qui se croit offensée, se „ livre à l’ardeur de son relsentiment, veut „ punir , se venger, & de laquelle au fond on „ n’a pas droit d’exiger plus de douceur ou „ de complaisance. „ Ne pas fermer son cœur au mouvement ,3 généreux qui peut encore l’ouvrir à la com- passion s’attendrir fur le fort d’un homme» „ d’autant plus à plaindre, qu’il a mérité les ,3 maux dont il gémit oublier, pardonner, „ remettre à l’ami une partie des dettes de ì'a- „ niant accorder quelque indulgence au rs- „ tour d’un coupable, í’entendre au moins; „ c’est ce qu’on avoit espéré de l’ame noble» éclairée, de milady Catesby. 342 L 1 T T R { ! „ Mais elle a changé. Elle n’est plus cette „ femme sensible & vraie, cette amie fidelle, „ cette maîtresse tendre, qui vouloir aimer â , toujours, dont rien ne devoit affbiblìr les „ sentimens. Ses lettres, feule consolation „ de mon exil, seul adoucissement de mes 3 , longs chagrins ; ces lettres si cheres , si sou- 3, vent pressées contre mes levres, si souvent m baignées de mes larmes; ces lettres char- ,3 mantes, unique relie de mon bonheur passé, „ elles me disent encore que vous m’avez 33 aimé mais vos yeux m’ont dit que vous ,3 me haïssiez, & votre départ ne me l'a que „ trop confirmé. „ Ah, lady Juliette, lady Juliette ! est-ce „ bien vous qui me montrez cette inhumaine a, fierté? Vous m’aviez tant promis de m’es- „ timer toujours ! Que savez-vous si vous ,3 n’ètes point injuste? J’ai des torts, fans „ doute; mais leur espece vous est iucon- „ nue jusqu’à présent je n’ai pu vous ex- „ pliquer ma conduite. Consentez à m’en- „ tendre, madame; au nom de tout ce qui „ vous est cher, permettez-moi de vous voir, „ de vous parler ; ne refusez pas cette faveur „ à un homme qui vous adore, qui n’a ja- „ mais cessé de vous aimer, de vous desirer, „ de vous regretter. Malgré les plus fortes „ apparences, croyez qu’il n’est poun indigne v de la grâce qu’il ose vous demander. M Pardonnez- moi la façon dont je m’y fui* DE M11ADÏ CìTESEY. Z4Z -, pris pour vous engager à lire ma lettre; „ un de mes gens attend votre réponse à la » ferme. » Cette imhunmine fierté. Quesavez-vous fi vous n'êtes point injujìe f Eh bien .> auriez-vous pensé qu’il osât mettre en doute si j’ai tort ou raison avec lui? Ces lettres baignées de ses larmes....t D’où vient donc qu’il répandus des larmes? Quel sujet avoit-il d’en répandre ? Ah, qu’il en verse encore! Qu’il pleure! Il a trahi cette maítrejfé tendre qui le préférois à tout, ne vivoit que pour saimer , dont les vœux les plus ardetis n’avoient pour objet que le bonheur de ce cruel... Ah , qu’il pleure ! II a tant de reproches à sc faire ! Cette amie fidelle peut l’abandonner sans être inhumaine , fans être injufie.... Audacieux suppliant, il ne se croît point indigne de la grâce qu’il demande.... Pesez bien les termes de cette lettre... Y ré- pondrai-je?... Je ne fais... Que puis-je lui dire?... Mais je ne me sens pas bien_ Je ne saurois bonne, ma chere amie, pourquoi vous ai-je quittée, & dans un tems où vos conseils me seroient fl nécessaires ?... C’est milord d Ossery qui en / est cause... Eh,ne l’est-il pas de topt ce qm jn’afflige ! Lettres 344 " > LETTRE XXII. Lundi, à Vinchcjlcr. F e suis encore dans l’incertitude fur ce que je dois faire plus je relis la lettre de milord d’Oísery , plus je me sens révoltée contre lui; parce que je fuis capable de reífentiment, il ne reconnoit point mon ame; une balle condescendance me conviendroit mieux dans ses idées, qu’une inhumaine fierté. O ma chere Henriette ! les hommes nous regardent comme des êtres placés dans l’uni- vers pour Pamufemcnt de leurs yeux, pour la récréation de leurs esprits, pour servir de jouet à cette espece d’enfance où les assujettit la fougue de leurs paillons, l’impétuosité de leurs désirs, & l’impudente liberté qu’ils ie font réservée de les montrer avec hardiesse & de les satisfaire fans honte. L’art difficile de résister, de vaincre ses penchans, de maîtriser la nature même, fut lassé par eux au sexe qu’ils traitent de foible , qu’ils osent mépriser comme foible. Esclaves de leurs sens, lorfqu’i's paroiflent l’être de nos charmes , c’est pour eux qu’ils nous cherchent, qu'ils nous fervent ; ils ne considèrent en nous que les plaisirs qu’ils efperent de goûter par nous. L’objet de leurs feintes adorations n’at- teint jamais juíqu’à leur estime j & si nous leur de miladï Catesby. 345 leur montrons de la force d’esprit, de la grandeur d’ame, nous sommes d?inhumaines créatures , nous passons les limites qu’ils ont osé nous prescrire , & nous devenons injustes fans le savoir. Je suis piquée.... Je lui répondrai.... Oh oui... Mais j’attends que Paigreur dont je ne puis me défendre , loit un peu modérée.... Je ne veux pas le Voir.... Je ne le voudrai, jamais.... Je tâcherai de ne point écrire avec dureté, aBn de remettre a milord d’OiFery , qui doit m’ëtre indifférent, une partie des dettes de l'amant que je dois haïr.... Non , il n’y a pas une expression dans fa lettre , qui ne me Bielle jníqu’au fond du cœur .... Uefpece de ses torts m’est inconnue. Ah , comment peut- il le croire & le dire ? Ne m’a-t-iì pas trompée, quittée, abandonnée? N'a-t-il pas détruit ma plus chere espérance ? Ne m’a-t il pas privée ?... Hélas ! de lui, du feu! objet de mon attachement! II m’a fait tout le mal qu’il étoit eu son pouvoir de me faire ; & je lui pardonnerois !.... Que n’ai-je eu la force de déchirer cette lettre, dès que j’en ai connu la main ?... Pourquoi fau t-il ? ... Cet homme a mis tout son bonheur à troubler, à détruire le mien. Toujours lundi à minuit. Croiriez-vous bien, ma chere Henriette» que je ne laurois écrire à milord d’Ossery ? J’ai Tome /. Z Z46 L È T T R E S recommencé vingt sois une très petite lettre, fans jamais pouvoir la finir ; tout ce que je ne veux pas dire vient s’otfrir à mon idée ; le reproche le place fous ma plume; je cherche à paroitre indifférente , & ma sensibilité éclate malgré moi. Pas une expression qui me fatis- t'aílè , ni froideur, ni modération ; mon cœur emporté par un mouvement rapide , veut s’ex- pljquer lans détours j'attendrai. Toujours lundi , à deux heurts ; Jamais je ne courrai faire cette réponse j’écris , j’eiface , je déchire... Après tout, pourquoi me tourmenter, me fatiguer? Est-ii si essentiel que jc lui écrive ? . ... Oui ; car si je garde le silence, il croira que je consens à le voir.... Ah, s’il alloit paroitre ici!... Chez qui peut-il être ? n’a point de terre dans ce canton?... Est-ce le hasard ou !e foin de me chercher, qui l’amene auprès de moi?... Ma chere , ne riez point de mes inquiétudes; ne me dites point que je l’aime... Eh, comment pourrois-je l’aimer encore? Non, ce n’eít point l’amour dont je fuis occupée ... e'est... je ne sais ce que c’. st ; mais je fuis triste. Je vais me mettre au lit, fans espoir d’y trouver du repos. Plaignez votre meilleure amie, plai- gnez-la , fans examiner la cause de ses peines ; nous sommes souvent convenues qu'il y a de la dureté à refuser sa pitié à des maux qui nous BE MILADY CatESBÏ. 34s paroifsent légers ce n’est pas l’espece du mal, mais la sensibilité du malade , qui doit exciter notre compassion. Ah, je suis bien digne de la vôtre ! LETTRE XXIII. Mardi , à Vinchesier VO I c I une copie de ma réponse je ne sil- vois pas combien il étoit difficile d’écrire quand on ne vouloit pas dire tout ce qu’ora pensait. C’est un fardeau pelant, dont je viens de me débarrasser. Croiriez-vous que depuis une heure que ma lettre eít partie , j’ai désiré vingt fois de la ravoir ? je crains qu’eìle 11e le désoblige trop... même qu’elle 11e safflige. J’ai relu la sienne avec attention; este me pa- roit moins choquante ; tout ce qui me révoltoit m’attendrit à présent. Cet endroit où il parle de mes lettres est touchant, en vérité ... il les frejoit contre jes levres .... elles étoient fa feule conji ution. i ... Mais quels chagrins avoit-il donc? Son exil ? S’il m’aimoit.. Eh, comment en eût -11 épouíé une autre, si son cœur ?... je n’ypuis rien comprendre.... II dit qu’il est malheureux...^ Je 11e voudrois pas penser qu’il l’est en ester.... Ah , s’ii sentoit ce que que j’ai senti ! Cette douleur, ces déchìremens* s’il les sentoit ! Qpe je le plaindrois ! que ma Z ij Lettres §48 fierté céderoit aisément à la douceur de 1 c consoler , de ramener la joie dans son ame!... Je pleure, en vérité je pleure,- je ne puis supporter l’idée de fa tristeise , de ces longs chagrins dont il me parle. Quoique ma raison doive me persuader qu’ils n’ont point existé , ils se peignent sans cesle à mon cœur. Réponse de milady Jidiette Catesby , à milord comte d’OJsery. “ Je ne m’attendois , milord, ni à vos „ plaintes, ni à la priere que vous me faites j „ le te m s où une explication de votre con- w duite pouvoit m’intéretîer, est déjà loin de „ moi. S’il se retrace quelquefois à ma mé- 3, moire, c'est comme le souvenir d’un songe „ pénible , que le réveil a diifìpé, & dont il ne reste q u'une idée triste & confuse. II m’im- „ porte peu de cotinoitre les raisons qui vous „ engagerent à nse rendre à moi-même ; il me 3, suffit que vous l’aye2 fait. Je ne crois point „ sortir de mon caractère, en refusant de vous ,3 voir , en le refusant absolument. Je ne vous „ regarderai jamais comme un íi,auquel je j, doive remettre des fautes qu’on ne peut par- w donner ni à ï'ami , m à Vamant, Celui qui „ put m'abandonner si long-tems aux soup- „ çons vagues de mon esprit agité , à ceux que „ je devois former fur ses sentimens , même M fur fa probité, doit-il s’étouner de mon in- DE M J LADY CàTESBY. 349 différence ? A-t-il droit de me la reprocher ? „ Eh , pourquoi chercherois-jc à m’instritire „ des circonstances , quand ies faits n’ont rietì „ de douteux? J’en ai su alsez pour négliger „ toujours d’apprendre ce que j’ignofe ; j’at- „ tends , de la complaisance où je me force cil „ vous écrivant, une faveur à laquelle je puis „ prétendre. Rendez-moi ces lettres, milord, „ dont le style vous rappelle ce que je rougis „ d’avoir pensé ; & ne vous plaignez point „ d’un coeur qui fut allez noble pour ne pas „ fe plaindre du vôtre Ne trouvcz-vous pas , ma chere Henriette, une efpece de fausseté dans cette façon d's- crire? C’est bien là ce que je devrois penser, mais cc n’est pas ce que je pense. Cette orgueilleuse indifférence n’est pas dans mon cœur , je fuis fâchée d’avoir envoyé cette lettre. Pourquoi feindre ? N’eút-íl pas été mieux de parler naturellement, d’avouer ma véritable situation à son égard , de dire je vous aime peut-être encore , mais je ne vous estime plus > je renonce à vous ; la constance de mes sent mens n’est point uni preuve que je vous croie digne de mon attachement. Elle est dans snoti car aller edes traits ineffaçables ont gravé dans mon ame une faiblesse qui me fut chere ; j'en aime encore le souvenir, ll ne tient point à vous, mais aux imprejstons vives que j'ai reçues. Semblable â une personne qui se regardé avec complaisance, & jouit du plaisir de Zss Lettres se voir fans songer à la glace qui le lui procure , je me plais à me rappeller mon amour , fans me plaire à penser à vous. Cela eût été plus noble , plus vrai je vou-, drois l'avoir fait. Je hais la dissimulation , j’en hais jusqu’à l’apparence. Mais la lettre est par-, tie ....Depuis long-tems j'ai perdu l’habitude d’être contente de moi ; le regret semble atta-, ché à toutes mes démarches. De tant de qualités dont je m’applaudissois, il ne me reste que la connoissance de mes fautes ; & de tant de biens que je m’étois promis, votre amitié est le seul qui m’en paroisse un véritable. LETTRE XXIV. .Mercredi y à Vinchejkr . Jh . ssurÈment, ma chere, ma tête est un peu dérangée. Je suis inquiété , agitée je compte les heures, les momens ; le tems me varort d'une longueur extrême. J’attends, fans; savoir ce que j’attends. Le moindre bruit excite un mouvement en moi; ma porte s’ou- vre, le cœur me bat. Pendant que mes gens yont & viennent dans mon appartement, je les regarde avec des yeux qui leur demandent quelque chose. Je m’en suis apperque à l’en- nuyeuse répétition de , que veut Madame? Eh, DE M I L A D Y Ça TE SB Y. Zsk Íjqíi dieu ! madame ! e sait-elle ce qú’elle veut ?.. . Devinez-vous , ma chere Henriette, le sujet de tant d’é motion '{... Oh, que cela est bas,, vil, honteux! C’est donc l’attente d’une réponse... Non, je ne puis me souffrir. J’ai envie de partir, de m’éloigner d'uri voisinage si dangereux -, mais si milord d’Oíîery veut me voir, me parler , onserai-je en sûreté contre ce désir obstiné? II saura le satisfaire ; il obtiendra du hasard.... de ma íoibleiíe peut- être , cet entretien demandé avec tant d’inf- tances. Les hommes se lassent-ils des foins qu’ils prennent pour contenter leurs fantaisies? Ils ne se sentent point humiliés de nos refus c’est encore un des avantages réservés à eux seuls. Qii’une femme ait eu le malheur fariner, d’aimer trop; qu’elle se laffe de son amant, veuille le quitter, que de reproches! quelles persécutions n’est-elle pas obligée de soustrir! Elle le chaise ; il revient, la cherche, la fuit, l’obsede , se plaint, menace, prie , gémit, s’a- bandonne à fa passion; l’éclat de ses chagrin» est un soulagement qu’i! ne veut pas se refuser. II s’embarraffe peu s’il cause de l’ennui, du dégoût; son ame n’est point alsez délicate pour qu’il se trouve b leste de l’idée d’i importuner. Occupé de lui seul, de ses intérêts, rien ne' peut le faire renoncer au bien dont la possession le flatte ; & souvenc à force d'obstination, il parvient à conserver, sinon îe cœur, au moins la personne, premier objet de son atta- Z ìy 3s2 Lettres chement. Lui, dès qu’il trouve fa chaîne pesante , il la brise, il s’éloigne ; il ne voit point couler nos larmes, il n’entend point nos plaintes. Notre douceur naturelle, une fierté décente nous force à cacher nos douleurs. Ah, comment effc-íl possible que notre cœur se donne ! Nous sommes si malheureuses en aimant!... Je fais une réflexion, ma chere, c’est que je vous ennuie. Je vous dis toute» que je pense, & je ne pense rien d’amusant.... Oh, je me déplais à moi-même , & que les autres me plaisent peu !... Ne voilà-t-i[ pas sir Henry qui s’est mis à avoir des vapeurs, à s’évanouir comme une femme ! Ce matin it étoit chez moi; ses vertiges lui ont pris je ne savois avec quoi ranimer ses esprits. Je n’ai trouvé qu’un flacon rempli d’eau ambrée; je le lui ai tout répandu fur le visage. Sa sœur m’a crié que je l’ qu’il n’en reviendra pas. LETTRE XXV. Jeudi. 30Li e n encore de milord d’OsseryîNe pas me répondre ! II lui sied bien d’avoir de la hauteur !... II est fâché peut-être... Ma lettre étoit-elle si dure?... Le vain personnage ne DE MI L A D Y CatESBY. ZsZ peut supporter îe ton de l’indiisérence dans une femme qui lui a montré de la tendresse; celui de la haine l’offenseoit moins.... Ah, si je lui écrivois à présent!... Mais n'y pensons plus. J’ai reçu deux lettres de milord Carlile ils se plaint de vous. Je lui écrirai qu’il a tort mais je vous dis , à vous, qu’il a raison. Vous riez de la jalousie. Ah, n’eti riez jamais ! Si vous Paviez sentie, vous ne pourriez vous permettre d’aigrir la sienne par des plaisanteries. Avec un naturel tendre & généreux , est-il possible de badiner d’un mouvement involontaire qui affecte Pâme si douloureusement ? C’ett une folie , dites - vous , une extravagance. Soit mais cette folie désespère. C’eít du supplice d’un homme dont elle est adorée , que lady Henriette s’amuse il doit être fur de votre tendresse ,vous ccmmìtre , vous croire. Eh,Pamour raisonne-t-iî! A Force de réfléchir sur mes propres sentimens , j’aí peut-être acquis une légere connoiisance du cœur. Ma chere, celle qui peut rire de Pin- quiétude, de la douleur d’un homme attaché à elle, ou ne Palme plus, ou s’est trompée quand elle a cru Palmer. Les peines d’un amant touchent, parce qu’il les senton s’afflige, parce qu’il est triste ; on pleure, parce qu’il verse dé larmes; oti cherche à calmer , à ^jftsiper des chagrins que l’on partage... Eh , comment peut-on les don- 5?4 Lettres ner,& les rendre plus amers par des railleries , par une gaieté !... Fi, Henriette, fi ! Vous avez retardé le bonheur de milord Carliìe , adoucissez du moins cette attente par une complaisance que vous devez a la vivacité de sa tendresse. Je L’aime, vous le savez ; & puis vos fautes retombent un peu fur moi. II m'é- crit des lettres de quatre pages toutes remplies de vos cruelles malices ; vous boudez , & il se désole. Allons, pardonnez-lui, pour i’amour de votre meilleure amie. On ne prétend pas vous cacher , vous Faire disparaître ; on désiré que vous soyez admirée parez - vous, mon. tcez-vous, sortez , on y consent; soyez belle nux yeux de tout le monde, mais ne vous applaudissez de hêtre, que lorsque votre amant vous regarde. Adieu on m’a prié de vous gronder ; je vous gronde , mais je ne vous en aime pas moins, .. LETTRE XXVI. Vendredi , à Vitichejier. 3-j A Lettre de .milord d’Ossery vous a touchée ; ma réponse vous paroît très-hautei vous n’approuvez point cet excès Je sévérité... Allons, poursuivez, ma chere Henriette, chagrinez-moi auíîî. J’admire avec q^tle facilité nous rapprochons tout de nos propres sentimens ; vous J E MILADY C A T E S B Y. veniez Je pardonner à milord Cariiìe , quand vous m’avez écrit, Pénétrée encore d u plaisir que donne un doux raccommodement, vous pensez que l’on doit far donner s qu’il y a de la dureté à ne pas pardonner. Vous me priez , vous me conjurez d’entendre ce pauvre comte. Quand je voudrois vous donner cette preuve de ma complaisance,en serois-je la maîtresse ?... Eh, comment l’écouter ! 11 ne veut plus parler.... Vous le plaignez! Pouvez-vous croire qu’après fa fuite , son mariage , & deux ans d’oubìi, mon indifférence soit capable de P affliger?,.. II ne vouloir que nséprouver. Sa vanité lui persuadoit que je l’aimois encore j que ses moindres démarches détruiroient mes résolutions. En effet., pour effacer le souvenir de sa perfidie , d’ime trahison si noire , n e- toit-ce point assez qu’ii offrît de se justifier? Je devois voler au-devant dç ce cœur qu’on daignoitme rendre ; un bien si précieux méri- tois mon empressement, ma reconnoilfance peut-être... Audace insupportable des hommes! Insolent orgueil!.... Je devrois pourtant des remercîmens à milord d’Oífery ; son dernier c "vrice me sert mieux que le teins & la rails • n’avoient pu le faire -, il détruit ce reste de penchant dont je croyois ne jamais triompher • je ne pensais point à cet infidèle fans atte ’ ’Tement; à présent sa vue n’exciteroit pas oi la plus légere émotion j je fuis traira...;, ò. presque contente -, je ne crain- Zs6 Lettres drai plus fa rencontre , ses importunités ; n’est- ce pas où tendoient tous mes voeux?... Avec quelle cruauté il a cherché à me troubler encore , à rallumer cet amour qu’il ne fut jamais digne de m’inspirer !... Eh, d’où vient donc que je l’aimois tant ! J’ai regardé ce matin son portrait ; je l’ai tenu plus d’une heure ; je le considérois fans ressentir la moindre agitation; même en l'examinant , je me fuis étonnée d’avoir été si attachée à cette image. Pourquoi n’ai - je pu aimer que cet homme ? Qu’a-t-il de si séduisant? Quel charme décevant, répandu dans mes yeux, prètoit tant d’a- grément à cette physionomie? Où font ces grâces si touchantes ? Qu’admírois-je dans ces traits?.... O ma chere Henriette, notre prévention fait tout le mérite de Pobjet que nous préférons ; elle pare Pidòle de notre cœur; elle lui donne chaque jour un nouvel ornement. Peu à peu, l’éclat dont nous Pavons revêtue nous éblouit nous mêmes, nous en impose, nous séduit, & nous adorons follement l’ouvrage de notre imagination. Cc portrait, autrefois si chéri, est celui d’un homme trompeur. Hé ; as, je Pai regardé long tems comme la représentation d’une créature céleste!.... Oh, je ne puis plus le voir!.... Je le hais... Je me hais auffi... Je vous aime toujours. DE MILADY CATESBY. 3Ï7 'Sê y-.~^ B b==±= ±== ± ==ìlí* LETTRE XXVII. Samedi , d VincheJIer. Yods mouriez d’envie que sir Henry parlât; eh bien, le voilà déclaré, proposé & refusé. Miiady Vinchester m’a vanté l’amour de son frere , son respect, le silence qu’il s’esl imposé dans la crainte de me déplaire ; & pat sant de ses louanges aux miennes, elle m’a montré le désir le plus obligeant d’acquérir en moi une sœur aussi bien qu’une amie. Vous jugez de mon embarras , ma chere , & des détours polis qu’il m’a fallu prendre. J’ai opposé mes dégoûts presque invincibles pour le mariage , nés du peu d’agrément que j’y ai T trouvé , mon éloignement pour l’amour , l’habitude d’une liberté qu’on ne perd jamais fans regret. A la vérité, je ne fais pas de la mienne l’usage qui y attache la plupart des veuves démon âge, mais elle me donne l’espece de plaisir que sent un avare en calculant ses richeises. II jouit des biens qu’il peut fe procurer, & poilede dans son imagination tous ceux où l’étendue dc fa fortune peut atteindre. Un feu! homme, lui ai-je dit , pouvoir me déterminer à sacrifier cette liberté précieuse ; un autre n’aura jamais le mème ascendant sur mon cœur. Miiady est restée sa- Zl8 Lettrés tisfaíte des raisons que je lui alléguois ; mais pour sir Henry qu’eile a instruit de rnessen- timens , il est bien loin de les approuver * On ne peut plus vivre avec lui ; il ne fne parle point, ne me regarde point, contredit tout íe monde, gronde les valets des autres , chaste }es siens , brise tout ce qu’il touche, renverse tout ce qui se trouve sur son paisage, va comme Un fou au travers d’un parterre, & revient en rêvant donner de la tête dans le battant d’une porte fermée, fort étonné de se voir arrêté... Mais qu’un homme est injuste ! Su fantaisie est-elle ûne loi? De quoi se fâche sir Henry i'A-t-il droit d’exiger que ses Volontés déterminent les miennes ? J’ai aimé une créature de son efpece... Ah , c’est bien assez !.... Mais voici une lettre de vous... Hélas, que m’apprenez - Vous ! Quoi , lady ;Seymour ta quitté la cour , renoncé à la place?... Que je la plains! Que son malheur me touche ! Elle est dans la retraite, dans la plus haute dévotion ; & c’est la mort de milord Gage qui cause ce grand changement, bien grand assurément. Personne ne teuoit tant au monde que cette dame... Ah, ma chere! perdre un homme qu’elíe aimoit si sincèrement, depuis si long-têtus ; avoir surmonté tant d'obstacles ; être fur le point de Pépouser, & se le voir enlever en un jour & en un moment par un accident!... Je ne puis refuser des larmes à ce triste événement. Mais auísi quelle fureur à des gens de milady Catesby. de cc rang , de risquer dans ces courses à perdre fans honneur une vie chere àleur patrie, & qu’ils ne devroient exposer que pour elle !. N’en sont-iis pas responsables à leurs compatriotes, à des parens qui les aiment, à une maitrelse dont ils causent ìong-tems l’inquié- tude , & enfin le dés spoi r í* Pauvre lady Sey- niour! ía situation, & les réflexions qu’elle vous engage à faire, ont pénétré won cœur. tous mes souhaits font remplis. LETTTRE XXX. Samedi , à Vínchesiér. 3 ’ai passé trois jours fans vous écrire, nia chere, & je crains bien que mon silence ne A a ij Z64 i E T I R I S vous ait inquiétée j j’aieuun pende mal à îa gorge, la fievre, & beaucoup d’accablement» on m’a saignée malgré moi. Sir Henry n'a pas voulu perdre cette occasion de faires éclater ion zele officieux ; il s’est emparé de ma chambre, en a fait les honneurs... Cet hovnme est bon, il souffre; quelquefois il me fait pitié, plus souvent il m’impatiente j’ai !e cœur assez sensible pour le plaindre, mais je l’ai trop prévenu pour l’aimer. John est revenu ; milord d’Ossery est dans une convalescence qui promet un très prompt rétablissement; mon imbécille messager me cause à présent une autre forte d’inquiétude.... Mais on m’annonce Abraham, le valet-de- chambre de milord_ Mon dieu! que me veut-il ? Oh, que le cœur me bat !.... Si troublée pour un homme à lui! Eh, que feroit-ce donc si le comte lui-mènie ?... Que de variété dans ma foible tète! Je brûlois de le voir il y a quelques jours, & ,1e seul nom d’Abraham m’interdit? ... Ce st un billet qu’il m’apporte... Ce pauvre Abraham, il est ii charmé de me revoir , qu’ii ne peut me parler... Mais lisons... Ces lignes font tracées avec difficulté... II a été bien .mal... Voyez, ma chere, ce qu’il m’écrit» Billet de milord d] Offery , à milady Cateshy, £ Q_u o I, madame , vous avez daigné vous intéresser à mes jours ! Cette bonté me touche 55 DE MILADY CATESBY. Z65 vivement ; mais la dois-je à votre feule pi- ,, tié, ou à un Foible reste de cette amitié?... „ Hélas, j’ofe à peine me flater que vous cìÍl „ conserviez un léger souvenir! Qu’îl me sé- „ roit doux de penser qu’elle n’est pas entiére- „ ment éteinte dans votre cœur! Ah, si l’ar- „ d eu r de la mienne pouVoit la ranimer en- „ core!... Mais vous ne voulez pas m’écotiter. „ Recevez, madame, me$ Respectueux remeir- „ cìmens. Sans examiner le sentiment qui , vous a fait prendre part à mon état, je dote „ me trouver heureux de savoir excité „. Vous voyez, il sait que j’ni craint pour st vie. John, simpertinent John est cause de ces remercîmens qu’il me fait... Mais je fuis obligée de finir ; on attend après má lettre. Je ne veux pas vous laitier un jour de plus dans l’incertitude de ce qui peut être arrivé; & puis il faut une réponse à Abraham. Ah, c’est une grande affaire que cette réponse ! LETTRE XXXI. Dimanche , a Vinchestcr. oyez, ma chere Henriette, dans quel embarras me jettent ma vivacité, cette précipitation, avec laquelle j’envoyai John , fans A a iij g66 Lettres l’avertirde se cacher, saris lui défendre de me nommer, fans lui donner d’autreordre que de s’instruire. L’imprudent animal n’arien sude mieux que d’aller tout droit chez sir Halifax ; de renouveller connoissance avec Abraham j de lui dire qu’il venoit de ma part, & de rétablir dans l’antichambre de milord d’Oífery. Le pauvre malade, charmé de savoir près de lui un de mes gens, envoyé par moi, a voulu le voir. Monsieur John , comme il me l’a redit lui-mème, a requ avec bien de la joie f oi> dre d'entre r ; a répondu à toutes les questions de milord ; l’a assuré que milady était plus morte que vive en le faisant partir ; qiCelle avait toujours bien de C amitié pour milord , était à peine contente de recevoir trois buletins par jour , que lui John avoit l’honneur de lui envoyer. ... Si vous saviez avec quelle satisfaction cet étourdi m’a rendu dompte de fa commission; comme il s’applaudit des merveilles qu’il a faites !..., Après tout, je ne dois me plaindre que démon peu de prévoyance, j’ai renvoyé Abraham fans réponse hier je me fuis excusée fur la foibleífe de ma tête.... Ah, ce n’est pas celle que je crains le plus!.... Encore Abraham !..., Encore une lettre !.... Voyons... Ce n’est pas la peine de copier son billet; c’est à peu près celui d’hier , excepté beaucoup d’inquiétude fur ce mal de gorge que je n’aí plus. Voyez-moi ,écoutez-moi -, toujours la même çhofe. II faut répondre, •.. Mais qu’il m’esi t DE M ï L À D Y CATESBY. difficile de lui écrire ! Le zélé Abraham a dit à Betty , qu’il ne partiroit point dans u rie lettre... A mesureque mes craintes'se sont diíîì- péés , ma fierté a repris-de Pempire fui mon ame. Je fuis très fâchée quë nirlord d’Oíïery en puiife douter de cette ; amitiéiiont il feint d’êtrè ì peu sûr. Par cette feinte , il ménage má vanité son adresse ne m’ichappe point... Oh, ces hommeslces hommes! Remarquez-vous comme ils savent tirer parti des évánemens ? Lorsque les moyens de nous subjuguer semblent leur manquer, un incident imprévu , le hasard , une maladie les ramènent vers le but qu’ils s’étoient proposé. Qn ne veut point les voir , on ne veut point les entendre, tout paroit fini ; mais leurs re;fources ne s’épuifient jamais. Quand ils ne firvent plus que faire, ils ont la fievre,, ma chere; ils n’ont plus qu'un instant à vivre j ils remplissent notre imagination de terreur i s’ossrent à notre idée fous un aspect attendrissant 5 mettent fous nos yeux le spectacle effrayant de la mort, de la destruction de cette forme enchantereíìè qui nous séduisoit & I* fievre la plus pas ce qui les tue, c t est notre dureté... II n’a pas songé à me dire cela... Mais Abraham attend. Je u’aurois jamais cru avoir ll peu d’esprit. Je ne trouve rien à dire.... Oh, ce méchant John ! queue s’est-il caché!... Je rêve en vain ... Ceim qui m’écrit n’est-il pas ce même milord d’Oílêry quim’a causé des peines si sensibles, qui m’a A a iv Z68 Lettres abandonnée à Erford, qui s’qst marié à miss Jenny \ Ces torts-sont-ils diminués? Non, mais.,, il a été malade. Allons, je vais écrire.... Je ne vous envoie point la copie de mon billet; il est très court, très étudié, & très mauvais. Adieu, ma chere Henriette; je vous aime toujours, î LETTRE XXXII, Lundi, J E viens de me' promener au bord d’une petite riviere qui baigne les murs d’un pavillon où je vais souvent voir pécher. Comme il étoit fort matin , je me suis amusée à regarder traverser la riviere à de jeunes paysannes qui vont vendre des fleurs & des fruits à la ville prochaine. Elles chantent, rient dans leur bateau; elles offrent l’image de la joie; leur habit est propre, leurs corbeilles bien arrangées. Elles ont de grands chapeaux de paille. fous lesquels on les croiroit toutes jolies ; elles font vraiment agréables. Comme le bateau venoit de partir , une mieux faite que les autres, est arrivée ; elle paroi doit triste& fans montrer de regret de ce qu’on ne Pavoit point attendue , elle a posé fa corbeille fur un monceau de fable, & s’est mise à se promener au bord de Peau. J’aî dit à Bï MILADY CatESIY, Z69 Betty de l’appeller ; elle est venue à nous; j’ai acheté tout ses bouquets, & lui ai demandé pourquoi elle ne chantait pas comme les autres. Ma question l’a émue ; elle a fait une petite mine pour s’empêcher de pleurer, & m’a dit avec une ingénuité charmante, qu’elle étoit prête à rompreson coeuri queMosès, un des fermiers de milord Vinchester,la feroit mourir de chagrin elle & une autre ; & le souvenir de cet autre l’a fait pleurer, & bien fort. La pauvre enfant m’a intéressée ; j’ai voulu tout savoir; & voici ì’hiitoire de ma petite jardiniere. C’est que Mosès.... Ecoutez bien , ma chere.... Mosès est un méchant avare. II avoit accordé Tommy son petit-fils, avec Sara, qui aime, Totnmy comme ses deux yeux. La noce alìoit Te faire ; les habits étoient achetés , les parens priés, les violons retenus ; voilà qu'une lettre venue d’Orford a fait changer Mosès. La sœur de Tommy est morte ; elle a laissé de l’argenfc à Tommy, & le vilain Mosès ne veut plus de Sara pour fa petite-fdle, à moins qu’on n’aug- mente fa dot à proportion de l’héritage. La mere de Sa^a qui est fiere, s’est emportée, a tout rompu ; & comme elle est d’un naturel lin peu vif, elle veut tordre le cou à Sara, si elle aime encore le petit-fils de cet arabe de Mosès ; & la pauvre Sara aura le cou tordu , voyez-vous, car elle l’aime toujours ; & l’hon- jiète Tommy rompra son cœur auílì, plutôt que de renoncer à Sara. 37 0 Lettres Entre le bonheur ou le malheur de ces simples & tendres amans , cent cinquante guinées s’élevoient comme une barrière insurmontable. Je Pai íorcée j’ai tout apptani ; le juif Mo- sès , la fiere jardiniere, l’honnête Tommy & la jolie Sara , font d’accord. Ce moment e!ì un de ceux ou j’ai senti Pavantage d’ètrç riche. Je marie après demain mon aimable villageoise, & je la marie avec éclat. Je donne un grand souper, illumination, feu & musique far Peau;ensuite un bal masqué , où tout le monde sera bien venu. Milord Winchester me prête le pavillon qui donne sur la rivière; il est grand, orné, très propre pour mon dessein. Nos dames font enchantées de cette espece de fête sir Henry, malgré sa mauvaise humeur, est mon intendant; il a reçu mes ordres avec alitant de gravité , qu’i'l eût pris une patente du premier ministre. Milady Winchester & sir James feront les honneurs du bal ; la comtesse de Sunderland, ceux du souper ; moi, je regarderai s’ils s’acquittent bien des emplois que je leur confiq. Je fuis gaie, ma chere ;'je commence à reprendre le goût des amusemens ; je ne veux pas examiner la cause de ce changement , je trouverais peùt-ètre.... N’allcz pas croire que le mariage de Sara soit un prétexte pour célébrer la convalescence de ce pauvre comte. . . . N’est - ce pas ainsi que vous Pap- pellez? En tout cas John n’en fait rien ; mon íècret xst en fureté. Adieu , ma chere Hen- / 0 E M I L A D Y C A T E S B Y. 37* nette » je voudrois bien vous voir danser à ce bal. LETTRE XXXIII. Mardi, à Vìnchejìer. Ençore une lettre! Voilà un commerce bien exact & bien dangereux j’ai à tout moment besoin de me souvenir que milord d’Os- sery m’a trompée. Malgré ce souvenir, comment résister aux mouvemens de mon cœur ? Ils me portent à l'écouter Mais que me dira- t-il ? Ses offres réitérées de se justifier m’éton- nent & m’impatientent eh, comment le pourroit-il! II s'est marié", il a même une fille de ce mariage... On dit qu’elle s'appelle Juliette.... Insolent! donner mon nom à la fille de sa femme! Miladv Arthur, tante de feu milady d’Oísery , est ici depuis huit jours-» elle parle continuellement des grâces & de la beauté de la petite d’Ossery. Cette femme est la plus ennuyeuse Créature qu'iî soir polsible ds rencontrer. Mais voici la lettre de milord. ^ Milçnì d'Ojsery, à milmïy Catesby .- ^ Hélas, de quoi me féiicitez-vous ìua- ame!Deauel prix font pour moi des jours ; re vous ne voulez plus rendre heureux { 372 Lettres Vous, des égards! Ah, vous ne pouviez 3, m’affliger plus sensiblement que par cette ,3, insultante politeîìe ! Elle etì toujours com- 33 pagne de ['indifférence. Supprimez-les ces j, égards ; c’est votre pitié , votre tendre pitié , 3, qui m’est nécessaire; c’est une condeícen- „ dance d’un jour, d’une heure, que je vous de- 3, mande. Ne m’entendrez- vous point ? Suis-jc 33 condamné faus retour? Me refuserez-vous 33 une grâce accordée aux plus vils criminels ? „ Nous avons été amis... Ne vous fouvient-il 33 plus que vous m’avez donné un nom plus „ doux ? Mon amour , le vôtre, vos promesses, 33 vos fermens même, tout est-il effacé ?... Rap- „ pellez-vous Erford, ma chere, mon ado- „ table Juliette... C’est un homme autrefois j, honoré de votre tendresse, qui vous de- 33 mande à genoux un moment d’entretien. ,3 Par tout ce qui peut vous toucher , je vous 3, conjure de ne pas rejetter ma priere. Ne 33 continuez pas à affliger un malheureux donc j, le fort est dans vos mains. Non , je neper- 3, d rai qu’avec la vie I’efpoir d’obtenir de vous j, un généreux pardon. J’ai un secret que je 3, ne puis révéler qu’à vous; donnez-moi un 3, jour, madame au nom du ciel , ne soyez 33 pas inexorable 33 . Sa chere , son adorable Juliette ! Cela est assez familier, je vous assure; & vous voyez quelle obstination àfe faire écouter.... Ah, cette ma- DE M1LADY C A TES B Y. Z?Z ladie où m’a-t-elle engagée!... Le voir! La seule idée d'une telle entrevue me fait tres. saillir.... Mais cette audace de vouloir me parler!... Cet homme est bien hardi! Ne de- v roi t-il pas éviter mes regards? Quelle pour- roit être fa contenance devant moi ! Ne suis-je pas en droit de l’accabler de reproches?.... Eli bien , il ne me craint point du tout! D’où vient que je le redoute, moi qui peux lever les yeux fur lui avec la noble assurance que donne la certitude d’avoir toujours bien fait 7 Que je me rappelle Erford f Hélas, s’il m’y avoit vue après son départ, oferoit-il me prier de me le rappeller ? H connoît les fautes ; mais qu’il est loin d'imaginer comment je les ai senties !... Peut - il jamais excuser cet abandon cruel? Eh, pourquoi feignoit-il? Pourquoi feint-il encore ? Je me préparois avec plaisir à îa fête que je donne. Cette lettre vient troubler ma joie, m’embarrasser, me retracer uu terns.,.. Ah , rien n’est effacé]... Vous êtes fort capable de rire de mes chagrins, - vous me ditès que je devrois l'avoir vu , Pavoir entendu , que tout Jeroit terminé. Vous qui n’avez jamais eu à pardonner que des sautes légeres, quelques mouvemens de jalousie, de Pimpatience, de Phumeur pem-ètre, vous croyez qu’on peut fe résoudre aisément -, qu’il est facile de savoir ce qu’on veut... Je ne puis comprendre cet espoir de pardon ! Mon dessein n’est pas de P affliger. Je le verrois, si je croyois pouvoir Z 74 Lettres soutenir sa présence; je l’écouterois, shl étoit poiíîbie cì'excuser... Mais, je vais lui écrire. Milady Catesby, à milord d’OfJcry. “Eh, pourquoi, milord , n’auro's-je poinÊ ,3 tout oublié? 'Qui m engageoità me souvenir j, d’un ingrat à m’occuper d’un infidèle? Ne ,3 m’avez-vous pas prié de vous oublier ? Com- 33 ment osez-vous me rappeller un tems & des „ lieux auxqucls je ne puis songer sans vous „ haïr ? Quel droit avez-vous encore à moix ,3 amitié, après m’avoir si cruellement ré- „ compensée de celle que je vous ai montrée? ,3 Si vorre légèreté m’a rendue à moi. même , „ vous ne pouvez vous plaindre que de votre „ cœur. J’ignore par quel caprice vous íembleZ „ aujourd’hui faire dépendre votre bonheur ,3 de l’entretien que Vous me demandez ; je ,3 ne puis consentir à vous l’accorder. Accou-í „ tumée depuis si long-tems à penser que je „ ne vous verrai jamais, il m’est impossible j, de me familiariser avec l’idée de vous revoir, „ Si vous avez des secrets qu’il vous importe „ de me communiquer, vous pouvez me les „ écrire, sûr de ma discrétion à les taire, & 3, de mon exactitude à vous faire remettre ce 3, que vous m'aurez écrit. En vérité , milord, 3, recevoir de vos lettres est Tunique com- 33 plaisance où je puisse me forcer pour voua „ obliger,,. a JDE MI LA D V CATESEY. Z7s Je suis fáchce d’avoir envoyé cette lettre on dit qu'entre des amans brouillés un reproche est le préliminaire d'un traité de paix. Adieu, mon aimable Henriette; je vous aime toujours. LETTRE XXXIV. Mercredi... Non, jeudi , à six heures du nmtin. O», ma chere Henriette, quelle agitation dans mes sens !.. .. Quel trouble dans mon ame !... Je l’ai vu... II m’a parlé .... C’étoit lui... II étoit au bal.... Oui, lui, milord d’Os- sery.... Ah, ne me dites plus de le voir! Ne me priez plus de l’entendre ! II est bien sûr que je ne puis supporter la présence de cet.... Je ne sais quel nom lui donner. Peut-on être plus hardi, plus imprudent ? M’exposer !.... Je le hais, je crois.... Et pourtant je voudrois- avoir eu plus d’empire fur moi-même.... Je voudrois savoir écouté. Quel est donc ce mouvement qui m’entraìne avec force, & me fait agir contre ma volonté?.... Je vais partir s retourner à Londres.... Ce n’est pas par obstination , mais par nécessité , par faiblesse , quq j’éviterai le comte d’Oílery. 11 faut bien me déterminer à 1c fuir, puisque je ne puis le vok avec tranquillité. Z76 Lettres Le jour étoit déjà grand z fatiguée de dárì- ser, ennuyée du bal , j’ai palfé sur la terrassií pour prendre l’air. Un masque en domino noir, qui me suivoit depuis une heure , est venu se placer à mes côtés. Dans un lieu aussi spacieux, j’ai trouvé un peu extraordinaire qu’on choisît l’endroit où j’étois pour m’y gêner, car le masque s’étoit assis tout près de moi. Mais jugez de ma surprise , quand sainiiànt une de mes mains, la retenant malgré moi , & ia preísant dans les siennes, ce masque m’a dit d un ton ému Eh quoi, lady Juliette se plaît encore à faire des heureux í On m’avoit assuré qu’elle n’étoit plus sensible à cette sorte de plaisir.,. Oh, le son de cette voix a pénétré comme un trait jusqu’au fond de mon cœur ! Je l’ai reconnu... Eh, quel autre eût osé prendre cette liberté ! rn’eût tenu un tel langage !... J’ai voulu fuir ; l’audacieuxs’est saisi de ma robe, & m’a retenue dans ma place. II a ôté brusquement son masque, sou camail s’est renversé... Ah , ma chere Henriette , qu’il étoit bien ! Le désordre deses cheveux donnoitune grâce nouvelle à ses traits j un air animé, passionné même... Comment l’aspect de cet aimable visage m’a-t-i! causé un trouble si cruel, si contraire à l’impreffion qit’il sembioitfaire iur moií'Tout- à-coup j’ai perdu !a faculté de voir & d’en- tendre, un froid mortel m’a saisie, Je ne sais ce que le comte m’a dit, je ne fais comment il a rassemblé tout le monde auprès de moi. En rouvrant DÉ MÍLAOY C A T E S B Y. 377 fouvrant les yeux § je me fuis vue entourée d’une infinité de personnes, parmi lesquelles je eherchois en vain milord d’Ossery je l’ai ap- perçu au bout de la terrasse; & dès que je me fuis levée j il a diíparu, le bal a fini, & me voilà dans mon lit à vous écrire* à réfléchir, à me chagriner./;. Je ne fais quel parti prendre. * LETTRE XXXV. Vendredi , à Vinchejìer, Je reçois des invitations si pressantes de milord d'Ormond, ma cousine & lui continuent à me prier avec tailt d’instances d’aller les trouver à Erford * que je ne puis me refuser plus long-tems à leur empressement. Je ne fais pourquoi je sens affoiblir ma répugnance pour retourner dans ce lieu j’ai annoncé mon départ ici si j’étois vaine, je pourrois m’éten- dre fur le regret que tout le monde paroit avoir de me perdre. Sir James s’en va. Pour le pauvre sir Henry, la triílelfe est inexprimable ; il me fait une peine extrême j’efpere que mon absence lui fera utile. On dit, ma chere * que Pabfence est un remede salutaire contre l’amour ; remede violent , que île malade prend toujours aeve dégoût, & qui n'o- pere pas fur tous les tempéramens. Je vais Tome L B b Lettres 378 me rapprocher de vous, mon arrable amie; c’est un grand plaisir pour moi. Après quelque séjour à Erford je retournerai à Londres, & nous irons ensemble à ma jolie maison d’Am- íleat... Voici Abraham,.. Quel paquet iî rn apporte I Tout un cachier écrit de la main da milord...Ob permettez, permettez,ma cbere-que je vous laiíle!... Je brûle de lire... Ah ,qu’est- ce donc qu’il me dit ! Vous le saurez dès que j’aurai parcouru ce cahier. Milord d'Ojscry , à mifady Catesby. * L’aventure du bal m’a trop appris, ma- dame, que je ne puis espérer de devoir au „ hasard ou à mou adresse, la saveur d’un „ entretien avec vous. L’horreur que vous a M fait ma présence , Tétât où je vous ai vue t „ 8c la douleur que j’ai sentie d’en êtrô la „ cause , rn’ont déterminé à renoncer au pro- í5 jet de m’approcher de vous fans votre or- „ dre positif, je consens à vous écrire ce que „ je voulois vous dire si vous aviez pu m’é- „ coûter ; vous me promettez de garder mon „ secret , je ne doute point de votre discré- „ tien. Cependant, comme vous pourriez sen- M tir quelque peine en cachant à lady Hen- ,, rie t te des faits où vous êtes intéressée, je „ n’exige pas que vous vous gêniez fur ce point. Tout ce qui vous est cher acquiert „ des droits fur mon cœur ; votre amie ne í E MI L A D Y CatESBY. Z 79 áj peut être une personne indifférente pou r „ moi. Ah, lady Juliette, lorsque vous au- j, rez lu , fi vous ne me pardonnez pas , vous j, n’avez jamais aimé celui qui vous aimera i, toujours „j Histoire de milord d'0£fery. Lorsque lady Charlotte Chester eut donné au duc de Penbroke une préférence que mes foins & mon attachement m’avoicnt sait e& pérer, je voulus m’éloigncr d’elie , & je paf. sai en France. J’étois vivement touché de fa perfidie; elle me porta à éviter les femmes; je jugeai de toutes, par la feule que j’avois examinée ; je pensai que l’intérêt'& la vanité étoient les uniques poisons dont elles fuifent susceptibles. Je m'armai donc contre elles de la connoiiìanee que je croyois avoir acquise de leur ame, & remployai avec succès pour me garantir de leurs charmes. On me préfentoit à la cour; à la ville, comme un sauvage qui joignoit à la férocité attribuée à fa nation , un éloignement révoltant pour des goûts adoptés & des usages régns. Ma sagesse paroiflòit ridicule , fur - tout dans l’âge où l'on est convenu de fe livrer à tous les dérégletnens dont on croit qu’ií peut être l’excufe. Je ne fais jrafqu'où l’indul- gence des François s’étend fur cet article. Ici j’ai vu bien des gens qui, pour avoir trop B b ij 230 Lettres espéré de cette excuse. n’ont pu dans leur maturité faire oublier leur jeunesse. Six mois après mon départ de Lon Ires » nv n frere aine fut tué fur mer, & le second mourut en Ecoíìe d’une chiite qu’il fit à la chaise. Ma fortune devint égale à celle d u duc de Penhroke ; je pensai que la ducheise se repentiroit peut - être d’avoir précipité son choix. Le regret dont j’imaginai qu’elle se- rott pénétrée, fut 'avantage le plus réel que je crus trouver en héritant des titres & des biens de ma maison. Mon séjour en France ne m’ôta point les impressions que j’y avois apportées les femmes m’y parurent charmantes; mais l’idéede lady Charlotte &le souvenir de son inconstance me défendirent contre !'amour. Je revins en Angleterre, dégagé de ma passion , mais sensible encore au regret de m’y être abandonné Lavuede la duchdíe me chagrina, &me fit éprouver une sorte d’entiui qui me donna du dégoût pour Londres. Je résolus de m’en éloigner encore, & je me préparois à revoir l’Itaiie , quand d’Or- mond, instruit de mon retour , me pressa d’al- 3er ie voir à Erford. Je m’y rendis, croyant y passer peu de jours.; mais je trouvai dans vos yeux i’attraitdatteur qui devoit me fixer dans. ma patrie, & me réconcilier avec le sexe aimable dont lady Juliette est l’ornement. Vous fîtes naître dans mon cœur des senti mens bien nouveaux pour moi; ils in’apprirent que jt DE MI LA D Y qATEÎBY. ZZl n’avois point aimé lady Charlotte, & que la vanité blessée peut exciter dans notre ame tous les regrets qui semblent naître de i’amour trahi ou méprisé. D’Orsey vous importuna bientôt par ses empreffemens ; son exemple m’essraya ; séloi- gnement que sa tcndreíie vous donna pour lui, me fit mettre tous mes foins à vous cacher la mienne. Ecouté, préféré comme ami, jecraignois de paraître comme amant il m'é- - toit si doux d’avoir votre confiance, d’ëtre de moitié de vos amusèmens , de vous voir fans cesse fans vous donner d’ennui ni vous inspirer de contrainte , que je n’osois risquer de perdre ce bien , en vous découvrant le dessein de vous plaire. Quelquefois il me sembloit que vous me deviniez. J’oubliai un jour que je n’étois pas en droit de me montrer jaloux ; je vous laissai voir du dépit, dç shu- meur. Mon trouble vous toucha , il vous toucha trop même... Que je sens de plaisir à me rappelles ces premiers iussans de mon bonheur, ccs tems heureux où , fans vous l’avouer peut- être , vous partagiez toús les mouvemens de mou ame ! Ils font passés , ces momens délicieux, & ladv Juliette ne s’en souvient plus. Avec quelle peine je renfermois en moi- mème des sendmens si vifs , si tendres ! Combien le souvenir de lady Charlotte m’intimi- doit ! Je ne considérois plus son changement sous le même aspect j depuis que je vous ai- B iij A8S Lettres mois, j’excufois la légéreté de milady Pen-. jbroke ; il me fembloit que je n’avois point en moi ce charme attirant qui fait naître l’amour & le rend confiant. J’osai parler enfin ; mes 'vœux surent comblés. Vous consentiez à me donner votre main; tout m’annonçoit des jours heureux dans l’ivreffe de ma joie, trop prompt à me flatter , j’ajoutois dejà au bonheur dont je jouissais, la félicité suprême qui m’étoit promise,quand je fus invité aux noces de Portltmd. Je ne fais quel preífentimentfejoignoitàla douleur que je sentois en m’cloignant de vous;mais je partis d’Erford, accablé du regret de vous quitter. Hélas , ce chagrin étoit le tride présage du malheur qui devoir m’arriver !... Avant que j’entre dans le détail humiliant de l’aventure fatale qui nous sépara, permettez-moi d’im- plóréï votre indulgence... Mais comment espérer de vous toucher, fi vous ne m’aimez plus, si ma vue vous effraie, si vous m’avez fermé pour jamais ce cœur autrefois si tendre pour moi, si sensible âmes moindres inquiétudes ! Que de sermens vous trahissez , si le foin de mon bonheur ne vous intéressé plus ! Quoi , cette passion si chere ! ces plaisirs si-purs qu’elle nous fit goûter, ne peuvept-ils ranimer en vous une étincelle de ce feu ?... Ah, remettez fur vos yeux le bandeau de l’amour ; qu’il vous cache mes fautes , & ne vous laisse voir Hue mon repentir. Je retournais à Erford qvec la-vitesse & DE MILADÏ CATESBY. Z8Z rimpatience d’un amant qui va revoir ce qu’il aime, iorsqu’en passant à Midleiex > je rencontrai Mouron, benne t. Andson, Lindsey , & plusieurs jeunes gentilshommes avec lesquels javois été à runiversité. A Pexception de Monfort qui étoit mon ami , j’tvois peu revu les autres t ils avoient arrêté Abraham qui courait devant moi, & m’arrèurent austi à la poste, où ils m’attendoient. Ils revenoient de la chasse, & soupaient tous chez Monfort, dont la mers avoit une maison dans ce lieu. fut impossible de résister à leurs prières , ou, pour mieux dire, à leurs importunités ; ils m’obligerent d’accepter un souper qui ne me promettait aucun agrément, & me privoitdu plaisir d’arriver assez tôt à Ersord pour vous voir au moins un instant. C’étoit des heures dérobées à i’amour ; je les perdois à regret, & n’en fis le sacrifice qu’avec une extrême répugnance. La mere de Monfort étoit partis le matin pour Londres, où une affaire pressante l’avoit appelles ainsi notre souper de- venoit une de ces parties libres & bruyantes , où l'on s’étourdit en parlant tous à la fois, qui finissent par des paris ridicules où ruineux, souvent même par briser les meubles, & s’égor- ger fur leurs débris. L’ennui me saisit dès le premier service , il augmenta de plus en plus ; l’in- supportable joie des convives , Léclat de leurs voix & le désordre de leurs propos me firent maudire cent fois l’inítant où je les avois ren- íib iv Lettrés Z84 contrés. Le sang froid que je conservois parmi ces extravagans , ajoutoit au dégoût qu’ils m’inspiroient je m’en apperçus;& voulant tirer quelque parti de la désagréable situation où je me trou vois , /imaginai que le seul moyen de la sentir moins , étoit de m’efforcer de perdre une partie de ma raison. Je ne pouvois plus espérer de vous voir en arrivant ; je résolus donc de faire comme les autres , & je me prêtai à leur folle gaieté. Ce projet me réussit, je commençai bientôt à trouver mes anciens camarades un peu plus supportables. La conversation varioit & n’étoit guera suivie ; elle tomba sur les femmes , on en parla avec plus de vivacité que de décence les uns les exaltoienc, les autres les déchiroient, Lindsey, naturellement sensible & honnête, les défendit avec chaleur il ramena à l’opi- nion où il étoit, que la douceur d’ëtre aimé d’une feule Temporte de beaucoup furie plaisir de médire de toutes. On se réunit donc pour louer ces êtres charmans, auxquels le ciel remit le pouvoir de nous rendre heureux. L’uii parloir de leur beauté dont battrait a tant de force fur nos cœurs, l’autre yantoit leur esprit plus séduisant encore , la finesse de leur goût, & la délicatesse de leurs senti mens. Mon- fort tout seul soutint que l’esprit naturel & Pingénuité surpajsoient le savoir & les talens qu’on faisoit Requérir aux femmes , & que »L MI L A D Y CâTESBY. Z8s la plus simple étoit!a plus aimable. On disputa contre lui > il s’ohstina;&pour prouver ce qu’ii avanqoit, il envoya dire à la gouvernante de fa sœur, de venir avec elle. II falloir être auíîî peu capable de réflexion qu’il l’étoit alors, pouc exposer sa sœur à paroítre au milieu de dix ou douze jeunes foux , peu en état de songer- à ce qu’ils dévoient à son sexe & à son âge. Eli attendant qu’on ramenât, Monfort nous apprit Hue depuis la veille seulement elle étoitsortie de la maison où elle avoir été élevée j il fit éclater l’amitic la plus vive pour elle , A nous as. sura que persopue ne pouvoir être plus simple ni plus aimable. Miss Jenny vint alors confirmer par fa présence les louanges que son frere donnoit à l’ingénuité. Son air annon- çoit ce caractère , il étoit doux , modeste ; une figure noble, gracieuse dans tous ses mou- vemens , réparoit en elle le défaut de régularité. Elle avoir cet agrément que donne la fraîcheur de la premiere jeunesse ; & ses traits, fans être beaux,'oiíroient quelque chose de touchant. Elle prit sa place auprès de Mon- fort; & par loutniísion pour ses ordres réitérés, elle fit raison à ses amis des santés qu'ils lui portoient tous à la fois. Sa vue avoir ranimé leur joie; il étoit heureux pour elle que son extrême simplicité lui dérobât une partie des transports qu’elle excitoit , & des expressions dont on se servoit pour vanter ses charmes. Sir Bennet s’empara de ía gouvernante ^ Lettres 386 ík la mit bientôt hors d’état de veiller fur ft jeune é eve. Mis Jenny, ennuyée d’un monde auquel elle n’étoit point accoutumée, insista fur la permission de fe retirer j elle l’obtint avec peine , & nous quitta avec plus de plaisir qu’elle n’en avoir senti à nous voir. Quelques momens après, étourdi par le bruit, fatigue de chaleur , je me levai pour prendre l’air , dont je n’avois jamais eu tant dc besoin je sortis de la salle, & me trouvai dans un vestibule dont la lumière finissoit. J’en apper- qus dans l’éloignement í & dirigeant mes pas de ce côté , je traversai une longue enfilade de pieees ; je parvins a un grand cabinet où j’en- trevis une femme je n’eus pas le terris' de la bien distinguer , un mouvement qu’eile fit renversa une petite table sur laquelle étoít une seule bougie, qui s’éteignit en tombant, Au son de voix de Cette femme, à ses questions, je la reconnus pour miss Jenny; je me nommai, & la priai de vouloir bien me faire conduire au jardin ; elle me répondit 'qu’elle alloit sonner pour avoir de la lumière. Dans la profonde obscurité où nous étions , il lui fut impossible de trouver le cordon de la sonnette ; cet appartement lui étoit presque aussi étranger qu’à moi. Cependant elle cher- choit à se rappelles de quel côté la cheminée étoit placée , & nous nous efforcions l’un & 'l’autre de la trouver. Mon embarras, & le peu de succès de nos recherches, lui parut r de mi lad y Catesby. 387 plaisant; elle se mit à rire de si bon cœur, que ía gaieté excita la mienne. La jeune miss n’étoit guere plus à elle que moi - meme \ elle appelloit , mais en vain; les gens étoient trop éloignés du lieu où nous nous trouvions , pour pouvoir nous entendre. En marchant au hasard, nous nous heurtions tous deux ; miss Jenny redoubloit ses ris , badinoit de mon inquiétude, & mille plaisanteries enfantines me íorçoient à rire auíîì. Déterminés tous deux à finir ce jeu , nous convînmes d’abandon- ner l’espérance de nouS faire entendre, & de nous en tenir à trouver une porte qui con- duisoit à une espece de galerie, de laquelle on palToit au jardin ; nous nous orientâmes de notre mieux. Miss Jenny me prit par la main ; & se conduisant de meuble en meuble , elle reconnut la place où elle étoit d’abord ; elle m’avertit que la porte devoir être vis-à-vis de nous; elle s’avança', & je la fuivois. Malheu- Yeusement elle s’embarrassa dans la table qu’elle avoit renversée , & tomba rudement. Sa chiite entraîna la mienne ; bientôt de grands éclats de rire me prouvèrent qu’elle ne s’étoit point blessée. L’excès de son enjouement me fit une impression 'extraordinaire ; il m’enhardit j l’é- garement de ma raison passa jusqu’à mon cœur. Livré tout entier à mes sens , j’oubliai mon amour, ma probité, des loix qui m’a^ voient toujours été sacrées , la sœur de mon -mi. Une fille respectable ne me parut, dans ZZ8 Lettre cet instant qu’une femme offerte à mes désirs , à cette paísion groisiere qu’allume le seul instinct. Un mouvement impétueux m’em- porta , j’ofai tout, j’abufai cruellement d u désordre & de la simplicité d’une jeune imprudente, dont Finnocence causa la défaite. A peine ce moment d’erreur fut-il passé , que ma raison reprenant tous ses droits, je vis ma faute dans toute son étendue. Miss Jenny revenue à elle-mème, remplilfoit Fair de ses cris, gémissoit, fondoit en larmes, & par fa juste douleur ajoutoit encore à la mienne. La lune vcnoit de fe lever; & la lumière qu’elle commençoit a répandre, me fit appercevoir cette porte, dont la recherche nous avoit été si fatale à tous deux. Confus, honteux, désespéré , je ne songeai qu’à m'étoigner. Je sortis de ce cabinet qui me fajfoit horreur; & passant de Feutrée du jardin dans la cour où mes gens m’attendoient, je montai brusquement dans ma chaise, & repris !a route d’Erford, pénétré* d’un chagrin dévorant, que toutes mes réflexions aigriifoient encore. Qu’il fe renouvella vivement à votre aspect! Avec quelle bonté votre cœur généreux s’y intéressa! Que de tendres questions! Qu’elles me firent sentir de remords ! Combien je me haif- sois, en songeant que j’avois pu vous trahir! Cependant le plaisir de vous voir, d’ètre fans cesse auprès de vous, de penser que vous m’ai- Hjie2j l’idéc de mon bonheur prochain; un DE JULADÏ CáTÏSÍÏ. Z 89 charme invincible attaché à vous , à vos regards , à vos discours, tout etfaqoit ma tris. teise. Je commenqois à regarder mon aventure comme une foibleise dont le souvenir pouvoit fe perdre, lorsque ses funestes suites me le rappellerent avec force , & m’obligerent de subir la peine de mon imprudence. ... Eh, quelle peine ! Ah » si vous rn’avez aimé, si vous avez daigné me regretter , jugez de mes tourmens par les vôtres ! Jugez de ma douleur, en m’arrachant à vous, à vous que j’adorois !. .. que j’adorerai toujours, de quelque façon que vous puistiez me traiter! Vous devez vous souvenir, madame, qu’un Courier me sit demander la veille de mon départ d’Er- ford; il m’apportoit une lettre. Elle étoit de miss Jenny, & voici ce qu’elle contenoit. ' Lettre de miss JennyMonsort, à milord comte d'OJJery. La malheureuse soeur de votre ami , la triste Jenny Monfort , est perdue , déshonorée par Imprudence de soufrera, par la votre , milord , & plus encore par la sienne. Elle vous l'apprend fans savoir ce qu’elle espere de sa démarche ; elle rìa rien exigé de vous s vous ne lui avez rien promis, Qitel droit lui est-il permis de réclamer ? Et pour ~ tant st vous l'abandonnez , » ’ aurez-vous rien à vous reproches ? Je destre ardemment votre ré- Lettres ponse. Si elle n'adoucit point ma situation j, je h’ ai j tendrai sas que ma honte paroisse à tous les ytuxt Le Jeul moyen qui peut m'en faire éviter L éclat s'est déjà présenté à mon esprit . J’enjeveliraì avec moi ce funejte secret , N personne ne vous repro- chera jamais le malheur ni la mort de Jenny Mon- fort. Peignez-vous mon état, madame, après cette lecture; songez dans quelles réflexions je paílái cette nuit, la derniere démon séjour à Ersord. je formai mille projets; ma raison les détruisait à mesure qu’iis s’offroient à mon imagination ;je voulois aller trouver Monfort, lui apprendre mon malheur , abandonner à fit sœur la moitié de mon bien , tout même. Eh , que m’étoit la fortune fans vous ! Mais Ides quel front proposer à mon ami une réparation qu’en pareil cas je n’aurois point acceptée l Après savoir offensé , devois-je l’insulter í risquer de devenir Passaffîn d’un homme dont j’avois déshonoré laiœurí'Ehpuis, madame,- eh puis , cette innocente créature quj m’aíloit devoir son être , m’étoit-il permis de la placer au rang des malheureux, de la livrer à la basseíle ? INPapporteroìt-elle pas en naissant un droit de se plaindre de moi, de mépriser Pau-* teur de les jours ? La fin de la lettre de miss Jenny m’effrayoit au milieu de mes agitations, de mes regrets. Pénétré de mon amour pour vous, désespéré de vous perdre, je pris lè DE M I L A D Y CaTESBY. 39 t parti de n’écouter que l’honneur, & d’iramoler mes plus chers intérêts à une personne dont Pétat exigeoit ce cruel sacrifice. Que de combats! combien me coûta ce pénible effort ! C’étoit vous que j’abandonnois ! C’étoit à vous qu’il falioit renoncer ! J’allai vous chercher pour répandre ma douleur dans votre sein , vous confier mon égarement, mes desseins, vous demander des conseils , de la consolation ; mais mon projet s’évanouit à votre vue. Comment vous faire un tel aveu? L’affreuse vérité ne put sortir de ma bouche ; je isolai même vous donner une lettre que j’avois écrite dans le tumulte de mes pensées ; je m’é- loignai, je quittai Erford , & je me séparai de vous, dans ta ti ifte persuasion de ne vous revoir jamais. Je laissai ma lettre à Abraham,avec ordre de vous la remettre quand je serois parti; L joignant le messager de miss Jenny qui rn’atten- dok à la poste, je pris avec lui la route de Midlesex, d’où je me rendis chez Monfort. La violence des mouvemens qui m’agítoient, ressort que je me faisois pour cacher mon tremble, me causoient une chaleur brillante; j’étois dans une espece d’ivreífe, & me con- noilsois à peine. En arrivant je demandai Monfort; il étoit à Londres ; on me conduisit chez fa mere. Après quelques raomeiis de conversation , je parlai de miss Jenny; & lâchant dè lady Monfort qu’il n’y avoìt encore aucun projet formé pour son établissement, je la de- Lettres Z-L mandai. Ma proposition fut reçue avec aíí- tant de joie que de surprise; lady Monfort rPespéroit pas pour miss Jenny un parti aullt riche que je l’étois; quoiqu’elle fût née polir occuper le rang où j’offrois de la placer, soit peu de fortune sembloit l’en éloigner, Sa meref me conduisit à son appartement, & m’annonç* comme un amant qu’il falloit traiter en époux * puisqu’il alloit le devenir. Miss Jenny rougit en me voyant; elle bailla les yeux avec une contenance triste & timide ; mon embarras égaioit le sien. Suivant l’usage, on nous laissa seuls ; la honte me mit à ses pieds ; la recon- noissancc la Ët tomber aux miens ; nous ne pûmes nous parler ; des soupirs & des larmes furent les uniques expressions de nos cœurs-. Je pris jour avec lady Monfort pour dreder leS articles ; & feignant une aft’aire indispensable & pressente, je partis pour Londres. J'arrivai chez moi dans un accablement extrême ij’étois pénétré de ma douleur, & plus encore de celle où je vous croyois livrée. Eli entrant dans mon cabinet, la vue d’une estampe destinée de votre main frappa mes yeux- je ne pus résister aux mouvemens qui s’éte- verent dans mon cœur ; je me livrai à m fureur , & poussai des cris qui attirèrent mes gens autour de moi. Une espcce de frénésie m’ôta Pusage de mes sens ; je ne fais ce qui m'arriva pendant long-tems ; je ne sentois ni mon mal, ni le danger de mon état. Mes esprits JDÉ 51 I L A D ï C A T E S B Y. Î9Í prits aifoiblis par la violence de mes transports , par les secours de sart, m’avoient réduit dans une forte d’enfance. Monfort ne me quittoit pas ; ce qu’il avoit appris de mes intentions pour fa sœur, redoublent son attachement, & rendoit les foins plus tendres & plus empressés II s’applaudilfoit de la fantaisie qu’il avoit eue de la faire paroître à ce souper; il pensent qu’elle m’avoit inspiré de l’a- monr, & le pensent aved transport; ses discours fur ce sujet renouvelloicnt tous mes regrets. Je me récabis en n n , & j’époufai miss Jenny. Que j’eus de peine à retenir mes larmes aux pieds de ces autels où j’avois cru recevoir des mains du ciel la feule campagne qui pouvoit faire le bonheur de ma vie !. -. Après m’en avoir privé-, il a voulu me le rendre, ce ciel bienfaisant; mais elle a changé, elle est devenue fiere, ingrate, inhumaine j elle ne veut point pardonner. Je partis pour le comté d’Herney, où jd conduisis une femme jeune, douce, sensible, re. connoiliante , aimable peut-être. Mais ce n’étoit pas lady Juliette ; ce n’étoit pas la femme élue de mon cœur, celle que j’aimois toujours, à ìa quelle il ne me restoit plus à consacrer que de tristes soupirs & d’inutiles regrets, Miiady d’Oiíery donna le jour à une fille í fa vue fit passer dans mon cœur le seul mouvement de joie que j’aie senti loin de vous. Aimable petite innocente ! combien ds tests Tome L Ce ZS>4 Lettres l’ai-je baignée de mes larmes , en m’applau- diíTant pourtant d’avoir rempli mes devoirs à son égard ! Ah, que de tendrelfe elle de- vroit à son pere , fi elle saVoit jamais à quel prix il lui donna son nom j Je paísois les entiers dans les bois, pour m’éloigher de lady d’O'fery ; je craignais fa présence z ses attentions me gênaient » j’avois pour elle les égards de l’amitié , & non pas les foins de ì’amour. Je lui devois davantage ; mais comment lui donner un cœur que vous poísédiez tout? Je crus pouvoir réparer par ma générosité la froideur de mes sentimens. Prompt à lui procurer des plaisirs que je ne partageais point , je lui donnais des fêtes, je 1 accablais de préfens, elle disposoit à son gré de ma fortune, tout lui était prodigué, elle paroiiibit contente, & je la croyois heu- reuf.' le te m s m'apprit qu’elle ne fêtait pas plus que moi. Quelquefois je voulois vous écrire, vous ouvrir mon ame, vous instruire des raisons de ce mariage, duquel vous deviez avoir été si surprise. Mais c’étoit ma femme , c était la mere de ma fille , dont il fallait révéler la foiblefle eh puis, comment, vous avouer qu’il avait été un instant dans ma vie où j’avois pu manquer à cette probité premier fondement de f estime dont vous m’aviez honoré ? Milord Exeter , mon ami depuis l’en- fíuice, étoit le seul qui connût mon attache- DE MlLADÏ CATÉSBt Z9s íhent pour vous il le connoiííoit long-tems avant vous-même. C’eít à lui que je m’adres- sai pour être informé de ce que vous faisiez. J’appns que vous étiez reliée à Erford que tous y pleuriez la mort de votre frcre... Ah, pardonnez à ['amour désespéré ia hisarre contrariété de ses voeux ! Que n’aurois - je pas donné pour vous rendre tranquille, heureuse! Et pourtant je íéntois de la douceur à penser que vous étiez à Frsord 5 que vous y étiez feule, que vous y pleuriez; que peut-être j’avois part k vos larmes ; que parmi ces regrets donnés a la perte d’un frere chéri, quelques soupirs s'échappoient vers Pamant qui vous adoroit. Votre retour à Londres me causa lesplos vives inquiétudes; vous receviez les viiites du duc de Suffolk ; jaloux , injuste, je tremblois qu’il n’obtínt un bien auquel je ne pouvois plus prétendre. je recevois chaque semaine un détail cir- cork; 'ru’ie de toutes vos démarches cette es?s de commerce indirect que je semblois en ctenir avec vous, étoit le seul plaisir où je iulse encore sensible. Que ces détails touchoient mon cœur ! combien ils redou- bloient mon estime & mon attachement ! Quelle femme jamais se conduisit à votre âge avec tant de prudence, sut allier si bien la sageìTe austère, á l’aimable gaieté , Tubage du monde ! Quelle autre podéda jamais au naérne degré ces vertus douces , charme C c ij 3 96 Lettres de la société ! cette indulgence qui sait aimer en vous la supériorité dont vous craignez ì’é- c!at !... Ah, ladv Juliette! est-ce feulement pour vous taire admirer que le ciel répandit fur vous ses dons les plus flatteurs? II a été un teins où vous croys z ne les avoir reçus que pour me rendre heureux. Après une année de séjour à Herney , lady d’Oifery fut attaquée d’uti mal qui fembloit annoncer la consomption ; de prompts secours ìa rétablirent un peu. Mais au commencement de l’hivcr, elle retomba dans une langueur qui fit craindre pour fa vie. Son danger & ía douceur pendant le .cours de fa maladie me touche rent ; je devins assidu près d elle. En réfléchiifant fur ma conduite, je craignis de savoir chagrinée ; je redoublai de foins & Abstentions pour estimer l'imprestìon que mon indiflëience avoir pu faire fur son esprit je ne fortois point de iá chambre , je lui pré- ièntois moi-mème tous les médicamens propres à la soulager. Je sentois alors la force du lien qui nous unitfoit, je n’en avois pas rempli tous les devoirs, & je me le repro- chois amèrement. je l’aidois un jour à marcher dans une galerie oli elle avoir déliré d’elfayer de fe promener ; fa foiblelfe la forçoit à fe jetter entièrement dans mes bras. Après avoir fait quelques pas, elle rentra dans fa chambre , s’aíììc j & toujours appuyée fur moi, elle fen- DE M I L A D Y CATESBY. 397 tit que je la preflois doucement. Elle fit un mouvement de surprise, me regarda attentivement; & voyant dans mes yeux des marques d u plus grand attendrissement, elie prit une de mes mains , & l’arrosant de ses larmes je fuis bien malheureuse, me dit-este , de vous causer tant de peine , j’étois destinée à vous affliger. Faufil que ''excite votre douleur ! Hélas , mon état éleveroitune flatteuse espérance dans un cœur moins généreux que le vôtre ! Ma mort va rompre des liens qui vous contraignent, une chaîne dont le poids vous accable , fous lequel vous gémissez. Une forte inclination avoir prévenu votre ame ; je n’ai pas droit de m’en plaindre nia reconnoiflance en est plus grande mais pardonnez, milord, pardonnez mes pleurs* c’est la premiers fois que j’ose en répandre devant vous. J’ai renfermé mes cruelles peines vos bontés, l’attendrilsement où je vous vois, ma nu prochaine, m’arrachcnt l’aveu d’un icn- timent que vous n’avez pu partager. Tant d’é- gards, de bienfaits pour me dédommager de l’amour que vous me refusiez, en me faisant admirer, respecter l’époux que j’adorois * ont fans cesse aigri le regret de ne pouvoir lui plaire. Je souhaite , continua-t-elle , que celle dont le souvenir m’a fermé votre cœur, ait conservé pour vous une tendrefl'e digne de votre constance. J’ai cru devoir vous cacher m-n attachement, vous en épargner les preuves la crainte de vous être importune m’a fait étou& Cg iij 39 § Lettres fer j’usqu’aux mouvemens de ma reconnoissan- ce. Soutirez qu’elle éclate dans ces derniers ins- tans. Vous avez sacrifié à l’honneur d’utie fille infortunée un bien qui vous étoit cher. Puis- siez-vous le recouvrer quand elle ne fera plus;& puissent mes vœuxardens attirer fur vous toutes les bénédictions de ce ciel qui m’entend. qui m’anpelle, & d’où j'efpere bientôt veiller au bonheur de mon généreux bienfaiteur, de celui qui a daigné faire un si grand effort pour ne pas m’abandonner à la honte dont la mort mèroe n’auroit pu me garantir ! Aimez ma fille, aimez-la , milord, & oubliez les maux que fa malheureuse rnere vous a causés. Milady d’Of- sery pouvoit parler sans crainte d’ëtre interrompue ; chaque mot qu’elle prouonçoit étoit un trait douloureux qui me perçoit le cœur. Je Pavois négligée ; le têtus ne œ’offroit plus de moyens de réparer, par une conduite plus tendre, cette longue indifférence qu’elle avoit trop sentie. Ah , madame , qu’il eft affreux d’avoir tort, & que ceux qu’on offense se trouve, roientvengés , s’ils pouvoient comprendre ì’ef- fet terrible des remords fur un cœur sensible & vertueux ! J’avois fait venir de Londres les docteurs Lereins & Harrison. Par mes soins mfiady d’Offery raisembioit autour d’clletous ceux qui pouvoient inspirer de la confiance dans leur art. Ce n’est pas à vous , madame, Hue je crains d’avouer le désir ardent que j’a- vois de la sauver; mais ni fa jeunesse, ni las secours de Part, ne purent la tirer d’un état DE MILADY CaTESET. Z99 tout-à-fait désespéré. Je la perdis, elle expira dans mesibrasi& malgré les assurances qu’on me donna de l'efpece de sa maladie , maladie née avecelíe, & que !a délicatesse de sa constitution ne pouvoir lui faire supporter plus long-tems, je me regardai avec douleur comme une des causes de fa mort, je me rappelions fans cesse ce qu’elle m’avoit dit je 11e pouvois me consoler de n’avoir pas eu assez de force fur moi-mëme pour feindre au moins , & lui cacher qu'une autre occupoit mon cœur. Mais lorfqu'on a perdu tout espoir d’ètre heureux, pense-t-on pouvoir quelque chose pour le bonheur d’un autre ? A mesure que ce triste spectacle s’effaçoit — de ma mémoire, je songeais avec transport que vous étiez libre encore je me flattois qu’uit amour si tendre n’étoit point éteint que vous en conserviez le souvenir, que ma vue & !e récit fíncere de mon aventure pourroient le ranimer. La connaissance de votre caractère ai- doit à me tromper. Je lui avouerai tout, me difois-je ; elle m’écoutera, elle me plaindra, elle me pardonnera.,. Que vous avez cruellement détruit ces douces illusions ! Comme je n’avois quitté Londres que pour vous épargner la déplaisir d’y rencontrer une femme portant le nom que vous aviez daigné ê choisir en vous déterminant à enjehanger, j’y retournai trois mois après la mort de lady d’Oi- fery. Avec quelle ardeur je me rapprochons dçs Ç c iv Lettres 400 ïieuxque vous habitiez ! Quel désir vif de vous voir, de vous parler, d’entendre le son flatteur de cette voix chérie !... J’arrive ; je cours vous chercher. En pailànt devant la porte de la duché lie de Ncucaste!, j’apperçois des gens à votre livrée , j’apprends que vous êtes chez elle ; mon empressement me cache l’impru- dence de ma démarche ; j’entre, je vous vois, vous me reconnoiíTez, Quelle trouble fur votre visage ! quel dédain dans vos yeux ! Vous saisissez un prétexte , vous sortez , & je reste immobile , pénétré de douleur & forcé de m a- vouer que j’ai mérité ces mqrques d’un mépris qu’il m’est impossible de supporter, je me présentai en vain à votre porte ; je vous écrivis en vain mes lettres constamment refusées, mes efforts pour vous voir rendus inutiles par vos précautions, toutes mes tentatives fans succès , me firent désespérer d’appaifer votre colère. Je n’obtins de compaísion que de Betty; mais elle étoit fans crédit auprès de vous. La» Jile n’osa s’intéreiïer ouvertement pour moi, dans la crainte de déplaire à lady Henriette, Enfin , mettant le comble à vos rigueurs, vous partîtes, & peu de te ms après je vous suivis. Halifax venoit d’acheter une terre ici; j’y vins avec lui. Je vous écrivis avec quelle fierté vous íivez reçu ces témoignages de ma tendrelfè ! vous ne m’avez répondu que pour vousdéba» rafler de mes importunités , avec une dureté Hui n’cst point dans yotrs coeur, à laquelle je ns DE MI LA D Y CATESBÏ. 401 puis vous reconnoître. Après m’avoir laiffé trois jours à mort inquiétude, c’elt pour me demander vos lettres que vous m’écrivez... Vos lettres ? Ah, ne me les demandez jamais ! Non, jamais je ne consentirai à vous les rendre... Je vous croyois fléchie;la bonté qui vous a intéressée à ma vie, qui vous a fait tenir un de vos gens chez Ha H fax, me paroissoitun retour de ce tendre penchant qui vous attachoit à moi ; je me flattois qu’au moins Famitié vous parloit encore en ma faveur... Nais non; vous 11e m'aimez plus, nu vue vous a épouvantée, vous a privée de vos sens, C’est la présence d’un amant autrefois souffert, préféré, chéri, qui a répandu sur vos joues la pâleur de la mort.. . II eit donc vrai que j’ai perdu tout espoir de vous attendrir ! Quoi, rien ne peut-il vous ramener ?... Mais vous avez raison, madame , je ne dois me plaindre quede moi-mème ; je serois trop heureux si j’avois à me plaindre de vous... Avec quel plaisir je vous pardonnerois ! Ah , lady Juliette, si jamais vous daignâtes penser à un homme que vous croyiez ingrat, infidèle, que vous aviez d’avantages fur lui ! Vous pouviez haïr, mépriser celui qui vous affligeoit ; & moi je ne puis qu’estimer, révérer, adorer celle qui me rend le plus malheureux de tous les hommes. Ah , la pauvre lady d Oiîery , que son destin me touche ! Pourrois-je refuser des larmes à fa mort ! Quelle force d’efprit ! Ado- 402 L E T TRIS rer son mari, lui cacher son amour par égard, par reconnoiffince î ... Eh , que ne saimoit-il ! que ne la rendoit-il heureuse ! Elle étoit digne de son attachement. Pourquoi la fuir, saisi i ger ? n’avoit-elie pas des droits à fa tendreise? Quelle cruauté de sen priver ! La dureté de cette conduite me révolte. Je suis bien éloignée d’approuver ce chagrin farouche dont il l’a rendue la victime. Infortunée miss Jenny , celle qui vous bannis, soit du cœur de votre époux voudroit vous rappelles à la vie, vous voir poíiéder ce cœur qui devoit être à vous ! Elle ne trouble- roit point votre bonheur ... Hélas , ma chere Henriette , quelle différence ! j’ai pleuré , & lady d’Ossery est morte ... Je me reproche de savoir haïe. J’étois bien injuste, bien inhumaine de la haïr; c’étoit à eile à me détester. Je fuis sensiblement affectée de cette mort. Puisqu’il le permet, je vous envoie ce cahier.... Je ne fais encore ce que je pense ... ah, cette aimable Jenny , que son sort a été triste ; je le croyois si heureux ! gg c— . -3-' .... -rrrSr— LETTRE XXXVI. Samedi , à Vinchefícr. IVÎilord d’Offery avoit bien raison de dire que sespece de ses torts m’étoit inconnue. Comment aurois-jeimaginé? ... Quelle aven- £>E MILADY CaXESBY. 4° 3 ture ! ce cabinet .. . cette obscurité, . . sa hardiesse ... Il appelle cela un malheur. J’oubliai mon amour, dit-il... Ah oui, les hommes ont de ces oublis} leur cœur & leurs sens peuvent agir séparément ; ils le prétendent au moins; &par ces diítinctons qu’ils prennent pour excuse, ils se réservent la faculté d’être excités, par l’a- mour , séduits parla volupté, ou entraînés par VìnfiinB. Comment pouvons-nous démêler la véritable impression qui les détermine ? Les effets font íî semblables , & la cause íi cachée ! Mais cette excuse qu’ils prennent, ils ne la reçoivent pas , remarquez cela ce qu’ils séparent en eux, ils le réunissent en nous. C’est nous accorder une grande supériorité dans notre façon de sentir, mais faire naître en nous une terrible incertitude fur Pespece des mouvemens qui les portent à deílrer de nous pofíéder. Pourtant, ma chere Henriette, ce perfide , cet ingrat , cet homme/œ & trompeur , n’étoit qu’un infidèle ... pas même un infidèle ... Sa tète troublée ... fa raison égarée .. . Ah, quel égarement ! qu’il m’a co u té de larmes ! Faudra-t-ii pardonner !... Mais comment milord d Ossery a-t-il pu me laisser deux ans dans Pignorance de cc secret?... 11 en donne une raison. .. II en donne de tout... Qu’il a souffert! que de probité dans ce sacrifice! quelle générosité ! It parle de fa fille minable, innocente, dit-il... Je me plais à lui voir ce naturel tendre ... Pauvre petite ! je crois ma chere, què je Parme auíE., £ 4°4 L E T T R E Ah > s’il m’avoit parlé àErford, que de peines il nous eût épargnées à l’un &à i’autre! Je me serois prêtée à fa situation ; il m’eût été 'roins dur de ìe ccder que de m’en voir abandonnée je me serois consolée par la part que j’aurois eue à la noblesse de son procédé. J’aurois pleuré fans doute, mais je n’aurois pas versé des larmes íì ameres. Je ne l’aurois pas haï , méprìíë, au contraire, il pouvoir conserver mon estime. L’ami- tié nous eût liés de ces chaînes douces , si cheres aux cœurs bien faits; il n’eût pas fui dans !e nord de l’Angleterre pour m’éviter ; nous nous serions vus , jVurois aimé fa femme. Quel lu- jet avois-je de m’en plaindre ? Pourquoi n’au- roit-eìle pas été ma compagne, mon amie? Elle vivroit peut-être encore. Je ne me serois point le reproche cruel d’avoir innocemment causé ses chagrins. Mais à quoi servent à présent tous ces j’aurois , Í1 eût , dont je vous fatigue ? Milady d’Oíiery est morte. Son mari étoit coupable ; l’est-il encore ? ne l’est-il plus ? voilà te point embarassant ? La raison de me cacher son secret est bien légere ; si peu de constances.. Maisc’étoit fa femme Oh, je ne fais que résoudre. LETTRE XXXVI 1. I Dimanche , á Vinchejler. E pars après-demain pour Erford, Abraham DE MI LAD Y C A T E S B Y. 40s est ici son maître envoie savoir de mes nouvelles} je ìe crois plus inquiet de ma réponse que de ma santé. La fin touchante de sa femme avoit arrêté les transports de rra joie; elle me frappe encore , mais mon cœur parle ; il se fait écouter. Ma chere Henriette, concevez- vous mon bonheur ? Le comte d’OlTery n’est pas indigne de ma tendresse. Qu’il m’eít doux d’accorder à son mérite ce que je croyois donner à la prévention ! II n’a point démenti ces qualités distinguées qui lui soumirent toutíS les affections de mon ame. C’estun homme estimable, sincere, généreux , qui va bientôt repa- roitre à mes yeux ... Ah , tout est pardonné , tout est oublié ! Je ne lui ferai point acheter par des soumissions , des craintes , des incertitudes, un bien qu’il deíìre un prompt retour fera le prix de fa confiance ... Quel heureux avenir s’ouvre devant moi ! Mais je vais lui écrire ; pourquoi retarderois-je le plaisir que je puis lui procurer ? Voici la copie de mon billet A milord chOjsery. Vous me croyez changée ? Non, je ne le fuis point. Sensible à votre confiance , je crois devoir f être ausifi à vos jentimens. Je vais chez milord d'Ormonâ. Si vous voulez vous rendre à Erford , j'y reverral le comte d’Ofsiny avec ce plaisir vif qu'on sent en retrouvant un ami que l on croyait avoir perdu pour jamais. En l’invitant d’aller à Erford, en lui disant 4o§ Lettres que je le verrai avec plaisir, n’est-ce pas tout lui dire ? Je cache avec peine ['agitation de mes sens i ma joie brille dans mes yeux ; on die que je fuis embellie depuis deux jours. O ma chere amie , que je voudrois vous voir ! Mais j’ai des adieux à faire, des larmes à essuyer. Le pauvre sir Henry ! il est en vérité digne de pitié je lui ai ouvert mon cœur ; il fait tout, j’ai cru devoir quelque chose à ì’ex- trème paillon qu’il a pour moi. Cette confidence, en lui prouvant mou estime, a paru calmer un peu ses chagrins ; il fera mon ami, dit- ìl ; mon bonheur le consolera... II m’a touchée. Adieu, ma chere Henriette 5 j’attends vos félicitations à Erí'ord ; j’y ferai jeudi , peut-être mercredi vous jugez bien que j’ai beaucoup d’envie d’y arriver. Milord d'OJsery,à lady Henriette, hindi, à Vous écrivez, belle Henriette, à milady Catesby -, on a reconnu votre main, vos armes ; mais à qui remettre votre lettre ? Est-il encore au monde une milady Catesby ? Ce 11’est pas du moins à Erford qu’il faut la chercher. Si à la place de cette amie si chere à votre cœur, vous voulez en accepter une nouvelle , milady d’OíTery est prête à répondre à vos tendres félicitations. Elle a ouvert votre lettre avec une liberté dont vous ferez peut-être étonnée ; mais DE M I L A D Y CâTESEY. 407 quels droits n’a pas cette femme charmante î cette Juliette !.. Elle est a moi, pour jamais à moi ! Plus de milady Catesby ; c’eit ma femme, mon amie , ma maîtresse , ie génie heureux qui me rend tous les biens dont j’étois privé. Per- mettez-moi dc vous remercier ou désir généreux que vous aviez qu’eîle me pardonnât. Elle l’a fait ; elle a mis dans cet acte de bonté toute la nobleiíb de fentimens dont vous la connoissez capable. Hier fut le jour à jamais fortuné.... Milady d'Ojjery. Eh bien, cet indiscret, il ne me laissera rien à vous dire. O ma chere Henriette ! ils étoient tous unis contre moi ; on ne m’appeiloit ici que pour me conduire dans le piege préparé ma cousine conduifoit la conjuration 5 on 11e m’a pas donné le teins de respirer. Un amant repentant à mes genoux , des pareils chéris intercédant pour lui, un cœur tendre, le ministre présent... En vérité, on m’a mariée si vite , fl vite, que je crois de bonne foi que le mariage ne vaut rien. Milady d’Ormond est fl vive. .. íì absolue.. . Milady cd'Ornwnd. J’arrive à tems pour me justifier impìegel une conspiration , un mariage qui ne vaut tien ... Que penferiez-vous de moi, ma chere Hen- 4 '*4** crr l / ^ Tad bfltìfaE à? flfeagS, M-G f**’ '-àL \j**.-.Mwgi ,.í-** f m f%m —^'-VZ W^AàLâ -»,» mmm *S W . UMSà *►?- 'hëfÇt? Mzâ ..>""v^ M»g E, '-fc*»». í£%rji '^ fiífei-ívíì ' mr m^' *»wr'. ►.HEÌrStë tlì ite- 4^ ìh Wi >jr&£Ë9£ -L^Z 4^- - f ì /âSS" o. Stadtbibliothek Zurieh Letztwilliges Geselienk des Herrn Dr. Gottfried Keller sel. 1890. M-"- COLLECTION CG3tt3PJLJ£jt. DES ŒUVRES TOME SECOND. 3 AMÉLIE R OMAN 3BJ£ MU - F X J£ ù jD Z M & , Traduit de l’Anglois Par Madame RICCOBONI. premiere Partie. &**$%&*% \ * A N EU CHATEL, De l’Imprimerie de la Societe’ Typographique. . M. D C C. LXXIII. zmicH LETTRE A M. Humblot, Libraire. JE N arrivant de la campagne , Rapprends , Monsieur , que vous avez pris la peine de venir plusieurs fois chez moi. Je vous donne avis de mon retour. Je niai pourtant rien de nouveau à vous communiquer. Miss Jenny GlanviUe ejì précisément à ce même cahier où elle a commencé à me donner de l humeur. Je crois avoir très mal fait d'’entreprendre deux volumes /’étendue de mon esprit se borne sans doute à uns car Milady Catesby ne m'a point causé d embarras. Vous dosez m’appeller paresseuse > mais ma lenteur vous révolte. A quoi bon, dites-vous , effacer, déchirer, copier sans cesse ? Vous êtes trop difficile. J’imprimeraí tout ce qui viendra de vous. Rien d est plus honnête. Vous imprimerez , d'accord-, mais qui lira , je vous prie ? Ne dait-on rien au public ? Se- roit-il bien d'abuser de ses premieres complaisances ? laut-il ajouter à ces défauts qui échappent toujours , une négligence volontaire ? Non; il est mal de tenir un ouvrage pour fini, quand on croit pouvoir mieux faire en y travaillant encore. Cependant, comme je vous impatiente depuis deux ans , je voudrais trouver un moyen de vous contenter j & pour y réustir , je vous propose une folie. En étudiant l'anglais , fans maître , fans principes , la grammaire 'jfj le dictionnaire près de moi , ne regardant ni V un ni d autre , me tuant la A iij S Lettre au Libraire.' tête à deviner, f ai traduit tout de travers comme • f entendais un roman de M. Fielding. Ce qui étoit difficile , je le laiffois là ] ce que je ne comprenois point, je le trouvais mal dit favançois toujours. Je parvins enfin à faire un gros amas de papier écrit, où je me perdis fi bien qiCil me fut impossible d’en retrouver le fil. Une personne plus patiente que moi , s'est occupée à le chercher, a numéroté toutes les petites feuilles,éparfes dans mon secret aire, 05 * parmi le fatras de mes thèmes anglais, a recouvré la fuite de ce singulier ouvrage. Elle ma conseillé de vous Venvoyer ; & le voilà. II me paroit qtCen effet cela petit composer une tradu&ìon très infidelle du roman de M. Fielding . Je le trouve mauvais, je vous en avertis ; sfi probablement tous les tradu&eurs l'ont jugé tel, puif- qu'ils l'ont négligé. Mais imprimez toujours , cela deviendra c,e que cela pourra. Si le livre déplaît , tant pis pour /’auteur Anglois ; nous dirons que cela est traduit à la lettre. Si on le lit , nous nous vanterons de l'art infini avec lequel nous avons ajouté , retranché, corrigé, embelli notre original. Cependant, comme le papier fepaie, je vous conseille de risquer seulement deux parties. Vous en débiterez une , fi vous pouvez l'autre fera fous presse. Selon Vévénement, vous la donnerez, ou vous la supprimerez. Je fuis , Monsieur, avec une parfaite considérai Votre très humble servante, RICCOBÒNI. ¥ l ê.. ami zélé, connu, avoué, je goûtois la douceur de la voir, de lui parler, d’ètre sans ceífe auprès d’elle. Souvent je me trouvois heureux* Comme ellerecevoit encore peu de villtes, je restois quelquefois des heures entieres dans fou cabinet à étudier de la musique, fans autres témoins que fa sœur, ou une de leurs femmes. Deux couplets de chanson , composés fur un air qu’Amélie amenerent un jour Punique sujet de con variation que j’évitois soigneusement de traiter avec elle. Nous parlâmes de l’amour, & elle me demanda si je n’avois jamais aimé. Cette question me troubla, m’interdit je demeurai confus, incertain de ce que je devois dire. Je baiiìbis les yeux, je n’oíois ouvrir mes levres, prêtes à laiíler échapper le plus tendre aveu. Comment feindre avec ma charmante amie , lui déguiser la vérité, affecter de ì’indifference , quand mes regards, quand le sorfde ma voix démentiroient peut être mes paroles? Je gardai le silence, soupirai, & détournai la tète pour cacher les marques de l’attendriífement qui fe mèioit à mon embarras. Un désordre si grand, dont Poccasion étoit si légere , surprit Amélie. Elle se tut assez long-tems. Vous me faites appercevoir, dit- elle enfin, que j’ai été indiscrète mais s comme je me flattois d’avoir votre confiance» 62 Amélie. j’ai cru pouvoir hasarder cette question. L’efset qu’elle produit m’étonne , & me confirme dans l’idée où je fuis, que votre cœur n-’est point tranquille. Je remarque en vous une tristesse habituelle. Elle s’interrompt quelquefois, mais elle ne se dissipe pas. N’y voyant point de cause apparente, ou du moins nouvelle , j’ai pensé que peut-êtr,e une inclination, secrète vous rendoit malheureux. Je vous ai des obligations si grandes, si récentes, que je tssaccuserois d’ingratitude , si je ne me íentois pas disposée à partager vos chagrins, à prendre un vif intérêt à ce qui vous touche En me choissiisant pour votre confidente , donnes-moi les moyens de vous prouver ma re- connoiísance & mon amitié. Vous avez bien deviné, miss, m’écriai-je, transporté du plaisir de lui entendre dire qu’eile s’intéreísoit à moi oui, une inclination sécrété, ou plutôt un penchant insurmontable , est la source de ma peine. J’aime avec tendrai e, j’aime avec douleur je ne puis être heureux, je ne puis même souhaiter de le devenir. Condamné à soussiir, à me taire, à désirer que l’objet de mon ardeur ignore toujours ma passion, à renfermer mes sentimens, à craindre p ! us que la mort de les lui voir partager, je gémis, je vis dans une contrainte continuelle j & malgré cette destinée bisarre, il est des momens où j’éprouve des plaisirs délicieux, où jene voudrois pas changer ma situa- Amélie. 6z îion. paíTent rapidement ces instans flatteurs ! Quand je sunge que si j’étois aimé , je serois le malheur de ce que j’aime; quand je me vois privé pour si long-tems d’une fortune qui me permettoit d’afpirer au plus grand des biens , je me livre au désespoir, je me reproche une ardeur insensée; je travaille à i’éteindre.... A 1 éteindre , interrompit Amélie ? Ah ! vous n’aimez pas autant que vous le croyez. J’ai entendu dire à des personnes sensibles, que de tant de projets dont s’occupent un amant malheureux, celui de ne plus aimer est le seul qui ne se présente pointa son idée, & qu’ìl lui soit impoísible de former. Que ce peu de mots prononcés avec vivacité, du ton dont on accompagne un tendre reproche , me fit sentir une douce émotion ! Je pris fa main, je la pressai dans les miennes; j’osai rapprocher de ma bouche, la baiser pour da première fois. k h, qu'importent, lui dis-je d’une voix balle & tremblante, qu’importent ces vains, ces inutiles efforts ? Ils augmentent mes tourments, & n’aífoibliflént point mon amour ; ils n’oíFensent point celle que j’aime. Ah, si vous saviez combien je la respecte. chere miss, si vous saviez.... Mais que veux-je vous dire! Non, ce secret.... je le tairai toujours. O? miss Amélie ! votre cœur paisible ne peut concevoir les cruelles douleurs qui déchirent le mien. Une modeste rougeur se répandit sur son 64 A m í t i £i visage. Elle me regarda, détourna promptement lés yeux, les fixa à terre , retira fa main ; & parodiant auffi embarralfée que moi on n’est pas tout-à-fait paisible, dit-eile, quand on voit ses amis d uis le trouble. Votre portion est bien singulière ! Mais comment ? pourquoi craignez-vous d’ètre aimé de celle qui vous inspire une passion si forte ? Est- il possible d'aitner sans souhaiter de plaire? Se peut-il qu'une personne digne de faire naître des sentimens. si tendres , si délicats , se trouvât malheureuse de les partager ? Voug me donneriez mauvaise opinion de votre choix, si vous me laissez penser que la situation présente de votre fortune fût pour votre maîtresse une raison de rejetter vos vœux. Eh , que font tous les biens du monde , comparés à la certitude d’ctre aimée d’uti hom- mcqestimable, de devenir son heureuse compagne, & de se voir l’arbitre de son bonheur ! En sécoutant, je me sentois enlever à moi- même par un charme puissant & invincible. Oui, un mouvement passionné m’entraînoit malgré moi, m’aìloit taire tomber aui pieds d’Amélie plus d’égards, de rasson; mon secret m’échappoit, si la voix de mistriss Harris qui entroit, suivie de plusieurs personnes, n’eùt arrêté l’impétuosité de ce mouvement. Incapable de parler, d’entendre , de répondre , je feignis une subite indisposition, je sortis, & gagnai le parc Saint-James, si ému°, si oc- A M í L I ï. 6s cupé de mes pensées, que je ne savois si je marchois, ou si je restois en place. Au milieu de cette violente agitation, des transports de joie s’élevoient dans mon ame. Amélie m’a entendu, me disois-je j elle m’a montré de l’ettime, de l’amitié, & presque de la ten- dreise j mon infortune ne l’éloigne point de moi. Quoi, je plairois ! Quoi, j’aurois touché Ion cœur ! Elle daignèrent être ma compagne ! Ah, que ne puis-je dire comme elle mon heureuse compagne ! Mon ami, dit miss Matheus, je vous admire, en vérité» Eh, comment depuis si long- tems vous souvenez-vous de tout cela? Je ne Vous croyois pas une mémoire si fidelle. On Vous a tenu, j’énjsuis frire, des discours qui mé- ritoient bien autant d’étre gravés dans votre esprit ; cependant vous les avez oubliés. Qui vous a dit, miss, que je les aie oubliés, reprit M» Fenton? Votre conduite, ajouta-t-e!le. Mais continuez. Vous étiez donc 'dans le parc » parlant tout seul comme un fou. Quand Pair eut un peu calmé mes sens, poursuivit-il, je réfléchis plus posément à ce qui venoit de se palier entre Amélie & moi. Je me rappellai plusieurs de ses actions, de ses discours , qui , échappés à une personne íiuísi sage, aussi réservée, sembloient déceler Une tendre prévention. Je n’avois jamais voulu les interpréter en ma faveur ; j’osai le faire alors. Mais où me conduisirent ces idées âat Tome Ih E 66 Amélie. cteuses ? A me trouver le plus malheureux des hommes , à me confirmer dans la résolution de ne point profiter des dispositions sécrétés d’Amélie, de ne jamais abuser des bontés d’6ine fille respectable, destinée à une grande fortune , mais dépendante de fa mere j d’une fille assez noble , aise z sensible pour préférer peut-être la satisfaction de son cœur & la félicité de son amant, à l’espérance d’uu établissement considérable. Je n’aurois pas balancé un instant entre l’empire du monde, & la main d’Amélie ; mais je me fentois capable de renoncer à son cœur, à fa vue, à la vie, à mon amour même, plutôt que de consentir à lui voir sacrifier ses intérêts à ma tendresse. Le croirez-vous, miss? je me déterminai à feindre , à la tromper , à devenir l’objet de son mépris, de fa haine peut-être, pour m’ôter tous les moyens d’être jamais la cause de sa ruine. Elle savoir que j’aímois, je le lui avois dit $ mais celle qui m’inspiroit tant d'ardeur, ne lui étoit pas connue, au moins par mon aveu. Je pouvois détourner ses idées d’eìle-même, les fixer fur une autre personne , essacer de son ame ces impressions qui dévoient m’ètre si cheres, me bannir de ce cœur qu’il me sembloit si doux de toucher, dont la moindre préférence eût suffi à mon bonheur ah, miss, que je me sentis malheureux en m'ar- rêtant à ce cruel projet ! Amélie. 67 Malheureux ! dit miss Mathetis ; vous Vous traitiez doucement il ne tenoit qu’à vous dé vous trouver très extravagant. Désespérer une femme, de peur qu’elle n’ait un jour du chagrin , c’est être bien prévoyant* Et sites-vous cette sottise ? Je commençai * reprit M. Fentoiì , par essayer s’il me seroit possible de me priver du seul plaisir auquel j etois sensible. Je passai deux jours fans voir Amélie, & je les passai feule, dans une tristesse inexprimable, combattant entre le désir d’aller chez elle, & la crainte de ne pas me tenir tout ce que jé me promettois. Le troisième jour * mon laquais me donna à mon reveil Un billet de mittriss Harris. Elle s’informoit dé ma santé, nie gron- doit, se plaignait de mon absence * & me prioit à dîner. Je voulus m’en défendre, lui écrite que je n’irois point ; mais je ne pus imaginer un prétexte de refus je pris lé parti de me rendre à son obligeante invi* tation. Je trouvai Amélie sort parée elle rougit en me saluant, & pour la premiere fois il me sembla qu’elle me recevoit avec un peu de froideur. Je crus démêler de l’inquiétude dans ses yeux. Qu’elle étoit belle ! En la regardant, je me demandois comment j’avois pu passer volontairement deux jours fans la voir. Je la priai de nie dire si je me trompois en pensant remarquer une sorte de changemenl E ij 68 A M i L I Ê. cn elle. Je ne suis pas sujette à Phumeur 9 me répondit-elle ; on ne m’accuse point de caprice. Et me regardant fixement qu’avez- vous donc fait pendant deux jours entiers ? On assure que vous n’êtes point sorti de chez vous. J’y ai rêvé, répondis-je. Rêvé, dit-elle ; & à quoi? A mon infortune, miss ; à tout ce qui peut assurer votre fécilité. Elle baissa les yeux, soupira ; & d’un ton doux & languissant est-ce loin de moi qu’il faut s’occuper de moi, dit-elle? Est-ce fous un même point de vue qu’il faut envisager votre infortune & ma félicité ? Sa mere m’appella pour jouer. Je nez pus lui parler, & dti reste du jour nous ne retrouvâmes point Poccasion de renouer un entretien particulier. Mais le lendemain apporta un terrible changement dans notre situation. J’allai de bonne heure chez Amélie miís Betzy fortoitfa mere écrivoit elle me fit prier de monter à Pappartement de ses filles, en attendant qu’elle eût fini des lettres pressées. J’entrai. Amélie étoit feule. Le cœur me battit avec tant de violence en la voyant, qu’il me fut impossible de lui rien dire. Elle me salua avec cet air de bonté qu’elle avoít accoutumé de me montrer. Elle me regar- doit, fourioit & íembloit jouir d’une confusion dont elle devinoit la cause. Mon silence durant toujours eh bien, me dit-elle 9 combattez-vous encore qe tendre penchant que vous craignez de laisser voir? Est-ce pour gn triompher que yous fuyqa vos amis? Deux jours de solitude vous ont ils rendu votre indifférence ? N’aimez-vous plus ? On n’éteint pas si aisément une ardeur véritable, répondis-je. J’aimc encore, miss, j’aitnerai long-tems j’ai cependant tiré' un avantage des durs combats de mon cœur. Je me fuis déterminé à éviter la présence de celle que j’aime ; je ne la verrai plus. Vous ne la verrez plus, répéta Amélie ? Et si cette résolution l’affligeoit ? si elle se plaisoit à vous voir ? si elle vous aimoit ? Ce scroit un nouveau motif de m’éloigner d’elle , ajou- tai-je. Non , miss, je ne la verrai plus. Mais loin de fuir mes amis, ç’est auprès de vous que j’espere trouver de la consolation. Une amie si chere m’aidera à supporter l’absence d’une maîtresse. Votrejestime me dédommagera du sacrifice que je crois devoir faire. Vou» nr’avez permis de vous confier mes peines ; la douceur de me plaindre avec vous peut feule les adoucir, me donner la force de résister à des chagrins si vifs. Je viens vous ouvrir mon ame toute entiere, & vous demander des conseils & de la pitié. Amélie , pâle, tremblante, interdite, laissa tomber la son sein, étendit le bras vers moi comme pour me repousser, ou m’im- poser silence ; & sans me regarder au nom du ciel , ne m’en apprenez pas davantage , dit-elle. A quoi pensois-je en vous pressant de parler? Suis-je en état de donner des conseils.? A m h i t Sait-on adoucir des maux que l’on n’a point sentis? Me convient-il d’entrer dans de pareils secrets ? Quand j’ai désiré votre confidence , je croyois.... oui, je croyois connoître celle que vous aimez. Vous la connoissez aussi, repris-je fort ému ; vous la connoissez beaucoup. C’est.... c’est..., J’hésitois, je cherchois un nom au hasard. Mais si près d’Àmélie, quelle femme pouvoir revenir à mon idée ! Eh bien c’est , c’est, ré- péta-t-elle d’un air abattu. Miss Osborne, dis-je enfin. La grande fortune de cette fille la rappella à mon esprit comme un des partis dont la mienne m’éloignoit le plus. Malheureusement c’étoit la feule personne qu’Améliq haïísoit, si pourtant la haine a jamais fait partie des inouvemens d’un cœur tel que le sien. Je fuis bien destinée à me tromper dans îe choix de mes amis, s’écria la charmante fille en joignant ses mains, & me jettant un triste regard, dont mon cœur fut pénétré. Vous, monsieur j vous qui m’avez paru si sensible à mes moindres chagrins, si attaché à mes intérêts vous aimer ma cruelle ennemie ! celle qui a pu goûter une maligne joie du malheur de fa compagne , insulter par des railleries piquantes une amie toujours prête à l’obliger, à vanter ses charmes, à cacher ses défauts ! Avant que l’héritage de fa tante l’eût rendue indépendante, elle n’étoit point heureuse ; fa mere la haïifoit. Combien de foi? j’ai pleuré pour çette ingrate ! Aveq 7í Amélie. quelle tendresse je partageois toutes ces petites mortifications dont Pensante se fait des malheurs ! De quelle prix elle a reconnu mes foins ! Quand on désespéroit de ma vie, quand Je devois lui inspirer de la pitié, être Pobjet de sa compassion , j’ai été celui de ses froides plaisanteries. Vous le savez, monsieur ; son procédé a excité votre indignation. Vous la méprisiez, & vous Palmez! Un si mauvais cœur a pu toucher le vôtre ? Ce vil caractère n’a point Fermé vos yeux fur des agrémens passagers ? Oh , monsieur Fenton î qui m’eût dit!... Vous ne deviez pas m’avouer un m’offense , il blesse notre amitié , il en brisera les liens. Mais pourquoi, ajouta- t-elle,en s’abandonnnantà toute fa douleur, pourquoi exigerois - je de vous des égards, quand une amie qui m’en de volt tant, nà traitée avec dureté, avec bassesse, avec inhumanité ? Comment exprimer le mouvement .dptit mon cœur se sentit pressé, quand j’apperqys le visage d’Amélie inondé,dé larmes ! Quel misérable artifice , nfécriai-'je ! quelle in- indigne feinte ! Comment ai-je pu Pemployer ! O mon aimable, ma seule amie, unique objet de mon estime, de ma tendresse , de toutes les affections de mon ame ! voyez à vos. pieds un malheureux qui vous chérit, vous respect?, vous adore. Moi aimer votre ennemie ! je vous vois, & j’en aimer ois une autre! Anî E iv 72 À M i L I E. pardonnez-moi ce ridicule détour. J’ai cru vous servir, en vous cachant mon ardeur. Oui, je vous adore, je vous adorerai toujours. Une joie douce Sc modeste se répandit fur tous les traits de la sensible Amélie. Les couleurs teint se ranimèrent; ses yeux encore mouillés de pleurs, chercherent timidement les miens nos larmes se mêlèrent. O Jcmmy, Jemmy, me dit-elie du ton le plus tendre, avea»vous pu me faire penser, me laisser croire un moment ?... Ah ! répétez- moi cent sois que vous m’ai... que miss Osborne 'n’est point l’objet de votre amour. J’en jure par vous-même, m’écriai-je, par vous qui m’enchantez, que rien n’effacera jamais de mon cœur. Eh ! pourquoi donc, reprit elle, percer le mien d’un trait si douloureux ? Pourquoi cette feinte cruelle ? O ma chere Amélie ! votre intérêt, le désir de ne point troubler votre bonheur, m’ont fait craindre.... oserai-je le dire ! m’ont fait craindre de vous plaire. Tout ce qui annonce ïa félicité à un amant ordinaire, cause ma douleur. Quel est mon espoir eu vous aimant ? Songez à la différence actuelle de nos fortunes. Cette mere respectable, qui vous a élevée avec tant de tendresse, de foins, vous a inspiré des vertus si rares, qui vous rendent si aimable ; maîtresse de choisir une héritière entre ses deux filles, voiís préfère à votre íbeur. Elle vsUt vous placer dans un haut Amélie, 7Z rang. N’a-t-elle pas raison ? vous êtes si digne d’y monter! Nos biens réunis, ma naissance, me procureroient aisément un titre. Aíais combien d’années doivent s’écouler avant que le mien revienne en ma puissance ! Et eroyez-vous , dit Amélie , que de raines grandeurs excitent mes désirs ? Non, repris-je ; mais l'homme qui vous aime, doît-il souhaiter que vous y renonciezjpour lui? En vous supposant maîtresse de vous-mème, les circonstances où je me trouve formeroient encore des difficultés. Ale çonviendroit-il, jna chere Amélie, de rechercher qne fille riche, d’accepter ses bienfaits ? Je partagèrent donc son aisance, & ne pourrois lui prouver la générosité de mon cœur ! Gênée dans fa dépense, elle se privçroit en ma faveur, d’une partie des agrémens qu'un autre époux lui auroit procurés ! Aíais jamais, jamais votre mere n’approuveroit un tel mariage.'Je l’estime , je l’aime ; je rie lui propo serai point une union si désavantageuse .à & fille chérie.' Héiás ! que deviendrons-nous donc , s'écria Amélie ? Je vous fuirai, lui dis-je ; vous m’oubliercz. O mon incomparable amie ! plaignez, mais ssaimez point un homme qui n’est pas destiné au céleste bonheur d’ètre â vous. Ah, grand dieu ì si nos lentimens écla- "toiènt, si mistrifs Harris les découvrait, si elle'vous punissoit, yous’abandonnoit à l’eir- ycur qui vour séduit ; si, cédant a' nies bru- 74 Amélie. lans désirs, je recevois cette main ; si, perdant l’amitié de votre mere , vous deveniez la femme d’un soldat, dont l’homieur & Pa- raour sont encore Punique partage ah ! quelle seroit ma douleur, en voyant un ange souffrir à mes yeux tous les maux attachés au besoin , à Padversité ! Chassez-moi, banissez- moi, ô mon Amélie! aidez-moi à vous fuir j Ôtez-moi Pessroi mortel dont je me sens saisi en pensant que je vous verrois un jour vous repentir de m’avoir cru digne de vous. O heureuse & trois fois heureuse Amélie, s’écria miss Matheus ! oh, que n'ai-je inspiré des senti mens si tendres ! Quelle femme fut jamais plus aimée ! Mou ami, qu’elle vous adore, ou je la dételle. Aimez-la , miss, aimez-la , dit M. Fenton, elle mérite Pamour de la nature entiere. Plût au ciel, répondit Paimable fille, que maîtresse de moi-mème , je pusse donner avec ma main le premier trône du monde ! O Jemmy, Jem- my ! si vous lisiez dans mon ame, vous ne l’affligeriez pas par ces tristes & inutiles réflexions. Vous me quitter, me fuir; & j’y consentirois ! Quelle fortune me dédommage- roit de la perte d’un cœur tel que le vôtre î Moi, vous oublier ! desirer d’être oubliée de vous ! Non de quelques malheurs que Pavenir me menace, jamais je ne sonnerai ee souhait cruel. Si ma mere me prive de son héritage, un bien plus cher me restera. Ma main ni mon cœur ne feront point le,partage Amélie. * 1 % d'un autre. Ah ! je ne vous bannirai pas ; la plus grande des disgrâces seroit de cesser de vous voir. Rien, dans ce vaste univers, ne mé- rite de vous être préféré. Elle parloit encore , quand la porte de son cabinet s’ouvrant avec assez de bruit, préíenta à nos yeux mistriss Harris. Soupçonnant de-* puis un peu de tems Pinclination de fa fille & mon amour, elle m’avoit exprès ménagé la facilité de Pentretenir fans témoins. Un escalier dérobé conduifoit de son appartement au cabinet d’Amélie; ellè s’y étoit cachée à l’instant où j’y entrois, & yenoit d’entendre toute notre conversation, Jugez, miss , de Peffet que produisit fa vue fur fa fille & fur moi. A genoux près d’Amé- lie, surpris, immobile, je ne fongeois point à me lever. Vous faites bien, monsieur, rrle dit mistriss Harris , de garder une attitude st soumise. Les fentimens de cette fille ingrate méritent votre reconnoissance. Elle abuse des bontés de fa mere, dédaigne ses bienfaits. Mais, grâces au ciel, elle aune soeur. Betzy, modeste, réservée , incapable de rechercher la tendresse d’un homme , & d’un homme assez prudent pour pouvoir la lui cacher, me récompensera mieux de mon indulgence & de mes foins. Elle ne préférera pas l’indulgence à la grandeur, un étranger à fa mere ; une indigne passion ne fermera point ses, yeux à ses intérêts & à ses devoirs. Et s’adressant à Amélie, qui pleuroit & cachoit son visage ,* *?5 A M î L I Ë." vous roxigiíTez trop tard, miss, lui dit-elle; c’étoit en assurant un amant de votre folle ardeur, qu’il falloit sentir de la honte. Sortez, imprudente, foible, insensée créature, ajouta- t-elle i sortez , je ne puis souffrir la présence d’une fille qui a pu se manquer si essentiellement à elle-même. Amélie tomba à ses genoux. Je me prosternai aux pieds de cette mere irritée pardon- nez-lui, m’ccriai-je 5 pardonnez-lui, & je ne la verrai jamais. Sans m’écouter, elle l’obligea de se lever & de sortir de la chambre. Mais tendre jusques dans fa colere, elle sonna , & envoya une de ses femmes auprès d’Amélie, craignant que son saisissement ne la fit trouver mal. Je me sentois prêt à m’évanouir. Mistriss Harris me prit la main, me força de m’asseoir , & me pria de l’écouter. Je ne me plains point de vous, monsieur, me dit-elle. Vous êtes jeune & aimable, vous plaisez ; rien n’eít plus naturel. Mon amitié pour vous m’a rendu imprudente. Ne devois-je pas prévoir qu'une figure auffi intéressante que la vôtre, de F esprit , un si noble caractère, pourroient faire de vives impressions fur le cœur de mes filles ? En vous approchant d’elles, je les ai moi-mème exposées au danger. Non, M. Fenton , je ne vous reproche point d’avoir séduit Amélie. J’ai tout entendu , & suis pénétrée d’estime pour l’honnête homme qui peut s’immoler lùi-même au bien de ce qu’il aime. En vérité* Amélie. 77 monsieur, si vous jouissiez seulement de la moitié de vos espérances, je dirois comme ma fille personne ne mérite de vous être préféré. Mais j’ai des parens ambitieux, continua- t-elle on fait mes desseins fur Amélie ; je l’ai presque promise. Milady Nesby me la demande pour son fils. Si, comme je l’exige, sonde de ce jeune seigneur consent à lui assurer une partie de son bien , je ne puis me dispenser de conclure une affaire qui convient aux deux familles. Je vous le répete , vos sentimens viennent de me charmer. L’intérët de ma fille me défend de contenter son goût, sans me rendre assez injuste pour blâmer son choix. Vous avez de la grandeur d ame j suivez votre généreux dessein, sauvez Amélie de sa propre foiblesse. II est digne de vous de travailler à son bonheur. Partez, allez à votre régiment, ne paroissez plus aux yeux de ma fille. Quand elle fera mariée, qu’elle ne logera plus avec moi, ma maison vous fera ouverte ; regardez- moi comme votre meilleure amie , comme une femme qui s’honorera dans tous les tems de ce titre mais, ajouta-t-elle , partez fans nous revoir, recevez ici mes adieux, & don- nez-moi votre parole de ne point écrire à ma fille. Je vous obéirai, madame, lui dis-je, 1© cœur ferré par la douleur, je vous obéirai. Je ne verrai point votre charmante fille, js 78 A M í L 1 Ei ne lui écrirai point, je la quitterai póur totU jours ; mais oserois-je mettre un prix à c6 dur sacrifice ? Promettez-moi que cette malheureuse inclination ne lui nuira point dans votre cœur. II lui fera peut-être difficile d’en triompher j une longue habitude de me voir lui ren- d ra peut-être cet effort pénible pardonnez-lui un peu de tristesse dans les premiers m o mens ; ne l’accablez point de reproches ; traitez-la avec indulgence. C’est, madame j Punique preuve que je vous demanderai jamais de cette amitié dont vous voulez bien m’honorer. Elle me le promit- Je voulus baiser sa main j elle m’embrassa , me serra tendrement contre son sein. Je ne pouvois plus parler , & je sortis désespéré. Mon dessein étoit de partir le lendemain ; mais un peu de fievre , beaucoup d’abattement & de grands maux de tète , fuite d’une longue insomnie , me retinrent dix jours dans ma chambre. Je ne vous dirai point tout ce quê je souffris, miss; un cœur aussi sensible que le vôtre se peint aisément ma situation, j’al- lois partir enfin. Mes chevaux m’attendoient à ma porte, quand on m’annonça le docteur Harrison, Vous le connoistez peut-être, miss ? Singulier, vrai, solide , il joint à des dehors peu polis, une forte d’humeur capable d’éloigner de ion commerce ceux qui le jugent fans Pexaminer. Mais quel tendre naturel, quel A M i LIE. 79 bon cœur, quel désir d’être utile, sont cachés fous cette apparente brusquerie'! Combien ce digne prêtre est pénétré des devoirs de son état ! combien il en étend les obligations ! Charitable, zélé, rempli d’humanité souf- frez-vous , il vous cherche pour vous soulager, vous servir, vous consoler. L’affliction , le malheur , sont des liens qui Rattachent fortement à vous. II voit vos fautes ; elles ne le rebutent point. II les répare , vous aide, vous secourt de tout son pouvoir. A la vérité , il gronde un peu ; mais e’est toujours quand on n’a pas besoin de lui. J’en ai souvent entendu parler, dit miss Matheus ; on le révéré dans ma province. II polsede de grands bénéfices , & seroit- très riche, s’il étoit moins généreux. Mais ses revenus font souvent engagés pour acquitter les dettes des autres. J’ai peine à concevoir comment ìl souffroit votre ailìduité auprès de fa cousine Amélie. Mistrifs Harris s’est toujours conduite par lès conseils , & je m’étonne qu’il. ait manqué de prévoyance en cette occasion. Car , en vérité, Jemmy, vous êtes une séduisante créature. II étoit en Irlande f reprit M. Fenton, quîlnd notre liaison se forma. 11 en revint un peu après le retour de mistriís Harris à Londres. Mais les atfaires de son prieuré exigeant sa présence en province , il y resta tout l’hiver. Ainsi nous ne nous étions jamais vus. Et pendant ces dix jours , ajouta miss Matheus, pas un billet d’Amélie ? pas le moindre message? Amélie vous laisse partir ? Oh , quelle froide maîtresse pour un amant i passionné , si digne d’ètre adoré! Mais 1 poursuivez. Eh bien , on vous annonça ie docteur Iíarrisort, Après. Son nom me causa une vive émotion , dit M. Fenton. II entra , s’asiìt, me parcourut des peux,• & lans me faire le moindre compliment, ni la plus légere civilité , il me montra du doigt un siégé, tout près de celui où il s’étoit placé. Mettez-vous là, jeune gentilhomme, me dit-il. Ma visite vous surprend ? j’ouvrois la bouche pour répondre. Paix, dit-il, je fuis venu, j’ai à faire à vous ; c'est à moi à ur'ex- pliquer. Vous croyez peut-être que j’ignore vos sentimens & ceux d’Amélie. Deux têtes de votre âge composent d’habiles politiques , & cachent bien leurs secrets ! Je vous avertis que toute la ville lait vos amours, en murmure; le bruit en elt venu jusques dans ma province, il m’a révolté, & m’a ramené à Londres, où j’arrivai hier. On vous blâme; on blâme aussi mistriss Marris on vous accuse de séduction; on face u le d’imprudence on m’a étourdi de cette affaire ; elle m’a fâché, très fâché ; elle m’a rendu votre plus grand ennemi. Vous attendez-vous , monsieur, à ma re- connoiílance en me faisant cet aveu, lui dis-je ? Patience , reprit-il brusquement, laissez-moí parler. J’estime & j’aime mistriss Marris, parce " qu’elle A M í L t È. %ì qu’elìé pense bien , sans pourtant se conduire mieux qu’une autre; car souvent elle me désole. Je lui écrivis donc ce que je savois, cs qu’on m’avoit appris; elle ne se doutoit de rien, la pauvre femme! Les meres font toujours les dernieres à s’appercevoir des sottises de leurs enfuis. Je lui conseillai de veiller de prés fur les actions de fa fille, de l’éloi- guer de ce jeune officier qu’on me peignoit très joli. Ces gens là prennent tout dVìaut; lui disois-je i ce font des téméraires j des hommes hardis, dont la premiere loi eit d’aller toujours en avant ma loi, je lui écrivis beaucoup de mai de vous & de vos pareils- Encore une fois, monsieur * lui dis-je d’un ton adez fier - dois-je vous rendre des grâces pour un procédé ?. -. Que m’importenf vos grâces, vos remercimens , dit-il? J’ai fait mon devoir, cela me suffit. Mais vous m’in- terrompez, jeune homme, & cela est malhonnête. Vous ètes vif; moi aussi ; s’ii faut parler, répondre, quereller; cela nous mencra loin, & je fuis pre'fé. Où en étois-je? Ah, je me le rappelle, à la mauvaise opinion que j’avois de vous. Comme je viens de le dire, je vous croyois un franc étourdi , & je voulois que miítrií’s Harris vous fermât fa porte. A mon arrivée , nous avons eu un long entretien, suivi d’une terrible dispute. Elle m’a rapporté toute votre conversation avec Amélie; je la lui ai fait répéter deux fois elle Tome IL F Amélie. 82 m’a rendu compte auíïì de votre prompte obéiiikuce à ses ordres , & j’ai trouve tiès impertinent à eile de vous eu avoir donné de si durs. Alors me regardant d’un air ouvert & riant touchez là, me dit-il, en me tendant la main; touchez là, mon ami. Vous ëtes une noble créature. Je révéré les âmes généreuses; Amélie est à vous. . Amélie ! m’écriai-je. Oui, Amélie , reprit-ii un li beau procédé m’a rendu votre intercdiëur auprès de ma cousine Harris. Je l’ai priée, prellée, caressée, querellée; il a fallu m’enr- porter ; car c’eis une bonne femme, douce, polie, mais obstinée.... J’ai crié plus fort qu’elle-, & je l’ai réduite. Elle consent a vous donner fa fille, à condition que par les articles de votre contrat de mariage, Amélie aura Tenticre & pleine jouiflànce de sa fortune, á l’exeeption d’une somme dont vous disposerez pour votre avancement dans le service, lorsque l’occasion vous conviendra ; vous lui en assurerez le retour sur vos biens à venir. Bonjour, adieu. Je vous verrai ce soir chez ma fille Amélie. II vouloir sortir, je le retins. J’étois si surpris , si charmé, si attendri ! O miss, puis-je dire tout ce que j’étois.! Eh, monsieur ! eh, mon pcre , mon ami, mon ange tutélaire ! accordez-moi un instant, lui criois-je ; don- nez-moi le loisir de rappeller mes sens, de vous marquer la reconnoilsance.... Oh, vraiment I A m Élie. 8Z nui, dit-ii ! j’ai bien le terns d’écouter tout cela! Voyez mistrifs Harris, voyez Amélie, arrangez-vous ensemble, soyez heureux surtout , conservez ce cœur honnête dont le ciel vous a doué dans fa bonté. Soyez un tendre mari, un fils reconnoilTant pour mistrifs Har- ris , conduifez-vous bien, & comptez fur moi. Adieu. 11 sortit en achevant ces mots, & me lai Isa pénétré de mille sentimens que je n’au- rois pu lui exprimer peut-être. Seul, en liberté de réfléchir fur cet événement inattendu , Réprouvai que la joie a plus d’une façon de fe faire sentir. Des larmes couloient de mes yeux j je joignois les mains j j’étois saisi, enchanté, presque fans mouvement . Je refpirois à peine ; le nom d’Améiie fe présentoir fur le bord de mes levres ; je n’ofois le prononcer ; je croyois être séduit par un songe agréable, & je craignois de m’é- veiller.... Eh, courez aux pieds de cette heureuse Amélie, interrompit miss Matheus. est ce le moment de rêver, de dormir? Mon ami , vous contez comme une femme. Après ce popos, vous ne me conseilleriez pas, miss, reprit en riant M. Fenton , d’en- trer dans le détail de ma premiere visite chez mistrifs Harris. Vous m'en dispensez, je i’ef- pere ? De tout mon cœur, dit-elle ; de la passion, des transports , une joie tendre ou folle, on peut aisément fe peindre ces sortes de mouvemens. Ajoutez, contnua-t-il, qu’ils F ij 84 Amélie. intéressent seulement quand on les excite. Si ma chere Amélie sentit un extrême plaisir en me revoyant, sa présence fit passer dans mon coeur un sentiment délicieux. J’apprts d'eììe les particularités de l’entretien du docteur & de fa mere. Mais venons à un événement.... }e crois que vous boudez , interrompit encore miss Matheus. Vous allez d’une extrémité à l’autre ; ou des minuties, ou un sommaire. ]e suis curieuse de savoir comment ce bon docteur put taire renoncer miítriss Harris à ses projets ambitieux. En lui représentant combien leur réussite importoit peu au bonheur de sa fille, reprit M. sente n. Cet honnête ministre , soumis aux loix , aux uíàgcs de la nation , n’en approuve pas entièrement les moeurs, encore moins les préjugés. II n'eíf pomt de ces foux qui, se croyant assez habiles pour réformer l’univers, vqudroicnt tout renverser, tout détruire, trouvent vicieux dans la société ce qui leur nuit ou blesse leur orgueil, traitent de corruption ia moindre légéreté, &, sans corriger personne, amusent ou ennuient leurs compatriotes par des plans de législation , souvent ridicules & toujours impraticables. Le docteur respecte les ancieunes conventions des hommes , croit q u un peuple doit être divisé en plusieurs classes mais les noms de nobles , de riches, de pauvres, ne forment point dans ses idées Pinégaiité nécessaire de ces Amélie. 8 s classes ce n’est pas ainsi qu’i! distingue les humains au fond de son cœur. La bonté, k droiture, futilité, le mérite, sont les titres qui caractérisent à ses yeux !a premiere classe ; & c’est en partant de ce principe, qti'i! blâma la conduite & les deiieios de mistri s Marris. C’est donc un homme estimable que vous refuse a votre fille , lui dit-il ? C’est à sarrn- bition de sa mere qu’eìle sera kcrifiée ? Este brillera dans le monde pour satisfaire votre vanité? Son partage fera la douleur & l'amertume ? Elle pleurera pendant que vous la contemplerez au rang où vous saurez placée? Et vous, vous jouirez du plaisir de pieuse,r qu’cile est enviée, qu’on la eroit heureuse? C’est un titre, c’est f éclat qui vous en imposent; vous dédaignez tout, excepté ces dehors bri! lans. Mais , dit mistrifs Harris , fuis-je la"feule ? Ne cherche-t-on pas ces avantages que vous semblez priser si peu ? Ne foitt-ils pas fymhi- tion des autres ? Qu’estinie-t-on dansdf monde, au-dessus des grandeurs & de la tìchc^é? l Rien, reprit le docteur.;.A c’est ainsi que- l’orgueil des grands, l’insutence des riches, ont conduit le pauvre àrougir assez de fa ^ misere pour ne rougir plus des moyens offerts d’en sortir, C’est du mépris insultant jette .sur l’indigence , que le vice a tiré ,des- affreux, répandus par tout de , & trop fortement enracinés parmi nous. 86 Amélie.' Ils ont persuadé aux nobles, que l’honneur confisse leulement dans le faste & dans la valeur. Grâces à ces misérables préjugés, un lord peut trahir son ami, couvrir de honte sa maîtresse, ruiner sa femme, s’approprier le bien d’autrui, prodiguer follement le sien, vivre aux dépens de quelqu’imprudente miss , qui tire avec adresse d’un riche imbécille ce qu’elie donne à dilfiper au jeune amant qui le reçoit comme un tribut, la raille & la .maltraite. 11 peut faire mille baílelses , s’en applaudir, leur donner un tour plaisant, les conter en riant pourvu qu’il n'en souffre jamais le reproche , que prompt à répouífer la plus legere insulte , il se batte, tout sera pardonné , au moins par le grand nombre. Vous êtes sévere , dit miítriss Barris. Non , reprit le docteur, mais je vois & je réfléchis. Bes riches & vous en êtes un exemple parvenus de degrés en degrés à la fortune, perdant de vue les premiers , & croyant en effacer la trace par l’imprudence & la hauteur, ont pensé qu’une extravagante dépense & de ridicules ,.airs suffisaient pour les égaler aux grands. Plus i.s ont^dédaigné le pauvre, plus ils ont cru s’gsever au-dessus de lui & de leur propre Mnsi chacun s’éloignant de l’ordre ctabli ,& de la subordination nécessaire à l’entretien de cet ordre , a contribué à ce- mélange monstrueux qui conss on d les états , laide passer fans examen un h 'omme vil dans. la chambre haute, Amélie. §7 constitue un ignorant -juge des citoyens, place au tond d’un carrosse doré !a fille d’un portefaix, & -ne laisse fans soutien que le mérite. Miitriss Marris voulut répondre. II ne Pé- couta pas. Faites votre fille comtesse , si vous le voulez , dit-il ; mais plus d’amitié , plus de liaisons entre nous. Je ne regarderai jamais fans horreur une mere qui peut sacrifier le bonheur de sa fille à des chimères, la félicité de deux créatures estimables à un vil intérêt. II s’efforçn de sortir ; mistriss Harris le retint ils disputèrent long-tems, mais enfin il l’emporta. Je m’attendois à une querelle plaisante, dit miss Matheus, & vous nfavez répété un sermon mais voyons à présent cet événement dont vous alliez parler. Les notaires étoient avertis, les articles dressés, continua M. Fenton, & le mardi au soir je devois signer Pacte qui me rendoit heureux, quand je reçus un Courier de la part de sir Rowland. II m’écrivoit que ma sœur, attaquée d’uue fievre dangereuse, touchent à ses derniers momens, nie demandoit avec instance , & que si je voulois lui accorder la satisfaction de me voir, je ne pouvois faire trop de diligence. On me donna cette affligeante nouvelle à deux heures du matin. Je ne balançai pas. Le devoir & Pamitié m’appeiloient au secours de ma sœur. J’écrivis un billet à Amélie, lui envoyai la lettre du F iv ► 88 A M É t I E. chevalier, la priai de la communiquer à sa ~ t í & les ramenant modestement sur les miens qu’il' me sera facile d’être heureuse avec vous, me dit-elle ! Cette cabane devînt-eîle ma demeure habituelle , je sens que j’y vivrois contente. O mon cher Jemmy ! il est un sentiment plus fort que l’orgueil & ses vaines maximes, plus fort que tous les préjugés il me fait connoî- tre, il m’aíTure que la félicité suprême peut se trouver ici. Ces paroles & le ton dont elle les prononça , Érent une impression fur mon cœur, dont le tems n’etFaeera jamais l’agréable souvenir la plus douce ivreise se répandit dans mes sens, ou plutôt dans mon ame. J’osai paííèr un bras autour d’elle, la serrer tendrement, prendre un baiser íur ses levres de rose. O mon aimable Amélie ! ô femme élue de mon cœur! lui dis-je, transporté , ravi, pénétré d’un plaisir que je n’avois jamais goûté ; ô ma chere amie ! nr - * A M £ L I E. par-tout où ces traits enchanteurs s’offriront à mes regards , par-tout où le son harmonieux de cette voix viendra frapper mon oreille , le temple du bonheur s’ouvrira devant moi. Que le tout-puissant vous bénisse , exauce vos vœux en ce monde & dans l’autre, s’écria la jardiniere ! Vous aimez ma chere miss, vous l’aimez bien. Ah, le charmant, le délicieux mari ! Tenez , quand vous me caresseriez moi- même , vous ne me feriez pas plus aise. Mon cœur me l’a toujours dit, qu’elle épouserait un ange. Continuez , mon bon seigneur ; ren- dez-la heureuse , bienheureuse, & que la paix habite dans votre cœur. Les souhaits de cette honnête créature nous attendrirent nous l’embraíTâmes tous deux. En vérité, miss, je me sens encore ému en songeant à cette ravissante nuit. Que de charmes dans la nature, dans la simplicité! Que de plaisirs nous pourrions trouver en nous- mèmes , & que nous perdons à ne pas les chercher ! Qui les remplace au milieu, du monde , ces plaisirs si purs? L’intrigue, l’am- bition, la crainte, l’ennui, d’insatiabies désirs , des regrets , des dégoûts_Là. doucement , dit miss Matheus, vous allez vous égarer. Eh, mon dieu! lassions la morale; elle assomme. Le souper fini, continua M. Teuton, la bonne Atkinfon nous fit une proposition qui couvrit les joues d’Amélie du plus vif incar- . lit Á M É L î í. nat. Elle baissa les yeux , & répondit qu’ayarií à nous entretenir d’affaires importantes, nous veillerions toute la nuit. Est-it possible, s’é- cria Judith , en me regardant d’un air surpris ? Toute la nuit! Sicile le veut, lui répondis-je en riant, il faut bien y consentir. J’ai jure de ne jamais la contraindre. Cette extrême complaisance me nuisit un peu , je crois , dans l’esprit de la bonne nourrice. Elle me considéra attentivement, mordit ses levres, plia les épaules , & garda le silence. Nous la priâmes de se mettre au lit, d’agir chez elle comme si nous n’y étions pas; mais elle nous assura que, grâce au ciel , elle savuit trop bien la civilité; pour quitter une compagnie dont elle se tenoit si honorée. En effet, elle fut si polie qu’elie ne nous laissa pas un instant seuls. Et quand elle vous eût donné plus de liberté , quel usage en auriez-vous fait, dit mils Matheus ? Les femmes que l’on aime véritablement , n’infpirent rien , si on s’en rapporte à vos maximes. Je fuis un peu comme la nourrice il y a mille endroits de votre récit où je leverois volontiers les épaules. Malgré ce petit trait d’humeur , reprit en riant M, Teuton , ou je me trompe fort, miss , ou vous lî’avez pas de moi la même idée que je lui luppofois. Soyez de bonne foi, Pavez-vous? Poursuivez, monsieur, poursuivez, répliqua miss Matheus. Rien ne m’enuuie comme les queitionsj ' - - Nous À m ê l î e. riz Nous convînmes, Amélie & moi, cPécrire au docteur Harrison ; mais nous ne trouvâmes point de papier dans la maison. Heureuiement ce que nous voulions apprendre à ce bon ami, n’exigeoit point de détail. A six heures du matin, Atkinson , prévenu par sa mere, vint rendre ses respects à Amélie, & lui demander ses ordres. II lui parla avec beaucoup de grâce. Sa figure me plut. Le zeìe & l’amitié se pei- gnoient dans ses yeux. On voyoit qu’il brûloir du désir d’étre utile. Après savoir entretenu un peu de te m s avec une bonté familière , Amélie le chargea de prendre un cheval au prochain village j d’aller à Londres fans s’ar- íêter ì de dire au docteur Harrison où elle étoit ,8 de le prier , de sa part & de la mienne, de venir prompte ent nous trouver pour terminer salaire importante dans laquelle il ávoit promis de nous protéger. Cela fut répété plusieurs fois, ensuite le jeune garçon partit. La moitié du jour se paisa fort agréablement. Après un mois d'absence, nous goûtions avec délices le plaisir d’être ensemble, de nous redire tout ee que nous avions pensé, de nous consoler mutuellement des peines dont nos cœurs s’étoient senti touchés. Cependant les heures s’ácouloieiit, & notre jeune messager ne revenoit point. Peu à peu nous commençâmes à nous inquiéter j a craindre que le docteur ne fût point à ía ville, ou que mistriss Harris ne l’eút fait changer d’idée 3 mais pou- Tome IL H \ ¥ IÏ4 A M í L I E qir fans chagrin un pair d u royaume épouíer ia sœur. En vérité . miss, dit M. Fenton , je crains que vens n'avu;. trop bien, pénétré son caractère. U. m - m a fait prendre à peu Amélie. 124 près ]a même Les articles de mon ma. liage dévoient être signés, pourfuivit-il, le jour que je partis pour me rendre auprès de r a sœur. Me voûtant pius notre union, mistrifs Harris déchira ces articles, comme un papier inutile ; la précipitation du docteur 11e lui permit pas de longer, en nous mariant, à ce qui n’enrroit point dans Ion ministère. J’étois bien éloigné d’y penser. En recevant Amélie des mains de fa mere, pouvois-je m’occuper d’un soin étranger à mes désirs '{ Qui de nous deux enviíàgeoit l’avenir'í' Mous voir, nous aimer, nous le dire, nous le répéter j voilà ce qui rempíiiíoit toutes nos idées & tous nos momens. Peu de jours après mon heureux mariage, nous retournâmes à Londres. Mistrifs Harrs me parla de cette singulière omiision-. Elle me xappelia nos premieres conventions , me dit que fa seconde fille se trouvant avantagée pat le testament de mistrifs Morgan fa tante, elle re n droit Amélie fa principale héritière ; a lourant que l’intention de son mari avoit toujours été de préférer cette fille chérie. Comme elle finidoit de parler , miss Betzy sortit d’un cabinet , où sa mere ignoroit qu’elle fut entrée. Depuis ce jour je crus m’appercevoir d’un changement très marqué dans fa conduite. Elle railloit souvent sur les mariages d’incli- tiation , trouvoit fa sœur trop tendre, trop attentive à me plaire, trop empreísée à rece. Amélie. tsÇ Voir d’úínocentes caresses , que la modeífie lui permettoit de souffrir devant sa mere & le docteur Hamsun , mais dont la vertueuse miss Befzy ne pouvoit supporter ì’indécence. Elie aísuroit Amélie que la froideur succéderoit bientôt à des feux lì ardens, que le sems dirninueroit ma passion & la propre sensibilité. Élie prit une haine extrême pour le docteur Harrison. Elle se pìaisoit à tourmenter Amélie, en lui parlant des dangers de la guerre, en mettant lans cesse fous, ses yeux l’image d’un mari si cher, bleíié, abandonné fur le champ de bataille , expirant loin d’elle. Ces discours rempliisoient de terreur l’esprit de mon aimable femme. Elle s’affligea; là mere connut ses peines, & partagea son inquiétude. Elle lui promit de chercher un moyen de la tranquilliser , de me fixer auprès d’elle, & n’en imagina point d’autres que de me proposer d’entrer dans le régiment des gardes. Comme il ne marche point fans le roi, c’étoit procurer à Amélie la plus grande satisfaction , puísqu’elle ne redouteroit plus ni l’absence ni les périls dont fa sœur lui donnoit une idée si effrayante. Nous étions unis depuis deux mois. Dès le premier, Amélie avoir ressenti de légeres incommodités , mais fans vouloir en parler , ne pouvant se ré sou Ire à les attribuer à leur véritable cause. Elle se confia enfin a sa mere. Miitriss Harris parut traniportée de joie de i 26 A M é L t tí. son état. Ce fut en m’annonqant une notk velle qui me pénétroit du mème sentiment ,• qu’eile me pria avec inltance de quitter le régiment de milord Gage, m’orfhmt Pargent qui me se roi t nécessaire pour acheter une enseigne dans celui des gardes, & m’ailuraut de m’en fournir toutes les lois que Poccasion de monter se prélénteroit. Je me semois un peu de répugnance à sortir d’un corps où j’étois eltimé, où j’avois des amis ; cependant, comme le régiment de milord Gage ne íclvoìe point encore cette année, je crus devoir cette complaisance a ma belìe-mere , ou plutôt $ fa tendre & craintive Amélie, Je connoiisois un officier des gardes, appcilé ílr Henry Booiton. II haïssoit le séjour de Londres , & se déplaisoit dans l’on corps ; je ne doutai point qu’il ne vendit son emploi, lì je l’en prclsois. J’allai le chercher; ilétoiten campagne. Je pris des informations , & trouvai que lui seul pouvoit m’aider à satisfaire les désirs de miitnls Harris. Je lui écrivis ; j’at- tcndis long-tems fa réponse deux mois se passèrent fans qu’il revînt, un autre avant qu’il le déterminât ; enfin nous convînmes ensemble d’un échange. Il prit ma compagnie. Je promis de lui payer comptant la somme excé- detite dont je lui serois redevable. Nous fîmes de concert les démarches nécessaires; Parfaire proposée parut sans difficulté. Milord Gage eut la bonté de montrer du regret de me perdre; Amélie. îìj mais il ne désapprouva point mes égards pour miítris Harris. On nous promit an bureau que le brevet & la commission seroient signés immédiatement ainsi notre traité heureusement terminé, remplit de joie Amélie & fa mere mítis miss Betzy trouva q u Aine tendresse mal entendue me nuiroit, empêche- roit mon avancement; elle blâma fa sœur, la condescendance de sa mere, la mienne, & nous montra une aigreur que nous n’avions jamais soupçonnée dans son caractère, & dont le sujet découvroit assez son peu d’amitié pour moi. Je revenois un soir de la chasse, & mon- toiír avec empressement chez Amélie, quand je l’entendis parler dans l’appartement de la mere j y entrai , elle accourut à moi. Ah ï mon dieu , que je fuis heureuse, me dit-eile! Sans les bontés de ma mere, fans votre complaisance , que serois-je devenue ? Je vous per- dois , mon cher Jemrny , je vous perdois pour long-rems ; & qui fait si ce n'en t pas été pour toujours ! Un ordre cruel nous íéparoit. Que cet échange s’eít fait à propos ! Le régiment de milord Gage est commandé, il passela mer, il va au secours de Gibraltar. Le régiment est commandé, m’écriai-je, il part ! J’espere que la commission n’est point encore signée ; ;e cours chez le ministre , je vais m’informer. Que dites-vous, interrompit Amélie en m’arrëîant ' l’embrassa. VenêL , venez m’aider, lui dit-elle, à retenir un cruel ; il veut nsabandoimer i me fuir , me rendre malheureuse je n’efpere qù’en vous ; parlez-lui, en- gagez-Ie à modérer un zele indiscret. Mon cher, ínon digne ami ; donnez-moi une seconde fois l’époux que j’ai reçu de votre main. Le docteur, surpris qu’il se fût élevé une contestation entre nous ì touché des larmes d’Amélie , & prêt à me quereller, me demanda brusquement le sujet de cette confusion , de ce désordre. Je le lui expliquai. II m’écouta S se leva quand j’eus ceísé de parler j marcha dans la chambre, d’un air rêveur, chagrin* levant les épaules, ou portant la main à soit front. Tous les yeux étoient fixés fur lui. Amélie attendoit impatiemment fa réponse. J’a- vouerai qu’en cette occasion le docteur në paroiisoit point un juge compétent. E11 vérité , je ne croyois pas devoir remettre à fa décision une affaire où il s’agiffoit d’utt point d’honneur, souvent fort mal entendu par les gens de son état. II se rapprocha d’Amélie, s’affit, më regarda fixément. Monsieur, me dit-il-, je vois à votre air tout ce que vous pensez ; mais sachez que j’ai porté un drapeau sous les Ordres dë milord Tirconel , mon parent, avant de me ranger fous l’étendard de l’église. Guerrier par goût, prêtre par obéissance pòur moitpere* j’ai bien servi le roi je m’efforce depuis lonu- Tome IL I 130 Amélie. tems d’acquérir les vertus de mon état & de servir Dieu. Vous parler en ministre de paix, ce seroit sans doute remplir mon devoir ; mais le vôtre ne vous permettroit pas de m’écouter ainsi je parlerais mal-à-propos & inutilement, Je ne dirai donc rien. C’està la petite fille que voilà, continua-t-il eu montrant Amélie d u doigt, e’est à reniant que j’ai cru une femme , même une femme sensée , que je veux m’adresser. Si le brevet est signé , vous prétendez , madame, lui dit-il, que votre mari n’est plus capitaine d’infanterie dans le régiment de iniìordGage, mais officier des gardes de fa majesté ; n’est-ce pas là votre idée ? Oui, dit- elle. Eh bien, reprit le docteur, vous avez tort. Que le brevet soit signé, ou qu’il ne le soit pas, il faut laitier partir votre mari; it faut le laisser aller tout à ì’heure estez le ministre ; il ne peut trop se hâter de protester contre í’échange, attendu ['événement voilà mon avis. Quoi, c’est vous , c’est vous , monsieur, qui lui donnez ce conseil, s’écria douloureusement Amélie? Assurément c’est moi-meme, dit-il froidement, & je suis bien aise qu’il n’en ait pas besoin. Ma fille, un soldat ne peut balancer un instant dans une pareille conjoncture qu’il sacrifie tout, quand son roi, ses devoirs , son pays lont en opposition avec d'autres intérêt?. Si votre mari restoit, que diroit-on de lui? Ne le soupçonneroit-on pas A M è L I E. 131 Tune prévoyance qu’il seroit aisé d’attribuer à un manque de courage ’í Nous accusons le monde de juger légèrement, avec malignité même il le fait souvent ; mais souvent aulH notre propre imprudence fournit au médisant le trait dont il nous bielle. II est rare , fort rare, que !a censure tombe erítierement à faux. Si celui dont ou blâme la conduite n’est pas toujours criminel, soyez lure qu’au moins iL a négligé ia réputation, & n’est pas exSmpt de tout reproche. Voyant Amélie verser des larmes ameres, cacher son visage, il lui prit une main , & la serrant tendrement allons , ma chere amie , allons, mon aimable couíine, de la force, de l’arne, une nob'é fermeté , lui ditil. Cherchez au fond dé votre cœur ces sentimens généreux qui vOús distinguent de ces lemmes foibìes , occupées feulement d’e!, de leurs plaisirs , de leurs fantaisies. Vous aimez M. Fcnton ; aimez donc fa gloire, la réputation ; ne flétrìifez point le nom que vous avez voulú porter. Nasille , !'honneur d’un guerrier est semblable à la fleur légers qu’on voit fur les fruits. Comme elle, le moindre souffle peut le ternir. Vous êtes la compagne de M. Fenton, soyez auiíì son amie. S’il hésitoit, ce seroit à lui drre partez ; remplissez’ vos devoirs j'soyez utile à votre patrie, à votre roi ; allez , asm qu’on ne me soupçonne point dé vous retenir, de vous donnée de I ij t IzL Amélie. lâches conseils, & de me préférer à l’homm-á' qui m’elt cher. Sa gloire, fa réputation, s’é- çna Amélie ! Ah, qu eh-ce que mon repos, ir,a joie, mon hon heur, opposés à des devoirs , à une nécessité absolue! Fartez donc, mon cher mari ; je ne vous donnerai point de lâches conseils , je ne ternirai point cet honneur délicat & barbare ; qu’il remporte fur l’amitíé, fur l’amour, nié me fur la compassion. Oui, partez, répéta-t-eìle en fe jettnnt dans mes bras; méritez l’eílime de la nation , conservez celle de Fanai qui vient de me faire rougir de ma foibleíle. Et tombant à. genoux » les yeux 8c les mains élevés .vers le ciel Dieu tout-puillant, dit-eìle, daigne m’enten- dre, exauce les vœux de ton humble créature; pe me condamne point à vivre séparée de l’homme que tu me permets, que tu m'ordonnes d’aimer ; compte nos jours ensemble, & donne-moi a mort dans l’inssiuit où tu rappelleras son ame dans ton sein. , La ferveur de fa priere, fou action touchante, ce tendre sentiment qu’elle venoít d’expri- mer, élevèrent en moi je ne sais quel mouvement plus fort, plus passionné, que tous les transports dom j’avois senti le charme auprès d' Je. la relevas, Fqjijbraisai avec ardeur. Ah ! ne forme point ces .vœux cruels , lui dis-je. Si le..çiel m'arrache au bonheur de vivre pour toi, puiissit-il ajouter a tes jours, tous ceux quf me feront retranchés! O mon f Amélie’ *33 Amélie, voudiois-tu mourir &' m’oublier ? Quand je ne ferai plus, garde mon image dans con souvenir; que mon idée-te soit tou- jous présente & chere. Femme adorable ! ton cœur est ie temple de mémoire où je deíìre de graver à jamais mon nom. Le docteur & fa mere se joignirent à moi pour la consoler. Seche tes pleurs , lui difois-je en la careisant, perds l’idée de ces dangers cpii fépouvantent, songe au plaisir que nous sentirons en nous revoyant, & qu'u n souris répandu fur cet aimable visage me rende la joie que ta triitelse a bannie de mon arae. Nous parvînmes à !a tranquilliser un peu. J’al- lai le mcme soir chez milord Cage; j’y trouvai s r Henry. Nous pensâmes nous quereller ; & si milord n’eût décidé en ma faveur , protesté qu’il s'oppoferoit formellement à Pé- change, je ne lais si cet obstiné ie fût rendu. Comme j’avois à peu près tout ce qui m’é- toit nécessaire , deux jours fuífifoient aux préparatifs de ma campagne. La veille de mon départ j’aìlai le matin trouver místrifs LIarris dans son cabinet, & lui reportai Pargent destiné à lir Henry. En le recevant d’elle , je ne co nptois pas m’en servir sans en assurer le retour à Amélie. II étoie assez mortifiant pour moi de ne rien donner à ma femme comment aurois-je voulu mettre fur ma tète un argent qui lui appartenoit? Aucun écrit ne constatoit ses reprises fur ma fortune, m mes droits fur la » Ï34  m i i i i. sienne. J’avois déclaré mes intentions à mistriss Harris. En reprenant cet argent, elle me pria de garder six cents guinées. J’y consentis, attendu l’occasion. Je voulus lui en faire mon billet,- elle se mit à rire, me traita d’enfant, & refusa de me lasser écrire. A la fin du dîner, je sis présentai une reconnoiísance de ces six cents guinées. Elle prit le papier, le lut, le chiffonna, me le jetta ;il tomba; j’allois le ramasser, quand il entra du monde. Nous nous levâmes tous ; les dames pafferent dans la salle, où je les accompagnai. Un instant après, je me souvins du billet, & retournai pour le chercher. Je ne i’apperqus point à terre. Je demandai à miss Betzy, qui étoit près de moi à table , si elle ne l’avoit point vu ; elle me dit que non je fis la même question aux valets, & requs la même réponse ainsi il resta perdu. Comme ma belle-mere seule pouvoit en faire usage je ne m’en inquiétai pas , & crus, comme miss Bezy le soupqonnoit, que la petite chienne dc mistriss Harris l’avoit pris & déchiré en se jouant. Le docteur Harrison requt mes adieux. II me parla en pere. Je lui recommandai Amélie. Il me pria d'avoir soin d’Atkinson qui s’é- toit fortement attaché à moi, ne vouloir pas me quitter, & venoit h Gibraltar en qualité de volontaire. Nous ne nous séparâmes point, le docteur ft moi, fans beaucoup d’attendris- sement. Le soir, après souper, Amélie se re- A M É L I ?.. IZ5 tira tout de suite. Je pris congé dc mistrisi Hartis. Elle m’cmbraiía plusieurs fois , & versa des larmes en me voyant éloigner. Cette preuve de son affection me toucha sensiblement, je re’.ins fur mes pas, & s embrassai encore. Elle m’appeìla son ffs bien aimé; elle me dit qu’elle ne mettroit plus de différence entre Amélie & moi. Miss Betzy me souhaita un heureux voyage , du ton dont on souhaite le bon soir. Tous mes ordres donnés & mes devoirs remplis , je destinai à l’amour le peu de momens qui me restoient. J’entrai chez Amélie je niarchois doucement, la croyant couchée & peut-être endormie mais fa fe m m e-de-chambre me dit qu’elle prioit dans son cabinet. J’en ouvris la porte, & vis ma charmante compagne prosternée à terre, le visage couvert de larmes ; elle soupiroit comme si sou cœur eût été prêt à se briser. Je la relevai , la Hs aífeoír fur un sopha , me plaçai à ses côtés. Je voulois me plaindre du peu de fermeté qu’elle montroit, mais , en la regardant, il me fut impossible de lui reprocher une douleur que mon cœur partageoit. Pourquoi donc cet abattement, ma chere, lui dis-je ? Pourquoi donc ces pleurs , ces gé- jmiffemens ? N’avez-vous pas consenti?... Non , interrompit-ellc , non je n’ai point consenti à ce cruel départ. Je viens de demao- der au ciel la force de soutenir certe épreuve terrible,- je ne l’ai point obtenue. Ali, Jemnry, I iv rzA Amélie! je ne supporterai point votre éloignement Sç mes craintes ! Qijoi , vous m’abandonnez ? Quoi, des mers, un espace immense va nous séparer ! Çes jours si heureux , si courts , à présent longs & tristes , se succéderont sans me rendre la douceur de vous voir ! Ils ne m’apporteront, en renaissant, que du trouble & de l’amertume , de dévorantes inquiétudes ! Vousm’aimez, dites-vous, vous m’aimez; & vous partez , vous fuyez, vous me laissez ! Ah , mon amour est bien plus fort, bien plus tendre que le vôtre ! Quelle considération m’engageroit à vous causer une feule des peines dont mon ame se sent accablée ! Eh croyez - vous , ma chere Amélie , lui dis-je, qu’il soit une douleur plus sensible que celle d’entendre ce reproche de votre bouche? Quand je fuis à regret un devoir indispensable, quand je viens chercher de la consolation auprès de vous que j’aime , pouvez-vous m’af- fliger, redoubler mon chagrin ? pouvez-vous m’accuser de peu de tendresse?... Oui, je le puis, dit-elle, quand vous préférez une vaine chimère aux biens réels dont vous nous privez tous deux. Quelle est cette réputation dépendante de l’opinion, du terris, des mo- mens ? Vous la conserviez en terminant il y a deux mois un événement que vous ne pouviez prévoir vous la feroit perdre à présent ? Tout immoler, tout oser dans la crainte dc passer pour foible, est-ce là cet honneur A M í l í E. rz? Aont îes loix vous paroissent si saintes ? N’est- on noble , n’est-on grand qu’en affrontant la înort, ou persuadant aux autres qu’on ne ia redoute point? Que cette gloire est fantastique ! Un barbare , un sauvage la dédaigneroit peut-ètre. Quelle est cette valeur si vantée? Un animal féroce , guidé par son instinct, est hardi , courageux; il attaque, il se défend , combat, triomphe, ou reste atterré le peuple .applaudit à sa force, admire son audace, le nomme vaillant. La gloire qu’il peut acquérir .comme vous, mérite-t-elle d'être achetée par le sacrifice de tout ce qui vous est cher ? Fixant alors ses yeux animés fur les miens , serrant mes mains avec transport ose t’élever au- deístìs de ces faux préjugés; viens, mon cher Jemmv , viens chercher le bonheur avec moi ; allons habiter une simple cabane, dans des lieux écartés & tranquilles. Recommandabîes par nos feules vertus, nous n’exciterons point i’envie, L’œil de Thomme injuste ou malin ne pénétrera pas notre asyle paisible. Les traits empoisonnés de la médisance nc pourront nous atteindre si la voix odieuse s’éleve, nous ne Feíitendrons point. Tu feras l'univers pour Amélie; & son amour, ses foins, ses caresses , ses tendres attentions te feront oublier qu’il est d’autres humains. Un mouvement involontaire me fit repousser ies mains; un seul regard rappella bientôt de plus nobles femimens dans son ame. Que 133 Amélie, dis-je, s’écria -1 - elle , quels conseils î Mon intérêt a-t-il pu me les dicter ! Ne m’accable point de ton indignation ; pardonne à ma {oiblesse mon cœur ne fut jamais bas. je condamne moi-mème cette vile proposition. Tu n’es pas fait pour t’y rendre, & je fuis loin de l’exiger oublie la; ne me méprise pas, mon cber Jemmy ; ouvre-moi tes bras , cache ma rougeur dans ton sein. Je ne pus lui répondre. Je la pressai ; elle me ferra ; nos soupirs se confondirent ; nos larmes se mêlèrent, nos levres & nos âmes s’unirent ; nous restâmes long-tems dans cette situation triste, mais voluptueuse, dans une ivresse où la douleur & le plaisir se faisoient également sentir. Eníìn , l’amour l’emporta sur l’amertume ; il suspendit nos peines, nos regrets , & ses transports ravilîans succédèrent à nos pleurs. Ah, s’écria miss Matheus ! qu’il est de délicieux momens dans la vie ! Oui, dit M Fen- ton, & c’est le sentiment qui les donne & les fait goûter. Nous passâmes une partie de la nuit , con- tinua-t-il , à pleurer & à nous consoler. Elle me promit de ne point se livrer à sa tristesse ; je lui promis de ne point m’exposer avec témérité. Un peu avant le jour, fatiguée, appesantie , elle s’endormit fur mon sein. Je crus devoir saisir l’instant de son sommeil pour la quittçr. Je posai doucement sa tète sur un > Amélie. 139 coussin. Je me dégageai insensiblement de ses bras qui m’ento'uroicnt encore. Je craignois . de réveiller, de !a tirer d’un repos si nécessaire à sa santé & si favorable à mon éloignement. Je marchois lentement, me retournant a chaque pas pour la regarder. Un m uvement qu’elle fit, m’arrèta ; je la contemplai loiig-tems , je la recommandai du fond du coeur à toutes les puissances célestes; enfin je sortis, ou plutôt,je m’arrachai avec violence de ce cabinet où je laiiîois mon bien le plus précieux. Ales chevaux étoient prêts. J’écrivis un tendre billet à Amélie ordonnai qu’on le lui rendit à son réveil j ensuite je partis, suivi d’Atkinson & d’un seul valet, ' En perdant de vue la ville de. Londres , j’eus peine à retenir mes larmes. Je me retournai plusieurs fois , espérant de l’apperce- voir encore; de profonds souphs m’échap- poient. Atkiní’on me suivoit en silence. Lui voyant les yeux fort rouges, je lui demandai ce qui l’affligeoit. Ah , monsieur , me dit-il, je fuis fur que madame pleure, le désole à présent; & cette idée ie fit pleurer lui-mème. Son attachement pour Amélie me toucha. Je lui fus gré de l'intérêt quhl prenoit à fa douleur. Sa sensibilité me porta à lui laiíler voir toute la mienne, à m’entretenir familièrement » avec lui. Feu à peu je découvris dans son caractère des qualités rares & estimables. Ce jeune homme accompliifoit dix-huit an» quand t 140 AMELIE. je l’emmenai. II étoit grand , bien sait, très formé, avoir des traits réguliers & agréables, une physionomie douce, des sentimcns pleins de candeur. En recevant ses adieux, le doc- teurílarrison lui dit devant moi mon enfant, regardez-vous comme tenant à tous les hommes; regardez tous les hommes comme tenant à vous. Avant d’agir, examinez si Faction que vous allez faire n’attente au droit ne personne ; & si quelqu’un nuit au vôtre , dites-vous à vous-même, je fuis plus juste & meilleur que cet homme. Permettez-vous cet orgueil, il guide à la vertu.. Atkiníon profita de cette leçon & de toutes celles qu’il avoit reçues de lui. Sa valeur, son exactitude à remplir ses devoirs, son naturel obligeant, lui acquirent bientôt P estime de tous ceux qui le connurent, & Ion bon cœur lui donna dans le mien la place d’un ami. J’arrivai le soir du lendemain au régiment. Mes camarades me virent avec plailìr, surtout sir James , celui de tous qui m’étoit le plus cher .... Quel sir James , demanda miss Matheus ? Sir James Eleífnore, un baronnet du comté de Kent, répondit M. Fenton. Je le croyois colonel, dit miss Matheus. II i’est auífi, repliqua-t-il. Alors nous servions au même grade ; depuis , un héritage considérable lui a donné des facilités de s’avancer, dans le tems où la fortune m’en retiroit tous les moyens. Mais est-il connu de vous, miss ? Amélie. ïaï îé à la défense d’un bastion où les Espagnols se trouvèrent vigoureusement repoussés. Six semaines après, le bonheur qui m’avoit accompagné dans,plusieurs sorties , m’abandonna. Nous en fîmes une, où, par un zeie imprudent peut-être, je pensai rester. Considérablement blessé, mais obstiné à brûler un ouvrage, je ne voulus point quitter de braves grenadiers que j’avois menés en avant. Je requs encore un coup de feu. Alors renversé sans force, fans senti- mens , on aìloit m’achever , quand Atkinson , combattant à mes côtés , soutenu de quelques soldats dont j’étoìs aimé , se fit jour au travers des Espagnols qui se jettoient sur moi, m'enleva , me rapporta dans la ville, me conduisit à mon logement, & me procura tous les secours nécessaires à mon état. Mes blessures se trouvèrent dangereuses. La fievre me prit ; on désespéra de ma vie. Je connus ma situation , & m'occupai du foin de retarder la douleur & les larmes d’Âmélie. Malgré supposition de tous ceux qui m’envi- ronnoient, je lui écrivis avec peine, avec difficulté, mais avec tant de précaution, qu’iî étoit impossible de penser, en voyant ma lettre - K iij i est le premier de vos bienfaits, il me fera toujours le plus cher. Alors quittant les bras du docteur , & se jettant dans les miens ô M. Fenton , me dit-elle > ce n’est plus une riche héritière qui s’est donnée à vous ; faisan ce & l’éclat ne me suivent plus. Ma fortune est détruite . mes espérances font évanouies ; Amélie feule est votre partage elle croyoit vous faire un fort brillant 3 son attente est trompée. A présent recevez-a pauvre, dénuée de tout * dépouillée des biens qui la firent rechercher. Recevez-la , consoiez-ìa , chériísez-la ; dites comme elle , dites avec elle je poste de en toi tout ce que mon. cœur désiré. Je mis un genou en terre devant elle. Je îe jure à tes pieds, lui dis-je , j’en prends à témoin le ciel, l’homrçie estimable qui m'en- tend. Oui, je pojsede en toi tout ce que mon cmiy defire , tout ce qui peut exciter mes vœux , faire à jamais mon bonheur , les délices de ma vie. O mon Amélie, détourne tes regards de nos pertes, contemple les trésors qui nous restent; tes sentim-ns, les miens, cet ami généreux, un gage précieux de notre amour, le te ms , une fortune encore éloignée , mais dont le retour est certain. Calme-toi; seche tes pleurs ; uniíïbns-nous pour remercier notre tendre protecteur ; reconnoistbns ses bontés, *n lui prouvant qu’elles ne font point infructueuses , que nous les sentons , & qu’eiles nous; fensolent, Amélie. 18Z Ce jour se passa tout entier dans les larmes & les plus douloureuses réflexions. Nos chagrins s’aigrirent encore ie lendemain , en. apprenant du docteur que nous allions ie' perdre pour deux ans. Je me fuis engagé, nous dit-il , à accompagner le fils de milord Mansfield dans ses voyages il est mon parent. Son pere p’oíbifi me proposer de prendre un soin dont il alloit charger un homme incapable de s’en acquitter. J’ai examiné cet enfant pendant mon séjour à Mansfield ; mille qualités heureuses qui ie dévoient distinguer , déjà presque étouffées par la flatterie, m’ont fait remarquer avec douleur combien on s’appl'ique peu à cultiver ie germe du bien dans un. jeune cœur. Négligence cruelle & trop commune! On peut fornjeiC des hommes , on ne daigne pas le vouloir. Nous nous élevons mal. Nous íëmblons prendre plaisir à perpétuer nos travers , nos erreurs. On diroit qu’uu pere craint de voir son fils plus sensé, plus vertueux, plus utile .à la société qu’il ne l’a été lui-mème. On irentre- tient le fils d’un grand, que des honneurs qui l’attendent. Ou lui montre dans l’éloignennenì un bonheur frivole, des plaisirs passagers , ds vains amusemens ; & personne ne lui homme destiné à de grands emplois, à tenir en ses mains la joie ou le malheur d’une foule de citoyens, doit étudier, connoître l’hunia* nité , doit converser avec les humains. tu M iv 784 A m i l i i. lui apprend à commander, on ne lui enseigna point à être juste. De vils complaisons , espérant s’enrichir par ses vices, éloignent de lui Fhonimo de bien qui l’en feroit rougir. On se plaint que les grands font durs ; eh, comment deviendroient-ils sensibles ? On leur cache qu'il est des malheureux. Ils en font, & ne le savent pas ; comme les en fan s, ils font cruels, parce qu’ils n’ont point senti la douleur. Mes principes, mon amitié pour milord Mansfield , le bien de ceux qui dépendront un jour de ce jeune homme, m’ont déterminé , continua le docteur, à consacrer deux ans de ma vie à l’instruire, à le guider, à lui donner une juste idée des autres & de lui-mème. J’al- îois le mener en Italie. L’événement qui cause votre douleur m’a soit changer mes dispositions. Je fuis venu à vous > vous m’avez paru mériter mes premiers foins. Ma parole m’en- gage à retourner promptement, & je vais vous quitter. Voici le plan que j'ai formé. Vous vous rendrez tous deux à mon prieuré. Mes ordres font donnés. Vous y ferez les maîtres, M. Fcnton ne songera point à s’avancer dans lo service jusqu’à mon retour. Vous trouverez un logement commode, une table suffisante , des jardins délicieux. Si vous êtes modérés , vous ferez heureux. J’exigc d’Amélie qu’elle ne voie point son inhumaine sœur. Jo vous en prie, mes amis, quç cette odieuse Amélie. Betzy n’entre point dans ma maison. Eììe a une terre à trois rrulîes de moi ; je souhaite qu’eiie ne l’habite jamais pendant ma vie. Pardonncz-lui du fond du cœur, mais ne la voyez point. Amélie s’engagea de lui obéir. Nous voulûmes lui renouvelles les marques de notre sensibilité, lui rendre dc nouvelles grâces ; il ne le permit pas. Recevoir les services d’un ami, nous dit-il, c’est l’estimet ; l’en remercier , c’est douter du plaisir qu’il sent à nous obliger. Adieu, mes chers, mes bien-aimés ensims; embrassez-moi, consolez-vous, soyez toujours vertueux. Je vous écrirai ; vous m’occuperez fans cesse; ne m’oubliez pas. Tant que je respire, vous avez un parent, un ami. Alors il nous recommanda l’un à l’autre, & tous deux à la protection du ciel. Ensuite il s’arracha de nos bras, & nous laissa pénétrés de tendresse , de respect, de reconnoissance , & si touchés de le voir s’éloigner , que nous restâmes Amélie & moi dans un triste silence, retenant nos larmes , n’osant nous regarder , chacun de nous craignant d’augmenter la douleur de l’autre, en laissant éclater la sienne. Le deuil d’Amélie & fa profonde affliction ne lui permettoient plus de se livrer aux amusemens qui retenoient miss Fanny à Paris. Je sis agréer à sir James une séparation que les circonstances rendoient nécessaire. Nous partîmes Amélie & moi. Arrivée à Londres » 186 Amélie. elle envoya faire des compliment à fa sœur , & lui demander ses habits, son linge 8c ses pierreries. Ce fut avec peine que miss Betzy consentit à rendre une partie de ce que sa sœur réclamoit. Mistriss Morgan & elle refusèrent les diamans , & soutinrent que mistriss Harris en a volt disposé , offrant de prouver qu’ils ne s’étoient point trouvés parmi ses effets. Cette affaire terminée, nous nous rendîmes au prieuré du docteur Harrifon. Une habitation riante , d’agréabìes voisins, une immense bibliothèque, de belles campagnes, une passion toujours vive qus le caractère d'Amélie & les grâces de fr personne entretenoient, ranimoient à chaque instant , me firent bientôt oublier tout le reste du monde. Où s’égaretoient nos désirs, quand l’objet qui peut seul les fixer est fuis celte présenta nos yeux! Je vous ennuierois fans doute, miss, si je vous faisois le détail estune vie tranquille , uniforme , des amusera ens champêtres qui charmoient nos loisirs. Mes jours paisibles comme une mer calme.... Eh fi, interrompit miss Matheus , quelle triste image ! une mer calme & l’ennui se peignent ensemble à mon idée. Je le crois, reprit M. Fentort ì il est des biens qu’il faut goûter pour les apprécier. Un bonheur dont on jouit Jans pouvoir en définir Tagrément, on le sent, miss, on ne l'exprime point. Le mien fut troublé par t la réforme que la paix occasionna. À M ê L I E. 187 Ma compagnie s’y trouva comprise. Cette partie de mon revenu se réduisit à moitié, suivant l’usage. Cet événement ne put me chagriner long-tems, parce qu il consola Amélie de tous ses malheurs. Elle en reçut la avec transport. Mon cœur eit soulagé de la plus vive de ses peines, me dit-elle vous ne me quitterez plus, je ne craindrai plus pour vos jours; vous fixez mes désirs ; mes vœux ne s’étendent point au-delà du plaisir de vous voir, de vous entendre , de vous aimer, de vous plaire; je jouirai fans interruption de ma Félicité ; vos absences & mes alarmes n’en troubleront plus le cours ah , mon cher Jemmy, pour- riez-vous regarder comme une disgrâce ce qui va répandre l’agrément fur tous les inítans de ma vie ! Deux aimées s’écoulercnt rapidement dans cette douce situation. Nos souhaits se bor- noient à revoir le docteur Harrison. Sa présence pouvoit seule accroître notre bonheur. Nous serions encore unis & heureux, fins l’arrivée de miss iletzy. Elle se rendit, il y a deux mois, à cette terre qu’elle polTede k trois milles de la demeure du docteur Har-, ri son. Le naturel tendre d’Amélic , son cœur honnête la portoit à excuser sa sœur, à re- jetter sur mistriss Morgan l’ínjustice du testament de fa more. Elle ne croyoit point Betzy* aussi intéressée > aussi vile que notre ami i’avoi» 188 A M É L I L. représentée, & ne regardoit pas fa défense comme une raison d’éviter la présence de sa sœur. Elle soufsroitde ne la point voir. Enfin elle se détermina à lui faire une visite. Je voulus la détourner de ce dessein ; elle en étoit occupée. Je cessai de m’y opposer ; mais ze la vis partir avec chagrin, & ne pus vaincre la répugnance qui m’empêcha de raccompagner. Betzy , à la vue de fa sœur, montra d’abord de s embarras & de la surprise. Elle la reçut avec froideur;mais, s’animant insensiblement, elle perça le cœur d'Amélie de mille traits douloureux, en l’aíìurant que son mariage, sa tendreíse pour moi , & son voyage à Gibraltar avoient causé la mort de sa nrere. Comment avez-vous pu penser, ma sœur, luidit- el!e,que ma mere vous pardonneroir jamais dans le fond de ion cœur ? Elle conservoit un ressentiment dont votre passion ne vous permettoit pas de vous appercevoir. L’amour seul vous occupoit alors. Avec quelle cruauté vous quittâtes une si bonne mere î Quelle indifférence! Ne pas seulement lui écrire!.. Quoi, dit Amélie, ma mere ne reçut point mes lettres? Non, assurément, elle n’en reçut aucune , répliqua Mils Betzy. Ses craintes, ses alarmes, allumèrent dans son sang cette fievre dont îa malignité.... Mais ne renouvelions point nos douleurs. Votre mari m’est odieux ; fans lui, Je goúterois encore la douceur d’avoir une A M i L I E. 189 tendVe mere. Ah , miss Amélie , miss Amélie, quel choix a été ìe vôtre ! Quel éclat, quelles grandeurs vous étoient destinés ! Que de regrets la réflexion doit élever dans votre cœur ! Vous la femme d’un officier réformé! Vous vivre aux dépens de Pextravagant ami, qui, en arrachant le consentement de ma mere , vous a plongée dans cet abyme ! Je vous plains* je partagerais avec vous ma fortune, si l’hom- me que vous avez préféré à votre mere, à vos pareils & à vos propres avantages, ne devoir profiter des bienfaits que je me plairais à répandre fur vous. Des bienfaits , répéta Amélie d’un ton plein, de fierté ! Ni lui ni moi ne daignerions en recevoir de vous. Rien ne peut me consoler d’a- voir affligé ma mere ; mais loin de me repentir de mon choix, je chéris mon partage, & le préféré à tout. Je désirais votre amitié , & non pas vos secours. Croyez-moi, Betzy, je méprise cette fortune que vous pensez capable d’excìter mes regrets. Peut-être ne sentirez-vous jamais, au milieu de l’abondance, les douceurs que j’éprouve dans ma misere. Je ne voudrais pas changer de situation avec vous ; & malgré votre offensante pitié , je souhaite, ma sœur, que vos jours soient auílt heureux que les miens, En achevant ces mots, elle sortit, fâchée d’avoir négligé l’avis du docteur , & déterminée à ne plus voir Betzy. Le récit de cette conversation me fit haït Ia personne auiììagréable? Si ies sacrifices qu 3 elle vous a faits volts lient si fortement à elle, je puis vous eu faire à mon toitn je ne fuis pas fans amis ; on nie désiré, on me recherche, moniteur ; plus dxut cœur elì sous tna loi. Prenant ensuite la lettre u Y! le venoitde recevoir, & rouvrant de íaqon à ne pas en laifíêr examiner récriture, elle lut à M. Fentes ce qui fuit “ Chere adorable mils, „ Je viens Rapprendre, en arrivant de la „ campagne i i'événement qtû vous retient à „ Nevrgate. J'admire votre courage ; mais „ mon cœur ne supporte point !a douleur de n penser que vous íi’avez pas daigné m’iníl „ truire de votre malheur. J’aurois couru vous n désivrer moi-méme, si la rigueur avec !a- quelle vous me traitâtes toujours, nc m’eut „ rendu timide dans mes démarches. J’ni „ craiïit de patoitre peu généreux en íaísissanï A M i L I £ 197 „ Poccnsion de nPoffrir devant vous fbtís !e mes vœux à m’y montrer comme n amant soumis. J’ai vu Summers » ii va bien vous „ ferez cautionnée aujourd'hui. Mou homme j*, d’affiiires a mes ordres ; rì ira premlre ks » vôtres. IJn carrosse à mot vous attendra , V à vous, xonduirr» où vous vondreL aîkr. Accepte, mes foins avec plaisir ; ils seront 39 trop payés ^ . On a joint à cette lettre an billet de deux cents livres sterling , continua mils Matheus ]e ne Paccepterois pas ; mais ms fierté ced au, désir à vous être utile. Prenez ee billet.,,. Aloi, s’écria M. Fente» ! vous n*y fange» pas miss; je proteste que jamais,— Un homme; que l l on introduisit dans ìa chambre interrompit Fenton ; cet homme étoit celui tìonç la lettre pariait. II présenta à lìís Pordre ds fa liberté, & i’avertk qw’un cartosteattendoij fs commodité, Le concierge pitsiît suíS-tôt, son mémoire à îa main. ïf Pavait réglé eti çon- séquence du calcul de Pargent qubî lui sisppo- foit. Miss remercia la . pedonue qui vcnoit dôvpporter Pordre, la pria d^ramener ìetr carrosse, ne voulant pas donner à ìà sortie un air de triomphe. Cet homme íe renia. Elie'pria M. Fenton de Pattendre, sortit dfens ìe corridor avec le concierge, pava fans .examen íà dépense L selle tle M. Feuwn ; ensuite este lui dentandít N iij *98 A M É L I !, s’il étoit impossible de le faire sortir avant la fin du jour. Impossible, madame , dít le concierge, en regardant ce qui restoit dans fa bourse ! Non , assurément ; & si vous voulez. . .. Combien avez-vous là de guinées ? Dix ou douze, répon- dit-elle. C’est bien peu , reprit-il ; mais pour vous obliger, je ferai enforte.... Donnez- moi dix guinées , & j’irai voir .... Je tâcherai... II faut absolument me servir , interrompit miss ; & lui montrant le billet de banque, voilà deux cents guinées, je les donnerois pour dégager mon ami. Deux cents guinées, répéta le concierge , désolé de n’avoir pas su plutôt combien elle possédoit! deux cents ! Ah , fi; ce seroit beaucoup trop mais voyons. Ce que je demandois, c’étoit seulement pour l’avocat ; & comptant par ses doigts dix pieces pour l'avocat; donc, dit-il , M. Herbert, rien. Diable , un juge ne prend jamais rien ; mais il faut payer cher son clerc. Vingt pieces pour le clerc; cinq au connétable; cinq au watcb-man. II lui en fnudroit moins; mais fa lanterne est cassée, il a été battu. Cinq pour ceux qui Pont aidé à-prendre M- Fenton ; cinq pour ma peine. Cela faic cinquante. Ma foi -, c’est vous en tirer à bon ïnarché. Prenez le billet , dit miss; payez, bâtez-vous les contemplent en silence. L’amour & l’amitié exci- toient en lui les plus douces émotions. Son attachement pour Amélie n’étoit point refroidi par le tems, ni par l’éloignement. Ne pouvant parler, il prit leurs mains, les joignit, ies A M É L I í.’ Liz croisa dans !es siennes, & les prelTant ensemble de ses levres, il les mouilla de ces larmes délicieuses dont le cœur même eiì la íource, qui font Fexpreífion iincere & touchante du sentiment. M. Fenton , entrant alors > poussa un cri de joie à la vue d’Atkinson. Le serrant dans ses bras avec transport, il répéta e’est lui , c’est mon brave , mon honnête ami. Instruit de ion mariage , il redoubla ses caresses , & dit à mistriss Elisen, qu’ellc pou- voit s’assurer d’ètre la femme d’un homme estimable. Appellez-moi donc mistriss Atkin- fon , s’ccria-t-elle ; je ne veux plus cacher mon bonheur. Son mari, charmé de la voir déterminée à avouer ton mariage, lui en marqua fa reconnoissmce ; & , après un entretien de quelques instans , Amélie & son époux se re- tirerent pour laisser Atkinson & sa femme en liberté. Le lendemain M. Fenton reçut à son réveil un billet daté de Newgate. On l’avertissoit de ne point s’écarter de la verge de la cour. Deux heures après son élargissement, un bailli , chargé de s’opposer à sa sortie, s’étoît présenté à la prison. Fâché de ne pas Fy trouver , il avoit juré de Fy ramener dans peu, s’il n’ac- quittoit promptement une somme assez considérable. On finissoit , eu assurant M. Fenton que le tems lui apporteroit une grande consolation ; on lui découvriroit un secret important i il connoîtroit la personne dont le O iij 214 Amélie, cœur commençoit à s’intéreíscr pour lui; ellç lui ieroit utile; &, s’íl étoit capable de par, donner, il deviendroit heureux. M. Fenton ib doutoit bien que fa cruelle bel e-soeur le poursuivrait à Londres, II lui pamidoit tout simple qu’un bailli chargé de ses ordres s’eíforqât de le surprendre & de sarrêter ; mais ce secret, l’espoir dont on cherchoit à le flatter , firent peu d’impreffiou sur .son esprit. II craignit d'abord que miss Matheus n’eût paît à ce billet j n’y voyant point d’apparencc , il perdit cette idée. En examinant récriture, il lui sembla eu avoir déjà vu. II la montra à Amélie. Elle pensa auísi que ce caractère ne lui étoit point absolument étranger, mais elle ne se rappel la ni le tems ni l’occasion où elle croyoit en avoir vu un pareil, A rnjdi sir James Elefmore , averti par la lettre de M- Fenton, du lieu de la demeure, prévint fa visite, se fit annoncer, & entra avec cet air d’empreifement que donne l’amitié après une longue absence. C s trois personnes goûtèrent un extrême plaisir à se revoir. Amélie s’inforraa de lady Elesmore , & elle apprit qu’ellç arriverait bientôt de la campagne, Elle jugea , par les discours de sir James , que Fanny avoit beaucoup perdu dans le cœur de l'on époux. Elle en fut fâchée, la plaignit en secret ; & malgré la grande fortune dont jouilíbit cette dame , la tendre femme de Amélie. 21 s M. Fenton , sûre d’être aimée, préféra son partage à celui de son amie. Dans le cours de la conversation, M. Fenton demanda à sir James s’il se souvenoit d’Atkin- son . leur ancienne-connoilíance. 11 lui conta son mariage , & parla de ia femme avec éloge. Sir James voulut lavoir. M. Fenton le conduisit à ion appartement. Le colonel trouva Atkinson plus aimable encore qu’il ne lui avoit paru à Gibraltar , & fa femme si jolie , si gaie, qu’il ne put se résoudre à la quitter. 11 demanda familièrement à dîner à M. Fenton. Amélie prit soin de rendre le repas digne d’un convive délicat, & mifirifs Atkinson en fit l’agtentent par sa vivacité. Elle plut tant à sir James , qu’en sortant de table, s’élojgnant un peu avec M. Fenton, il lui dit parbleu, si i’hon- nète Atkinson n’étoit point notre ami & ne meritoit pas des égards par fa façon de penser, Hiumeur folle de sa femme m’atcacheroit à elle,- & ma foi, prendre mon coeur à présent, ce seroit m’obliger, me rendre un signalé service car je fiai donné à la plus insolente créature. Elle me tourmente depuis un peu de temsmais le diable m’eroporte si je ne m’en venge un jour cruellement. La maligne bête s’amuse à me désoler. Et lady Elesmore , dit M. Fenton , vous ne l’aimez donc plus ? Ah fi , ne me parlez point de cette froide bégueule, reprit sir James je ne fais à quoi je songeois quand je ni’avisai de l’épouscr j elle m’ennuie O iv 2l6 Amélie, autant que son brutal frère. J’ai pensé vingt fois me couper la gorge avec lui. En honneur je ferai contraint de tuer l’insupportable sot, pour avoir la paix. 11 a des idées d’une bizarrerie !. .. . Le croiriez-vous ? le maussade personnage trouve mauvais que fa sœur soit stérile; il s’en prend à moi. Ma foi, qu’elle s’arrange, je ne puis qu’y faire, L’honneur de donner des neveux au colonel Maderty, ne me tente point du tout. Comme il parloit assez liant , Amélie entendant nommer sir George Maderty , demanda de ses nouvelles j la conversation devjnt générale, eníuite on joua. Sur les huit heures du soir, comme M. Fenton reconduifoit son ami, un homme, qui se mb loi t craindre d’ètre remarqué , lui donna une lettre, & disparut auííì-tôt. M. Fenton se doutant de qui elle venoit, rougit, cacha la lettre avec un air embarrassé, même chagrin. Sir James se mit à rire , & parlant fort bas vous me confierez l’intrigue , lui dit-i!, ou je vous ferai une terrible querelle ; f aimable Amélie saura tout. Je ne vous cacherai rien, reprit M. Fenton; mais soyez sûr que ce message est loin de m’être agréable , s’il vient d’une femme. James le badina fur la fidélité conjugale qu’il assectoit, en avouant pourtant que, s’il eût été le mari d’Amélie, il auroit cru ne pouvoir changer fans y perdre. En rentrant il trouva Amélie engagée au Amélie. 217 jeu. II saisit cet instant pour lire la lettre qu’i^ vcnoit de recevoir. El'ie étoit de missMatheus, comme il le soupçonnoir. Ayant deísein, lui disoit-elle , de se réconcilier avec sa famille, elle devoit garder des mesures , &, par plusieurs raisons, n’admettre aucunes visites dans la maison où elle logeoit, Mais ne pouvant vivre fans le voir, afin d’accorder ses désirs avec la retraite que les circonstances lui im- posoient, elle venoit de se procurer un petit appartement où elle se rendroit les jours dont ils conviendroient ensemble. Este lui en en- voyoit sadrelsc , demandoit l’heure où il pourroit l’aller trouver le lendemain, le priant de lui répondre au lieu désigné. M. Fenton , déterminé à ne la point voir, sentit amèrement le malheur de sa situation présente. En rompant décidément avec cette fille, il auroit voulu joindre, aux douze guinées qu’il lui devoit, un présent capable de la dédommager de toutes ses avances ; mais il étoit fans argent & n’osoit en demander à Amélie. Elle croyoit sa monrre perdue à Newgatc ; elle ignoroit qu’avant d’arriVer à Londres, il avoit été volé ; comment le lui dire fans avouer ses obligations à miss Matheus, & comment prier Amélie d’acquitter une pareille dette ? Sir Rowland, auquel, par une lettre écrite dc Newgate, il demandoit mille livres sterling à emprunter, pouvoit seul arranger cette affaire au gre de ses vœux. ElX 2?8 Amélie. attendant sa réponse, it falloit ménager miss Matheus ; eiie étoit si vive , si audacieuse ! II lui écrivit donc politesse, mais faus se servir d’aucune expression qui marquât le moindre souvenir de leur intimité. II lui apprenois que sa belle-sœur ayant porté ses poursuites à Londres, la prudence lui d escudos de s’écarter du lieu de sa demeure. Un pas hors de Feuceinte privilégiée îe mettoit au hasard d’être arrêté. IL parloit dc lîoissance, Id’amitié, d’égards , & pas un seul terme qui pû£ flatter sa passion. Cette froide réponse ne ralíentit pas l’ardeur de miss Matheus. Tout ce que M. Fcnton lui avoit dit à Newgate, l’ailuroit trop dc fa tendresse pour Amélie. EUe n'espéroit plus la premiere place dans un cœur si prévenu ; mais après s’ètre consultée , le partage inégal dont cîle pouvoit jouir lui paroiisoit encore un bien désirable. Elle ossrit de lever avant peu l’obsta- cle qui retenoit M. Fcnton chez lui. Un ami, médiateur entre elle & son frere, lui avance- roit tout Pargent qu’elle souhaiteroit. Si M. Teuton refusoit de lui devoir sa liberté, elle prendroit un petit appartement tout près du parc, où il se rendroit sans courir aucun risque. Elle vouloir absolument le voir, lui parler; grondoit, flattoit, menaçoit; mèloit à ìa passion la plus vive, aux plus tendres invitations , des sentimens jaloux , des expressions de dépit. Sa lettre prouvoit combien elle Amélie. 2*9 étoit éloignée de renoncer aux droits o 1 u’elle eroyoit avoir acquis fur M. Fenton. Une fantaisie si obstinée le déso uit. Amélie pouvoit s’appercevoir des melsages fréquens de miss Matheus, le surprendre écrivant , s’in- quiéter de lui voir traiter une affaire fans la lui communiquer. Le moindre air de myítere dans sa conduite alarmeroit son esprit. Elie mcritoit tant d’égards ! Son ame sensible & délicate attacîioit un si grand prix au bonheur d’ëtre aimée ; la certitude de plaire répandoit pn calme si doux sur tous ses moinens , éloi- gnoit si parfaitement de sa pensée tous les objets étrangers à fa tendresse ,au plaisir véritable de !a croire partagée ! Si la défiance lui ravidòit ce bien précieux, cette sécurité, source de son repos , de fa joie, quelle perte pour elle 1 Blesser l’amour dans un cœur'que ce sentiment rend heureux , c'elì une inhumanité si cruelle , qu’aucun terme ne peut en donner une juste idée. M. Fenton ne sachant que dire à miss Matheus , laissa passer trois jours fans lui répondre. Le quatrième on lui donna une lettre d’elle. Le matin se passa tout entier sans qu’il pût la lire. En sortant de table, il alla dans le pare. A feutrée de la premicre allée, il s’appuya contre un arbre , ouvrit la lettre, & commenqoit à la parcourir, quand sir James, traversant cette allée pour se rendre chez son ami, sapperçut. II s’avanqa doucement, lui. 220 A M é L I E. mit une main sur l’épaule , & riant de tout son cœur ma foi, mon cher Fentxm , lui dit- ii, je saurai votre secret, ou je sèmerai le trouble & la division dans le joli ménage,- Amélie m’aura obligation de la découverte. M. Fenton, charmé de rencontrer son ami au moment qu’il se voyoit en liberté , l’embrassa tendrement, lui demanda ses conseils & son secours dans une affaire qui ne l’intéreíîoit point du tout, mais l’embarrassoit beaucoup. Alors, fans nommer miss Matheus, ni rien dire qui la rendît reconnoilsable , iì fit un récit fidele de son aventure, exposa ses craintes, & donna la lettre de miss à sir James, qui la prit, & lut à haute voix ces paroles Lettre de miss Matheus , à M. fenton .. “ Assurément, monsieur, vous me croyez » une patience à l’épreuve des plus ridicules ,, procédés, puisque vous osez me traiter si „ légèrement , vous dispenser avec moi des N égards, même de la politesse. Vous devriez , 5 attacher plus d’importance à mes sentimens, a & me connoître assez pour redouter l’effet „ d’un insolent mépris fur une ame incapable „ de le supporter. Votre conduite me révolte* „ Je ne souffrirai pas les dédains d’un hom- ,, me. Non, jamais je ne les souffrirai. AI, » Fenton, prenez-y garde; craignez de m’ir- 22 r Amélie. „ riter. Je serai paflèr dans le cœur 'Amélie „ les traits douloureux dont vous vous plaisez ., à percer le mien je l'inítruirai moi* 3, même de vos occupations de Nevgate ; „ elle saura comment son tendre, son fidele „ époux paiïòit les momcns de son „ jc la mettrai en état d’apprécier les fadeurs „ dont vous l’étourdiisez fans celse ; elle ap- „ prendra combien vous méritez fa confiance. „ Vos petits propos romanesques ne lui en w imposeront plus. Par un détail exact de vos „ jours, de vos nuits, de tous vos instans, „ elle verra si le souvenir de ses charmes..... 33 Ne me forcez point à détruire fa tranquillité, „ â troubler la vôtre. Ménagez un cœur sen- 33 sible & fier.... Ingrat, vous le poilérdez en* 33 core. Foible pour vous seul , il ne peut ,3 vous haïr, il est prêt à vous pardonner. „ Je me rappelle avec transports ces décli- „ cieux momcns où vous me promettiez. .. „ Oh, cette heureuse prison , pourquoi l’ai- „ je quittée ? Maudit soit à jamais l’officieuX „ fat qui s’est hâté de m'en tirer ! II ose me „ vanter ses foins, demander la récompense w de ses services. II m’aime, me le dit » veut 3, me le prouver , me fuit, m'importune ; „ & vous me fuyez, vous, mon cher Fen- 3, ton, dont la présence me combleroit de joie! 3, Ah ! comment pouvez-vous me montrer „ cette cruelle indifférence ? Retidez-vous à „ mes désirs } venez, mon ami, venez, Don- 222 Amélie.’ nez-moi un jour j une heure, un moment.. .1 M Eít-ce à moi de prier, d’intercéder ?... Jé J3 rougis... M. Fcnton , songez-y. Vous meté- „ poudrez de la bassesse de mon cœur, de l’a- } j viliflement où votre obstination me con- ,z duit. J’efFacerai la honte de tant de dé- ,3 marches humiliantes, par une vengeance ,, j, qui répandra l’arnertume fur tous les inf- M tans de votre vie. Si vous ne venez pas „ ce soir à sept heures où je vous attends, 33 Amélie recevra demain ma visite. Mon ame 35 n’elt pas faite pour la tiédeur ; sa m ou r ou 3, la haine doivent l’agiter. Voyez auqucl de j, ces deux senti mens vous voulez la livrer; 3, Je vous laisse le foin de déterminer celui ,3 qu’il vous est le plus avantageux de m’ins- 3, pirer. Vous m'entendez, monsieur; votre 3, visite ce soir, ou la mienne demain. Ré- 3, fléchissez, & choisissez Eh bien, dit M. Fenton, ne me plaignez vous pas ? Vous voyez quelle femme j’ai eu le malheur de rencontrer. Mon inquiétude est extrême 'je comtois fa hardiesse, & crains ses empor- temens. Le malheur de rencontrer , répéta sir James ? Eh ! où est votre malheur, je vous prie, monsieur? L’amour d’une jeune per-V sonne vive & jolie vous rend-il à plaindre? D’autres acheteroient fort cher une pareille disgrâce. Je tn’attends à un conseil sérieux, reprit M. Fenton, &non pas à des plaisanteries; 2ZL A M á L I E, Que scriez-vous à ma place ? Dans ma position, une intrigue ne me convient point cîu tout. jaune Amélie , je Paime uniquement. Séduit par des avances, par le besoin de me distraire, j’ai cédé à Pimpuîíìon de mes sens ; le moment , l’occaíìon m’ont entraîné ; mais mon cœur ne m’a jamais parlé en faveur de cette salle libre de tout engagement, je ne la choisirais pas, mème pour un simple amusement. Vous ètes difficile , dit brusquement sir James; miss Matheus est charmante ; sa figure son esprit... Je ne croyois pas savoir nommée , interrompit M. Fenton d’un air surpris. Malgré le mépris qu’elle m’infpire, je me reproche cette indiscrétion. Sir James, les yeux fixés fur la lettre q u'il tenoit encore, faisoit peu d’at- tension aux discours de M. Fenton. L'officieux fat , répétoit-ii, il m'importuns. Insolente créature ! Maudire Phonnète ami qui la secourt, la protégé, lui srend la liberté ! Détestable' ingratitude ! Voilà bien les femmes , leur diabolique contradiction. Parbleu , celui qui la dédaigne, Pabandonne , mériterait mieux le nom de fat , au moins dans ses propres idées, que fou libérateur. A quoi vous amusez- vous, dit M. Fenton? que vous importe ce qu’elleîpenfe deïcet homme ? Comment, ce qu’il m’importe , s’écria James ? Ventrebïeu, monsieur, le fat dont elle parle , c’est moi-même. Vous, dit M. Fenton tout étonné ! Oui jmoi, reprit-il ; je vous fuis obligé, comme vous gás A M í L í È, voyez. Que diable aviez-vous besoin d’en-’ tìammer cette fille , puisque vous ne vouliez pas la garder? Nous voilà tous dans une jolie situation. J’ai perdu mon teins, mes soins § mon argent. Vouë allez détruire le repos de votre femme, rendte cette folle Matheus malheureuse , me chagriner, moi qui suis votre meilleur ami ; & tout cela , parce que vous aviez besoin de vous dijiraire. Vous avez cédé à vos sens, dites-vous belle raison ! Un homme sage, un philosophe, le poíseíseur de là plus belle femme du monde j qui venoit dé la quitter! Parbleu, c’cst être pressé de Je distraire. Quand ce premier mouvement fera passé , j’espere vous trouver moins injuste, dit M- Fenton. Une femme de cette eipece mérite peu la chaleur que vos montrez, & ne doit pas élever la mésintelligence entre deux amis. Je sens un regret extrême'de cette aventure ; la part que vous y avez , augmente mon cha-* grin croyez , mon cher James... Eh , je crois j monsieur, je crois, dit il ; je n'ai pas le moindre doute ; les éclarcissemens font très inutiles 011 vous adore , on me déteste ; voilà le fait. Cette idée me rend furieux. Vous êtes calme, vous. A votre place, je le serois peut-être aussi ; mais je me donne au diable si je ri’aimerois mieux vous voir i’amant favorisé de ma femme , que i’obset du caprice de l’impertinente Matheus. Mais comment la con- noìílèz-vous, demanda M. Fenton ? Comment ! reprit À M è L I E.' 22s reprit sir James? comme on conttoìt toutes ses semblables. Cet animal de Summers, que l’enfer confonde, épousoit mistriss Caírey, ma parente. 11 me confia rembarras où le mettoit miss Matheus. II me 'a fit voir, elle me plut ; pour lui rendre service , je convins de la prendre. 11 me mena chez elle, & je m’en- gageai à la consoler du chagrin qu’il s’apprê- toit à lui donner, jjll feignit une absence, je m’établis auprès de miss Matheus. Sous le nom d’ami de Summers, j’étois reçu, accueilli, maltraité, rejette, retenu , challé , rappelle elle préteudoit à la dignité , à la constance, à la fidélité ; m'étourdiiioit de grands mots, exigeoit du respect, s’adouciísoit quelquefois. Romanesque, fantasque, railleuse & méchante, elle m’amufoit. Insensiblement je m’attachai, je voulus être aimé; mes affaires s’avançoient, quand il plut à ma femme qui étoit à Bath , de jouer la mourante. Ma tante, autre forte , que la moindre bagatelle effraie, m’écrivit d’utre façon si pressante, si lamentable, qu’il fallut partir. Je trouvai lady Eles- more enrhumée, mais si persuadée qu’elle avoit une fluxion de poitrine, qu’en dépit des médecins, elle se fit traiter en conséquence, & pensa mourir Enfin, aorès trois semaines d’ennui , d’impatience, i’arrive à Londres. J’apprends l’avemurc de Summers ; faction courageuse de miss Matheus redouble mon amour. Je me presse de 1§ servir. En trois Tome II. P 't 226 A M î L I E. fleures j’arrange son affaires, lui écris , lui envoie deux cents guinées , mes gens , mon carrosse; elle ne me répond point, refuse le carrosse, accepte sargent; &, pour premiers marque de sa reconnoiffance, sinsoietate me cache sa demeure. Je la découvre dès le soir même, par i’activité d’un va'et intelligent. Je vole chez elle, me plains de fa rigueur, me soumets à ses volontés, lui offre , lui donne tout ce qui peut lui plaire, la rendre heureuse & je suis un officieux fat ; on me maudit ; j’importune elle vous demande un moment, un ieul moment!.... Que je fois déshonoré, confondu, anéanti, si je ne me venge de l’irnpudente ! Eh , que prétendez^vous faire, dit N. Fcnton r Jeì’ignore, reprit sir James, mais je veux la punir. Auprès d’une bégueule, accoutumées d’apparens respects,on fait qu’il faut perdre du tems, attendre celui de fa ommodité, pour être heureux ; mais une’petite provinciale, dont personne ne veut, que Sum- mers a quittée , que vous laiffez.... Je la soumettrai , ou le diable l’emportera. Mais si elle n’a point de goût, d’mclination pour vous, dit M. Fenton ; si son cœur se refuse.... Je me soucie bien de son inclination , interrompit sir James elle est piquante , hardie ; fa figure est jolie, fa tète singulière ; elle me plaît c’estffa personne qui me tente ; c’est le plaisir de triompher de L’impertinente , de la réduire. Que diable sait le cœur à tout cela ? Á ïll á L I Ëa ST? Vous 11e l’aimez pas , vous én seroit-elle moins heureuse à présent, si vous cédiez à ses désirs, si voiis contentiez fa paflîon ' Jë ne place point le bonheur dans l’imagination, je 3 e trouvai toujours dans la réalité. Je fuis outré contre la petite furie , mais j’en fuis fou. Je la veux..... Damnation fur f ingrate ! Un homme de mon âge, riche, libéral, fe voir dédaigné, trompe , maltraité par une pareille !.. Morbleu , je ne puis supporter cette idée ! Ne dût-elle être à moi que vingt-quatre heures * je veux pouvoir dire que je i’ai eue à mon tour rien ne me coûtera pour réussir. Vous vous préparez un singulier plaisir , dit M. Fenton , je vous croyois plus sensé* plus délicat. Vous êtes donc du nombre de ces extravagans , qui louent une maîtresse comme on fait un coureur, valet cher & souvent inutile ; exposent aux yeux du public une femme parée de leurs dons, la mettent an rang des fuperfluités fastueuses dont fe remplit la maison d’un grand ? Quelles douceurs* quels plaisirs leur procure cette femme, indifférente pour eux, qui les hait peut-être ? La foible & insipide satisfaction d’etre regardé comme le maître de fa personne , & de priver de ses faveurs un effaim d’autres foux, qui les désirent par la difficulté de trouver le moment de les obtenir ; cela vaut - il la peine de ss ruiner, de...Pourquoi non, dit sir James ? Tout st varié dans le monde, A la fantaisie décide» P ij 22Z Amélie. Je ne veux point disserter , je veux jouir. Actuellement je mets tout mon bonheur à subjuguer une audacieuse, à la soumettre j je la rendrai sensible, ou la désolerai mon parti elì pris. Mais vous me demandiez conseil ; vous n.’ètes donc pas déterminé à ne plus la voir? Pardon- nez-moi, dit M. Fenton ; parfaitement déterminé à l’éviter, à la fuir mais, comme je vous l’ai fait entendre, je voudrois en agir honnêtement avec elle. Si vous consentez à me la sacrifier, s’écria sir James , je me charge de tout, du congé absolu, de la dette , même du présent que vous deiìrez lui faire reposez- vous fur moi , j’acquitterai noblement vos obligations, & vous me rendrez à loisir cette bagatelle, J’exige votre parole d’honneur que vous renonciez à elle allons, mon ami, ju- rez-le , vous ne la verrez point. C’est de tout mon cœur, de toute mon ame, que j’en fais le ferment, reprit M. Fenton, en lui tendant la main. Sir James la reçut, la ferra au moins, dit-il encore, ni complaisance, ni bonté de cœur ne vous séduiront ? Vous résisterez aux prières , aux menaces ? M. Fenton l’en assura alors ils s’embralferent, se promirent de s’ai- mer toujours, se séparèrent contens l’un de Pautre, & dans le dessein de se revoir bientôt. As. Fenton se retiroit chez lui, quand Amélie & mistriss Atkinson entrerent dans le parc ; elles vouloient prendre Pair, & jouir de la fraîcheur du soir. Il retourna sur ses pas pour Amélie. 229 les accompagner. II y avoit peu de monde du côté où les dames choisirent de se promener. Au détour d’une allée, ils rencontrèrent le capitaine Tanger, s’entretenant avec un homme dont la figure étoit remarquable l’ordre de la jarretière qu’il portoit , leur découvrit son rang. Tanger, parlant vivement, passa fans les regarder. Cela est singulier, dit M. Fenton; Tanger familier avec un lord î Au régiment où il servoit, on ne lui accor- doit ni naissance ni mérite. Nous le mettions rarement de nos parties ; personne n’en sai- soit cas. On ne lui rendoit pas justice, fans doute je íuis bien aise de le voir mieux réussir à Londres. II a de l’esprit, & sa conversation m’a toujours amusé. Tanger, repassant un instant après,apperqutM. Fenton, le salua ;& le lord, qu’il accompagnoit encore , s’arrèta, considéra les dames avec une obligeante attention , leur fit une profonde révérence, & continua de marcher. Amélie & mistriís Atkinson se retiraient , quand Tanger accourut embrasser M. Fenton. je croyois, lui dit-il, 11e me débarrasser jamais de milord Mansèl , & je mourois d’envie de vous aborder. Où vous êtes-vous donc caché, poursuivit-il » fans lui donner le tems de répondre , depuis votre arrivée à Londres ? Je n’ai pu vous retrouver, malgré le foin que j’ai pris de vous chercher dans tous les lieux publics. M. Fenton se mit a rire, & lui dit qu’en eifet il a von vécu sort retiré P iij szs Á M è L í depuis leur derniere rencontre. Le capitaine lui demanda si une de ces dames ctoit Amélie r M. Lento n le présenta â sa femme. Comme elle vouloir sortir, Tanger lui donna la main. En la conduisant, il la pria de lui permettre d’espcrer qu’elle voudroit bien recevoir la visite de miíìrils Tanger, dont il lui vanta les charmes & le caractère. Amélie répondit avec politesse, & dès le lendemain tous deux sç firent annoncer à sa toilette. Mistriss Tanger avoir des traits peu réguliers, mais beaucoup de fraîcheur & d’é- clat. Au premier aspect elle lembloit belle ; l’examen lui étoit moins favorable cependant on l’auroit trouvée très jolie/íì elle n’eût pas cherché à lc paroître. Le dessein de plaire embellit ordinairement ; quand il naît de la bonté du cœur, de ce naturel aimable, qui porte une femme à répandre l’agrément autour d’elie, il prête un charme attrayant à les moindres actions mais si ce désir s’éleve de la vanité, de l’amour-propre ; s’il tend à tout soumettre , à tout enchaîner ; s’il devient un art ; loin de réussir, il se change en affectation , conduit au ridicule , & rend la beauté même défectueuse c’effc reflet qu’il avoit produit sur mistriss Tanger. Vaine , coquette & grimacière, en voulant ajouter à la nature, elle étoit parvenue à se donner un air d’enfance, de vivacité, d’étourderie, qu’une taille haute & trop d’embonpoint rendoient absolument ,étranger à sa personne. A m t l i ï. aji Cette femme ne pouvoit être du goût d’A- raélie. Elle vetioit l, fans l’en avertir, il la sollicita pour les colonies. Le lendemain de fa promenade à Kenfmg^ ton, Amélie eut le soir un accès de ficvre, des vapeurs, un tremblement terrible , & de violens maux de tête. Elle pleura toute la nuit, paroilfant craindre extrêmement de se retrouver dans l’état où elle s’étoit vue à Gibraltar. Cependant une sombre mélancolie , qu’elle-même sembloit vouloir surmonter, fut l’unique suite de cet accident. Atkinson, sa femme, mistriss Tanger , milord Mansel & le capitaine s’empresserent à la dissiper milord proposa mille moyens de la distraire, de Tamuser, assura M, Teuton qu’elle menoit une vie trop retirée , trop sédentaire. Ce tendre mari se le persuada; il la conjura de se livrer un peu plus à ses amis, aux plailirs qu’ils s’essorçoient de lui procurer. Amélie soupira , laissa tomber sa tête sur son sein , rêva, ne put retenir quelques larmes ; & d'un ton triste, mais doux & tendre ô M. Teuton , lui dit- elle, je n’ai jamais donné le nom de plaisir à toutes ces parties qu’on arrange pour en chercher; mon cœur seul m’en a fait goûter; & si mes sentimens vous intéressent toujours, je fuis encore heureuse. Cts paroles troublèrent M. Teuton. Si ! ma chere reprit - il ; eh , depuis quand ?., >. 2Z6 AméliE. Doutez-vous de mon attachement, du prix que j’attache à votre tendreílë Si ! Eh bon dieu ! ai-je rien désiré plus ardemment que le bonheur de vous plaire , d’être aimé de vous ? Quoi. .. m'y croiriez-vous moins sensible à présent? Cette certitude scroit bien affligeante pour moi, s’écria Amélie; mais si je ì’avois , je saurois souffrir & me taire je lie tourmenterois point ì’homme que j’aime, par d’odieux soupçons ou de fatigant reproches. Je ne l’en aimerois pas moins, & gé- mirois en secret, en me disant sans cesse j’ai perdu dans son cœur la place que je devois y occuper, mais il conservera toujours la sienne au fond du mien. J’espere , dit M. Fen- ton, inquiet, ému, embarrassé; j’espere.... je crois_non .... jamais.... perdre dans le cœur de l’homme que vous aimez , vous , ma chere Amélie ! Ah ! vous y gagnerez chaque jour.. .. Mais pourquoi-comment.... d’où vient.... quelle idée ? que signifie ce langage , dites, ma chere Amélie? Que vou- lez-vous me faire entendre? Rien, puisque vous m’aimez, répondit-elle. Tanger, entrant alors, interrompit cet entretien, II venoit demander , de la part de milord , un mémoire instructif. M. Fenton se retira pour récrire. IL voulut ensuite faire expliquer Amélie ; mais elle évita soigneusement de reprendre cette conversation. Comme elle ne changea point .conduite avec son. mari, ne lui montra  M í I I!, 2Z7 aucune humeur, il se persuada que ce nuage avoir pu s’élever du chagrin de le voir chercher à rentrer au service. Cependant elle ne s’ctoit point opposée aux démarches de Tanger, & l’cmbloit même deíirer que milord Manscl réussît à lui procurer de l’emploi. Quinze jours se patserent fans que M. Teuton reçût un feu meiì'age de la part de miss Matheus, II se crut oublié , & se félicita de l’ètre. Mais James ne venoit plus le voir. Sa négligence Pmquiéta. I! envoya savoir s’il n’étoit point malade ou absent. II se portoit bien, & n’avoit pas quitté Londres. M. Teuton lui écrivit, se plaignit de son long oubli, & le pria à dîner. Sir James ne lui íit point de réponse. Ce procédé Se surprit. II aimoit íìn- céreincnt le colonel Elesmore , & ne croyoit pas lui avoir donné sujet d’en user si mal avec lui. Coinpiitiísant à là foibleíse pour miss Matheus, qui fans doute occasion n oi t la mauvaise humeur , il résolut de pardonner à sa folle paision, de le chereher, de le ramener; il attendit impatemment le dimanche, seul jour où il pouvoit en sûreté parcourir la ville , & se rendit chez sir James. On dit à fa porte qu’il dormoit. M. Teuton se fit écrire , annonçant qu’il reviendroit. Une heure après i> se présenta une seconde fois. Sir James étoit sorti. II demanda s’íl reviendroit dîner ; on dit qu’il ne rentreroit pas de tout le jour, & partiroic le lendemain pour la campagne. Plusieurs 2ZF Á M í L 1 Ë. carrosses dans la cour prouvant à M. Feniori qùd le colonel se faisoic celer, & céler pour lui seul, il se retira très mortifié , maudissant miss Matheus , son propre égarement j & trouvant son ami bien injuste de le punir d’une faute que le hasard seul lui avoit sait commettre. Voulant dissiper un peu son chagrin avant de rentrer chez lui, il prit le chemin de Hyde- Parc, & se promena long-tems, rêvant tristement à la bisarrerie de James, qui abandon- noit un tendre ami pour une maîtresse indigne de l’occuper un instant. II marchoit assez vîte, quand il se sentit saisir par deux bras qui le serrèrent étroitement. II tourna la tête, vit le colonel Maderty, & lui rendit ses caresses avec d’autant plus de vivacité & de plaisir , que jamais fa rencontre ne pouvait luiparoî- tre aussi agréable. Ils se détaillèrent mutuellement leurs diverses aventures pendant près de trois ans d’abscnce. Sir George trouva très mal à lui de s’ètre laissé réformer Un brave officier, deux fois bleíîé dans un siégé, souffrir qu’on le réforme, djsoit-il ! Si l'affaire m’eût regardé, les deux chambres en auroient cu le démenti. Mais ces maudites communes ne savent que retrancher ; on fait la paix à tort & à travers, fans s’embarrasser des officiers que cela n’avance pas. 11 parla deux heures de la derniere guerre, des avantages de la valeur » loua beaucoup ceilede Mu Fenton ì A M í l I E.' LZ9 & n’oublia pas la sienne. Quand ce sujet fut épuisé , M. Fenton fit enfin tomber la conversation sur James , & ne dissimula point qu’il étoit un peu mécontent de fa conduite à son égard. Et moi donc, dit sir George , croyez-vous que j’en sois satisfait ? C’eífc bien le plus détestable mari!.... Je penfois unit ma sœur à un homme ; je lui ai donné un fat, un courtisan, occupé de lui-même & de cent platitudes inutiles ; une tête folle , qui ne s’attache à rien de solide. En trois ans pas un héritier ! pas un neveu ! Pauvre Fanny î Mort & enfer! je Paurois déjà rendue veuve, si elle ne m’avoit assuré qu’il lui étoit égal de serre ou de ne l’ètre pas. Elle arrive demain à Londres ; je sois venu l’attendre, & depuis trois jours que j'habite la ville , je n’ai pu rencontrer mon digne beau - frere . . . . Mais... Enfin nous pourrons ... Je veux voie ma soeur mere de famille, ou j’enverrai sir James à tous les diables. Je ne puis vous exprimer combien il m’efl; douloureux d’avoir à me plaindre de lui,dit M. Fenton son procédé blesse l’amitié ; j’eil fuis extrêmement touché. Eh bien, reprit sir George, il est des moyens usités en pareil cas vous les connoissez servez-vous-en. Malgré son air de poupée , sir James est un brave militaire , capable de faire raison à un honnête homme. Jamais patent ni allié du colonel Madertv n’éyita les occasions ; ainsi je fuis S4Q A i h i f.' sûr_ Eh, bon dieu! à quoi songez-VoUSj dit M. Fenton ? Vous n’avcz qu’une idée dans la tète ; vous y rapportez tout ; est-ce dc cela dont il s’agit ? Sir James est mon ami , il m'est cher , bien cher en vérité, je n’ai nulle envie de le quereller; & st je me plains de son cœur.... De ion cœur, interrompit sir George ! Prenez garde à ce que vous avancez, monsieur, vous parlez du mari de ma sœur. Sang & .furie! s’il manquoit de cœur , je l’étouílerois. Voulez-vous m’entendre , s’écria M. Fenton? Je vous dis , vous répete , vous jure , que l’astairen’eít point de cette efpeee. Loin de vouloir attaquer la vie de Sir James , je la délcu- drois au péril de la mienne. Modérez-vous , écoutez-moi. Si mon dessein étoít de me battre , je ne vous coníulterois pas apparemment ; aurois-je besoin de votre médiation ï Je vous la demande , comme vous voyez. Servez-moi, je vous en pile. James m’évite voilà ce quí me fâche contre lui. Malheureusement de fâcheuses circonstances m’empèchent de paroître dans les lieux où je pourrois , & le contraindre à me donner des celaircilïcmens fur fa conduite. Je ne veux que le voir, lui parler deux momens d'entretien particulier termineront pour toujours nos légers différends. Fort bien, monsieur, fort bien, dit gravement sir George , je vous entends. Vous voulez que je vous ménage une rencontre , cela est prudent. Uae explication fur le pré ; n'sst-cs Amélie.' 341 h’est-cfî pas là ce que vous exigez ? Vous ferez satisfait, mon ami, je vous le promets. M. Fenton alloit répliquer, & montrer que fa patience eommenqoit à l’abandonner, quand plusieurs officiers du régiment des Gardes, qui dînoient avec le colonel, vinrent les aborder. Ils se promenèrent un peu de te ms ensemble. George & ses amis s’eiforcerent d’engager M. Fer,ton à íe mettre de leur partie. 11 s’en défendit poliment, & les quitta , après avoir prié lír George d’oublier ce qu’il lui avoir dit, & de n’en point parler à sir James. II se rëpentoit de s’etre ouvert à cet extravagant. Mais le colonel n’avoit garde de renoncer à une commission de cette importance. II lui ferra la main, l’adura, d’un air mystérieux, qu’iL r'empliroit ses désirs. En rentrant chez lui, M. Fenton y trouva Tanger & fa femme. Ils y dînoient. Mistriss Átkinfon vint un instant après, conduite par Milord Manfel. Il la ramenoit de l’égUse, où ist s’ctoient rencontrés Elle apprit à tout le monde la bonté de ce seigneur. II venoit de lui promettre une com million de capitaine pour ,son mari. Le cœur d’Atktnson palpita 'de joie en secourant; ses joues fe couvrirent d'e rougeur. Il remercia milord de la grâce qu’il vouloir bien lai faire, & Amélie íe montra fort sensible à la généreuse protection dont il honoroit un homme qu’elle esti -oit. Mií- 1 triss Tanger lui dit tùut bas, que sûrement Tome IL Q, 242 Amélie. elle obîigeroit milord, si elle Farrêtoit â dîner. Amélie , au-dessus de ce petit orgueil qui souvent rend impolie , offrit en riant son dîner à milord Manié! , badinant elle-mèine de la frugalité du repas où elle l’invitoit. II Faccepta avec joie. Cependant, en retenant le capitaine & fr femme , elle avoit donné des ordres , & la table de mistriss Athinson se trouva assez bien servie. Amélie, observant régulièrement le dimanche, tint eerc’e après le dîner, auiieu de jouer; ainsi on s’entretint en attendant Fheure de la promenade. Une fête brillante que préparoit Fambassadeur de France, pour célébrer un heureux événement arrivé à la cour de son maître, fut le premier sujet de la conversation. Cette fête devoir se terminer par une illumination & un bal masqué. Mistriss Tanger assura qu’clle la verroit. On parla ensuite d’un livre nouveau. Milord Man sel demanda à Amélie quel genre de lecture Fattachoit le plus. La morale , milord , répondit-elle. La morale » répéta-t-il d’un air surpris ! Eh, bon dieu ï xtne jeune & belle personne préférer la morale à tant d’ouvrages amufans ! Oserois-je vous prier, madame, de me dire ce que cela apprend ? A penser , renliqua-t elle. Et à réfléchir tristement , ajeuta-t-il ; le bel avantage ! hJ’est-ce point assez de souffrir ? faut-il encore rendre ses peines plus pesantes en s’en occupant ? Chercher la source de ses maux, c’est. A aï í l î t. 243 lés augmenter. Vous me permettrez de croire, milord , dit Amélië-, qu’on peut employer !a morale à u u usage plus raisonnable & plus utile. Loin de rendre nos peines plus ameres, elle nous accoutume à les supporter , nous soutient, nous console en se pénétrant de la nécessité de souffrir , on se soumet , on s’habitue à porter courageusement sa part d’im fardeau dont les autres se laiísent accabler ; on ne se fait point un malheur des accidens légers qui troublent continuellement la paix d’une ame fossile, abattue par la moindre contradiction. Je respecte'vos opinions, madame , reprit milord, mais je hais les moralises. Leurs Uvres ennuient, & leur commerce affomme. Ceux qui pensent toujours font trop avec eux-mèmes pour devenir jamais agréables aux autres. / C’est peut-être Phistoirc que vous préférez, milord , dit M. Fenton. Ah fi , s’écria mistriss Atkinson ! comment peut-on lire i’histoire ! Je défie un bon cœur de s’en amuser jamais. Que de meurtres ! de trahisons ! de brigandages ! Pour un honnête homme qui s’y rencontre de tems en tems, on y trouve cent infâmes dignes du dernier supplice. Sur mon honneur, je suis de votre avis, dit milord; bailleurs, c’est une insipide lecture. Cela est rarement écrit ; aucun détail, rien qui amuse & puis, à quoi bon savoir ce qu’on saisoit à Athènes, à Rome, en Perse? Où cela mens- QJj 244 A M È L I E. t-ii ? A rien d u tout, dit Tanger, si ce ti’est k s’emuiyer. Apprend-on dans ces livres l’u- Tge du monde , les mœurs de ses compatriotes , les goûts dominans du siecle ? Y démèle- t-on le caractère des hommes avec lesquels on vit? Rencontrc-t-on dans fa garnison , ou dans les camps , des Canailles , des Scipions, des Epaminondas ? Va t-on voir à leur toilette des Lucreces, des Artémises ? Soupc-t-on avec des Vestales ? chambre des pairs ou celle des communes font-elles composées de So~ Ions, de Lycurgues, de Gâtons? II faut, je crois , étudier son pays, bien connoître son siecle , avoir l’esprtt dont il sait cas. Eh bien , je vous approuve, dit mistriss Atkinson ; un auteur grave m’est insupportable. L’histotien me rnet en colere , & je regarde un moraliste comme un homme de mauvaise humeur , que la joie des autres importune. Mais n’est-il pas singulier qu’un extravagant se mette en tète d’avoir à lui seul plus de raison que le monde entier? II crie, querelle , veut réformer, reprendre, instruire ; perd son tems & fa peine,* n'est point écouté , ne corrige persmne ; & peut-être regrettant à soixante ans son travail inutile , il volt mieux, sent ses torts, & se dit en soupirant eh, mon dieu, que n’ai-je ri avec ces foux si aimables, si séduisais, au lieu de tenter en vain de les rendre aussi maussades que moi ! Qiie pense mistriss Tanger, demanda Amé- A M ì L ï E. 24s lie? Moi , répondit-elle, jc proscris Phistoire & la morale ; mais j’aime paifionnémeut les livres agréables, fur-tout ces petits contes channans , où , remettant d’abord fous nos yeux les jours heureux de Penfance, on nous présente une fée la baguette à la main. Elle 11e s’amuse point à élever des palais de dia- mans , à faire mille lieues en un moment ; la baguette donne feulement Part de fiíìerter long-tems fans changer de sujet. Rien n’eíl plus commode pour le lecteur ; car il. peut fermer le livre au premier endroit, le r’ouvrir au hasard, & poursuivre avec plaisir. Comme on traite fans cetfe le même point , on fe retrouve toujours à la conversation , & Pou paife vingt feuillets fans s’en appercevoir. Madame lit des contes françois apparemment, dit Atkinfon? Oui, monsieur, conti- nua-t-elle , & j’en fuis folle Ne vous plaifent- ils pas? J’en ai peu lu, ajouta t-il , & ne me crois point aífez habile dans la langue Françoise pour décider du mérite d’un ouvrage que je puis entendre mai. Vous ètes modeste , dit Amélie vous en jugeriez très bien 5 mais vous & moi connoisibns mieux la Bruyere & la Rochefoucault que les livres dont parle madame. Quoi, Atkinfon prétend-il être un philosophe,, s’écria milord ? Je m’appìiqu'e au moins à le devenir , répondit-il. En vérité , vous auriez cette folie , poursuivit milord? A votre âge vous voudriez vaincre vos paf- Q_ iij 246 A m í l i i. fions, devenir un stoïque, un sauvage ? Quelle manie ! J’envisage la, phílesophie sous un aspect bien différent, reprit Atkinson ; je la regarde comme l’art de se rendre heureux , & de communiquer fan bonheur aux autres créatures. Elle ne détruit pas les passions , elle en modéré feulement l’impétuosité , & leur laifie l’activité qui en frit des plaisirs. Vous pensez juste , Atkinson , dit M. Fenton. Je ne sais comment on est parvenu à perdre í’idée de la philosophie en conservant son nom. En vérité , milord , l’amour de la sagesse ne forme point des sauvages , mais des hommes doux , humains, compatiíTans, sociables. Leurs voix ne s’élevent point avec aigreur contre les vices ou les erreurs ; ils s'efforceut de s en garantir , & s’accoutument à les supporter. Ce sont des voyageurs qui, cn marchant, examinent une route dangereuse. Ils cherchent le sentier le plus droit, regardent avec douleur ceux qui s’égarent dans les chemins de traverse , les avertiisent doucement du péril où ils s’expo- sent j loin de haïr les imprudens qui méprisent leurs conseils, s’ils les voient tomber, ils s’en approchent, pleurent fur eux, & leur tendent la main pour les relever. Admirable portrait, dit en riant milord Mansel ; mais en marchant toujours tout droit, on a fans cesse le même point de vue , & cela devient lassant; Fensez-vous que ces  M È L î Ës 24^ chemins de traverse n’offrent pas mille amu- semens variés ? & ne vous ètes-vous jamais détourné , moniteur 't E11 parlant d’un sage , je n’ai pas prétendu me désigner , répliqua M. Fenton , mais celui qui a le bonheur de l’ètre. Ce bonheur ne me tenteroit guere, dit Tanger ; j’aiine allez à courir au hasard. Croyez- moi, M. Fenton, celui qui réfléchit, s’avise de vouloir approfondir , ne vit pas le plus content du monde. Heureux qui s’attache à la superficie ! Une touche légere donne dc l’agrément au même objet, qu’un coloris plus fort reudroit cflrayant. Voyez une très petite mouche étaler au soleil l’azur & la pourpre de ses ailes; rien de plus joli que ce brillant insecte regardcz-la au microscope; c’eít un gros monitre fort paré & fort laid. Tout ce qui nous plaît, nous séduit, nous enchante , n’a dans le fond que l’avantage d’ètre vu, & non pas examiné. Si votre comparaison est juste en rappliquant aux objets, dit Amélie , elle ne Test point en la rapportant aux sentimens & à la conduite. On ne peut trop sonder son cœur , étudier ses mouvemens habituels , soit pour les suivre, soit pour les réprimer. Une intime eonnoiífance de notre naturel est la premiere que nous devons chercher à acquérir. J’aurois mauvaise opinion d’un homme qui craindroit d’approfondir son ame , & ne pourroit sans chagrin réfléchir fur lui-même. Q_iv S48 A m k l r e. Vous penseriez mal de beaucoup de peiv sonnes, dit milord j car il en est peu qui íq plaisent à cet examen de leur intérieur. On l’évite soigneusement au contraire. Se dissiper , se distraira, s’amuser, n’est-çe pas se fuir , s’éloigner de soi-même? Au reste, on parle en général , reprit Tanger. J’cspere , madame, que mes discours ne me'nuiront point dans votre esprit ; rien ne me conso* leroit d’ètre l’homme dont vous prendriez une mauvaise opinion. Son espérance suc déçue j ces propos, & ceux qui suivirent encore , commenceront à détruire l’estime qu’Amélie avoit pour le caractère de milord Mansel. Elle le soupçonna de feindre des vertus dont la pratique lui étoit étrangère , & regarda Tanger comme un homme fans principes & fans délicatesse. Elle cacha le jugement qu’elle portoit de ces deux personnes,'& continua de vivre poliment avec une société qui pîaisoit à son mari, & pouvoit lui devenir utile. AI. Fenton n’exigeoiç rien d’elle ; mais le désir vif & continuel d’obliger celui qu’elle aimoit, & fa complaisance naturelle , lui avoient depuis long-tems fait oublier , en parlant à M. Fenton , ce mot que l’amour & l’arnitié ont banni de leur langage , ce non , d’où s’élevent insensiblement la mésintellú gcnce & le dégoûtsdí}ns les commerces lçs plus intimes. AmélieÍ 219 * Milord Manscl donna îa main à Amélie , & la conduisit dans le parc, où elle alla se » promener. Tout le monde la suivit, à sex- ception de M. Fenton. Craignant que le colonel Madcrty ne tint â sir James des propos capables de les brouiller tous deux fans retour, il resta chez lui pour écrire à son ami. II lui fit un détail exact de ce qui s’étoit passé le matin avec sir George , le pria de ne point ajouter foi aux visions d’un extravagant. IL finilïòit en le conjurant de poser sa main sur Ion cœur, & de se demander ensuite si, en traitant mal son plus sincère ami, il se sentoit çontent de iui-même. I! se hâta d’envoycr sa lettre, & se rendit dans le parc, où il avoit promis d’ailer rejoindre Amélie. Sir James répondit avec une politesse froide à la tendre démarche de M. Fenton. II employa des expressions équivoques , & fe servit de ces excuses vagues, qui, loin de justifier une mauvaise conduite, prouvent seulement que son connoît ses torts fans vouloir les réparer. M. Fenton sentit vivement la perte de cet ami. II accusa miss Matheus de s’ètre vengée de son indifférence , en le lui ravissant, sl plaignit la foiblesse de sir James, recommença à se reprocher la sienne , à détester le moment où il avoit cru ne pouvoir , lans une Içrte de grossièreté, se refuser à des avances qui Revoient plutôt exciter son dégoût qu’é- moiívoir ses sens. ìl admira la contradiction LsO A M í L ï E. des idées reçues , qui forcent un homme poJ à craindre de se manquer à loi - même , s'il résiste à des invitations pressantes, lui dont !e sentiment habituel est de mépriser la femme hardie qui ose Pattaquer. Après de longues réflexions , il prit enfui le parti de renoncer au projet de ramener son ami ; mais il ne put le réioudre à le bannir de ion cœur. Le mardi au soir il reçut, par la poste de Londres - un billet conçu en ces termes “ Trouvez-vous demain, s’il vous plaît, „ monsieur, à Hyde-Parc on vous y attcn- » d ra à six heures du matin , vers le rond ; „ n’oubliez pas votre épée , vous en aurez „ besoin Le lieu du rendez-vmts, choisi depuis long- tcms pour terminer des querelles , Pheure & le style du billet, s’expliquoient assez. Mais qui vouloit l’attirer dans cet endroit ? Etoit-ce fir James ? Non , sans doute ; il ne se cacheroit point. De sa vie M. Fenton n’avoit offensé ni délobligé personne. Trop brave pour refuser un défi, il résolut de se rendre au lieu marqué. Cependant il rêva, soupira, pensa à sa femme , à son fils, sentit le ridicule du préjugé bisarre auquel ií falloir sacrifier des intérêts si chers. Où nlloit le conduire un point d’honneur si mal entendu? Peut-être vis-à-vis d’un malheureux , indigne de se mesurer avec lui, que miss Matheus ou fa belle-sœur en- gageoient à attaquer sa vie; car dans le monde A M í L I E. Lsk entier il ne se connoissoit point d’ennemi ’ excepté ces deux femmes. Le lendemain au point du jour il se leva doucement, sortit sans bruit, gagna Hyde- Parc, & se rendit au lieu désigné. Il s’y promena long-tems, & s’impatienta beaucoup, n’y voyant arriver personne. Sept heures passées , il commença à soupçonner une méprise , examina attentivement le billet ; il s’adressoit à lui fans aucun doute. II résolut d’attendre encore. Une demi-heure s’étant écoulée, & son ennemi ne paraissant point, il regarda le déâ comme une très sotte plaisanterie . sans imaginer de qui elle pouvoit venir. II fe retirait, quand on 1 appella par son nom. 11 tourna la tète, & vit le colonel Maderty accourant à lui. Est ce vous, lui dit en riant M. Ponton , qui vous ètes amusé à me faire sortir sì matin ; ou vous auroit-on trompé par une pareille malice? je fuis vous avoir fait attendre, lui cria le colonel, mais c’est faus malice. Allons , monsieur , tirez votre épée. Y songez-vous, sir George, reprit M- Fenton tout surpris ? Eh , à propos de quoi cette folie ? Folie , dit le colonel ! déiendez- vous , rien n’est plus sérieux. M. Fenton adroit, & se possédant, forcé de mettre l’épée à la main , se contentait de parer, en le priant d’arrèter, de s’expliquer, de lui apprendre le sujet de cette extravagance inconcevable. Le colonel, sans l’écouter, s’irritoit de ses mé- 2s2 Amélie. nagemens, s’avanqoit fur lui, le predoit, & le contraignit enfin de s’appliquer à le mettre hors de co bat. II le bleiíh au bras droit. L’épée du colonel tomba ; M. Fenton la releva í & voyant couler le sang d’un homme qu’il étoit loin de haïr, il en suc sensiblement touché ; ses yeux se remplirent de larmes. Est-il poffible , lui dit il, que vous m’ayiez forcé à une action que je me reprocherai toute ma vie? Pourquoi me voulez-vous tant de mal? Qui vous a fâché contre moi ? Qu’ai-je fait ? Je me donne au diable si j’en fais rien, dit froidement le colonel. Vous vous plaignez de sir James, sir James se plaint de vous ; je lui parle de votre part, il ne m’écoute pas j’in- siste ; je me trompe , dit-il, je comprends mal vous démentez par une lettre les paroles que vous me faites porter. Mort & enfer ! un démenti à George ! un de vous deux me le donne ! Puis-je supporter cela ? II saut se couper la gorge avec Pu n ou l’autre; Eutre vous & mon beau-frere, j’ai cru devoir vous donner la préférence , afin que ma soeur n’ait rien à dire. Me voilà sort avancé. Parbleu vous êtes habile & heureux , monsieur. Me préserve le ciel de me croire heureux en ce moment, s’écria M. Fenton ! En vérité, mon cher George, vous me traitez cruellement J’ai pu écrire que vous m’aviéz mal entendu, fans vous donner un démenti. Vous devriez nie connoîtrc mieux. Pourquoi refuser / A M Ê L. I s E. 23 tie me parler , attaquer ma vie avec fureur, sans vouloir m’écouter i Mais voyons votre bras, pcuriuivit-il, cn s’etforçant d’arrêter ìe sang du colonel , & déchirant un mouchoir pour en faire des bandelettes ; latiiez-rnoi envelopper le mal , en attendant q trou y remédie. Sir George, attendri de fa douceur, du regret qu’il. montroit du foin affectueux avec d s'cmpreiíbit à le secourir, passa, autour de son col ie bras qu’il avoir libre ; & le 'errant étroitement par ma foi, Jemmy, lui dit-il, tu es un brave , un généreux garçon. Damné soit íìr James ! il a une maudite langue, un plus maudit esprit; à présent je lins outré ne ne n 'être pas battu contre lui m; is cadence. Tu es un digne homme, un vaillant homme. Je t’aime de tout mon creur,* donne-moi ta main; de ce moment ami pour Feternité. Tu ives pas en colere, n’est-ce pas ? Je fuis vraiment Fâché de vous avoir blessé, dit M. Fenton ; mais venez , je vais vous conduire chez vous ; j’espere, que ce ne sera rien. Bon, c’est une bagatelle , s’écria sir George pourtant une autre fois tu me feras plaisir de ne pas choisir le bras; c’est désarmer trop tôt son homme. Ils sortirent du parc par la porte de Groves- not, & se rendirent dans Bond-street, où lo- geoit le colonel. Le chirurgien de son régiment fut appelle ; la blessure allez profonde n’étoit point dangereuse, aucun nerf n’avoifc 3Ç4 A M É t í ï* été touché. On lui mit un bras en écharpe $ on le saigna de l’autre ; Fenton, présent à tout, resta jusqu’à midi près de lui, & le quitta avec promeíìe de revenir le soir, Le colonel lui fit mille caresses, le combla de politesses & de complimens , le pria de ne pas manquer à le voir; & depuis cet instant il le tint pour un homme auquel personne ne pou* Volt résister. En revoyant Amélie, M. Feu ton sentit une émotion auísi vive que si l’absence Feu eût séparé depuis long-tems, & qu’un heureux hasard 1 offrit à ses yeux. Songeant à la douleur dont l’événement de ce jour auroit pu pénétrer son cteur, il s’attendrit, la ferra dans ses bras avec transport. L’aimable Amélie re* marqua sur son visage un mélange de joie 8$ de tristesse ; gaadant le silence un moment , & prenant la parole avec ce ton doux qu’elle fie quittoit jamais eh, depuis quand, lui dit-elle , cherchez-vous à me cacher les mou- vemens de votre ame ? Hier sombre, pensif t vous assectiez de la liberté d’esprrit, même de la gaieté ; aujourd’hui des sentimens variés se peignent dans vos yeux. Vous avez des M. Fenton, M. Fenton.... ne suis-je plus que votre femme ? Vous m’aviez tant promis.... Flélas, le tems n’est plus!... j’es- pérois au moins., oui je croyois conserver toujours le titre & les droits d’une amie. Sur quoi pensez-vous les avoir perdus, ces droits, m» A m û t \ L. 2ss jrhere Amélie, dit en rougissant M. Fen ton T Me suis-je jamais déguisé avec vous ? En changeant de couleur , vous répondez à votre question , reprit Amélie. Ce trouble eft la preuve certaine d'un reproche intérieur. Mais mou cœur, aussi indulgent que sensible, ne veut point affliger le vôtre. Plus de confiance vous assurerait peut-être une tranquillité dont vous ne jouissez plus. Ce discours étonna M. Fen- ton. Amélie continuant, lui demanda pourquoi sir James ne venoit plus le voir. Entièrement déconcerté à ce nom, M. Fenton ne put dissimuler son embarras. Tout ce qui se rapportent à sir James , rappellant miss Ma- theus à son souvenir, le saisoit trembler en présence d’Araélie. Pourquoi , dit-il en hésitant? En vérité je ne sais. 11 est peut-être malade ou absent. Ce doute me surprend de votre part, ajouta Amélie. Eh , quel sujet si intéressant vous occupe donc ? Quoi, cet ami ». si cher autrefois , vous est-il devenu indifférent ? Non, reprit M. Fenton, mais on m’a dit qu’il étoit allé chercher fa femme. Elle est depuis trois jours à Londres, répliqua Amélie. Voilà un billet qu-elle m’écrit, & j’attends fa visite ce soir. Heureusement pour M. Fenton , on annonça milord Man sel ; it apportoit à Amélie des fleurs très rares, venoit lui demander du thé, & apprendre à M. Fenton que fa prétention avoit paru juste, & qu’avant trois jours on répondrait à fou 2s§ Amélie. mémoire conformément à ses désirs. Áfiii ds leur épargner des remercicmens qu’il savoits bien 11e pas mériter, il changea tout de fuite d’entretien , & proposa une promenade sur la Tamise. La visite qn’Amélie attendoit îe soir, lui fit refuser cette partie de plaisir. Milord parut mortifié de se voir privé d’un amusement sur lequel il comptoit. Son dessein étoit de leur donner à dîner à Hamptoncort, & d’en revenir fort tard. II montra de bonne foi cet embarras qu’éprouvcnj souvent ses pareils pour palier la moitié d’un jour. Dans la vue d’abrcger le tems dont il ne savoit que faire, M. Eenton lui offrit son dîner. Milord l’acccpta, Sous prétexte d’achever de s’ha- biiler , Amélie les quitta un instant & fut donner ses ordres chez mistriss Atkinson. S011 séjour à Londres commenqoit à lui causer beaucoup d’inquiétude. Le docteur Har- rison ne revenoit point, n’écrivoit plus Etoit- il malade ou fâché contr’elle ? S’íl tardoit long-tems, comment se soutiendroit-elle à la ville ? M. Eenton * noble * libéral, consultoit moins ses facultés que son goût dans fa façon de vivre ; il ignorent combien l’économie journalière est dérangée par la plus petite augmentation. Amélie n’osoit lui faire des représentations, elle craignoit de le mortifier. II ne pouvoit sortir librement, aller chercher ses amis le priveroit-e’le du plaisir de les recevoir chez lui? Cependant les frais extraordinaires A M á L i ë. 257 iïaìfes Consumant ce qui devoit suffire pour passer trois mois à Londres » elle fit revenir de la province plusieurs habits fort riches » & sacrifia en secret ces restes de son ancienne aisance a i’amusement de son mari. Par ce moyen eile continua à lui procurer la douceur de voir du monde. & se mit en état de faire tenir une table honnête à mistnss Atkin- fon. Mais cette restource étoit la derniere. Si elle l’épuiíòit avant karrivée du docteur, comment y suppléer ' les tablettes échappèrent de ses mains, son cœur se serra, elle perdit la comioissmce & le sentiment. Nany s’empressa de la secourir. Revenue de sa foi- bîeíîé, elle voulut relire encore cas terrribles expreíFtons. C’étoit le lendemain que íìr James attendroic M. Le n ton. Seule, fans conseil dans une occasion si cruelle, si inquiétante & si délicate, elle ignorait comment elle devoir se conduire. Livrée à la crainte , à la douleur, elle pleura iong-tems avec amertume, furs pouvoir calmer un instant ['agitation violente de les sens. Une heure lonnoit quand on frappa rudement. Amélie tressaillit, cacha promptement les tablettes de sir James, croyant que M. Fenton rentroit. Mais Nany revint bientôt, & lui présenta une lettre. Amélie reconnut la main de son mari. Un nouveau trouble la saisit. Elle lut en srémiílàntces mots écrits en vedette 0 ma chere amie , m vous alarmez point. M. Fenton lui apprenoit qu’en sortant d’une maison où on l’avoit contraint de souper, il venoit d’ëtre arrêté par ordre de miss Betzy, & conduit chez un bailli, dont il lui envoyoit le nom & l’adresse. II la onjuroit de ne point s’afiìiger, & de fouts- Amélie. 309 nir avec fermeté cette nouvelle disgrâce. En tout autre tems cette lettre eût été pour Amélie le sujet d’un mortel chagrin ; mais les circonstances lui firent trouver de la consolation dans cet événement. La vie de cc mari ÍÌ cher étoit assurée par la perte da sa liberté la funeste rencontre du lendemain devenoit impossible j & sans que l’honneur de M. Féru ton souffrît de cc retard , elle auroit le loisir de consulter'fur ce terrible appel , de voir lady Elesmore , Sc peut-être de détourner 1 malheur qu’elle redoutoit. Au milieu des acóès d’une extrême douleur, on saisit avidement le premier adoucissement que présente la réflexion. Mais ce- calme produit par la raison , par l’espérance , est de peu de durée. La nature & le sentiment nous rendent bientôt aux pleurs & aux gémiiíemcns. Quand famé souffre, l’efprit s’abat, & le cœur s’abandmne à ses seuls mouvement. Amélie réprouva. Toute la nuit elle s’aHìigca fans modération, attendit impatiemment 1c jour; & dès qu’il parut, elle fit appeller des porteurs, & se rendit chez le bailli où étoit M. Fenton. On la conduisit par un très petit escalier au premier appartement. Une chambré mal meublée, mais assez claire, lui fut ou verre, & on lui montra la personne qu’elle deman- doit. M. Fenton assis, les coudes appuyés fur une table, son visage caché de ses deux- gio Amélie. mains, sembloit endormi, ou plongé dans une profonde méditation. Au bruit que l’on faisoit en entrant, ìl leva la tète, & tourna les yeux vers la porte ; son air abattu pénétra le tendre cœur d’Amélie. Elle courut à lui , paílá ses bras autour de son col, mouilla ses joues de larmes brûlantes ; & le serrant sans pouvoir lui parler, elle prononça seulement ó M. Fenton ! Son empressement à le voir , ses pleurs, ce silence touchant & expressif excitèrent dans famé du triste prisonnier, un de ces mouvemens vifs & pas- sionés, qui se font sentir impétueusement quand le cœur est affecté d’une douleur mêlée de remords. Eh, pour qui, pour qui donc, s’écria-t-il, cetts femme, image des créatures célestes, paroít-elle dans le séjour du désespoir ! L’homtne qu’elîe y cherche est-il digne d’attirer ses regards ! Et tombant aux genoux d’Amélie, couvrant ses mains de pleurs & de baisers enflammés ne me refuse pas une derniere grâce, lui dit-il, ô mon Amélie ! Que je l’obtienne de toi ! Abandonne un malheureux, ne t’obstine point à suivre son sort ; va» fuis, retourne habiter la retraite d’où mon imprudence me bannit. Vis tranquille , prends foin de ton sils, oublie l’époux que le ciel te donna dans fa coîíre. II ne mérite plus tes bontés, ton amour, ton estime ; c'est un monstre, il t’a trahie. II ne peut en être assez puni que par la perte de ton cœur. Amélie vouloit le relever, l’interrompre, Amélie. 311 mais il ne l’écoutoit point. II étoit emporté loin de lui-mème. II lui avoua cette intrigue qu’il avoit tant craint de lui laitier connoitre, lui apprit toute son aventure de Ncwgate , les persécutions de miss Matheus, l’amour de James, cause sécrété de sa froideur la rencontre du Irai, les menaces de cette fille hardie, & confessa, en rougissant, qu’il fortuit de chez elle , quand les gens du bailli le surprirent; mais qu’il en fortuit fans avoir offensé ni l’amour ni l’amitié. Ensuite il recommença à pleurer , à conjurer Amélie de le lui pardonner, de le quitter pour toujours, & de ne plus s’occuper de l’infurtuné qui gémilloit à ses pieds. Sí cette faute est la feule que vous vous reprochez , dit Amélie en l'embralsant, elle est pardonnée depuis long-tems. Et lui présentant une lettre, qu’il reconnut être de miss Matheus je l’ai reçue huit jours après votre sortie de Newgate. J’ai été malade, con- tinua-t-clle , j’ai caché le sujet de ma langueur. Cette infidélité qu’on a eu la dureté de m'apprendre , m’a vivement touchée, mais elle n’a point diminué ma constante affection. O M. Fenton, le cœur d’une femme sensible est aussi indulgent que tendre. Osez-vous me proposer de vous fuir, de ne plus m’occuper de vous ? Ah ! ne me tenez pas ce cruel langage ; il me feroit penser que mon attachement vous est devenu importun. Eh ! pour- y ir Z iL Amélie. rois-tu le croire, s’écria-t-il ? Tu ne veux poinc m’abandonner ? Oh , non, non , ne m’abandonne jamais, femme divine, ange consolateur , donc la présence adoucit toutes mes peines. Quoi, ma chere Amélie, ton cœur généreux chérit encore un ingrat, un infidèle Mais l'ai-je été? Non. Si mes sens se font égarés, jamais mon ame n’a suivi leur impreílîon. Aucune plainte, aucun reproche n’accom- pagna le pardon qu’Amélie accorda aux vives instances de M. Fcnton elle lui en renou- vella cent lois les tendres assurances. Après savoir scellé par le-s plus douces caresses, ils cherchcrent ensemble les moyens d’arranger l’cmbarrassante atsaire de miss Betzy. M. Fen, ton n’attendoit plus rien dc sir Rowland, son silence prouvoit alsez qu’il n’étoit pas disposé à le servir ; mais il espéroit beaucoup de l’amitié de sir James. Le baronnet lui avoit souvent offert de l’obliger. Dans une occasion si pressante , il se détermina à recourir à lui ; mais il n’osoit parler à sir James , ni lui écrire. II est bien difficile de demander, quand on a le cœur assez noble pour supporter plus patiemment le besoin que ie poids des obligations. II pria Amélie de le voir, de l’inflruire de leur situation, & d’accepter f n secours, s’il lui marquoi't ìc désir de Facquitter, ou de le cautionner. Amélie pâlit à cette proposition j le nom Amélie, ZiZ de sir James lui rendit la terreur que les caresses de l'on mari venoient de suspendre. Dans la crainte de lui laisser voir son trouble, elle se leva; &, sous prétexte de vouloir lui procurer les commodités dont il manquoit, elle le quitta, après lui avoir promis de revenir bientôt avec miítriss Atkinfon, de lui faire apporter à dîner, & de rester tout le jour auprès de lui. En paáànt devant une petite église qui se trouvoit sur son chemin, este apperqut sir James à pied , en habit de campagne, marchant à grands pas, ses cheveux en désordre, l’air égaré, même furieux. Sa vue causa une révolution terrible à Amélie. Par un mouvement presque involontaire, elle arrêta ses porteurs, sortit de sa chaise , & entra dans Peglise comme une personne effrayée qui fuit & un asyle. L’aspect de ce lieu saint calma ses esprits agités. Sa crainte s’évanouit en présence du Dieu fort. Remplie de confiance , elle éleva vers lui son cœur affligé. Elle implora sa miséricorde. Prosternée , baignée de larmes, este lui cria ô mon Dieu! daignez verser dans mon sein la consolation que je n’attends point de vos créatures. Vous voyez mes besoins , étendez votre bras puissant, & secourez- moi. Après cette courte mats fervente prière, elle íe sentit un peu ranimée & en état de soutenir le mouvement de sa chaise; elle y rentra, & se fit conduire chez elle. Commt Ile montoit l’escaìisr, le son d’une voix 314 A M É L I Ê, connue émut tous ses sens ; elle se hâta d’ou- vrir la porte. A la vue de la personne qui s’entretenoit avec Nany, elle pouíla un cri perçant; & í'eprécipant dans les bras du docteur Harrison ô mon ami ! mon pere ! est ce vous? est-ce bien vous, répetoit-eìle, que le ciel envoie au secours d’une infortunée ? Le docteur irrité contre M. Fenton & contre elle depuis leur séjour à Londres, dont il ignoroit la cause, fut plus surpris que touché des larmes d’Amélie. II ne fit attention , ni à fa pâleur, ni à fa profonde tristesse. D’une infortunée ! répéta-t-il voilà le langage ordinaire des imprudens. On pense mal, on agit en conséquence, & l’événement est attribué au destin contraire. La vanité créa un mauvais fort, pour présenter à des cœurs orgueilleux un objet qu’ils pussent accabler des reproches que nous voulons toujours nous épargner à nous-mëmes. Deviez-vous quitter des lieux où vous viviez tranquille , où vous étiez maîtresse d’attendre en paix un tems plus heureux? Mon malheur, & non pas ma volonté, un devoir indispensable m’ont fait abandonner ces lieux chéris, s’écria Amélie. Hélas , que ne suis-je encore à votre prieuré , dans cette maison de bénédiction, où tous les jours se levoient sereins pour moi ! O mon ami, continua-t-elle en redoublant ses pleurs, ne me montrez point ce visage sévere; il me glace, il m’épouvante. Soutenez-moi , conso- Amélie. Zis lez-moi dans mon affliction Pétât où vous me retrouvez est digne d'exciter votre pitié. La liberté, la vie de M. Fenton font en danger. Mon cœur blessé est prêt à succomber fous le poids de ses peines, il ne peut supporter votre froideur. Sans secours, fans amis, fans espoir qu’en vous íéul, je n’envifage plus que la honte & la mort íî vous m’abandonnez. Attendri malgré lui par les paroles & les larmes d’Améìie, le docteur prit une de ses mains, la pressa affectueusement la home la mort? s’écria-t il ; ne dites pas cela, ma fille. Ne vous livrez point à ces funestes idées, ínstruisez-moi. Si je puis vous servir, comptez fur ma constante amitié. Je luis mécontent dc vous, il est vrai t vous avez mal fait de venir à Londres mais comment voire situation a-t-elle changé en si peu de teins ? Par ses dernieres lettres - Atkinfon m’assnroit que vous viviez tous paisibles & satisfaits. Amélie lui fit alors un récit sincere de ce qui s’étoit passé depuis l’arrivée de miss Retzy dans la province. Mais à peine cut-elle expliqué la cause de la détention de M. Fenton , que le docteur fe leva brusquement , transporté de colere, & courant tout autour de la chambre comme un homme hors de lui-mème six cents guinées à miss Betzy Marris , crioit-i! ! à cette indigne usurpatrice de vos droits!lui payer six cents guinées, moi ! j’aimerois mieux en jetter mille, dix mille dans la Tamise, Zî6 Amélie. Eiles 11e lui fout pas dues ", elles ne les aura pas, je vous défends de les lui donner. Hélas! dit Amélie, jc fuis loin de pouvoir le taire. Mais íi le peu qui me reste íuffiíbit pour Pengagerà suspendre sa poursuite... Quoi, vous le lui abandonneriez, interrompit le docteur ? Ah, dans toute la joie de mon ame , repartit-elic. Etrange obstination, s’écria le docteur ! vous tenez bien de votre mère. Malgré ma priere, mes conseils, mon expresse défense, vous avez cherché cette furie, vous avez voulu la voir ; à présent arrangez- vous donc. Je ne puis rien dans cette oc- caiìon. Je ne donnerai point cet argent à votre sœur. Mériterof- - je ^administration des biens déposés par la Providence entre mes mains, íì j’en dérobois uue partie au pauvre honnête, à Pindigent industrieux, pour eu augmenter les possessions de l’avare & de Pin juste ? Mais, dit Amélie d’un ton timide, la liberté de M. Fenton dépend du paiement de ce billet, je n’y saurois que faire, reprit-il ; c’est fa faute. II devoir le déchirer, & non pas le perdre. Quelle étourderie à lui de le laisser tomber, de passer une heure fans le chercher ! Quelle bassesse à cette vile Betzy de s’en emparer, de le conserver, d’oser en exiger la valeur! Fi, cette affaire est ridicule d'une part, odieuse de l’autre ; pour rien du monde je ne vou- drois m’en mêler. A m è l i \ 3 î7 Un long tems s’écouìa avant qirÁmélie pût amener íe docteur à l’écquter, à compregcire que ses larmes iui'demamloient la liberté de M. Fenton. Malheureusement pour elle, l’imagi- nation de son ami , sujette à íe préoccuper, avoit saisi le mauvais côté de cette aflaire. La négligence de M. Fenton, Favidité de Betzy, une viíìte rendue à contre-tems, fans nécessité, contre son avis, un désir obstiné de payer ce qu’on ne devoit point, voilà ce qui se présentoit à son esprit, endurcissoit son cœur , naturellement tendre & bon , & Fen- gageoit à gron er lans vouloir entendre les raisons d’Améiie. Enfin il Fécouta , l’entendit » son aine s’émut en fa faveur. 11 s’adoucit, se calma entièrement ; mais l’envie d’obliger fa parente chérie, ne diminua point s extrême répugnance qu’il sentait à donner íîx cents guinées à miss Betzy. Ainíi il se détermina à cautionner M. Fenton, se réservant le plaisir de plaider contre cette créance, & de la disputer aussi long - tems qu’un ha- bi'e avocat pourroit trouver des moyens d’en éloigner le paiement. A Finstant même ii écrivit au sien de se rendre chez !c bail’y où étoit M. Fenton. Le nom de cet avocat frappa Amélie. Assurément, dit-elie, cet homme est lie avec ma sœur il la vint trouver à fa terre un peu avant mon départ de la province ; je crois même qu’ii régit ses biens. Cela se peut, répondit ie docteur, je 3 î S A m é l r s. connus ce Murphy à l’inventaire de îady Cout- teney. II remplaçoit le pauvre Burton, quî travailloit pour raistriss Harris & pour moi. Tous mes papiers í’e trouvoient dans íe,s mains, il me pria de les lui laisser. Votre mere lui abandonna les siens. A la mort je le vis touché de ^injustice de Ion testament. U plaignit votre fort. Je partois. Je lui confiai mes affaires s pendant mon abfcence, il les a gérées à son gré. Je verrai par ses comptes si je continuerai à Petnployer. Allons , ma fille, ajouta-t-il en le levant pour sortir, séchez vos pleurs, cessez de gémir. Je vais chercher votre mari ; avant qu’il se passe une heure , vous goûterez le plaisir de le revoir. O mon généreux ami, dit-elle en l’arrê- tant, ce n’eit pas feulement de vos bontés dont j’ai besoin. J’attends de vous un avis utile fur un point embarrassant & délicat. Il intéresse l’honneur & la vie de M. Fenton. Alors elle lui montra ies tablettes de sir James, & le pria de lui prescrire la conduite qu’elle devoit tenir. Craignant également les fuites du secret ou la découverte de ce défi, elle n’osoit ni parler ni se taire. Le docteur lut Pappel de sir James - leva les épaules, lut encore , fit le mëme mouvement, St répéta plusieurs fois beau sujet dc querelle! Ensuite, regardant Amélie comment donc, s’écria-t-il , votre mari a des maîtresses, cede des maîtresses '{ Que signifie A M £ L I E. ZI 9 cela ? C’est une erreur, une méprise du baronnet, dit Amélie, fâchée d’avoir montré les tablettes. Je fais tout; le fond de la dispute 11e mérite pas votre attention. Eh bien, reprit en souriant le docteur , sainte à vous voir de la douceur, de la patience. Votre discrétion est rare, & je i’estime. Ma fille, un mari est un homme , & un homme est un fou. La supériorité de votre sexe consiste à con n vitre cette vérité. De son intime persuasion naiíí'ent Findúlgence, la bonté & la cofi- íérvation de la paix entre les époux. Amélie i ,pira. A l’égard de ce défi, continua le docteur, mon avis est que vous ne parliez jamais à votre mari de l’impertinence de son ami. Mais, reprit - elle , songez a u préjugé dominant, aux usages militaires, à i’honneur.... Quoi, quel honneur? interrompit le docteur. Ne dites pas un mot de plus fur ce point, si vous, ne voulez m’ôter la bonne opinion que j’ai toujours eue de votre esprit & de la justesse de vos idées. Je ne puis supporter d’entendre profaner le nom de rhonneur, par des insensés qui n’en ont pas la plus simple notion. Ces hommes, si prompts à laver dans le sang la plus îégere injure, passeront- ils pour avoir de rhonneur, seulement pares qu’ils risquent leur vie en satisfaisant la passion brutale qui les porte à se venger? Mais on croit qu’ils doivent le faire, reprit Amélie. 320  fi É L í ï. Oui , des extravagans le pensent, continu* le docteur Ils Pont entendu dire , ils le croient fans examen , lans réflexioii. Quel eiì pourtant le mérite d’un homrrte sorti heureusement de plusieurs duels ? Celui qu’un vil gladiateur peut lui disputer. Mais ce brave , aiìez délicat fur les maximes de cet honneur prétendu , aíîez íoumis à ses loix pour tuer son compatriote , même son ami, ctcnd-il cette délicatesse à tous les devoirs de son état ? Est-iL juste, lui qui s’arroge le droit de punir? Souvent enhardi par fa force, par son adresse, par la terreur qa’il croît inspirer, il se livre avec audace à tous les vices. I! séSuit la sœur & tue le frere , déshonore la femme, égorge îe mari; ii devient ia honte de fa famille & rhorreurde la patrie. Craint, mais haï , vanté par les íoux, & méprisé du sage , il se voit banni de la société ; on l’évite ,• on ìe suit. II passe seul des jours tristes & malheureux , empoiíonnés par Peu nui & les remords. Mais , dit Amélie , quand je m’oppofois aiî départ de M. Fenton, quand je le priois de ne point aller à Gibraltar, vous teniez un langage bien diffèrent, vous me blâmiez de Vouloir le L’oceation n’étoít pas la même , reprit le docteur, II s’agilíbit de remplir ses devoirs , de servir son roi, rì’aider sa nation , de lui montrer du zele & de l'affection. Ma fstle, le courage, la valeur sont des vertus quand on les emploie à défendre fa patrie , Amélie.' zri patrie, à soutenir le foible & l’ínnocent contre î’opprefïìon du fort & de l’injuste. Mais calmez vous. J’arrangerai cette affaire. Sir James nvett peu connu. Je l’ai vu à Paris chez vous j il me parut léger, mais franc, aimable je vais lui parler , & j’efpere que ma visite changera fes dispositions. Amélie remercia son. ami avec toute la vivacité qu’infpire la re- connoiifance dans une ame généreuse. Le docteur la pria de l’attendre chez elle, & en la quittant il fe fit mener à la demeure de sir James. Le colonel avoittrop entendu parler de lui pour ne pas l’estimer. Au nom de M. Harrifon, sir James s’avança vers lui ; & malgré la mauvaise humeur où il étoit, il le reçut aveC la politesse & les égards dus à fa naissance , à son caractère & à fa réputation. Je vous apporte, monsieur, des tablettes qui vous appartiennent, dit le docteur. Je fuis vraiment fâché de ne pouvoir approuver ce que j’y ai lu. Votre confusion m’apprend combien vous êtes surpris de les recevoir de ma main. Ea effet , répondit sir James en rougissant, je croyois.... Qu’elles feroient perdues , interrompit le docteur , par la mort ou !a fuite du plus tendre de vos amis n’est-il pas vist , monsieur ? Mais cet ami malheureux n’a point été mllruit de vos intentions arrêté hier, & conduit chez un bailli..,. Arrêté, dit vivement sir James ! Quoi, le pauvre Fenton est Tome II. X Z2L A M í L í L. arrêté ? Si c’est pour dette , j’ai mille guinées à l’on service. Que Je vous embrasse, mon cher colonel, s’ceria le docteur! Vous avez une mauvaise tête , mais j’admire votre cœur. Par ce premier mouvement, preuve assurés d’un excellent naturel, jugez des regrets où vous seriez actuellement livré , li l’événement eût répondu à votre attente. Si cet ami, dont la prison vous touche, étendu fur ia pouísiere... Ah, ne m’olïrez pas cette cruelle image, dit tout attendri sir James! Non, monsieur, ne me 1’oitrez pas ! Je me reproche ma fureur, mon extravagance. A l’instant même où vous êtes entré , je condamnois ma vivacité ; la 'cause en est ridicule & méprisable. Mais allons chez le bailli. Mon crédit, mes foins, ma fortune , tout fera employé pour mon ami. Pendant que le docteur, charmé de sir James, le louoit, le grondoit , le caressoit, on achevoit de rhabiller; dès qu’il fut prêt, tous deux se rendirent à la triste demeuré de M. Fenton. L’entrée dc la maison n’étoit pas libre dans ee moment , plusieurs personnes Fembarraísoient. Sir James pasta par-deffus le bailli & dix de ses hommes, se sir montrer la chambre de son ami r on la lui ouvrit; mais le docteur, attentif à un spectacle qui intéressa son cœur compatissant, ne se hâta pas de le suivre On forçoit un pauvre homme , arrêté depuis un momeat, à monter i’cscalier. Sa ré- A M í t I Ë. Z2Z fîstance donnoìt une occasion assez naturelle à des brutaux de lui faire sentir sa dépendance & leur supériorité ; il les maudissait, & ils le frappoiènt impitoyablement. Le docteur donna une demi-guinée à ces misérables, afiri de les engager à traiter moins durement cet infortuné , dont le' visage & les habits étoienç souillés de sang. II exhorta le prisonnier à céder * à se rendre à la nécessité , à ne pas se révolter contre ces hommes féroces. Le pauvre blessé cessa de se débattre ; la vue de sor ap- paisa ces tigres. Sans le maltraiter davantage, ils le conduisirent à une chambre haute j l’escalier se débarrassa , & le docteur parvint au lieu où il avoit assure. A la vue d’un íami si respectable & si cher à son cœur, M. Fenton répandit des larmes de tendresse & de joie. Le silence que la raison imposoít au docteur sur le défi de sir James, contraignent l’éclat de son 'redentiment contre M. Fenton. II lui pardomioit d’avoir aigri l’esprit de sa belle-sœur par ses railleries; la perte du billet étoit un accident; mais son infidélité , les chagrins d’Amélie , rendoient son mari criminel aux yeux d’un homme qui l’aimoit en pere , jugeoit suis prévention de son mérite , & la connoissoit digne de fixer les désirs d’un époux. II reçut donc avec un peu de froideur les premieres caresses de M. Fenton. Sir James lui prit la main ; & fans lui laisser le tems de parler ; obtiendrai-je une X ij 3 %Sf A M E L I I. grâce de vous, monsieur, lui dit-il ? Oui * fans doute ; vous me permettrez , pour cette fois, d’empiéter fur vos droits, & d’obliger un ami déjà comblé de vos bienfaits, J’exige absolument de M. Fenton qu’il accepte mille guinées , & vais chez moi prendre les six cents dont il a besoin pour recouvrer fa liberté. II fortoit ; mais le docteur l’arrèta, protestant qu’il ne foustfiroit pas cette folie. Sir James, étonné de çe caprice, lui demanda s’il vouloir voir mener M. Fenton à Newgate. Lc docteur soutint que de son consentement Betzy ne seroit jamais payée , qu’il prétendoit disputer cette somme , & qu’au moins elle at- tendroit le colonel insista , le ministre ne fe rendit point; M. Fenton n’ofoit parler. Sir James s'impaticntoit , le docteur crioit , la dispute s’aninioit, quand le bailli entrant , l’interrompit. II les filua tous trois profondément; & s’adreflànt au docteur, il lui demanda s’tl ne s’appelloit pas M. Harrifon. Apprenant de lui-même qu’il fe nommoit ainsi , il le pria , de la part du prisonnier dont il avoir fait ìa rencontre fur l’eícalier, de vouloir bien monter à sa chambre; cet homme ayant, dísoit-il , des secrets importans à lui révéler ,une grâce à obtenir par fa médiation, & mettant toute ía confiance & tout son espoir dans fa charité. vertueux ecclésiastique oublioit tout , lorlqu’il s’oiìroit une occasion de remplir les Amélie. zZs devoirs de son ministère, de donner d n secours au pauvre de la consolation à l’affligé. IL suivit le bailli, qui le conduisit au haut de sa maison , lui ouvrit la porte d’une espece de grenier , & se contenta de la tirer en s’eu allant, afin de lui laisser la liberté de sortir quand il le voudroit, ne craignant pas que dans l’état où ses gens a voient réduit le prisonnier, il pût lui échapper. Sir James saisit l’instant de l’ablence du docteur > pour aller chercher les six cents livres sterling nécessaires à la délivrance de-son ami. Le bailli ayant appris par les gens du colonel qu’il étoit baronnet, & membre du parlement, le conduisit à son carrosse avec un grand respect; & sachant que M. Fenton ailoit payer, il revint à sa chambre, ouvrit sa porte, & lui fit mille politesses , dans l’efpoir d’une petite gratification qu’il en attendoit. M. Fenton lui. demanda s’il connoissoit l’homme qui s’entretenoit actuellement avec le docteur Harrison. Oh beaucoup, monsieur, répon- dit-il, je l’ai eu plus d’une fois en garde ; il s’appelle Robinson. C’est un mal-adroit, une bête, il devroit être fort riche,- car il a, dit-on, raisonnablement volé. Mais il est tant de ces frippons incapables de rien amasser ; ce n’est pas assez de prendre, il faut savoir conserver. Quelle est sa profession, demanda encore M. Fenton ? II a fait plus d’un métier, je crois, reprit le bailli. Jç l’ai vu avocat; mais il est Xiij Z26 A M I L I I. devenu fi pauvre depuis quatre ou cinq ans,' qu’il travailioit pour ses confrères. Je ne fais pourquoi diable il a tant résisté aujourd’hui. On a eu peine à le saisir, & plus encore à s’en assurer , car on fa pris tout près du parc. II vouloir s’y sauver , & prétendoit y être attendu , avoir à parler à quelqu’un. Vous jugez si mes gens ont eu la complaisance de le ! ailler aller à son rendez-vous on l’a battu, un peu fort à la vérité i mais c’est fa faute ; & s’il en meurt, la loi est contre lui. J’ai une idée confuse de cet homme, reprit M. Fen- ton ; je crois même savoir vu depuis mon arrivée de la province. Monsieur se trompe assurément , dit le bailli, Robinson a passé trois mois à Nevgate, & n’en est sorti que d’hier su soir ; comme il ne paroit pas en état de me compter quarante livres sterling , j’espere l’y reconduire demain. A cet endroit de la conversation, on vint dire au bailli que l'avocat de M. Harrison étoit en-bas. Le bailli lui cria du haut de Pesca- lier venez, venez, M. Murphy; vous tiendrez compagnie à ce gentilhomme , en attendant celui qui vous a mandé. II ne tardera pas à descendre. Murphy monta, salua M. Fenton ; & sachant le docteur arrivé avant lui, il s’iníorma de ce qui l’occupoit. II prie auprès d’une de vos anciennes connoistances, reprit le bailli ; Robinson se croyant près de ía f n t a désiré de lui parler. Robinson, ré- Amélie. 327 péta Murphy en pâlissantî Quoi? Que vou- lez-vous dire? Où eft-il Robinson? Là haut, dans le grenier, ajouta le bailli. M. Harrison vient de s’y rendre à fa priere. Tout est perdu, s’écria Murphy ! Le docteur avec Robinson ! Ah ciel ! Robinson, dites-vous , a désiré de l’entretenir ? Un foible matant, un vaporeux coquin, fans cesse agité de remords, qui s’est ruiné par des restitutions ! 11 va lui faire les plus sots contes... Rangez-vous, continua- t-il , laissez-moi passer, je ne fuis pas fait pour attendre, une affaire me presse , & mon rems m’est cher ; si je puis, je reviendrai. Le bruit d’une porte qu’on ouvroit, augmentant- son épouvante , il s’élançasur l’escalier, N’eít- ce pas Murphy que j’entends, demanda le docteur? 11 fuit, dit M. Fenton. Anêtez-le, arrêtez-le, répéta-t-il, en se précipitant pour descendre ; & tout en sautant les marches deux à deux réjouissez-vous, mon ami, crioit-il à M. Fenton, remerciez le ciel ! Betzy est une fripponne , Murphy fera pendu. Si Robinson vit trois heures, votre fortune est faite. Parlant , .courant, criant au voleur, arrêtez-le, il atteignit enfin Murphy au milieu de la rue , le saisit, & le serra si bien que , malgré ses efforts, Pavocat ne put lui échapper. Un prêtre tenant un homme à la gorge, i’accablant d’injures & voulant l’entraîner de force, offroit à la populace un spectacle nouveau & amusant. Elle s’affembla, Murphy vou- 32g A BI è L I E. lut Pintércsscr en sa faveur. Messieurs, dit-il, cet homme n’a pas droit de m’arrêter; Rappelle de fa violence au bon, au juste peuple de Londres ; il fait la loi. Si ce furieux est un bailli déguisé, qu’il montre son ordre , je le suivrai. La requête est raisonnable, dit gravement un porteur de chaise. Sans doute , .ajouta le plus apparent de la foule ; on ne blessera point en ma présence les droits de la nation présentez votre écrit, ou laissez aller ce monsieur. Je ne suis ni je ne voudrois être un bailli, répliqua vivement le docteur. Je fuis ministre , bon ami, honnête homme ; je veux le bien du juste & la punition du coupable voilà mes droits pour arrêter un faussaire, un frippon , un fourbe insigne , cause de la ruine d’une femme noble & vertueuse. Je Paccuse de félonie, lui & tous ceux qui ne m’aideront p s à le conduire chez un juge de paix. II a ruiné une femme, dit un sergent des gardes ? Fi, un homme de robe ! Est-elle belle, demanda un jeune apprentis? Comme un ange, cria le docteur. Oh , tu marcheras donc, ajouta le sergent, en saisissant Murphy. Celui-ci résistoit encore, vouloir haranguer ; mais un connétable accourant , leva son bâton , & lui imposa silence comme au reste de l’assembée le peuple s’é- carta, & Pavocat fut contraint d’ailer chez le juge. Le docteur le suivit, & envoya dire Amélie. Z29 4 è M. Fenton de prendre grand soin de Ro- binson en attendant son retour. Le bailli , resté avec son prisonnier, ne savoit où il en étoit. II demanda á M. Fenton si Phonnètc ministre n’avoit pas la tête un peu dérangée, M. Fenron rit de son idée, & pria cet homme de lui laisser voir Robinson. Le bailli le mena à sa chambre, & se retira. E11 approchant du lit où ce malheureux étoit couché, M. Fenton le reconnut pour un des prisonniers avec lesquels il avoit dîné le premier jour de son entrée à Newgate ; sa figure alsez belle & un esprit très orné le lui firent remarquer à la table du concierge, où ils mangèrent ensemble cette seule fois. Malgré les discours du bailli & ceux de Mur- phy, il saborda avec politesse. Je suis fâché, monsieur , lui dit-il, de vous revoir dans un lieu & dans une situation si tristes. Je viens vous offrir mes services, & vous prier de m’apprendre par quelle singularité ma fortune paroit liée depuis un instant à la vôtre, Le digne ministre qui vous quitte me sa fait entendre au moins; rien ne m’étonneroit davantage, n’ayanfc pas, je crois, l’honneur d’être connu de vous. On vous a dit vrai, monsieur , s’écria Robinson. Mais je fuis un misérable , je ne mérite pas votre généreuse compassion. Vous voyez en moi un des vils instrumens de la ruine d’une femme respectable, de la vôtre, mcmsieur. ssh ! quand je la vis entrer à New- 330 Amélie. gâte , vous cherchant, vous appe'lant, portant par-tout ses tristes regards, elle me parut un ange, dont les larmes attireroient fur moi les vengeances célestes. Je me repentis sincèrement alors , je vops écrivis, j’attendois impatiemment le te m s de ma délivrance pour vous révéler le secret que je viens de découvrir à M. Harrison. je ssosois vous parler à Newgate, dans ja crainte que vous ne m’y siísiez retenir. C’estmoi, monsieur, qui écrivis à votre épouse, par ordre de sa sœur , quand vous fûtes blefléà Gibraltar. On desiroit son éloignement, on en profita , vous le savez. C’est moi qui vous avois donné un rendez-vous à l’heure même où j’ai été arrêté. Au nom du ciel, daignez me pardonner, monsieur ; soyez assez bon, aisez généreux pour me pardonner. L’aimable & vertueuse Amélie va rentrer dans les biens que j’ai aidé à lui ravir. Ma feule consolation est d’avoir conservé le pouvoir de les lui faire recouvrer. M. Fentou ne savoit que penser des dis. cours de cet homme. II le regarda fixément. ÎFappercevant dans lui aucune marque d’a- liénation d’esprit, il cn fut plus surpris & plus- embarrassé à comprendre ses propos. En vérité , monsieur , dit-il à Robinson, j’ignore absolument, & ne puis même deviner de quel crime vous vous accusez. Amélie n’es- péra jamais de biens que ceux de son pere. Maîtresse d’en disposer, mistriss Harris en Amélie. zzr fit le partage de sa fille cadette ; elle y joignit les siens. Ainsi l’aînée , déshéritée par ion testament.... Ce .testament est faux, monsieur , s’écria Robinson. Faux , répéta M. Fen- ton ! Quoi, mistriss Harris !... Elle ne l’a point fait, elle ne l’a jamais vu , continua Robinson, Nous le composâmes, Murphi & moi. Le véritable , reçu six mois auparavant par l’hon- nête Burton , déposé chez lui, tomba après fa mort dans les mains de Murphy, qui pendant fa longue maladie avoit gagné fa confiance. Mistriss Harris mourant peu de tems après,son testament fut soustrait. Murphi m'engagea à forger l’acte qui enrichissoitmifs Betzy aux dépens de fa sœur aînée. J’imitai la main i de Burton, & celle de mistriss Harris ; lady Morgan aida à me corrompre par ses promesses. Je devois partager avec Murphy une somme considérable. Mais fiai fait le mal , & mon avare complice a joui seul de la récompense. Oui, monsieur, je le jurerai, Amélie est l’unique héritière de mistriss Harris. Je viens de confier à M. Ha r tison des lettres de lady Morgan, de miss Betzy, de Murphy; elles constatent le fait ; & des papiers plus con- vaineans encore l’éclairciront absolument. A présent, permettez-moi, monsieur, d’implo- rer votre clémence. Ayez pitié de ma misere. Une extrême pauvreté ma rendu criminel. Un peu de secours ranimera dans mon cœur des sentimens étouffes quelquefois, mais jamais 332 Amélie, éteints. Je n’ai point à me reprocher d’avoir gardé ce que ìa foibleiTe & le malheur m’ont souvent engagé à vouloir m’approprier. J'ai pris, i! est vrai, mais j’ai rendu. Je puis encore rentrer dans le sentier de l’honneur. Oh, moniteur, aidez un malheureux à quitter pour toujours les larges- voies de Tiniquité. M. Fenton, ému, touché, surpris, osant à peine croire cequ’il enteudoit, ailoit assurer Robinson d’un pardon demandé avec tant d’ins- tance, quand on vint lui dire qu’il étoit libre de sortir. Sir James avoit remis l’argent au bailli & attendoit M. Fenton en-bas. En mème teins un bruit terrible , un mélange de voix au- deîsus desquelles on distinguoit aisément celle du docteur Harriíon , se firent entendre sur l’escalier. Une foule de gens entra dans la chambre de Robinson, à la suite d’un officier de justice , qui ramenois Murphy pour le confronter avec Robinson. Le docteur, transporté de joie , ne lailsoit parler personne ; il ommoit Amélie , félicitoit M. Fenton, em- bralsoit sir James, consoloit, ralsuroit Robinson , bénissoit le ciel, & réhabilitent la mémoire de sa défunte cousine Harris. Au fond, disoit-íl, c’étoit une bonne femme. Le salut de son ame m’inquiétoit je la croyois injuste; eh bien, j’avois tort. Cette vieille Morgan , cet infâme Murphy, la méchante Betzy , Sc ce pauvre fourbe que voilà..,. Mais il peut Amélie. Z'Z sc convertir. Que le ciel lui pardonne , comme ma file Amélie le fera ! Les lettres produites, les preuves examinées , Murphy convint enfin de la fausseté du testament. Deux morceaux du véritable, retirés du feu , & soigneusement conservés par Robin son , servirent d’une entiere conviction. Amélie fut reconnue héritière, & rétablie dans tous les droits d’une succession de huit mille guinées de rente. Murphy avoua que l’eí’pérance d’épouscr miss Betzy, savoir engagé à cette indigne action. Je souhaite de toute mon ame qu’elle t’épouse à présent, s’écria le docteur. La folle Morgan vient de íe marier à Un jeune officier des gardes ; elle lui a donné tout fou bien. Amélie va rentrer dans ceux que tu lui a vois volés. Betzy ruinée, laide , hypocrite & faussaire, te convient en vérité ; & si la lot le permet, je me désiste à l’instant de ma poursuite eu faveur de cette union. Parbleu, monsieur, dit sir James au docteur, pour un homme de votre caractère, vous outrez la vengeance ; laissez pendre ce pauvre diable; lui donner Betzy, ce feroct le punir au-delà de son crime. On emmena savocat. L’officier de justice assura que deux jours termiueroient cette affaire, & mettroient Amélie en pleine poíTeffion de son héritage ; ensuite il se retirra. On transporta Robinson chez un chirurgien du voisinage, qu’on paya d’avanee, asm de l’en- S 4 Amélie. gager à le bien traiter. Le docteur acquitta ía dette qui Pavoit Fait arrêter. M. Fenton lui promit une pension viagère & suffisante à ses besoins. Le bailli content, sir James, M. Fent >n & le docteur, s’avanqoient vers la porte, quand le bon ministre se souvint qu’il 1 faìloit cautionner son ami. Comment donc, dit-il au bailli, vous lailîêz aller ainsi votre prisonnier Monsieur ni’a payé, répondit cet homme, en montrant sir James ; à présent le gentilhomme est libre, & vous pouvez Pemmener. Quelle maudite obstination, quelle étourderie , s’écria le docteur! De quoi vous êtes-vous mêlé í Comment, cette indigne Betzy aura les six cents guinées ! Elle les recevra !.... Mais elle est ruinée , punie. Allons, patience je veux bien lui accorder, comme un secours dans sa prochaine indigence , ce que je reiuiois à son avide avarice, t, Tous trois montèrent en carrosse, & prirent le chemin de la verge de la cour. Le docteur brûloit d’y arriver. On convint, en allant, de découvrir avec précaution à Amélie une nouvelle si peu attendue & capable de lui causer une extrême surprise. On se concerta sur la façon dont on s'y. prendroit pour lui découvrir peu-à-peu cet heureux changement. En mettant le pied sur Pel'caiier, le docteur lui cria de toute l’étendue de sa voix ma fille, vous êtes Phéridere de votre mere; Betzy est convaincue de fausseté t vous triom- Á M í L I 1. ZZs phez de sa noire malice; je n’auvai plus cette méchante voisine à mon prieuré. Voir son mari libre , sir James à ses côtes , le docteur riant, c’étoit assez pour causer une joie vive à la sensible Amélie ; elle ne com- prenoit rien au resse. Quand on le lui expliqua j elle entendit le récit de cet événement avec plaisir , mais avee tranquillité. Une ame aussi noble que la sienne pouvoit supporter, fans émotion dangereuse, le retour de sa fortune. Elle plaignit sa sœur d’avoir été capable de tant de bassesse. Ses yeux dirent à M. Fenton d’une façon bien tendre , qu’erl rentrant dans ses droits, elle n’envisageoit que la doudeur de le voir heureux. Arrêtons- nous ici. Amélie, riche & fatisiaite de son fort, n’ossre plus au lecteur un objet intéressant. M. Fenton & elle, reconnoissans des foins généreux & paternels du docteur Har- rilbn, passèrent régulièrement à son prieuré tout le tems qu'il y demeurait. Sir Rovdand ayant acquitté les dettes de AI. Fenton, lui rendit la jouissance de ses biens. II devint comte & pair du royaume. Son fils , élevé par le docteur, lut sage & heureux. Sir James, en songeant qu’une Folle passion avoit pensé lui coûter la vie, ou la perte d'un véritable ami, renonça à miss Alatheus. Cette fille s’en- flamma pour un jeune François , qui en débarrassa l'Angletcrre en la conduisant à Paris, où elle 'accoutuma à laisser vivr les mcorss* zzL Amélie. tans, & à changer comme eux. Atkiiîfon s’avança dans le service, par sa valeur & sa bonne conduite ; M. Feu ton sy soutint par ses bienfaits. Mistriss Atkinfon ne quitta point l’aimablc Amélie ; son humeur singulière & sa vivacité firent les délices du docteur Har- ïiion. La bonne Judith, revenue de fa maladie , passa le reste de ses jours auprès de fa charmante cleve, Mistriss Betzy reçut pendant deux ans, d’une main inconnue, cent livres sterling tous les trois mois. Dans ltt fuite, on lut assura un fort bien au-dessus de celui qu’eite devoit attendre de la bonté d’une sœur ossensée, mais capable encore de désirer & de faire son bonheur. Le docteur Harrisori vécut très vieux, très sain, & toujours le même, estimé, chéri, révéré de tous ceux qui Papprochoient. M. Fenton, plus fidele, & auffi sensible, goûta les charmes réunis de l’amour & de la fortune. Et moi qui n’ai plus rien a dire de lui, ni de son aimable compagne, je vais me rendre à ceux d’une douce paresse. Fin de la trois mie derniere partie d'Amélie. SUITE DELA MA R IA N NE DE M. DE MARIVEAUX, t A R MADAME RICCOBONI. F Tome 11. “UV*' % Z 39 LETTRE A M. H U M B L O T * LIBRAIRE. N libraire ejì un homme étonnant ! De bonus foi, àí. Humbiot , croyez vous que je puijfe écrire précisément quand il vous plaît d’imprimer ? Oil vous demande lî jc travaillé , on vous tourmente , on vous interroge. C ejí vous seul qui vous tourmentez i cela n’intéresse que vous» Non , assurément , rues lettres ne font pas faites , elles ne font pas même avancées. Vous me pressez en vain ; je ne veux point fixer un tems dans la crainte de manquer à ma parole , ou de me gener beaucoup pour la tenir, mon*habitude tjb de m prendre jamais d'engagemens» La petite histoire d’ErneJiine ejl prête, il ejl vrai , je consens à vous la donner ; mon dessein étoit de la placer ailleurs, réimporte. Mais l’A- beìlle déjà inférée dans un journal ; mais Marianne, dont la moitié a paru ; mais les lettres de Zel~» maide..... qns voulez-vous, faire de ces morceaux détachés ? Si l’on vous demande à propos de quoi je me fuis avisée de Jkivre thijioire de Marianne, que repondrez-vous ? Faudra-t-il conter à tout le monde l ejpece de pari qui me fit, imiter le fiyle de M. de Mariveaux, dans m tems oh n*ayant jamais ritn écrit , je n’en avois pas un à moi ? Cejl y ij 240 une plaisanterie de société , une folie de ma jeu nejse. As. de Mariveaux eonnoijsoit cette suite de son ouvrage , on en imprima la moitié de son consentement , ss s autre resta , par P interruption du journal où elle devoìt être insérée. Avec un air doux , un naturel honnête , vous vous êtes raisonnablement entêté ; puisque vous m’impatientez pour avoir ces miseres là, je ne prétends pas vous désobliger. Imprimez donc , AI. fíumblot , passe z-en votre santaifievoilà le manuscrit d'Ernejline je le regrette un peu , je ne le destinais point à accompagner ces especes de fragmens, mais enstn je vous P abandonne. Je vous souhaite le bonjour, & un heureux succès. n t m \ v M è i f -M y ff R 4'4'4 444 N y **-* II 4 KK y ^Ezzi£ix2n z33zzg rH» MARIA N NE. "Vo u s voilà bien surprise , bien étonnée 1 , madame je vois d’ici la mine que vous faites. Je m’y attendois vous cherchez, vous hésitez,- il me semble vous entendre dire , cette écriture est bien la sienne, mais cela ne se peut pas, la chose est impossible. Pardonnez- moi, madame , c’est elle , c’est Marianne 5 oui, Marianne elle-même. Quoi, cette Marianne si fameuse , si connue, íì chérie, si desirée , que tout Paris croie morte & enterrée ' de montrer à Valville * en prenant le voile, combien je sainiois; de rassurer, par cette démarche, que fans lui le monde lie me sembloit rien * étoit une preuve st noble, si décidée de ma tendresse, que je pouvois bien contraindre mon cœur en attendant sinisant de la lui donner, ne fût ce que pour faire piroître ensuite mes senti m eus avec plus d’éclat. Me voilà descendue enfin. Le cœur me battoiten allant à ce parloir le feu memoa- toit au visage, en songeant que mes yeux rencontreroient ceux de Valville. Mais d’où Vient que je fuis timide , honteuse ? me de- mandois-je ; est-ce à moi de craindre fa présents ? Qu’il rougisse , lui qui m’a trompée, 3 66 M A R I A N N t. qui est léger, inconstant, perfide, a un mau» vais cœur, manque à fa parole, à ses ser- wens ; & >à-dessus je me rassure, je m’en- hardìs , & j entre brusquement. L'infidele s’attendoit à me voir pâle, abattue ; mon éclat le frappe, l’étonne ; j’apper- çois fa surprise; il fait un mouvement; ce mouvement disoit ; qu’elle est belle ! Je le remarque , c’est comme s’il avoit parlé ; car î’amour-propre est pénétrant; il voit tout, mème ce qu’on lui cache. Valville me salue; je lui fais la révérence. II s’aíïìed, me regarde, se tait, & moi pas un mot. Je comrnenqois à croire , mademoiselle, me dit-il enfin , que vous ne viendriez pas on attend ici avec assez d’ennui. Et remarquez cela , madame , de Vennui ! Autrefois c’étoit de l’impatience qn’il sentoit. Je m’excuse de cet air libre & honnête, qui dit, je suis folie , rien de plus. Mon dieu , que vóus êtes parée ! Fjì-ce que vous sortez ? Non , monsieur. Et voilà la conversation tombée. II me coníîdéroit attentivement, & sembloit réfléchir avec une forte d'in quiétude, llne sacrait plus que vous ayez été 'malade ; vous êtes à ravir. Je m’incline. A quoi songez-vous donc ? Moi? à rien. A rien ! cela est biintòt dit. Ajoutez , que cela est bientôt fait, continuai-je; & voilà le silence qui renaît. Vous avez vu ma mere , dit-il d’m?*“toii timide, en baissant les yeux ? Elle se plaint Marianne. Z 67 áe tíioi peut-être, & vous croyez avoir sujet de vous en plaindre auísi ? Je ne prétends pas nier mes torts ; vous pouvez me reprocher toutes deux. Madame de Miran est bonne , interrompis-je ; elle vous aime, monsieur , vous 11e devez pas douter de fa complaisance tout est arrangé , je me fais un plaisir de vous rapprendre , si vous ignorez qu’il ne tiendra qu’à vous d’obtenir son consentement pour votre bonheur. Qu’appellez- vous mon bonheur , mademoiselle, s’écria Valville d’un air surpris? Votre mariage avec mademoiselle Varthon, répondis-je froidement. Quoi ! pouvez-vous vous y méprendre? Faut-il vous aider à trouver le but où tendent tous vos vœux ? Ordinairement on n’ou- blie guere ce qu’on désiré. Ces mots prononcés d’un air badin, accompagné d’un petit sourire, firent un eíset surprenant sur l’ingrat. J’avoue que ce sourire étoit un peu peste. Etre en face d’un infidèle, qui ménage la belle douleur dont il Vous eroit pénétrée, parler de votre rivale, la nommer comme une autre, fans trouble, fans agitation, en souriant, voilà de quoi confondre un perfide, le désoler auffi Valville parut-il hors de lui-même. Je voudroìs, dit-il d’un ton fort piqué, j» voudrois vous avoir cette obligation , & je ne doute point que je ne vous saie en cífek H68 M A R I A N Íí I. Oui, c’est vous qui avez prié ma mere de m’eri laisser épouser une autre ; cela eít assurément très be^u ; je fuis fort édifié de ce procédé là. I! vouloit rire, mais fa gaieté n’étoit qu’une grimace. Jc me fentois un peu choqnée de la façon dont il venoìt de s’exprimer ; & reprenant la parole avec ìa mème froideur qu auparavant comme je n’ai pas encore perdu tout-à-fait le souvenir de Pintention que vous avez eue de faire thon bonheur, mohsieur, il est tout simple que je m’intéresse au vôtre, & je dois saisir la seule occasion où je pourrai peut- être. Pas perdu tout-a-fait ? dit-il z tout * à-fait est bon, il est bien placé là. C’est-à-dire * qu’après ce généreux effort * vous trouvant quitte envers moi , vous vous croirez en droit de m’oublier tout-à-fait ; n’est- cé pas là votre idée, mademoiselle ? Et voyez, madame , comme le cœur d’un homme est bifarre, & son esprit impertinent. Valville étoit venu pour me prier de pariera sa mere. Sa visite n’avoit point d’autre motif * je l’ai su depuis ; il trouve que l’on a prévenu ses désirs, que tout est rangé , conclu ; le voilà fâché. Concevez-vous une efpece auífi légere » aíiffi inconséquente ?iEt cela parle de nous ! C’est que monsieur vouloit arracher cet effort à ma tendresse, & non pas devoir fa liberté à nion indifférence il n’étoit pas content que Pou dit à mademoiselle Vatthon, tenez, le voilà, prenez-lc* Marianne. 369 prenez~le, je n’en veux plus. Nota pour le satisfaire, il falloir lui crier en pleurant, c’est mon bien le plus cher que je vous donne ; rien 11’approche de ce que je vous cede, je- le regretterai toute ma vie. Voilà ce qu’il vouloir, lui i & ce que je ne voulois pas , moi. Mais après tout, monsieur, lui dis-je , que vous importe ma façon de penser là-desius? Cela vous doit être égal, parfaitement égal. Ah, qu’entends-je, s’éeria-t-il en se levant brusquement! Je ne m’attendois pas à ce que je vois ; non, apurement. Eh bon dieu ! qui sautoir cru ! Et le voilà à se promener vite, vite, & puis doucement, doucement, répétant, oui, cela est unique, inconcevable! Et se rejettant fur sa chaise je vous devrai beaucoup, mademoiselle, infiniment; vous êtes charmante, adorable; voilà ce qui s’appelle un caractère. J’étois bien imbécille de penser que j’avois des torts, de me les reprocher, d’ètre en dispute avec moi-même , de condamner ma conduite i elle vous arrange - à ce quhl me paroít? Et là-deísus la promenade recon mence. Je ne vous connoiílois pas , continua-t-is, j'aurois juré. Mais je me tromoois ; n’en. parlons plus. Et se rasiéyant encore il en faut convenir, dit il, les femmes ont un grandi avantage fur nous ; leur cuuir est comme un pays nouvellement découvert, on y aborde, on n’y pénétré pas. Eh bien , mademoiselle Tome II. A a Marianne. 37 ° qu'avez-vous encore à me dire ? Moi, mon- íìeur , repris-jc? Rien, en vérité. Vous êtes venu me trouver c’est vous apparemment qui avez à ms parles d’niíleurs , monsieur , le fils de madame de Miran peut tout se permettre ; je 11’ai rien à répondre à ses discours , quelque singuliers qu’ils me parodient. A merveille , s’écria-t il j on ne peut rien de mieux continuez, mademoiselle, continuez. Des discours singuliers !... k fis de madame de Miran!.... Je ne suis donc plus que le fils de madame de Miran ? Sans cette qualité, qui ïïsiest chere à tous égards, je ne serois rien auprès de vous ? J’irnaginois qu’un homme fi tendrement attaché á vous, pouvoir, indépendamment de rhonneur qu’il a d’êtrc fils de madame de Miran , s’appuyer auprès de vous d’un titre plus doux 5 plus flatteur; & nos engagemens nuìtuds. Des engagememens, monsieur ' Eh, qui y pense? qui en parle? Ii n’cn est plus question, je vous en assure. Eh ! pourquoi, mademoiselle, dit-il en baissant la voix , & soupirant, pourquoi n'en est-il p!us question ? Que vous ni-je dit? Que vous ai-jefait? De quoi vous plaignez-vous, s’il vous ? Me plaindre, moi, monsieur, répondis-jc ? Eh , mais vous u’y pensez pas; cst-ce que je songe à me plaindre ? Sur quoi me querellcz-vous? Cela est surprenant on fait tout pour vous contenter, & rien ne réussit vous êtes difficile, bien difficile même. Marianne. 371 En effet, reprit-il, il faut l’ètre beaucoup pour ne pas s’accommoder de votre façon d’a- gir. Elie est si satisfaisante ! En quoi vous bleíse-t-elle, demandai-je ? E11 tout, conti- nua-t-il vous m’avez trompé vous ne m’avez jamais aimé, non , jamais. Si votre cœur eût été à moi, il y seroit encore-, vous ne me traiteriez pas avec cette froideur, vous 11’auriez pas fait une affaire d’une bagatelle; vous auriez senti plus de chagrin de l’égare- ment que vous me supposiez ; vous auriez cherché a rn’en retirer ; vous trouveriez dans Votre cœur des raisons pour m’excuser ; il vous diroit que je suis ! m’écriai-je. Eh ! monsieur, que voulez-vous dire ? où vous abaiflez-vous ? avez- vous besoin que Marianne vous pardonne ? J’oublierai tout, monsieur, je perdrai le souvenir de la, tendresse dont vous m’avez honorée , je me rappellerai fans celle que je n’en étois pas digne , que vous avez cru dévoie l’éteindre cà suffit, je pense, n’est-ce pas, monsieur? Et voilà encore ce malicieux sourire qui revient , m’embellit, & rend Val- Ville furieux. 11 se leve, renverse sa chaise, marche à grands pas, s’agite, ouvre une fenêtre, la referme, revient, me regarde, retourne, f© promene , respire avec peine, joint ses mains, les leve, les baisse, ne fait ce qu’ii fait, Ët moi de m’applaudir & de sourire encore. Cela A a ij Z 72 Marianne^ va bien, pensois-je; j’étois de fs tíolere , j’en jouiífois ; pas ia moindre com- paíïìon pour fa vanité ; je n’étois occupée que de Sa mienne vous voilà à même, iui dií'ois-je, satisfaites-vous, prenez-en tant qu’il vous plaira, rien ne vous gène. Iì faifoìt un tems doux, pesant même, j’avois 1c cœur ému ; on le croira fans peine. Je m’éventois de toute ma force, f ôtai mes gants , mon mantelet. .Mademoiselle Vait’noa u’offioit pas aux regards une gorge •auífi belle que la rondeur de ses bras pouvoir le faire espérer ; la mienne étoit parfaite, c’fcíl peut-ètre ce qui m’aidoit à trouver le tems si chaud & cette main si bien dessinée, croyez-vous que je l’oubliaife ’{ Mes doigts entrelacés dans les barreaux d’une grille fort noire,ailoient, venoient , se jouoient, & ne perdaient rien. à ce badinage le bras fui- voit, comme de raison ces charmes relevés par Pair de négligence dont je les étalois , difoient à Valville je ne vous montre pas mes grâces pour vous les faire remarquer , je n’ai garde , je ne pense à rien , elles font là pour tout le monde; mais elles y font, prontez- en comme un a titre. Je crois vous deviner , marquise. Vous allez me dire Marianne, entendons nous, s’il vous plaît ; vous m’en imposez à présent , ou vous nie trompiez autrefois ; ce n’est pas là le moment d’être coquette avez-vous aimé Val- Marianne.'’ Z,7 z ville, oui ou non? Si vous Pavez aimé, il a raison , il est impossible que vous ne Pai- miez plus ; & dans la position où vous voilà, il est bien question de songer à des bras, à des mains, d’ôter lin mantelet! le sentiment doit parler. Valviile paroît vouloir revenir,* si la chose me regardoit , j’oublierois que je fuis jolie , voilà la vérité je me souviendrais seulement que je suis sensible , entendez-vous. Voilà le coeur j c'est celui de tout le monde. Oui, madame, c'est celui de tout le monde, j’en conviens, je vous Paccorde ; eh bien , ce n’est pas le mien si vous oubliez mon caractère à tout moment, exprès pour me chicaner , tout fera bientôt fini. Lisez-moi comme j’écris , négligemment , fans peser sur mes phrases , ni fur mes sentimens ; 11e vous ai-je pas dit que je ne prétendois pas me corriger ? Revenons. Valviile reprit fa place , me considéra long-teins fans parler; & rompant le silence avec un grand soupir ah! Marianne, Marianne, dit-il, vous ètes donc auffi. légere que les autres ? Je ne le croyois pas. Qu’est devenu ce teins où mon estime , fondée fur la connoiísance des qualités de votre ame , me faifoit imaginer que rien ne pourrait rompre notre chaîne ? Vous ne m’aimez donc plus ? II est donc vrai que mon amour m’a- busoit ? Quoi ! j’aimois donc en vous une femme ordinaire? A a iij 374 Marianne. II ne pouvoit commencer sur un ton plus propre à déconcerter mes mesures. Me rappelles fa premiere estime , c’éioit m’engager à revenir fur mes pas, à me montrer toute entiere , à lui prouver que je pensois toujours de mëme ; auísi cet entretien alîoit-il me conduire peut-être à perdre de vue tous mes projets, quand madame de Mira n entra ah! te voila , Marianne, dit elle, tu es prête ? Allons. Bonjour , Vaiville. Et moi de m’écrier je descends, madame, je descends; vous n’at- tendrcz point. Une révérence à Vaiville, & zeste je m’échappe. Je fuis bien aise de te rencontrer , mon fils, dit madame de Mirati , pour te faire connoître que je fuis meilleure que toi tu me fuis, parce que tu as tort; moi, j’aime à te voir, parce que j’ai raison je furs ta mere, j’ai des droits , comme tu fais , je m’en fer- virois, si je voulois ; ce feroit !e mieux , peut-être j’ai des vues, tu as des caprices, je puis exiger que tu te conformes à mes volontés, je consens à te laisser faire les tiennes. Tu voulois Marianne, je te la don- nois ; tu n’en veux plus , je la garde ; tu veux mademoiselle Varthon , c’est une sotte , une impertinente, je ne l’aime point; mais qu’est- ce que cela fait,? Tp n’as qu’à la prendre, arrange-toi ; mais plus d’humeur , je t’en prie. Adieu, Vaiville, adieu, mon enfant. Tout cela fe difoit en approchant du carrosse ,& fi haut que je l'cntendors. Vaiville Marianne. 375 donnoit la mai;i à sa mere, & la lui baisoit à chaque pas non , madame, non, ma mere, lui difoit-il, je ne ferai jamais rien qui puisse vous déplaire. Oh! que si,-mon fils, répon- doic madame de Miran. Et là-dessus elle arrive montez, mademoiselle j adieu , Val vil le. Lui-mème ferme la portière , il me salue, la voiture pars , je me fais violence pour ne pas suivre des yeux l’ingrat, & me voilà vis-s-vis madame de Miran, toute troublée , toute je ne fais comment, incertaine si j’ai bien ou mal fait, ne pouvant m’allurer si je fuis bieu-aise ou fâchée. Cette suite n'a jamais paru. Eh bien , mon enfant , me dit ma cher* protectrice, où en sommes-nous ? Que vou- loit Valville? qu’a-t-il dit? sent-il sa faute? veut-il la réparer ? Conte-mui donc pourquoi cette visite où l’on ne comprend rien. Hélas ? madame , je l’ignore, répondis-je. 11 m’a fait demander ; mon premier mouvement a été de refuser de descendre ; mais en y réfléchissant , j’ai cru devoir vaincre ma répugnance ; me convient-il d’en montrer, quand il s’agit du fils de madame de Miran ? En cette qualité M. de Valville aura toujours des droits à mon estime, à ma reconnoissance, s ma vénération même. J’admke tes sentiments, ma fille, reprit ma A a iv 37^ Mariant e. tendre amie, mais je n’exige point que tis estimes tant mon fils ; en vérité , il ne mérite pas cela de toi ; ion procédé est révoltant, & je te pardonne de le sentir mais enfin , qu’a-f-it dit ? je lui rendis alors un compte exact de notre entretien , & du chagrin qu’il jn’avoit montré de ce que je ne m’opposois pas à son mariage avec mademoiselle Varthon. Quelle tète , que d’enfance , de contrariété , s’écria madame de Miran ! Comment faire le bonheur d’un extravagant, incapable de se décider lu’-mème, de connoítreses propres defirs ! Que la jeunesse est folle ! A tout prendre, tu se- rois plus heureuse avec le comte. Un esprit solide, un caractère charmant, un mari tout à toi ; quel dommage qu’il ait cinquante ans ! Mais il les a , me diras-tu ; & tu aimes mon fils cela est fâcheux, mais cela est naturel ; à ta place je se rois comme tu es ; la raison conseille d’une façon , le cœur d’uue autre mon fils a fart de plaire , c'est un étourdi, mais un étourdi très aimable. J’ai senti mille fois combien il est séduisant, - tout-à-Fheure encore ne m’a-t-il pas fait oubher la moitié de ma colere , par son ton caressant. J’ai bien de fembarras dans l’esprit, Marianne; tout ceci me chagrine , m’inquiété voilà ce comte qui te desire, qui te mérite, qui me tourmente pour savoir d’un autre côté , voilà mon fils qui te vouloit, qui ne te veut plus , §& qui peut-être te votera, st je te promets à Marianne. 377 un autre; car cette tète là varie , on 11e sait ce que c’est ensuite voilà toi, qui ne change point, que j’aime de tout mon cœur, que j’ai résolu de rendre heureuse , qui est bien digne de s être ; & puis voilà cette mademoiselle Varthon. Ici je l’interrompis pour prendre une de ses mains , pour la baiser avec transport. Ah, ma mere, ma chere, ma respectable mere , ne me nommez point parmi ceux qui vous inquiètent ! Ah, dieu ! moi vous troubler ! Tais-toi, reprit madame de Miran , ne m’attendris pas, Marianne, je fuis déjà assez triste tous mes deìleins étoient bons , le ciel le fait ; je désiré le bonheur dc tout le monde; je voulois faire celui de personnes que j’aime il est dur de se voir traverser dans un projet si louable fans l’infidélité de mon fils qui gâte tout, chacun eût été content, & je serois tranquille ; à présent c’est à recommencer mais qu’y faire ? Lorsque les choses paroissent désespérées, que les événemens s’enchaínent contre notre attente , contre nos espérances, il faut tout remettre entre les mains de la Providence. Ce qui nous paroît un mal, est peut-être un bien ; la prudence humaine se trompe souvent ; on s’aíflige , parce que l’on est borné dans ses eonnoissances ; on voit mal, on juge de même à la vérité on souffre, & la douleur est réelle ; c’est le pis que j’y trouve ne te chagrine point, mon enfant, 378 M a k n e. abandonne ie soin de ton sort à celui qui veille sur toutes les créatures , il te donnera ee que tu n’aurois osé te promettre dans tout ceci, ma fille, il n’y a pas de ta faute , cela est consolant, c’est le principal ; je suis contente de toi ; que les autres Raccommodent , se décident ; quand ils fuiront ce qu’ils veulent , on s’arrangera pour le mieux. Tout en caillant , nous arrivâmes où nous allions dîner. Vous ne vous attendez pas , marquise , à la conquête brillante que je vais faire dans ette maison. Depuis que Valville m’a négligée , vous avez peut-être oublié comme lui , que je fuis jolie. L’inconstance d’un amant semble flétrir la beauté qu’il dédaigne; une maitrellè quittée, paraît perdre autant aux yeux des autres , qu’à ceux de l’ingrat qui l’abandonne. Le regret , les chagrins altèrent la douceur de la physionomie la plus ouverte, répandent un air de disgrâce sur le visage d’uue aimable femme ; le cœur qui lui est échappé, lui rend tous les autres suspects elle n’a plus cette certitude de plaire , d’où naissent l’enjouement & les grâces mais je ne l’ai pas perdue, cette certitude si nécessaire ; ma langueur est un agrément de plus , elle convient à ma situation ; on s’attend à me la trouver; elle peint mon cœur, en relève le prix, fait désirer de le toucher , d’en effacer îa tristesse, elle travaille pour moi, voue dis-je ; Marianne. Z79 en me voyant, on s’écrie elle est quittée, çlle ! Ali , ciel ! quel barbare , quel ennemi de lui-mème a pu la quitter? Vous devez vous souvenir, madame, que j’allai chez un ministre, dans le tems où Val- ville m’adoroit ; qu’en traversant une piece de l’appartement de ce ministre, j’avois entendu dire que j’étois jolie ; un jeune homme bien fait le disoit; malgré mon trouble & mon inquiétude, je le remarquai. Pourquoi? C’est que j’ai toujours regardé avec plaisir ceux qui me distinguoient , me trouvoient belle, m’admiroient. Pourtant. que iaisoient- ils, je vous prie ? Us me rentìoient justice voilà tout. En entrant chez madame de Mal bi, c’est le nom de la parente de madame d’Orsin, la première personne que j’apperçus fut mon jeune admirateur. II ft un mouvement qui sembloit dire vous retrouver, vous revoir, quel bonheur ! C’étoit le marquis de Sineri. II joignoit à la figure la plus noble, un air de candeur qui inspiroit la confiance ; tous ses traits peignoient un sentiment ; plus de douceur que de vivacité dans ses regards , & pourtant une physionomie fine, qui parloir, qn’on aimait à entendre, & qui fuioit penser qu’il serait naturel & agréable de lui répondre. Qii’appel lez - vous répondre, nvalîez-vcus ditre ? Comment, serez*vo,us infukìle aulli ? M A K I A N K E. 58o Et pourquoi non , madame? Les hommes outils un privilège exclusif pour être faux, légers, inconstans ? Et puis, prenez-vous garde à leurs raisons , aux excuses qu’ils nous donnent? Ils font foibles , diíent-ìls » & nous, s’il vous plaît, est-ce que nous sommes fortes ? eíl-ce un sentiment bien juste qui nous attache à un ingrat ? C’est de l’obs- tinacíon , voilà tout. Quand un mouvement de tendresse nous affecte, nous avons tous la fantaisie de -vouloir qu’il soit éternel ; il nous paroît impossible de Farrèter ou d’en changer F objet oublier un perfide , bon dieu ! ce seroit un 'crime. Non , il faut Faimer toujours, le pleurer fans ceiie, passer fa vis à le regretter i on le veut, on le désiré ; mais par bonheur, c’est un projet de l’ima- gination , le cœur le détruit tout naturellement. Vous vous attendez au portrait de tons ceux qui étoient chez madame de Malbi vraiment j’ai bien la liberté d’esprit nécessaire pour vous amuser des dissérens personnages qui se trouvoient là ! On s’occupe rarement des autres , quand on à un sujet de s’occupcr de foi-même. A présent je suis incapable d’cxamen, de comparaison ; peut-être j’y reviendrai , je reverrai ces gens-là ; vous les eonnoîtrez dans ce moment-ci, mes chagrins, mes desseins, mon amant, ma rivale , voilà se qui me touche, ce dont je puis parler, c M A R- I A N N E. 3§I que vous devez avoir la complaisance d’écou- teri s’il vous *aut autre chose , lainez-moi la, ue me liiez pas ; je fuis auíìì volontaire que paresseuse...J’ai pourtant envie de vous dire en paiíant & ce fera autant de fait un petit mot de cette parente* de madame d’Orsin , íì empreilée à me voir. Elle espéroit que l’on me van toit trop , croyoit mes portraits flattés, & s’attendoit peu à me trouver íì jolie. Le marquis de Sineri ne lui plut point du tout, en m’accablant de louanges,• je lus cela dans ses yeux. Madame de Malbi étoit veuve, fort sage * allez belle, très riche, & n’avoit pas encore trente ans. Elle paiFoit pour une femme au- dessus des foiblesses de son sexe,- on la croyoit philosophe point du tout, c’est qu’eîle étoit coquette, fort coquette j & coquette de mauvaise loi, ce qui est condamnable. Elle n’é- toit point de celles dont le bon caractère & la franchise vous avertissent an moins , dont rétourderic est l'excuse , dont les façons vous disent, je vous attaque, défendez-vous íì vous pouvez. Madame de Malbi ne laissoit voir aucune prétention , !a vanité chez elle étoit cachée fous le voile de la modestie; pas la moindre connoiisance de son mérite , au moins apparente elle fe préfentoit avec de la douceur , de l'aménité, éloignée de tout intérêt personnel de la bonté, des vertus fans ostentation, du savoir sans orgueil, un Z8r M i R 1 A>N N E, attachement inviolable à ses devoirs, un naturel sensible, un cœur capable de tout sacrifier à samitié voilà ce qu'elle affichoit , rien. que cela. De sa beauté, de ses grâces, de la pins b^líe taille du monde, de mille taiens, de beaucoup d’eíprit, pas un mot; elle íembioit ignorer l’ufage de tout cela. Et Gct air d’iiidiíféreuce pour ses charmes, les saiíoit bien mieux sortir , les mettoit dans le jour le plus favorable, & relevoit tous ses avantages. Madame de Malbi vous auroit volontiers dit voyez ce que je néglige; ce joli visage, ces agrémens que la nature s’est plu. à me donner, c’est un superflu pour moi ; ils serment le fond d’une autre , n’elt-ce pas ? Eh bien, je n’en ai pas besoin, je m’en paiserois aisément. Imaginez quèlle a me, quelle noblesse de sentiment, quel caractère il saut avoir , pour préférer, comme moi, fou intérieur au rèste. Et ce refis , elle savoit bien ce qu’il valoit, je vous en réponds. Ce que je vous dis de cette dame , je l’ai appris à la longue; je vous le confie à présent, je ne sais pourquoi ; mais cela s’elt trouvé au bout de ma plume. Madame d’Orsin & le comte de Saint-Agne étoient chez madame de Malbi avant nous. Lë comte s’empressoit auprès de moi. Le marquis de Sineri observoit ses mouvemens, les miens, & ses regards sembloient me demander raison de set air avoué que prenoít M. Marianne. 3 Si. de Saint-Agne. Rien ne devoit ms flattât davantage ; cet honnête homme agiifoit ouvertement , i! annonqoit tout haut ses desseins 9 il se faisoit honneur de rechercher... . Qui? Marianne , Marianne , abandonnée par un autre? Je lui devois de lareconnoissance; mais le cœur suit-il les conseils de la raison ? Tant que le comte s’étoit seulement montré comme Un ami, un tendre ami, fortement épris de mon courage, de mes vertus j comme un ami touché de mes malheurs, & prêt à lés adoucir, si je le voulois il m’avoit paru aimable , ses bonnes intentions ne me gênoient pas. Lorsiju’il devint passionné, pressant, je le trouvai fâcheux. En comparant ses foins à ceux de Valville, je vis du ridicule dans les siens. Cet homme me sembloit fait pour être obligeant, & non pas amoureux j solide, & jamais tendre. Je voulois bien qu’il eût de la joie de me voir , mais non pas une joie mêlée de transports. Quand on a passé Páge de plaire , tout ce que l’amour fait faire prend un air ridicule ; loin de toucher , on révolte ; !a justice que je rendois à M. de Saint-Agne, ne m’empêcha pas de faire ces remarques, Sc dans la fuite chacun de ses soupirs l’enlaidiC. soit à mes yeux. Les hommes pensent qu’une femme s’áiîiuse toujours avec ses amans , qu’elle prend plaisir à les voir extravaguer* ils ne conferveroient pS* cette idée, s’iìs savoieat eombien ils fout 384 Marianne. ennuyeux. Le désir, qui nous embellit, les rend si maussades , si tristes.;....-. Mais laiííons les hommes , le comte de Saint-Agne, madame de Mal bi, les autres ; je m’ennui’e avec tous ces gens-là. L’amour du jeune marquis flatte en paiìant ma vanité ; mais, qu’est-ce que cela ? Les heures me paroiíîent longues ; j’attends impatiemment celle qui me rendra la liberté de penser à ce qui m’intéreíse ; je brûle de retourner à mon couvent. J’y avois laissé Valville ; étoit-il sorti aulli-tôt que moi , sans voir mademoiselle Varthon , ou l’avoit-il demandée ? Mille idées confuses m’inquié- toient. Enfin , madame de Miran me remena , en m’alïurant que si Valville lui parìoit, je serois instruite de tout. Je lui promis de lui faire savoir s’il revenoit au couvent; & après bien des tendresses de fa part, & mille renier- cimens de la mienne, elle me laissa. Me voilà donc feule, libre d’examiiier mes sentimens, de rappeller dans ma mémoire ce que j’ai dit à Valville , ce qu’il m’a répondu. Je m’interroge , je me demande si je dois être contente de moisi j’ai bien fait en réécoutant que ma vanité , en négligeant de profiter de l’espece de retour d’un ingrat. Je lui ai montré un esprit dégagé , une ame tranquille, p,eu de regret de le perdre, un parti pris de Tabandonner à ma rivale. En suis-je mieux à présent? Qu’ai-je gagné à tout cela? En suivant cette recherche, savez-vous bien ce que Marianne.’ Z8s que je trouvai ? C’est que j’avois agi contre moi-même, c’est qu’en maltraitant L’infidele, je m’étois fait plus de niai qu’à lui. 11 y a bien de la différence entre piquet son amant par ses propos pendant qu’il est là ; ou quand il est parti , se fappeller dans le calme de ses sens ce qu’on vient de lui dire. Comment penser sans douleur qu’on l’a mortifié j peut-ètre affligé, qu’il croira n’ètre plus aimé ! Eh , quel crime en amour j madame » que de laisser penser un seul instant que l’on n’aime plus ! C’est un crime irrémissible, le cœur se le reproche lans cesse & ne le pardonne jamais. Tant qu’il est attaché, son désir le plus vif est de prouver combien son ardeur est véritable , combien elle est constante. íl renoncera à ses espérances, à son bonheur, à mut, si vous voulez ; mais laissez - lui la douceur , la consolation , de montrer qu’il se .sacrifie lusmême, qu’il s’immole pour l’objet chéri accabiez-le de douleur , mais n’attaquez jamais la force, la vérité de son penchant; Voila ce qu’il veut, ce qu’il faut lui accorder , parcs que la nature l’esige. & qu’elle l’emp- n te chez ! ui fur tout le reste. En /oyant Vaivílle , en lui parlant, le dépit m’avoit soutenue, animée; il s’agissoit de ne pas me démentir; c'étoit tout pour moi, je le croyois au moins; eh bien. c’est que je me trompois j’avois satisfait ma vanité aux dépens ,de mon cœur ; à son tour ce cœur s Tome IL B b Z§6 Marianne. révoltoit contre elle, l’anéantitsoit ; & puis d’auíres réflexions combattaient ces mouve- mens cîe tendresse , & puis je ne favois à quoi m’arrêter je revenois à m’applaudir, à me blâmer. Je vous aime toujours, Vaiville , m’écriai-je en pleurant & puis je rougissois ce ma fo ib! esse. Savez-vous, madame, d’où naiísoit la variété de unes idées ? C’est que j’é- tois encore plus tendre que vaine , & que dans une ame sensible & vraiment touchée , le sentiment gémit toujours des triomphes de l’amour-prepre. Héias ! quel étoit le but du mien? Que se proposoit ma vengeance? JD’ètre regrettée , voila tout. Ce voile que je me déterminois à prendre, rempliroit-il mon objet? Au fond que me reviendroit-il de l’exécution de ce deíïein ? Etossil fur que Vaiville conferveroit un tendre souvenir de moi , de mon amour, d’un si grand sacrifice ? Les femmes fe plaisent à nourrir leur tristesse ; les hommes cherchent à la dissiper, Sc y réussissent aisément. En supposent Vaiville fort touché de ma perte , combien son chagrin dureroit-il ? On s’est bientôt dit que Ton a tort, cela est plutôt fait que de s’empëcher de savoir. Quand le mal est sens reroede, & que la plus forte partie tombe fur un autre, on fe console facilement. J’aliois donc tn’enfevelir pour jamais, renoncer au monde, pour arracher quelques fou» Marianne.' 337 pirs à un perfide 4 pour exciter un regret passager dans une ame légere. Mademoiselle Varthon jouirait des biens que j’abandonnois* je travaillerois pour elle, je la rendrois contente ; car les mauvais cœurs -ouifient de tout, lans s’embarralíèr d’où cela vient; ma'rivale riroit peut-être de rua simplicité. Cette bice téveilloit raon dépit celle du comte de Saint- Agne tn aifermiiìoit dans la volonté d’être religieuse le tendre intérêt qíie m’avoit ípontré le jeune marquis , se mèloit aux mouvêmens qui me faifoient tourner les yeux Vers le monde. Plus je revois, plus je pen- sois , plus mon embarras devenoit cruel 3 Valvillé va m’en tirer, le hasard m’a servie, il a plus fait pour moi que mes charmes & mort amour. Vous devez vous souvenir , madame, qu’ert me voyant très parée, Valvillé m’avoit demandé si je sortois. lui répondis, non; je ne fais pourquoi, fans deifein ; lion se présenta plutôt que oui, voilà toute la finesse que j’y êntendois. Vous vous souvenez que madame de Miran vint me prendre. Par la façon dont je quittai 'ê parloir, je prouvai à Valvillé que j’attendois fa mere. Mon air gai , mon ton tla peu impertinent, la légéreté de mes propos , & ce non , touc cela réuni avoir assez de singularité. Valvillé crut voir du mystère dans la conduite de fa mere , dan» la mienne- Pourquoi donc si parée? où allois-je ? Machinas B b ij Marianne. 3s8 de Miran avoit’dit en parlant de moi, tu rden veux plus, je la garde. Vouloit-elle me marier? y coiisentois-je ' v ^r\ y J$SÌ^ /?3 Stadtbibliothek Zurich. Herrn Dr. Gottfried Keller sel. 1890 . i i ' y í COÍJLECTIOM C03tt3PJLJETJ£ DES ŒUVRES , X^. lilvvVJOViils TOME TROISIEME. HISTOIRE D E MISS J E N N F, Ecrite & envoyée par elle à Milady Comtesse de Roscomond, Ambassadrice d’Angleterre à la Cour de Dannemarck. Par Mcidamé RICCOBON1 . f %xmm3 * A NEU CH A TEL, De l’Imprimerie de la Societe’ Typographique^ M. D C C. LXXIII. TJ ïsí % if H 3 U >o,?t ^ETErrrimi y r- y 4 ;-~TT ~cc~Tr ~ix~rr rr r r- y, Tr- ir - u mn ru -TT- ê o r» ff d» 2 & prenant la parole avec cette froideur plus insultante quel’éclat de la colere je ne m’attendois pas répondit-il, à m’entendre jamais dire, malgré ie prix où je voudrois la mettre, que mon alliance pût déshonorer personne. Vous n’aveL pas réfléchi fur vos expressions , milord ; au moins je le suppose. Mais si Edouard consent à nves désirs, êtes - vous déterminé à lui retirer votre amitié , à le-priver de vos bienfaits, rnëme à le mépriser ? Oui, reprit le comte d’un ton ferme ; si vous Pavez prévenu , s’il se soumets à vos volontés , il a déjà perdu un pere en moi, & je ne le comtois plus. C’est assez, dit milord Alderson Edouard 11e sait rien, & vous pouvez lùi continuer vos bontés. J’ouvre les yeux, je vous remercie de m’avoir éclairé fur la faute que j’allois commettre. En prononçant ces mots il sortit de son cabinet; & passant dans un sallon où les notaires attendoient, il prit Pacte des mains de celui qui y travailloit ; & le déchirant avec emportement je jure , s’écria-t-il, que lady Alderson ne sera jamais duchesse de Salisbu- ry & s’adreííànt à milord Rcvell elle 11e portera ni le nom, ni le titre d’un vil cons- pirateur. II parloir encore, lorsque le comte, enflammé de colere, s’avança vers lui d’un air íà fier a si menaçant, que les deux notaires ZS Histoire crurent devoir Te jetter entre lui & milord Aí- derson. Ce dernier surpris , & peut-être inquiet de cette action, sortit auífi - tôt de la chambre en lui Criant milord, tout est rompu ; j’espere que vous voulez bien recevoir mes adieux. Le comte eût été peu fâché de cette rupture , fuis la douleur dont i! jugeoit qu’eìle aìloit pénétrer le cœur d’Edouard. Comment lui annoncer un événement li imprévu , lui dire de renoncer à Sara, à son amour , à l’es- poird’un bonheur fi prochain, promis depuis si long-tems à ses désirs ! & comment l’arracher de ce lieu , arrêter les premiers mouvemens d’un cœur paffionné ! Ils étoient à craindre dans un homme de l’âge d’Edouard. ï.’am-our pouvoit l’cmporter fur ce qu’íldevoità l’hon- neur, à son pere, à lui-même. On le cher- choit en vain depuis deux heures l’erreur d’un de ses gens,qui croyoit savoir vu dans le pare, faisoit aller tous les valets du à celui où il s’étoit retité avec Sara. Pendant qu’on préparoit tout pour son départ, milord Révéls se prutnenoit à grands pas dans le sali on où la querelle venoit de s’éîe- ver. íl revoit avec inquiétude aux moyens d’enicver le jeune lord du château, avant de lui apprendre son malheur. Chagrin , embar- rade, rien ne se présentoir à son esprit, quand Edouard , descendant de l’appartement de lady Sara, vint enfin s’oíirir à sens yeux. La fur- DE MISS J I N N ï, 31 prise qu’il marqua en le voyant seul , redoubla la peine du comte. Le trouble de Sara venoit de passer dans le cœur de ion amant. Jusqu’à ce moment il se croyòit attendu , demandé, pour ligner Passurance de sa fé'icité. L’air de milord Revell legiaça; il commença à redouter une explication ; & jettant autour de lui de tristes regards, il n’osa rompre le silence. Milord Revell s’appercevant de ía consternation , saisit cet instant, vmt á lui, prit sa main j & le conduisant hors du sa!Ion une fantaisie de milord Aùlerfon , même un défaut de prévoyance de ma part, lui dit-il, me force d’alier tout-à-l’heure à "Wersteney. j’ai besoin de vous ; Paffàire qui m'y conduit vous regarde ; elle est prenante; je ne puis venez. En parlant, il le menoit vers ion car- rolle. Edouard, accoutumé à lui obéir, interdit, & dans cette suspension d’esprits causée par l’étonnement & Patiente d’une nouvelle fâcheuse, se plaça sans résistance aux côtés du comte. Auísi-tôt la voiture partit & s’éioigna avec vitesse; Lady Alderson , impatiente, agitée, n’a- voit pu s’écarter de la galerie où elle attendent le retour d’Edouard. Que devint-elle, en le voyant monter en carrosse avec le comte, sortir du château & prendre la route de Wers- teney ? Ses regards suivirent la voiture tant qu’il lui fut possible de la distinguer. En ces- H í S î 0 1 R ï Zr faut de la voir, elle resta fans mouvement fur le balcon où elle étoit appuyée, Que pouvoir-il être arrivé dans un espace si court? Où alloit Edouard ? La fuyoit-il ? L’enlevoit- on à elle ? L’incertitude déchiroit son cœur. Une de fes femmes avoir entendu les deux lords parler fort haut. Lady Sara apprit d’elle que milord Alderfon sortant brusquement du lieu où il laijfoit le comte , demandant ses chevaux avec vivacité, venoit de fe faire conduire chez le comte de Lenox, où, par les ordres donnés à fes gens, il paroissoit devoir rester plusieurs jours. Lady Sara poussa un cri à ce discours. Trouvant à peine la force de regagner son appartement , elle fe jetta fur un siégé en y entrant » & couvrant foh visage, comme pour fs cacher à la nature entiere, elle resta dans cette éf- pece d’infensibilité où conduit la violence d’une douleur trop vivement sentie pour être exprimée. Ses femmes, empreifées à la secourir, ne purent la rappellera elle-mèmeUa pâleur de La mort avoir déjà effacé les couleurs de fou teint. On la mit au lit lans qu’elle s’y opposât ou y consentit. Elle demeura dans cet état, paisible en apparence , jufqu’à neuf heures du soir. Alors Lidy, la plus jeune de Tes femmes, lui présenta une lettre. On venoit de rapporter áe la part d’Edouard. Ce nom , & la vue de cette écriture, réveillèrent ses sens assoupis par le saisissement de son cœur. Ses s L miss JennY. 33 Ses larmes commencerent à couler, àrallen* tir les mouvcmeus intérieurs dont elle étoit agitée. Elle ouvrit en tremblant cette lettre , & y trouva ce qui fuit t Lettre de milord Edouard, à lady Alderson . O met chere Sara, quel doit être le trouble de votre cœur ! Le mien ejì percé d!un trait mor- tel. Quoi , nous sommes séparés ! Quoi , on nia entraîné, trompé , airachí d'auprès de vous ! Qiiel affreux revers ! Puis-je vivre & penser !... Mon désespoir , mes larmes ne me laissent pas la liberté décrire... Qu'ai-je fait, malheureux ! J'ai porté le regret dans votre ame! J ai ojé... Ah ! f espérois... Mon cœur ejí déchiré. Retenu de force tn ces lieux, gardé à vue, prisonnier enfin , je ne puis aller gémir à vos pieds. O ma maîtresse, ma femme , mon amie ! ô toi que j'adore ! nt doute jamais de ton époux , des fentiinens éternels qui l'attachent à toi. Non , rien ne brisera les nœuds chers U sacrés dont nos cœurs Jout liés, Sara , vous êtes à moi, je j'uis n vous. J y Jerai j n'importe à quel prix sachete mon bonheur ! Je me soumettrai à toutes íes conditions... Mais mi* lord Votre pere... Je me meurs. Ces Caractères tracés avec difficulté , dont l’œil pouvoit à peine discerner les traits que des larmes avoient effacés, firent une douloureuse impression fur le cœur de lady Sara, Tome III. G i 34 Histoire EHe pleura amèrement , & se dispofoit à écrire, quand on lui remit cette seconde lettre d’Edouard. Milord Edouard, à lady Alderson. Une Cruelle impatience me dévore. J'attends en trtmbîìmt votre réponse. Je la crains, mais je la defire avec ardeur, Í-Islas, que va-t-elle ht apprendre ! Vous êtes pénétrée dé une douleur egale à la mienne , vous répandez des larmes j tuais , ma chere Sara, les donnez - vous toutes àl'amour? Peut-être... Idée accablante.\Ah , ft le moindre regret fe mêlait à vos pleurs ! fi vous doutiez !... Non , vous ifojfenferez point votre amant par d'injurieux soupçons, th , qui ekt prévu ?... Qui eut dit , penjé?... Quoi , demain viendra , & je ne verrai point f Les heures s'écouleront, & celle qui vous devoit nous unir pajfera !. . Ah , Sara ! elle pajseraje serai loin de vous... hnmjles préjugés des hommes / P est donc la vanité , storgueil, de faibles égards qui m'arrachent k vous. Que m'importent les frivoles avantages de la fortune , la faveur de la cour , le nom de Salisbury , les emplois , le rang, les mes ay eux ! Ah, qu on me donne lady Sara ; son cœur , fa main , fout les seuls biens que j'ambitionne. Puissances du ciel , rendez-moi mes espérances , unissez - moi à celle qui m'est fi chere , U tous mes vœux seront rernpils ! 0 ma charmante amie ! rajfùrez mon cœur i des mouvement terribles viennent st agiter. UEJÎISS JeNNÏ Z s à me méprisez pas , ne me haïssez pas Ah , j e vous adore , hâtez - vous de me dire , de me ré_ péter que vous m'aimez - que vous m'aimerez ton, jours ! Après avoir baigné de ses pleurs les deux lettres d’Edouard, lady Sara s’eiforça de lui répondre j elle écrivit ce billet Lady Sara Alderson , à milord Edouard . Dam P ignorance ou je suis des motifs de votre éloignement , je ne fais fì dois me plaindre de vous , U n'accuse encore que moi de la plus .vive de mes peines. Conservez vos jours > ma vie £*? mon honneur y font attachés. Je ne vous haïs point. Eh , comment potirroís-je vous haïr, vous que mon cœur s'eji fait une Jì douce habitude d'aimer ! Ne craignez pas mes reproches, mais souffrez P excès de ma douleur. />h ! milords fi heureux hier , fi digne J être refpeBés , /P être plaints, aujourd'hui coupables , avilis à nos propres yeux, tPavons-nous pas mérité notre infortune ? Elus dlunion entre nous ; je connais trop mon pere pour espérer. S'ilse croit offensé, il a rompu sans retour... Ah ! continent supporter cette idée , jointe au souvenir.. . Malheureuse témérité ! fatale imprudence ! Mais que servent de vains regrets ! Adieu , je vous aime , je vous aimerai toute ma vie. Souvenez - vous de vos promesses, U vivez pour fis remplir. Histoire Z6 Lady Alderson passa le relie de la nuit à relire les lettres d’Edouard, à pleurer, à gémir. Le matin elle se trouva très ma! ; des foiblesses continuelles faisoient craindre à tous momens qu’elle n’expirát. On envoya promptement avertir milord du danger de fa fille. Jl revint, & la vit attaquée d’une fievre brûlante , dont tous les symptômes étoient ef- frayans. Ses larmes , ses longs soupirs mar- quoient soppreílìon de son cœur, laissoient allez connoitre d’uù naiisoit sa maladie. Maiî son état , loin d’attendrir milord , l’irrita contre elle; il ne put lui pardonner de sentir une douleur íl vive de la perte d’Edouard. II lui montra un visage sévere , ne lui parla que pour lui reprocher sa foiblefse ; & sans employer la douceur & la complaisance à ramener le calme dans son esprit, à la consoler des peines qu’il lui causoit lui-même, il se contenta de lui procurer les secours d’un art dont l’arne ne reçoit jamais de soulagement. La dureté de cette conduite aigrit les chagrins de lady Sara. Elle vit trop qu’elle ne devoir rien attendre de ce pere inhumain, & cette triste certitude la mit eu peu de jours aux portes du tombeau. Milord Revell n’ayant pu obtenir d’Edouard tine promesse positive de ne point aller au château d’Alderson , dans la crainte qu’une passion si vive ne le conduisit à tenter d’im- prudentes entreprises, le í'aisoit garder à vue à Wersteney, DE MISS JENÎTT. 7 On lui cachoit la maladie de Sara, mais il étoic impolìible de la lui laitier ignorer long- tems. Comme il avoir la liberté d’écrire & d’envoyer lés lettres, il passoit tout le jour à conjurer lady Alderfon par lés expressions les plus touchantes , de se livrer toute en- tiere à sa foi, de consentir à se marier secrètement avec lui. Le tems de son départ approchoit; il vóuîoit emportèr le nom ds son époux, & l’asturance d’ètre toujours aimé d’elle. II formtíit tous ces projets vains & satisfaisons , enfans dé l’atnour & de l’iimagination , que le cœur seul croit poflìbles. La jeune Lidy rccèvoit ses lettrés, mais ne pouvoit les donner á fa maîtresse , tróp accablée pour les lire, & dont îa chambre étoit remplie par ses femmes, & d’autrès personnes que fa maladie reridoit nécessaires auprès d’elle. Les gens d’Edouavd revenant à toute heure fans réponse, ayant épuisé le^ excuses, surent enfin obligés de lui avouer la triste situation de lady Sara. La connoissmce de son mal, & la crainte de î’y voir succomber , sa joignant au chagrin extrêmequ’il reisentoit déjà, le livrèrent au désespoir. II s’abandonna aux transports les plus violcns. Son imagination frappée de mille idées funestes, le fit tomber dans une espece de frénésie qui égaroit sa raison. II falloit veiller avec soin ses mouvemens , pour le sauver de sa fureur. 11 dbmand'oit Sara, sap- C iij Histoire 38 pelloit, lui parloit, pleuroit, gémiísoit, s’accu- ïbitd’avoir violé à son égard les droits les plus saints il croyoit la voir expirante, lui reprochant fa mort, ou l’invitant à la suivre. Alors il jettoit de grands cris, s'efforçait d’échapperà ceux qui le retenaient; il voulait mourir, & mourir aux pieds de Sara. Milord Revell, assidu près de lui , pénétré de l’état où il le voyoit, souffrait avec douceur les plaintes touchantes & souvent ameres qu’il lui adreisoit à II cherchait les moyens de le consoler , s’affligeoit comme lui; & quand il le trouvait un peu calme , il lui disait tout ce qu’il croyoit capable de ramener l’espérance dans son cœur. Mais fa tranquillité n’étoit que momentanée. XI recommençait bientôt à pleurer, à gémir. Le comte avoic la douleur de le voir retomber dans une aliénation d’esprit , dont les suites le faisoient frémir. Edouard devoit se rendre à l’armée vers la fin du mois , & dix jours de ce mois s’étoient écoulés avant qu’il eût donné aucune marque de .rétablissement. Cependant !a fievre de lady Sara , devenue moins forte en se réglant, lui laiííoit des mo- mens où elle semblait assez tranquille. Lidy en saisit un pour lui rendre Its. lettres d’E- douard. Comme il y en avait plusieurs écrites depuis qu’il la croyoit mourante, le désordre de ses expressions fit connaître à lady Àlderfon le trouble de son cœur & l’altéra- DE MISS J E N H I.' Z 9 tion de son esprit. Elle en fut attendrie, effrayée ; elle se hâta, de lui écrire & de diiiiper ses craintes. Son billet porté en diligence à ’Wersteney, en rassurant Edouard fur des jours? lì chers, détruisit la cause de ses agitations. II se prêta aux soins de milord Revelì 5 fa raison se raffermit ; l’espérance de revoir Sara , le désir de fe retrouver près d'elle, la certitude d’en être aimé, lui aidèrent à recouvrer ses forces, & le rendirent bientôt à lui-mème. Milord Edouard sortoit à peine de ce cruel état, quand il reçut l’ordre de se rendre an camp. II ne comptoir partir que douze jours plus tard. Ce tems lui avoir paru suffisant pour exécuter ìe plus cher de ses projets. II falloir le remettre à son retour. Quelle nouvelle douleur pénétra son ame ! Partir , s’é- lpigner de Sara ,, de Sara malade, languis-, santé, affligée ! La laisser au pouvoir d’un pere absolu, bisarre, impérieux! N’e la forceróit- iì point à,recevoir les-voeux d’un autre? Peut- être Pengageroit-il malgré Ofe- roit-elle s’opposer à des volontés qu’eile étoit accoutumée à respecter? Partir sans la revoir, íans lire dans ses yeux qu’il lui piaisoit. ton*, jours, fans lui entendre -prononcer enepre rassurante-, flatteuse être à lui, de lui conserver sou cœur & sa-soi, .c’étoit pour Edouard une peine insupportable; .La veille de son départ vil .lui envoya son portrait, & lui ce ri-, .vit cette lettre ; 4 H I S T O í R s Lettre de milord Edouard, à lady . Alderson. Je fars , ma chere Sara. Hélas ! je fars. Avec Quel regret je m'arrache des lieux où vous restez ? Quel espace immense va nous Jéfarer, dans quel tems un cruel devoir me force à m'éloigner de vous ! Puìffè mon idée vous être toujours f ré-, fente ! Ce fortrait offrira fans Cesse à vos yeux les traits de votre amant , de votre époux, de Phomme qui vous aime , vous refpe&e , attend de vous tout son bonheur. 0 lady Sara \ prenez foin de vos jours confervez-moi la compagne aimable de ma vie. Votre attention tur vous - même fera la plus grande preuve de vos bontés four Pinfortuné qui vous adore. J ose me flatter J être aimé de vous ; je compte fur vos promesses , ffl pourtant je pars avec une douleur inexprimable. Dans ' ces tristes momens , il me semble qu'on me ravit toutes mes espérances. Ah ! fi votre pere vous enlevait à mois fl un autre vous obtenoit de lui , fi je me Vous voyois plus f... Rassurez un cœur alarmé , épèrdu> pro- mettez-moì , jurez-moi de m’aimer toujours, de résister aux efforts que Pon fera pour vouscter à votre malheureux amant. Daignez , ma chere Sara, daignez vous lier par de nouveaux fertnens. Je ne crains point votre inconstance j je crains feulement cette fomnijjìon, cevefpeB pòùr un pere... Ah, que st emporte au moins la douce certitude de vous retrouver libre ! Mais Pêtes-vous encore ? Mstisté DE MISS J E N N Y. 41 pas votre foi? fefpere beaucoup de la fermeté de votre ante , du te-,m , de l'amitié de milord Keveíí. .. . . Hélas ! j'spgre , & je me meurs de douleur en vous quittant. 0 Sara ! ô ma tendre amie f je vous quitte donc , & fans vous voir , fans qu’il me soit paisible de pénétrer jusqu 1 â vous ! ,Fai tout tenté sans succès. Vos lettres vont être mon unique bien, Ma f utè consolation j me ligne de vous fera toute ma joie. Ne tne négligez pas. Ah , fi vous lîfiéz dans mon cœur , fi vous semiez !.. Adieu. Ce papier mouillé de mes larmes, vous en dit ajfez. Adieu , adieu , ma chere , mon aimable Sa, a ; aimez-moi , dites-le moi , répétez-le moi tous les jours. Lady Alderson , déterminée à suivie la fortune d’Edouard . l’étoit auiíì â résister aux volontés de son pere. 1! attendoit impatiemment sa convalescence pour disposer d’elle. II juroitde la déshériter , si elle opposait ses premiers en- gageniens aux or Ires d’un pere; mais la réparation qu’elle se devoir à elle-mème, lui paroilfoit bien au-deísus des vaines considérations nui pcuvoient l’arrêter dans le projet d’épouser Edouard. Son inquiétude la ttìucha sans l’ost'enser ; & voulant calmer le trouble de son cœur , elle lui fit cette réponse Lady Alderfon , à milord Edouard. Efl-il nécessaire que des ferment vous rassurent far niés fintimeiíi ? Eh ! mou cher Edouards les 42 Histoire perfides en font. V°us- efi-il permis de douter? Comment renoncerais - je à celui qui s'ejl acquis tant de droits fur mon cœur , & se montre fi digne de mon attachement ? Edouard , mon cher Edouard , nous avons ojé faire notre defiin ; osons le rendre heureux, en nous livrant à la confiance que nous méritons tous deux de nous inspirer. La fortune , dont mon pere menace hautement de me priver fi je me donne à vous , ejl dans ma position un sacrifice bien léger avec quelle joie j’’en abandonnerai / ’ espérance, pour vous prouver mon amour ! Bi quittant P autel où j'aurai reçu votre foi , une fimple retraite où je verrai Edouard , où je porterai fur lui des regards . assurés , fera plus agréable , plus riante à mes yeux que ce je jour magnifique ou je ne le vois point, où je fuis sûre de ne point le voir. Hélas ! nous nom sommes souvent plaints de la longue maladie de milord lievell. Ah , Dieu ! qm ce tems ne peut - il revenir î Nous nous plaignions , sfj mus étions ensemble ! Aîa faiblesse ne me permet pas d’écrire davantage cessez de vous inquiéter i ma fievre diminue ,• fes accès font de peu de durée ; on m'annonce une prompte convalejcence. Partez , mon aimable ami , partez » pitijque vous le devez. Mon cœur comptera tous íey momsns de votre absence ; mes vœux vous suivront par-tout , sf chaque jour vous portera des preuves de mon souvenir de ma tendresse. Adieu. ^Edouard ne put se voir prêt à quitter mi- 43 de Miss Jenu ï. lord Revell, sans donner des marques du plus grand attendrissement. Ses caresses émurent le cœur sensible du comte. II lui parla sur la conduite qu’il devoir tenir au camp,- ii lui vanta les honneurs qui l’attendoient à fin de la campagne, son rétablissement à la cour étant sûr. Edouard , peu flatté en ce moment des grâces du roi, mais touché de l’amitié de milord , laissa couler des larmes ; & se jettant dans les bras de cet ami généreux ô mon pere ! lui dit-il , vos bontés me seront-elles inutiles ? Depuis que je respire, vous avez daigné vous occuper bonheur , je vous dois touc. O se rai-je l’avouer ? tant de bienfaits ne peuvent plus me rendre heureux. Pardonnez-moi des íentimens qui peut- être me font paroître ingrat Ah 1 je ne le fuis point, jamais je ne le ferai. Mais en perdant i’espoir de vivre pour lady Sara , d’obtenir la main de lady Sara, j’ai perdu celui de chérir d’au- tres biens. Qu’est - ce que la grandeur , les richesses, de vaines dignités? L’avide ambition les poursuit , l’orgueil en jouit, & le cœur s’en dégoûjte. L’empire de l’univers vaut- il une des douceurs que je regrette ! Mais , reprit le comte , auriez-vous accepté la main de lady Alderson aux prix infâmes que l’on y mettoit ? Auriez-vous foulé aux pieds la cendre de vocrepere, méprisé tous vos aïeux? Auriez-vous renoncé à secourir votre patrie? je ne sais. dit Edouard ; mais je ne puis vivre 44 Histoire sans Sara. J’estime fi sincèrement Iady Aider— son , continua milord Revell , que j’ai travaillé à vous la rendre. Mes foins n’ont point réussi j’ai employé un ami auprès de son pers» sans paroitre prendre part à fa négociation milord Carlington a proposé des accommodemens; je me ferois prêté beaucoup pour vous tirer du danger où je vous voyois , & vous donner une femme digne de vous mais, ni votre état vivement représenté, ni le péril où étoit fa fille, ni fossre de faire porter son nom au premier fils qui naîtroit de votre union avec Sara , rien n’a pu ramener cet esprit altier. On se soumettroit en vain aux conditions qu’il exigeoit auparavant ; jamais, de son consentement , sa fille ne sera à vttus. EUe ne fera jamais à moi, dit Edouard ! Et si elfe renonçoit à tout pour se donnera l’amant qu’elle aime; si elle sacrifioit à mon amour les biens qui doivent être son partage ; si son cœur aussi tendre, aussi sensible que le mien , mcttoit tout son bonheur à me relier fidcllè ; si jê lui étois plus cher que fa fortune ; si elle consenteit à m’engager sa soi ; si... . Je vous entends , interrompit le comte, & vais m’expliquerfans détour. Soyez fur, mou cher Edouard, que Votre satisfaction est le premier de mes voèux je ne vous la procurerai jamais aux dépens de Thonneur; mais ne craignez pas d’opposition à vos désirs, quand les démarches qu’ils vous DE MISS JeNJTY. 4s engageront à faire, ne pourront ternir votre gloire. Si lady Alderson conserve les sentimens qu'elieapour vous, si l’éloignement n’éteint point dans vos cœurs cette passion si tendre, je verrai avec plaisir une union si ardemment souhaitée. En vous sacrifiant fa fortune , lady Sara me paroîtra encore plus digne de votre attachement & de mon amitié. Ah ! je ne voulois que ce doux consentement, s’écria Edouard; en cet instant, milord , vous comblez la mesure de vos bienfaits ; ce dernier augmente le prix de tous ceux que j’ai reçus d’une main si chere. O mon respectable pere ! vous venez de répandre le calme & la joie dans mon ame. Le secret que je gardois avec vous fur mes desseins , étoit un poids pour mon cœur. Je pars content, & vais mériter par ma conduite le nom de votre fils. Après avoir fait éclater les transports de fa reconnoiífance , embrassé mille fois son généreux protecteur, il le quitta pour aller écrire à lady Alderson, & l’informer des diíl positions favorables de milord Revell ; ensuite il partit avec sir Humfroid , & deux valets- de-chambres , ses équipages savant devancé depuis long-tems. Sir Humfroid étoit un jeune gentilhomme, dont la fortune n’égaloit pas la naissance. Milord Revell sattacha à Edouard dès son enfance ; il savoit accompagné dans ses voyages. Edouard l’aimoit, lui accordoifi 4§ Histoire toute fa confiance; & la situation actuelle fié son ame lui rendoit bien cher un ami ayquel il pouvoit parler lans réserve. Après deux mois de íoussrance, lady AI» derfon fe trouva fans fievre , mais si abattue , que fa foiblede la retint encore fort iong-tems dans fa chambre. Soil pere montroit une froideur extrême pour elle. Sa maladie lui prou» voit combien elle aimoit Edouard; il fe lèn- toit bielle de ne pouvoir bannir du cœur de fa fille un sentiment que íbs ordres avoieut fait naître , & qu’ils dévoient étouffer à l’inlfant où il ceifoit de lui plaire. Milord prdfoit des semaines entieres fans la voir ; & quand il l’ho- noroit d’une visite, c’étoit pour lui reprocher avec aigreur les idées qu’elle entretenóit, & l’accablcment où ellès la plongeoient. Cependant la rupture du mariage de lady Sara venoit de ranimer les espérances de tous ceux qui vouvoient prétendrez elle. Le comte de Lenox voyant milord Alderfon obstiné à né point reprendre ses premieres vues , lui offrit son fils aux mêmes conditions qui avoieut été imposées à milord Revell. Le désir decha» grimer Edouard, rendit cette proposition agréable à milord Alderfon; il donna la parole, & fixa le te m s de cette union au parfait rétablissement de fa fille. En l’attendant, il admit les visites du nouvel époux qu’il lui def- tinoit, & la fit avertir par son chapelain , de fe préparera recevoir les foins désir Arthur da Lenox. D E M I S S J E N N Y.' 47 Cet ordre affligea lady Sara ; son projet étoit de passer au château d’Aldersoh le teins de 1'absence d’Edouard. Les importunités dn jeune Lenox alloient lui en rendre le séjour fâcheux, la forcer de hâter sa fuite, & la jetter dans l’eraharras de fe procurer une retraite. Pour prix des bontés de milord Revell, du consentement qu’il donnoit à fan mariageavec Edouard , elle ne vouloir pas l’expofer à des atiâires désagréables, en fe mettant ouvertement fous fa protection Elle regrettait de n’avoir pu donner la main à son amant avant qu’il partit. Sans cesse occupée de lui, elle li- foit à tout moment les lettres qu’elîe en recevoir , lui écrivoit chaque jour; & mille inquiétudes se joignant à ses chagrins , lui fai- foient. passer de tristes instans. Cependant les preuves réitérées de la tendreíìe d’Edouard, d’une passion vive, ardente, que le tems fem- bloit animer encore, adoucissoient souvent ses peines ; ses idées se portoient quelquefois dans un avenir plus heureux ; & fe livrant toute entiere à l’amour, au plaisir d’en inspirer, à la douceur d’en ressentir, en pensant qu’elle seroit le bonheur d’Edouard , elle retrouvoit au fond de ion cœur l’espérance de voir renaître le sien. Près de quatre mois s’étoient écoulés depuis le départ de milord Edouard, quand un jour lady Alderfon fe-sentit assez bien pour sortir de son appartement. Elle descendit avec Lidy Histoire 48 dans les jardins. Ses pas se tournèrent paf hasard versee bosquet où sa tendresse imprudente avoir égaré la raison. Eile tressaillit eu l’appercevant j & baissant sesyeux remplis de larmes , elle longea en soupirant combien son fort se trouvoit changé depuis le jour fatal où elle y étoit entrée avec Edouard. Blesscd par i’afpect de ce lieu, elle s’en éloigna, & continua tristement fa promenade. Chaque-allée, chaque détour de ce jardin, lui rappeiloienc des souvenirs biens chers. Elle marcha jul’qu’à la nuit; & se trouvant fatiguée , elle reprit à pas lents le chemin de son appartement. Soit que cet exercice déterminât la nature, soit que cet instant fût marqué par elle pour exciter les premiers mouvemens d’une créature dont l’existence étoit encore ignorée , lady Sara sentit en eiie-même une agitation extraordinaire. Elle n’en pénétra pas d’abord ia cause mais elle la sentit si souvent que , rapprochant plusieurs accidens attribués à fa maladie , & capables de confirmer le doute qui commençoit às’éíever dans son esprit, elle connut enfin un malheur dont elle n’avoit pas même formé l’idée. Un sentiment mêlé d’éssroi, de honte, d’inquiétude, la troubla, l’interdit , & cependant l’intéressa vivement à l’objet de cette nouvelle peine. Liée plus fortement à Edouard par la découverte de son état, elle prit courageusement le parti de se regarder comme tenant à lui seul dans l’univers. Les devoirs qui t E MISS ] E ît S t. 49 qui balaiiçoient souvent ses résolutions , cédèrent entièrement à des obligations pressantes & indispensables; ainsi dès ce moment elle prépara pour quitter le chateau d’Alder- son Forcée d’avouer sa situation & ses desseins à une de ses femmes, ía jeunesse & Rattachement sincere de Ltdy attirèrent sa contìance. Cette fille avoit une sœur établie a Londres, Elle lui écrivit par ordre de fa maîtresse, & la chargea de louer un appartement propre & commode , dans le quartier le moins fréquenté de la ville, de le retenir au nom de mistriss Her- vay , jeune dame mariee depuis un an , dont le mari étoit à l’armée , & que fa téndrelíe inquiété conduisoit a la capitale, afiu d’être à portée d’en avoir tous les jours des ,nouvelles» La commission exactement remplie, Lidy enleva p u à peu du chateau ce que ladyAl- derson vouloir emporter. Elle déposa tout chez Une fermiere dont elle étoit sûre , elle y fit ses coiìres, & es envoya à Londres, à l'adrelse que fa sœur lin avoit donnée. Far le moyen de cette mèmefernuere, eileacheta une chaise, s'assura de deuxphevaux & d’un postillon pour aller jusqu’a la meme polie. Milady Albury , parente de milord Alderson . étoit depuis trois mois au chateau; elle partoit, alloit palier la mer & se rendres Montpellier, où elle es- péroit trouver du remede à une maladie de langueur dont elle se ícntoit consumée. Lady Tome IIL O fo Histoire Sara fixa son départ au même matin choisi paf cette dame,-dans le dessein de faire penser qu’eíle" l’accompagnoit, & d’embarraííer son percsur la route où il devroit commencer ses recherches , s’il vouloir suivre ses pas. La veille du jour où les espérances d’E- douard & de Sara furent ll cruellement trompées , milord Alderfon avoir donné à fa fille une riche cadette, contenant les pierreries de fa mere , quantité de bijoux d’or , & deux mille guinées, dont elle devoit répandre une partie le lendemain à l’occasion de son mariage. Lidy !e disposoit á transporter ses effets précieux , quand fa maîtresse l’arrèta. II ne convient pas, lui dit-elle, à une fille assez malheureuse pour fuir la maison paternelle , de regarder comme à elle des dons qui ne lui ont pas été faits dans l’intention de l’aider à soutenir une démarche honteuse. Rien ne m’appartient ici, & je n’ai plus de droits à des biens dont je mérite d’ètre privée. Lidy resta confuse à ce discours ; elle avoit déjà saie passer l’argent à Londres, mais elle n'osa l’a- vouer. Lady Alderfon rassembla ce qui lui res. toit de la somme annuelle destinée à son entretien & à ses plaisirs. Elle fe trouva environ cinq cents livres sterling , & pour trois fois autant de bijoux á son usage. Ce fut tout ce qu’elie se permit d’emporter d’une maison où elle laifíòit l'espoir de la plus grande fortune» ï> I M f S S J E N N Y 51 Prête à partir, eile sentit une douleur extrême, en songeant que peut-être elle 11e re- verroit jamais son pere. Elle n'avoir point éprouvé de sa part cette tendre indulgence & ces douces cruelles qui changent un respect imposé par i’éducation , entretenu par l’ha- bitude , en une amitié vive & reconnoiíïante , en une préférence décidée, - sentiment que la nature n’inspire pas toujours. La bonté de nos pareils le fait naître dans nos cœurs , & l’y rend chaque jour plus fort. La fierté du caractère de milord Alderson ne lui per- mettoit pas de se livrer à des mouvemens qu’il traitoit de foiblefle , & dont le charme lui étoit inconnu. Sara lui écrivit d’un main tremblante ; ses expressions soumises, attendrilíantes , ímplo- foient fr pitié pour une fille coupable & malheureuse , qui se voyant forcée à ne plus vivre fous ses yeux, se trouvoit déjà punie d’une faute irréparable. Elle frémi doit de l’indigna- tion que sa suite alloit élever dans le cœur d’un pere offensé. Sans entreprendre de justifier une démarche dont rien ne pouvoit excuser la témérité, elle lui demandoithumblement pardon, en déplorant la cruelle nécessité de se soustraire à une autorité qu’eile respectait, même à l’inítant où par sa conduite elle sembloit la braver. Elle laissa cette lettre sur sa toilette, sortit du château avant le jour , se rendit à la ferme où íâ chaise l’at- V ij H I S T O R E tendoit. Après avoir libéralement récompense la senniere, elle partit avec Lidy, & arriva à Londres le soir du lendemain. L’éìoignemeiit de lady Sar-i, & fa lettre portée à milord Alderson , le mirent dans un étonnement dont il ne sortit que pour se livrer à la fureur. La cassette retrouvée chefc fa fille, lui parut une preuve qu’elle s’étoit ménagé un asyle où ejle ne craindroit pas le besoin. Il la crut retirée à "Wersteney, ou auprès dc quelqu’amie du comte de Revell. Cédant à son premier mouvement, il crivit à ce seigneur avec toute la fierté & saigreur qui lui étoient naturelles II ne demandoit pas à être informé de d’une fille trop indigne de lui appartenir ; il ne lui feroit pas l’hon- neur de chercher à la sauver We sa proprej imprudence ; i! prioit feulement milord Revell de Rassurer de ía haine, dc son mépris , d’un éternel abandon de fa part. Je ne me souviendrai d’avoir été son pere, disoit-il en terminant cette terrible lettre, que pour prononcer sur elle la malédiction qu’attire sur la tète un enfant ingrat & rebelle. Je vais détruire à jamais ses espérances temporelles» & je supplie le ciel d’étendre cette exhéréda- -'tion jusques fur son partage céleste. Le comte de Revell ígnoroit encore la fuite de lady Sara', & fut extrêmement surpris de rapprendre par cette voie. II envoya un gentilhomme au château d’Alderson » pour as* B E MISS ] E N I ï. surer milord que, depuis le jour où ils s’é- toienc séparés , il n’avoit entretenu aucun commerce avec lady Aìdersou , & ne partíci- poit en rien au chagrin qu’elle venoit de lui causer. Milord refuia de voir personne de la part du comte; il répandit dans fa maison, que lady Albury menoit Sara en France íans fa permiision ; il te plaignit hautement de cette dame, dont il supposa une lettre ; il dit ensuite , eu paraissant s’appaiser , que si ce voyage réta- bliísoit parfaitement sa fille, comme sa parente sespéroit, il pardonuoit aisément à toutes deux de savoir entrepris malgré fa volonté. Peu de jours après, il fit courir le bruit que lady Sara se trouvoit dangereusement malade á Calais. II partit en poste avec un seul valet-de-chambre pour aller à son secours; il resta unjmois absent ce tems pafié, ii retourna à Alderson, affectant une douleur extrême de la mort de sa fille , dont le cercueil le suivoit. II lui fit des obsèques magnifiques , mit toute fa maison & lui-même dans un deuil profond. Lady Sara fut tendrement pleurée; on la regretta long - tems. Milord Revell vit avec indifférence une feinte qu’il trouva basse & ridicule. II ne s’empressa point à détruire l’erreur de la province; c’é- toit un foin qu’il réservoir à Edouard. Lady Albury, prévenue par milord Alderson, garda le secret; ainsi personne ne douta de la mort de lady Sara. Arrivée à Londres, elle écrivit à Edoaurd ; D iij 54 tìïSTOÎRE il favoít qu’elle y alíoit , mais il ignoroit la raison qui l’obligeoit d’avaticcr le tems où elle dévoie s’y rendre. Elle vouloir la lui apprendre; mais Rembarras qu’elíe trouvoit k s’exprimer fur ce sujet, lui fit de jour en jour remettre cette confidence. Ses occupations dans fa retraite étqient les mêmes qssau chateau d’Alder- fon ; Edouard, toujours présent à sa pensée, rempliifoit tous ses momens , & lui faisoie perdre le souvenir des mites idées où elle s’a- bandoimok à Alderfon. L’amour est la feule passion qui suffise entièrement à notre cœur. Maîtresse souveraine de Pâme, elle en bannit insensiblement tout ce qui lui est étranger. On oublie en aimant, s’il existe d’autres objets que celui de son affection; Pétendue de Puniyers semble diminuer à nos yeux, & nous en appercevons feulement Peí’pace où fe renferment, nos deíìrs, O11 vantoit beaucoup à Londres un peintre Italien, dont le talent poyr le portrait étoit extraordinaire. Lady Sara fe fit peindre par lui. Elle est lì parfaitement représentée dans ee tableau, que vous-mème, madame, Pavez d’a„ bord reconnue. Elle travailla avec application à le copier en petit, & envoya son ouvrage à Edouard. Elle s’amusa ensuite à écrire un journal des événemens où son cœur Pintéreifoit; elle commença du premier jour qu’Edouard s’étoit oíFert à ses y eux,-ses sentimens y furent exprimés qvec cette aimable naïveté que donne un ame» SE MIS S J I N S T. ss tendre & un caractère vrai. Peut-être en composant ce journal, Vouioit-elle comparer les tems, rappel ler à Edouard, si son ardeur se ralentissoit jamais, combien elle avoit sacrifié à sa tendresse, & le prix dont il devoit payer tant d’amour. C’elt de ce manuscrit d’où j’ai tiré ce que je viens de vous apprendre; & Lidy m’a souvent répété dans la fuite les-circoníiances du dernier des malheurs de l’infortunée Sara. Elle étoit logée chez la veuve d’un officier subalterne , nommée mistriss Larkin. Cette femme avoit l’humeut douce , de l’efprit, & assez d’tisage du monde. Lady Alderson paf- soit dans fa maison pour la Femme d’un simple gentilhomme du comte Kent. Miltriss Latv kin, frappée de Pair de dignité répandu fur toute fa personne , sur es moindre actions, étonnée de fa grande retraite, regardant comme mérite supérieur en elle le peu d’cmpresse- ment qu’elle montroità jouir des amufemens de la ville , & la solitude que s’imposoit une dame si jeune, si belle, si propre à briller dans le monde, conçut d’clle la plus haute idées lui montra bientôt un attachement tendre , respectueux, & s’appliqua à prévenir ses désirs. Lady Sara fut sensible à ses attentions ; fa société ne lui déplaisant point , mistriss Larkin passoit une partie des jours auprès d’elle. Plus de six mois s’étoient écoulés depuis i’absence d’Edouard un long siégé avoit re» D iv Histoire ?6 retardé les opérations de la campagne. Le paf. Lionné lord écrivoit à Sara dans l’attente d’une bataille qui devoir la terminer & le ramener aux pieds de la maitrelle de l’on cœur. Son impatience augmentoit celle de iady Alderson. Inquiété , troublée , elle adrelToit au ciel des vœux ardens pour la conservation d’un tête il chere. Le retard d’un courier la livroit à des terreurs mortelles ; elle perdoit insensiblement le repos, & ses nuits se palsoient à de tirer & à craindre les nouvelles du lendemain. Elle reçut à la fois deux lettres d'Edouaid, bien capables de dissiper son effroi. II rassurait qu’on alloit se séparer sans action ; la íupplioit d’éioigner de fon esprit les tristes idées dont elle s’occupoit. II se promcttoit, il se flattoit de la revoir avant la fin du mois, Toutes ses expressions montroientune extrême gaieté, Elles trompèrent Sara ; son cœur s’a- bandonna à la plus douce espérance. Le lendemain !e courier rranqua sans lui causer beaucoup. d’alarmes. Elle pensa qu’Edouardrevenoit .peut-être, & vouloir la surprendre. . Miltriss Larkin avoir dans cette, même armée un neveu aimost tendrement. Comme elle entroit le soir chez lady Sara, elle reçut par un courier dépêché au prince Thomas , un billet de ce neveu. Elle rouvrit 1e lut, & jetta un cri perçant. Lady Alderson ^entendit, courut à elle , & lui demanda pourquoi elLc çppit, Cette femme consternée » ou- Bï MISS Jenny. T7 feUantr'mtérêt que la jeune lady pouvoit prendre elle-mème à de íl funestes nouvelles, lui présenta le billet de son neveu. II contenoit ce peu de mots Nous venons de donner me bataille , & de la perdre. Je fuis blessé, mais légèrement. Nous fuyons, je vous écris à fìx lieues du camp fatal ou nous laissons dix mille des nôtres. J'ai vu tomber mu lord d Or fer, mou prote&eur V mm arnl - J e vondrois être mort hier je ne puis vous en dire davantage. On m'avertit que nous allons marcher pour nous retirer encore, Lady Sara eut à peine fini de lire, qu’eìle tomba , saiíìe de crainte , dans les bras de mis- triss Larkin, en prononçant d’une voix basse ô Edouard, ô mon cher Edouard ! On la ranima avec de seau & des íels -, mais effrayée , tremblante , hors d’elie-mème , le ferrement de son cœur ne lui pennettoit de s’exprimer que par des exclamations. Levant tristement vers le ciel ses yeux remplis de larmes grand Dieu ! Dieu tout-puissant ! s’écrioit-elle , est-il tems , çst-il encore tems de t’implorer ! Elle attendit le lendemain avec une impatience , une agitation , qui ne lui laissèrent pas donner un instant au repos. Aucun Courier n’arrive. O11 l’assuroit en vain qu’ils ne Louvoient passer. Ce silence funeste lui parut celui de la mort. II p'est plus > disoit - elle à ^8 Histoire Lidy; non, il n’est plus j je l’ai perdu pour jamais ! Plusieurs jours se paíserent dans cecte horrible incertitude. Chaque mouvement qui sc faisoit autour de la m Iheureuse Sara , lui cau- soit une révolution si grande, qu'à peine osoit- on troubler la solitude où eile vouloit demeurer. Elle ne sentoit plus son existence que par les agitations douloureuses qu’excitoifc en elle P trente d’une confirmation désespérante. Seule dan- son cabinet, prosternée devant l’Etresuprême, les mains élevées vers lui, ses cri-, ses gémitsemens , lui demandoienfc îa vie d’Edouad. Qu’il vive , c’est assez, ré- pétoít-elleavec ardeur , qu’il vive, & que je le perde ! Que ses jours conservés ne soient plus pour moi ! Que je pleure fou éloignement, son indiríérence, sa haine, ses mépris même, mais jamais, jamais fa mort. Abandonnée, avilie, déshonorée , privée de tout, fans amis , fans asyle, j’expierai sa faute Sc la mienne. Dieu des vengeances, tu l’es auíîì des miséricordes î Ah, ne frappe que moi ! Daigne accorder ía vie à mes vœux, aux larmes ameres que je répands devant toi î Je mourrai contente , íî j’apprends en expirant que ton bras l’a sauvé , qu’il vit, & qu’il est heureux. Hélas ! l’objet de tant de pleurs, d’un sentiment si tendre, si désintéressé, n’étoit déjà plus. Percé de trois coups mortels , renversé, foulé aux pieds des chevaux, fouillé de sang CE MISS J E H K ï, s§ & de poussière , Edouard confondu dans un monceau de morts , n’avoit pas mème été reconnu. On !e crut prisonnier , ensuite perdu. Sir Humfroid , pris à côté de son maître expirant, qu’il s’essorçoit de relever , pouvoit seul donner des éclaircilsemeus fur son sort; mais dangereusement blessé lui-mème , il resta plusieurs jours fans être en état de parler ni d’écrire. Lady Sara envoya un exprès à milord Révéls Elle le croyoit informé du destin d’E- douard , & le suppliait de 1 en instruire. Le comte reçut en mème tems son Courier & une lettre de sir Humfroid. La confirmation de la mort d’Edouard le pénétra de douleur, & les expressions de Sara en augmenterent l’amei*- tume. Sa jeunesse , ses qualités aimables, fa tendresse, son malheur, intéressèrent vivement le cœur sensible de milord. Elle avoit été 11 chere à Edouard; 11 la regardoit en ce moment comme une partie précieuse de sami qu’il pleuroit ; & son ame généreuse & délicate crut pouvoir ob'iger encore Edouard , en servant l’objet de ses plus douces affections. II sor- toit d’unc maladie causée par l’inquiétude & le chagrin , ii se trouvoit très-foible ; cependant il écrivit à lady Alderíon nous avons perdu, madame, lui disoit-il, l’ami que nous aimions uniquement tous deux ; unifions nos regrets permettez-moi de vous nommer ma fille, de vous montrer les sentimens & de pere 6s Histoire & d’époux j disposez de mes foins, de tout» qui m’appartient ; j’irai apprendre de vous- mème quelles font à présent vos intentions prêt à m’y conformer, je me rendrai à Londres dans huit jours -, j’y recevrai vos ordres il ne me reste plus de deíìr , madame , que celui de vous devenir utile. L T ne assurance si positive de la mort d’Edouard porta le désespoir dans Lame de la triste Sara. Aucune considération ne fut capable d’en arrêter les mouvemens;elles’abandonna aux regrets les plus vif,.aux plaintes les plus touchantes ccs violentes agitations épuisèrent enfin ses forces. Este resta deux heures fuis connoissance, & ne fut rappellée à la vie que par des douleurs aiguës & redoublées. Tant de trouble & d’émotion avoíent avancé ie te m s oú este devoir naturellement les sentir. Je vis le jour nia naissance aigrit ses tourmens ; mes premiers cris fe mêlèrent aux gémissemens de son cœur j elle les entendit, ils pénétrèrent jufqu’au fond de fou ame. O malheureux enfant, s’écria-1-elle, tu ne prononceras jamais le doux nom de pere ! Depuis cet instant, elle s’assoibîit de plus en plus. Elle gardoit un morne silence, & ue le rompoit que pour exprimer fa profonde tristesse tout l’importunoit -, este repoussoir avec répugnance les alimens qui lui étoient présentés. Son cœur, fermé à toute efpece de consolation, lui rendoit les fqins insuppor- B E MISS J E N N Y. St sables elle faisoit signe de la main de s’éloi- gner ; & quand les femmes qui laservoient la laifsoient seule, elles l’entendoient donner un libre cours à ses pleurs, & répéter mille fois le nom d’Edouard. II n’est donc plus , dilbit- clle , il est mort Ab! Dieu, il est mort! IL lie m’entend point, il ne m’entendra jamais! ILest disparu, disparu pour toujours!Edouard ne s’ostfira jamais à mes regards ! Son ame est retournée dans le séjour céleste ! Ah, du moins , du moins, s’écrioit - elle , si je pouvoir sixer encore mes tristes yeux fur ta dépouille mortelle , aimable & cher Edouard V Hélas ! tu n’as pas même un tombeau que je puilì'e arroser de mes larmes , où il me soit permis d’espérer que nos cendres feront réunies ! La constitution délicate de lady Alderson la rendoit incapable de résister long-tems à une douleur si forte ; son sang s’alluma , une fièvre ardente la mit bientôt dans un danger extrême ; on désespérois déjà de fa vie , quand milord Revell se fit annoncer chez elle. Ce seigneur fut sensiblement touché de l’état de lady Alderson. En s’avançant près d’elle, il détourna son visage , dans la crainte de lui montrer combien il étoit attendri. Sa présence causa la plus grande émotion à Sara ; elle s’apperçut du mouvement qu’il faisoit; & lui tendant les bras ah, ne me cachez pas votre pitié, milord, lui dit-elle; laiflez-moi SZ HlStOIRÍ voir l’ami,le pere d’Edouard, donner des pleuri a u sort funeste qui ! nous i’enleve ! H n’est donc plus ! Nous i’avons donc perdu pour jamais ! Ah , milord, pour jamais ! L’abondancâ de ses larmes étoustant ía voix * elle ne put erl dire davantage. Après quelques momens d’un triste silence, Edouard ne vit plus que dans nos cœurs , madame, dit le comte; le ciel ne m’a pas permis de voir vivre heureux le fils d’un ami qui me fut bien cher. Ma tendreíîè pour ce jeune infortuné n’eít point éteinte avec lusi C’eít en vous servant, madame * que j’en donnerai des preuves constantes. Daignez me regarder comme un homme uniquement occupé du désir de vous obliger. Alors il lui renouvellá avec ardeur les offres qu’il avoit faites dans fa lettre. Mais qui pouvoit encore devenir utile à lady Sara ? Quelle idée de bonheur auroit flatté une ante abattue sous le poids de la douleur , dont les sentimens vifs & paífionnés venoient de perdre leur objet fans rien perdre de leur force? Eh ! de quel prix ctoient à ses yeux la fortune, le monde, ses plaisirs, íes grandeurs, quand Fimmensité de l’univers ne pouvoit lui rendre Edouard? Eli fe fit apporter son écritoire, y prit cS journal qu’elle avoit commencé; & le présentant au comte de Reveil j’ai une grâce à votrt demander, milord, lui dit elle; mnig b K MISS J E S N Y. 6Z íl’ofant vous entretenir fur Punique suiet qui puisse m’intéreílër encore, je vous prie ds vouloir bien lire attentivement ce cahier. Mon extrême foiblesse & des raisons que vous comprendrez aisément, ne me permettent pas de Vous révéler moi - même ma trille aventure. Quand vous ferez instruit, st votre compassion généreuse ne se rebute point, si vous daignez Pétendre jusques fur l’objet de ma feule inquiétude , je descendrai dans le tombeau, débarrassée d’un fardeau pénible, dont le poids aigrit toutes mes douleurs. Le comte reçut le cahier qu’elle lui don- noit. Pénétré de l’état où il la laissoit, il se retira, après s’ètre solemnellement eùgagé à remplira son égard tous les devoirs d’un pers & d’un ami. Arrivé chez lui , il lut avec empressement l’écrit de Sara. En le finissant, il sc rappella des discours échappés à Edouard pendant fa maladie. Ils a voient alors excité des soupçons dans son esprit ; mais pénétré de respect pour lady Alderson, il ne s’y étoit point arrêté. Tout ce que disoit Edouard, lui paroiisoit l’effet d’une imagination blessée, dont les idées er- roient fur mille objets. Certain de ce qu’ii n’osoit penser auparavant, il plaignit, il partagea la douleur de Sara, & se sentit ému jus- qu’au fond du cœur, en songeant à l’inno- cente créature fruit,d’un amour si malheureux. II se stvroit à des senti mens de compassion » ^4 H í S T O I R. È de tendresse, quand on vint l’avertir de ré* tourner promptement chez lady Alderfon, La vue d’un homme si attaché à Edouards si chéri d’Edouard, lui avoir causé une révolution terrible. Après un long évanouissement * elle étoit un peu revenue à elle-mêmc; mais si considérablement assoiblie, que ceux dont l’arttáchoit en vain de prolonger ses jours, la décidèrent très-pies do fa sin. Elle demandoit fans cesse le comte de Re- îe!I. Quand on le lui annonça, elle fe fit donner des gouttes fortifiantes ; & rappellanfc tous fes esprits ma faute vous est connue, milord, lui dit-elle , je j'ai cruellement sentie, & mes derniers momens font si douloureux , que j’ofe espérer le paodon céleste. Je meurs, & laisse après moi une fille dont vous aimâtes le pere qu’elle éprouve vos bontés, C’est le seul vœu d’un cœur où la chaleur commence à 'éteindre. Destinée à i’avililfe- ment, même avant de naître, la honte, la mû fcre , un titre infâme; voilà l'héritage de la fille d’Edouard. Sa mere infortunée ne peut rien pour elle. Votre protection, milord, est Punique bien que le ciel me lastss espérer en fa faveur. Puiìse ce ciel , qui m’abandonna à I’é- ga renient de mon cœur, regarder dans fa bonté cette malheureuse orpheline; & puiiie t-eiìe ne sentir jamais une douleur égale à cebe qui m’arrache la vie ! Si la sienne est conservée, daignez lui faire comioître les auteurs de fes jours > D É MISS J E N N Y. 6s Jours qu’elle donne des larmes à la mort de son pere, que sa mémoire lui soit chere & respectable , que celle de sa mere lui serve d’une triste & utile leçon pour éviter ses erreurs* Sa faiblesse & ses larmes la contraignirent d» s’arrèter. Milord Revell, vivement touché, remercia îadySara de la confiance dont elle Phonorait; il lui promit, il lui jura de rendre heureux le fort d un enfant déja cher à son cœur ; alors elle sonna. Lidy, suivant l’ordre qu’elle en avoir reçu, m’apporta & me présenta à milord. 11 me prit dans ses bras; & me pressant contre son sein, il répéta en pleurant les promelfes qu’il venoit de raire. Ma ntere, arrosant mon visage de íës larmes, s’écria 6 ma fille ! que toutes les puissances du ciel veillent fur toi \ Au défaut des grandeurs qui dévoient être ton partage , puitìès-tu posséder un cœur paisible & vertueux ! Elle fit signe à Lidy de m’emporfer ; & s’adressant au comte de Revell, après m’avoir encore recommandée à ses foins , & réglé ce qu’elle desiroit donner à Lidy jai écrit à milord Alderson, dit-elle d’un ton assoibli; vous voudrez bien fermer ma lettre ; je souhaite qu’elle lui soit envoyée dès Pinstant où je ne ferai plus. Sa juste indignation cessera peut-ètre avec ma vie. Je ne me flatte point de ['attendrir pour ma fille, J’ai cru pourtant devoir à cet enfant une démarche dont j’espere peu. C’est vous, milord, Tome HU E * 66 H I S T O I R I cfest vous seul qui me rassurez sur son destin. Alors elle lui fit remettre les clefs dé tout ce qui lui appartenoit. Elle ferra la main cîu comte, lui dit adieu; & se sentant plus^ mal , elle ôta de son col un ruban , où le por- Edouard étoic attaché elle le fixa long- tems , & dit d’une voix balle , entrecoupée par ses soupirs image du plus aimable des mortels, image chérie, autrefois les délices de mes r eux, l’objet de tous mes plaisirs , devenue celui de nia profonde douleur , je ne te perdrai de vue qu’en cédant de vivre. Elle rapprocha de les îevres, 1c baisa avec ardeur; elle sembloit avoir réuni toutes ses forces pour ce dernier acte de ía tend relie; elle ne parla plus, ses yeux se fermerent, elle expira sans faire le moindre mouvement , ni retirer ses mains qui pressoient le portrait d’Edouard contre fa bouche. Combien de fois la mienne y a cherché la trace de ses pleurs ! O Sara ! ô ma mers! vous avez souhaité que la mémoire d'Edouard më fût chere & respethbie-, vous isolâtes exiger mon respect pour vous-même. Puissé-je mourir malheureuse & méprisée à sinisant où la mémoire de lady Alderson cessera de rn’ètre chere & respectable !... Pardonnez, madame, ah!pardonnez aune fille attendrie des détails tristes & longs qui peut-être auront ému votre cœur trop sensible. Emportée par un sentiment vif, je n’ai pu passer légèrement sur un sujet si intéressant L L M 1 S ! J î H N ï. 67 fout moi. Hélas , je ne mettrai fous vos yeux que des sujets d’amertume! La douleur elt le sentiment habituel de mon ame ; une paillon vive & tendre fembloit devoir y exciter des mou- vemens plus doux Condamnée par la bifar- rerie de mon fort à n’en connoitre que les peinesdéterminée à ne jamais rdndre ma tendresse heureuse, si je n'ose m’en occuper, js me plais au moins à m’applaudir du sacrifice que j’en sais. Le premier foin de milord Revell, après la mort de lady Sara , fut de chercher la lettre qu’il devoir envoyer à son pere. II îa trouva fous une enveloppe ouverte. Elle l’avoit écrite dans le sentiment d’une douleur si vive, ses ex p reliions écoientsi animées , elle prioit aveû tant d’ardeur pour ^infortunée créature, privée de tout appui par la perte d’Edouard & la mort prochaine de fa mere , que malgré la conuoiisance de l’cxtrème dureté de milord Alderíbn, le comte espéra quhl servit attendri de la démarche soumise & touchante d’unc fille , dont la fin prématurée & malheureuse de- voit exciter sa pitié * & faire évanouir tous ses relìentimens, II ferma le paquet, y mit les armes de Sara ; & ne voulant plus se compromettre avec lin homme qu’ìl méprisoit, il dicta une lettre à Lidy. Après un détail circonstancia de la mort de fa maîtresse, cette fille de- mandoit les ordres de milord pour l’inhuma- E ij 68 FI I S T O I R £ tion du corps & la conduite qu’elle devo’t tenir à mon c-ard. On envoya un exprès au château d’Alcferfon. Rien ne peut exprimer la fureur de milord, en appercevant récriture de fa fille. I! déchira fa lettre fans rouvrir sachant de quelle main venait l’autre , il la jetta avec mépris , ordonnant d’un ton menaçant au Courier de la reprendre & de s’éloigner promptement. iViìord Revell, informé de cet emportement, jugea inutile de rien tenter davantage ; il fé chargea seul de remplir les derniers vœux de ma mere, & ne daigna pas s’obstiner à instruire milord Alderfon du destin de fa fille. Six jours après ía mort, lady Alderfon fut portée fans pompe à Rochcster, dans la ^ sépulture des comtes de Revell. Milord me tint fur les fonts avec místrifs Lark'ii; il me nomma Jenny, fille d’Edouard de Salisbury & de Sara Alderfim. On me conduisit a Ef- fex pour y être nourrie. Místrifs Larkin, tous ceux qui avoient ièrvi ou assisté ma mere , reçurent des marques de la libéralité de milord. Lidy resta près de moi, & conserva à mon service les avantages de fa premiere condition; elle nf attacha nu col le petit portait d’Edouard. Celui de ma more , qui la repré- fentoit entiers . fut placé en face de mon berceau. Lidy reçut ordre de m’apprendre à le considérer avec une respectueuse tendresse dès que mes yeux íeroieat capables de distin» DE MISS J E H N T. 6A guer les objets. On réserva les bijoux de ma mere pour m’être donnés un jour ; le reste de ses effets fut vendu ,. & milord plaça ce qu’elle iaiísoit à la banque de Londres. La rente augmentant chaque année le fonds, produisit avec le tems une somme qui eût été suffisante pour me mettre à sa b ri du besoin, 2 le hasard n'avoìt disposé cruellement de tout ce qui m’étoit distiné. Au commencement de ma sixième année, milord me conduisit dans une pension près d’Oxford. J’y entrai fous le nom de mils Jenny Glanville, fille de qualité , que ses païens , retenus à la Jamaïque pour le service du roi, vouloient faire élever en Angleterre, Les fréquentes visites de milord, sa initié dont il rn’ho- noroit & la richesse des habits qu’íl se plai- soit à me voir porter, donnerent une haute opinion de ma fortune. II eût été difficile dé former des doutes fur la naissance d’un enfant confié à ses foins. Je reçus dans cette maison séducation distinguée qu’on y donnoit aux filles des plus grands seigneurs. Un esprit porté vers la réflexion, aisez de fierté pour craindre la plus douce réprimande , & le désir de me faire aimer, m’engagerent naturellement à profiter du foin qu’on prenoit de m’instruire. J’appris facilement tout ce qui forme le caractère d’une femme destinée à être riche & à tenir un rang dans lc monde j mais on ne nsenseigna point ces E iij Histoire 70 principes solides & vrais, qui nous rendent capables de jouir avec modération des biens de la fortune, ou nous aident à en supporter courageusement la privation principes íì nécessaires pour conscver de la dignité dans les divers événemcns de la vie. C’eít par eux seuls que nous pouvons souffrir beaucoup , & ne pas nous trouver rout-à-sait malhpureux. On nous épargneroùbien des peines, si on nous apprenoit à ne rougir que du reproche de notre cœur. Milord Revell avoir des pareils fort éloignés, mais attentifs fur fes démarches. Son extrême amitié pour le fils du duc de Salif- bury , en détruisant leurs avides espérances , les écarta long-tems de fa maison. La mort d’Edouard les rapporcha de milord. Ils le recherchèrent, bientôt son cœur s’ouvrit aux foins qu’iis prirent de lui plaire. 11s étoient dans cet âge où l’on sent le besoin des attentions & de la complaisance ; besoin qui les rend agréables, & fait fermer les yeux fur leurs motifs. Peu à peu milord cessa de jouir de fa liberté. II fe vit entouré d’amis officieux, qui examinoient fes mouvemens , éclairoient tous fes pas j je devins l’objet de leur curiosité. On lui parloit de fa pupille ; on desiroit de la voir, de la connoître. Mais il gardoit un profond silence fur ce qui me concernoit. Afin de mieux cacher fes bontés pour moi, il raya B E M I J S J ! U S ï. '7* de son testament l’article où j'étois nommée, dans .la crainte qu’un legs trop considérable ne m’attiràt de puiísans ennemis & n’exposât íe$ dií’ à être contestées. Sa généreuse attention lui fit craindre auisi de se voir prévenu par la mort ou l’aiïpibliiìemeiit de son esprit, avant d’avoir fixé mon sort, & le porta à prendre des mesures pour l’aífurer. Sir Humfroi, toujours attaché à lui, avait fa confiance, & la méritent par son zele & sa probité. Milord s’ouvrit à lui sur le sujet d’une si noble inquiétude, & s’artêta au moyen qu’il trouvoit le plus propre à la dissiper."Il remit un porte-feuille à sir Humfroi, contenant en billets de banque quinze mille livres sterling, dont il me saisoit présent, & plus de quatre rnilie venant de ma mere. Dans. cette derniere somme étoit compris le fonds d’une petite rente assignée à Lidy. Milord enjoignit à sir Humfroi de continuer à mettre le revenu de mon bien en augmentation du principal. II ajouta à ce dépôt les bijoux de lady Alderson, avec tous les papiers qui in- téreísoient sa mémoire, & qui p ou voient m’é- claircir sur ma naissance. Sir Humfroi s’engagea à remplir les désirs de milord. II lui promit de me rendre maî- treiíe de ma fortune quand j’aurois atteint ma dix-huitième année, si dans ce te m s milord n’étoit plus en état de suivre lui-mètne ses dispositions. Les papiers de ma mere, cache» Eiv Histoire 72 tés du sceau d’Edouard & du sien , furent mis entre les mains de Lidy , pour me ies donner lorsqu’eiie en recevroit l’ordre. Sir Humftoi y ioigmt une reconnoiílance fort étendue , spécifiant le nombre & la qualité des effets dont il s’avouoit dépoiitaire. Trois ans après je perdis mon unique ami , mon vertueux protecteur. Sa tendre prévoyance avoir voulu assurer mou bonheur. Mais que peut la vaine prudence des faibles humains, contre un hasard destructeur des projets les plus profonds & les mieux conduits ? Uu instant renverse nos arrangemens , dissipe nos espérances , & nous livre à tous les maux que les vues bornées des hommes semblent avoir pour jamais éloignés de nous. .. Je pleurai milord , je le pleurai beaucoup. Mais il est un âge où l’impreffion de la douleur s'essace si rapidement, qu’on peut la nommer une courte interruption de la joie. Lom- bien de fois j’ai donné depuis des larmes ame. res au souvenir de cet ami vraiment généreux ! Hélas ! ses bontés, fa tendresse, ses bienfaits n ont pu m’arracher à ma triste destinée. Ah , madame, que l’enfance est un état heureux ! Pourquoi ne jouit-on du bonheur que dans le terns où l'on ne peut le connoî- tre , où, loin de s’applaudir du calme intérieur de son ame, on porte ordinairement ses idées fur savenîr qui doit l’aîtérer ou le détruire! Je parvins à ma quinzième année, fans qu’une DE MISsJeKNY. ïa légéreté de ma main ; r & quand je chantai, il se montra charmé de la douceur & de la flexiblité de ma voix. Passant de mes louanges à celles du compositeur d’un morceau qui l’avoit extrêmement flatté, il parla des goûts divers fur l’harmonie , étendit ce sujet & le traita en connoifïeur. Il lui rappella plusieurs particularités de ses voyages en France & en O L MISS j E N N Y IC9 Italie , pays où la dispute s’élevoit aisément» difoit-il, fur la préférence que chaque nation troyoit mériter. Je l’écoutois avec attention , fes récits s’enchaînoiem l’un à l’autre ; ils durèrent jusqu’au moment où on vint l’a- vertir qu’íl étoit servi. Je me préparois à sortir ; mais il me retint, & me pria de lui accorder ma compagnie à table. Miftriss Ham- mon sc hata d’accepter cet honneur pour moi. Pendant le repas, milord conserva fa gaieté. IL avoir ordonné que ses chevaux fuiíent attelés à cinq heures, il parut fâché de s’être engagé à sortir j en me quittant, il me remercia des momens agréables que je venois de lui faire passer. Cet heureux commencement ossroit une riante perspective. Cependant Lidy se resu- soit aux espérances que miftriss Hamnwn en concevoit. Elle évitoit soigneusement les regards de milord, & craiguoit toujours, pour elle & pour moi, l’instant où it apprendroic à qui je devois la vie. Le lendemain à l’Hure du dîner , on vînt me due que milord ìn’at- tendoit. Charmée de cette invitation , je courus à son appartement. J’y fus reçue comme une personne dont la présence étoit desirée. Je jouai du claveûn après le dîner, & ns quittai milord qu'à l’heure où il se retiroit ordinairement pour prendre du repos. Chaque jour augmenta ma faveur auprès de milord Alderson. J’obtenois dejà des grâces lé- ÎÎO II í S T 0 I R È gérés. A la priere de fou chapelain , je luî présentais lès humbles requêtes de ses vassaux ou de ses fermiers. J’obiigeois toute fa maison; !c respect; de ses gens pour moi croilfoit avec les distinctionsdu maître. On commen- qoit à se dire en secret miss Jenny fera bientôt mïl.>r í Aider suri. On croyoit milord fort attaché à ma personne. Ceux qui le pensaient ne savoieut pas combien celui dont la complaisance amuse un grand , peut séduire son esprit suis intéresser son cœur. Je vécus plus d’un mois dans cette espece d’imimité avec milord, mangeant à sa table & passant une partie du jour auprès de lui fans qu’il daignât me faire une feule question fur la situation fâcheuse de ma fortune, s’itisonner des particularités de mon malheur, ou des reíiòurces qui pouvoient me rester. Une fluxion fur les yeux le privoic depuis iong- tems de la promenade. Les jalousies de Ion appartement demeuroient fermées , & l’obf- curité me laissait à peine lire les pieces difficiles qu'il ahnoit à 'm’eii tendre jouer. IL guérit enfin , & fe vit avec plaisir en liberté de parcourir ses jardins , & de jouir des nouveaux embelliísemens qu’on venoit d’y faire. Un matin il m’envoya prier de l’accompagner à la promenade. Je me rendis avec lui au bord d’une piece d’eau, où se jouoient quantité d'oiseaux aquatiques, accoutumés à venir au plus ÏIÎ I» È MIES j E N N Y. léger lignai se disputer des grains qu’on leur jet- toit. Le jour étoiê fort grand dans ce !ieu ,où rien ne Pombrageoit. Milord ne m’avoit point encore regardée avec autant d’attentíon ni de facilité de nfexaminer. 11 me considéra long - tems. Un mouvement de surprise le fit se retirer en arriéré, lever les mains & prononcer des mots entrecoupés, dont 1c sens ne m'é- chappa point. II revint à moi, s’élôigna encore, se rapprocha, me regarda fixement sans parler. Ensuite s’appuynnt fur une balustrade qui régirait autour du bassin , il bailla la tête dn côté de Peau, & s’écria quels traits , quel rapport , quelle étonnante conformité ! Que mon cœur étoit agité, madame ! Milord s’appercevoit de ma reílemblance avec lady Sara ; elle ie frappoit, mais fa surprise fie paroissoit mêlée d’aucun attendriìsement ; îa sévérité de ses regards venòitde me glacer. Inquiété , troublée , je gardois le silence, j’at- tendois en tremblant que milord le rompis lui-mème. Son air, devenu si sombre en un instant, sembla s’éclaircir peu à peu. II se tourna vers moi, me fit une espece d’excuse de íìi longue distraction. Vous m’avez vivement rappelle, me dit-il , iwie personne dont lé souvenir m’est odieux. Vos traits font semblables aux siens ; je souhaite que le ciel ne vous ait pas destinée à vous conduire comme elle, & qu’i! vous garanciííe de ses feijbleííes. Nous Histoìké continuâmes notre promenade , & pour la première fois milord m’interrogea fur le terns on j’avois perdu mes parens, fur les événe- inens qui me privoient de mes biens, & fur le rang & la fortune de mon pere. Infinité de ce que je devois répondre , il m’étoit aisé de le satisfaire fans me trahir niais peu accoutumée à déguiser la vérités j’hésitois; mon embarras paroiííoit jusques dans le son de ma voix , & je cherchois à détourner la conversation d’un sujet dont la sincérité de mon cœur íë fentoit bleílee. Milord rentra plutôt qu’il 11e fembloit fe l’étre proposé. Sous prétexte d’un peu de lassitude s & de vouloir fe reposer , il me quitta aíìez brusquement. Je me crus perdue. Mistrifs Hammon & Lidy pensèrent, comme moi, qu’il alloit me retirer la faveur. Cependant à l’heure du dîner, on vint à l’ordinaire me dire qu’il m’atten- tloit. Je ne vis point de changement dans fa contenance; mais il me parla moins , & m’ob- lerva davantage. Ce qui devoit me rendre plus chere à son cœur, ìn’en éloigna.*Je le trouvois souvent froid & sérieux. Pendant plusieurs jourS il me faìucit er. foitanr de table, & fe retiroit promptement, marquant une forte de crainte que je ne le fui vidé. Cette conduite abattit mon espoir, affligea mifhifs Hammon, & confirma Lidy dans l’idée qu’iî íëroit imprudent de lui découvrir ma naissance, & ï £ M 1 S 5 j I S N T,' JI5 A de l’inítruire d’un secret dont la comtois, sauce le rendroit mort ennemi; Milord eut un peu de fievre , il s’y joignit une violente attaque de goutte. Malgré riitdilférence qu’il me montroit depuis notre promemade, mes premiers sentimens n’é- toient point afioiblis. Ses cris pénétroient mon cœur. Empressée à partager avec mistriss Ham- mon remploi de le servir, assidue près de son lit, je voiois pour exécuter ses ordres. Je ne pouvois retenir mes larmes an r en tendant se plaindre tout haut des maux aigus qu’il souffrait Pendant sa convalescence, il parut se souvenir de mes foins , & se montra sensible à ceux que je prenois alors de dissiper & l’inter- rogea d’un ton impérieux. Apprenant par elle que Lidy étoic dans là maison , il la demanda, l’accabla de menaces, lui donria les noms les plus durs, nous reprocha à toutes trois un complot infâme , formé en commun pour le tromper. I! ne vouloit rien écouter, rien entendre; il traita leurs discours d’impostures , de lâches suppositions, de mensonges inventés, dans le coupable dessein de noircir la mémoire de' Sara, d’étabîir ma fortune & la leur fur la perte de fa réputation. II me semble voir encore ces femmes prosternées aux pieds de ce" cruel,moi, l,a tête appuyée fur le siégé qu’il DE MISS JENNY. I k? venoit de quitter, cachant mon visage & me s pleurs , m’efforqant en vain de retenir mes cris, & redoutant plus que la mort les regards mépriíans de milord. Sauvez ì’innocente & infortunée fille de ma chere maîtresse , lui disoit Lidy, sauvez» la des dangers où i’expose l’abandon de la nature entiere. Eh! pourquoi, milord , pourquoi vous tromperois»je ? Est-ce mon intérêt qui m’engage à implorer vos bontés ? Ah , je ne demande point à les partager ! Née pauvre , je puis vivre fans peine du fruit de mon travail. Mais miss, élevée dans saisines, n’a point appris à supporter rabaissement & la misere. Je le jure en présence du ciel , je ne vous en impose point, c’est la fille de sidy Sara dont vous voyez couler les pleurs , dont vous entendez les gémiíìemens ; lui refuserez- vous un ? Assurez son fort... Ah ! si milord eût daigné lire la lettre de sa fille expirante, m’accuseroit-il aujourd’hui d’une criminelle supposition? Cette espece de reproche enflamma la colore de milord Alderson. Elle se porta à l’excès.... Mais souffrez , madame , que j’abrege le récit de cette scène odieuse. Indignement chassées de la présence & de la maison de milord , traitées de misérables qui attentoient à son honneur, à sa fortune, peut- être à sa vie, nous sortîmes toutes trois du château, pour n’y rentrer jaipais. Ma feule consolation, dans H iij ïi8 HrsToinï tme disgrâce si mortifiante , fut de voir mis- fcriss Hammon placée plus avantageusement pu près d’une dame qui la desiroit depuis long„ tems. Obligée de suivre sa maîtresse en Irlande , elle me donna toujours de ses nouvelles. Quand je me trouvai en état de recon-, noîtrefon amitié, j’appris avec douleur qu’elle était morte. Je retournai à Londres dans une situation Tesprit difficile à exprimer. On est bien malheureux , madame, quand aucune espérance ne s’ossre plus à la pensée ; même cette espérance vague , éloignée , qui amuse nos désirs, nous laisse au moins la douceur de former des projets, & d’envifager un avenir moins fâcheux. Les f premieres jours qui suivirent cette dure épreuve , je voulus me soumettre à la triste condition où je me voyois j réduite, J’essayai de soulager Lidy, de m'occuper utilement comme elle, Nais eette intelligence , qui m’avoit fait acquérir sans peine deV talenç agréables , m’abandonna quand il fallut Lem, ployer à comprendre de nouvelles leçons. Mes doigts , si habiles à parcourir les touches d’un clavecin, m'èloient avec inal-adresse les dif- férens assortimens des foies. J’oubliois à tout moment ce qu’on yenoit de me dire,^& m°n dégoût pour les compagnes de mon travail me rcndoit cet apprentissage insupppr- BI MISS JENNY. II? A mon arrivée d’Oxfort, mistriss Mabel conseilloit à Lidy de chercher à me placer auprès d’une dame de la cour, ou chez quelque riche habitante de la cité. Bien des femmes , difoit-elle , désireraient de jeunes personnes propres à les accompagner en. public , & à les amuser dans leurs heures de retraite. Ce parti m’infpiroitune véritable répugnance; il m’auroit séparée de Lidy j’espérois alors la protection de milord Alderson. D’aiiieurs, inconnue à tout le monde, íàns un ami pour me présenter, pour prévenir sur mes mœurs, fur mes sentimens, comment paraître dans une maison, n’ayant à exposer que le besoin d’y être admise ? Comment me résoudre à soutenir des interrogations naturelles, des questions simples à faire, des demandes ordinaires, si embarrassantes , si fâcheuses à entendre , qu’on n’y peut répondre , fans trahir la vérité , ou la découvrir en rougissant ; puisquil est un état où l’on rougit íans avoir commis de fautes î Ah , madame ! quel préjugé faux & barbare soumet au mépris tant d’innocentes créatures, & laisse jouir de l’estime publique les auteurs du crime dont elles subissent la honte ! Nos peres ont établi des loix bien injustes. L’in- térêt les conserve'en vigueur; l’amour du plaisir les enfreint fans cesse. Quelle contrariété dans nos principes & nos mœurs ! Comment un homme libre , déterminé à ne point H iv ï2 Histoire s’engager, ou déjà lié, ofe-t-il se livrer $ l’ardeur de ses sens , s’abandonner à leur ivresse? lui qui, pour contenter ses désirs , doit en déshonorer l’objet, & risquer de faire un malheureux. Depuis mon retour de Windsor, mes vues étoient changées. Je desirois ardemment de retrouver une protectrice. M. Burnet , un honnête négociant, qui faisoit travailler mis- triss Mabel, se chargea avec bonté d’employeç ses foins pour me placer. En eflet, il me présenta à plusieurs personnes. Vous dirai-je, madame, le dur accueil, leg hauteurs , les dédains que j'essuyai de celle dont mon malheur excita la Froide & humiliante compassion ? Ma jeunesse , ma sigure , devinrent le sujet de mille choquantes ré'flé- xions. Sans se déterminer à m’obliger , on s’entretenoit devant moi des inconvénient qu’ii y auroit à le faire. Examinée , déconcertée , plainte & rejettée , je parus à la toilette de vingt femmes, & ne Fus acceptés d’aucune. Ces démarches rebutantes & infructueuses m’affligerent sensiblement. La mort de sir Humfroi acheva de m'accabler ; une sombre tristesse abattit mes esprits. Elle augmenta chaque jour, & me conduisit pep à peu à cette eípece de langueur qui se tourne aisément eu consomption. Lìdy s’effraypit dp dérangement de * » E MISS Jenny. ILx santé; elle me forqoit à rester dans ma chambre , cherchoit à me distraire , à m’amuser. Elle me préparait des mets propres à flatter mon goût. Son inquiétude , ses attentions tendres & continuelles, m’engagoient à renfermer une partie de ma sensibilité pour ménager la sienne. Cette contrainte aigriísoit mes chagrins ; je me croyois prête à y succomber, quand !e hasard m’offrit un moyen de changer ma situation. Lidy m’avoit conduite un marin an parc Saint-famés, dans le dessein de me faire prendre Pair je me promenois lentement avec elle. Au détour d’une allée, un homme qui soi toi t de celle où j’entrois , revint fur ses pas & s’arrètant devant moi , il s’écria ô bonheur ! c’est elle, c’est miss Jenny Banville ! Etonnée d’entendre mon nom, je levai les yeux fur celui qui venoit de le prononcer, 8c reconnus sir James Humley. Cette rencontre me troubla. Dans l’infortune on ne fixe pas fans émotion ceux dont la vue rappelle un te m s plus heureux. A leur aspect le cœur prévient, par son attendrissement, la mortification qu’il craint, ou les consolations qu'il. espéré. Le baronnet étoit si sensible au plaisir de. me revoir, si charmé de me retrouver inopinément, après six mois d’une pénible & inutile recherche, qu’il exprimait à ia fois mille 122 H I S T O I R S sentimens différons. II 11e pouvoit, disoh-il, me pardonner mon silence, cette rigueur qui jn’avoit portée à laisser ignorer ma demeure à miss Clifford , fans doute pour me dérober aux empressemens d’un homme dont Pâmons & les foins me fatiguoient. Des transports de joie interrompoient ses reproches. II ou- blioit mes torts » se livroit tout entier à la satisfaction de son cœur. Ensuite il recommen- çoit à se plaindre, à m'accuser. Précipité dans le désespoir par ma conduite à son égard , ses projets de bonheur, ses plus cheres espérances s'étoient évanouis. Ma négligence, mon dédain, ma haine, les avoient pour jamais dissipés , il ne pouvoit plus être heureux ! Occupé de lui, des mouvemens vifs & variés de son ame , il n’appercevoit, ni mon embarras , ni le changement marqué de ma personne. Ma pâleur & l’air d’abattement répandu sur mon visage le frappèrent enfin. Un tendre intérêt se peignit sur tous ses traits. II prit une de mes mains, & la pressant doucement que vois-je , dit-il ! Que! sombre nuage obscurcit ce front charmant ! Chere miss , vous soupirez, vous retenez des larmes prêtes à vous échapper; vos trilles regards pénètrent mon ame. L’aimable Jenny gémit tout bas, elle semble dédaigner un ami dont le cœur lui est dévoué. Ah ! parlez , confiez vos secrets à ma foi. Vous me verrez L L MISS J E H S t 12 Z prompt à vous servir, vous prouver paj mon zele un véritable que vos froideurs, vos mépris même n’aftoibliront jamais. Je n’ai point de secret, dis-je alors , dôat la communication puisse paroître une marque de confiance. Si je ne donnai jamais d’es- péranee à sir Ja , dans un tems où tout m’autoîisoit à croire qu’il m’étoit possible de le rendre heureux, je veux bien lui apprendre aujourd’hui, que pour son propre avantage il doit étouffer ses sentimens. Pour mon piopre avantage , répéta le baronnet ! Qu’entends-je ? Quoi, miss, ètes-vous engagée ? La profonde tristesse où je vous vois livrée, seroit-elle la suite d’une union précipitée & malheureuse ? Auriez-vous disposé de votre cœur , de votre main ? Vos païens sont-ils de retour en Angleterre ? Veut- on vaus séparer d’un objet chéri , ou vous lier malgré vous? Votre affliction naît-elle de la contrainte qu’on veut vous imposer, ou du regret d’avoir mal placé vós affections ? Pardonnez ces questions à mon zele, à une passion plus vive dans cet instant qu’elle ne le fut jamais. Ni ma main, ni mon cœur ne font au pouvoir de personne , repris-je avec assez de fierté. Je n’ai point de reproches à me faire, & ne me fuis point encore attiré ceux des autres. Si yoijs voulez me prouver cette amitié dont ï 24 Histoire vous cherchez à réassurer, ne vous obstinez pas à découvrir le sujet de mes peines , & laissez moi la liberté d’éviter des questions qui en redoublent l’amertume. E11 parlant je m’avançois vers la porte, dans le deflein de me retirer } mais sir James m’arrètant non, dit-il , je ne vous la laisserai point cette cruelle liberté j vous ne me quitterez pas ainsi, vous ne m’enleverez point un bien que le hasard m’a si heureusement rendu ; je vous suivrai par-tout , je saurai ce que vous me cachez. Un intérêt trop vif me fait désirer de pénétrer ce mystère. Si, comme vous le dites , votre cœur n'est au pouvoir de personne, par quelle bizarrerie vouîez-vous fuir un homme dont le tendre penchant vous est connu ? Est- ce mon amour qui me rend importun ? Eh bien , je cesserai de vous en parler , je renfermerai dans mon ame les sentimens que vous m’inspirez mais au moins souffrez ma pré-, sence, traitez-moi comme un ami, comme un fidele , un ardent ami. O ma chere Jenny ! dès cet instant j’en adopte le titre, & je jure d’en remplir tous les devoirs. II m’avoit forcée de m’asseoir pour l’écou- ter. La vivacité de ses expressions & de ses mouvetnens redoubloit mon embarras. II me pressoit, il me conjuroit de parler. Je sentois une répugnance invincible à lui découvrir ma situation , & voyois l’impoísibilité de la lui cacher long-tems. Je tournai les yeux vers BI MISS J E N N T. I2f Lídy. Mes regards l'invitoient à répondre pour moi. Elle m’entendit; & s’adreílànt au baronnet un triste événement a changé le fort de miss , dit-elle ; j’ignore d’où naît son trouble & pourquoi elle semble craindre de Pavouer. La privation des biens de la fortune ne peut inspirer de honte qu’à ceux dont la conduite imprudente a causé la ruine. Si miss Jenny n’estpìus riche, elle p ssede encordes qualités qui la rendoient estimable. Elle est obligée fans doute à sir James de Pintérêt qu il prend à ses chagrins cependant réduite à vivre dans un état différent de celui où elle fut élevée , ie ne crois pas que les visites d’uil homme de son âge puissent être admises chez une personne aulTi jeune, dénuée de biens, de parens , d amis , dont Pìndépendance devien- droit nouveau malheur, si la plus exacte décence ne régloit toutes ses démarches. Cette premiere ouverture augmentant la curiosité du baronnet, engagea Lidy à entrer dans de plus grands détails. Elle cacha les noms de mes parens, faus cacher leur condition . mon état, ni la perte de mes espérances. L'intention de cette fille, en marquant uns entiere confiance à Phomme qui lui avoit montré la plus forte passion d'unir son sort au mien, étoit d’approfondir ses senti mens F Péloigner de moi, s’il tenost à la fortune, ou au préjugé ; & de seconder ses vœux, íï leur désintéressement lui permettoit de con* ìM HìSfÒÍRÊ set ver le désir de m’épouser. Dans ma position J l’amour de sir James lui paroissoit une ressource qu’il eût été imprudent de négliger. Le baronnet l’écouta avec une extrême attention. Loin d’être refroidi par cette découverte » elle sembla élever en lui un mouvement de joie. O ma chere Jenny, s’écria- t-iî du ton le plus animé î ô qu’il nî’est doux de pouvoir réparer vos pertes , d’espérer dé voir bientôt renaître la sérénicé sur cet aimable visage ! Mais permettez-moi dé vous reprocher une preuve si marqfuée de votre indifférence. Quoi, dans ce triste abandon, mori idée ne s'est jamais présentée à votre esprit ? Vous n’avez jamais pensé qu’il vous restoit un ami, un tendre, un solide ami ? N’im- porte ! Oublié , méprisé , cqt ami n’en est pas moins décidé à vous aimer , à vous servir. II sera trop payé des soins qu’il s’apprête à vous rendre, si vous daignez les recevoir. Heureux de mettre à vos pieds ma fortune, je commencerai à chérir des biens qui deviennent dans mes mains un moyen de répandre i’a- grément fur vos jours. Les peines dont notre cœur seul est aífêcté, nous disposent a la reconnaissance pour tous ceux qui s’y montrent sensibles. Celles qui naissent du besoin , dé rabaissement où il est réduit, nous révoltent contre la compassion ; sentiment qu’il est difficile d’exprimer sans en humilier l’objet. Ge raème sir James qui, six mois aupara- s L MISS jENNY. íii Vaut, oioit à peine lever les yeux devant moi, craignoit tant de me déplaire , de m'irriter en me parlant de fa tendreífe, enhardi par mon malheur , fembloit à présent se croirai l’arbitre de ma destinée. On eût dit que la ruine de mes espérances élevoit les siennes » lui donnoit des droits assurés fur ma bienveillance , me rendoit dépendante de lui, de fort amour, de ses bienfaits. Je ne fais quel mélange de dégoût & de fierté me portoit à rejetter son amitié , à desirer d’éloigner cet homme de moi ses offres ne m’inspiroienS point de reconnoissance ; je ne me sentois point touchée de ses empressemens ; l’air de satisfaction qui brilloit dans ses yeux, m’offensoit. Celui de la modestie, même de la tristesse * eût été plus convenable à l’occasion. S’il est généreux de trouver de la douceur à réparer les pertes d’un ami, il est plus généreux encore de s’afflíger , en l’obligeant, du malheur qui lui rend nos secours nécessaires, & les contraint à les recevoir. Ces distinctions délicates ne font pas dans le cœur du commun des hommes. Guidés ordinairement par leurs passions, accoutumés k se préférer eux-mêmes à tout, leurs désirs, leur intérêt forment l’unique point de vue fous lequel ils envisagent les objets. Sir James m’aimoit, m’avoit perdue , me retrouvoit ; un événement lui rendoit le plaisir de me voir; qu’importe fî cet événement étoit triste pour iîg Histoire moi ? II rcmpliísoit ses vœux les plus ardehs ; auroit-il pu né pas sentir de la joie , quand il se persuadoit que sa rencontre, son amour & sa générosité paroîtroient des relìources fi avantageuses à l’infortunée qui rougiíloit de fa pitié ? Obstiné à ne me point quitter sans con- noître ma demeure, il me força de la lui ap-i prendre. Bientôt il me sembla qu’elle fût devenue la sienne par son assiduité à s’y rendre, ses plaintes fur son peu d’agrément, & ses sollicitations pour m’obliger d’en changer. Lidy lui représentoit inutilement rimpofíìbi- îité où j’étois de m’en procurer une plus commode ou plus riante il levoit aisément les difficultés qu’elle nommoit insurmontables ; mais il nous trouva toutes deux très décidées à ne lui rien devoir. Le baronnet épuisa en vain tous les moyens de rn’engager à recevoir ses secours. Je refusois ses présens, & me montrois offensée de b liberté qu’il prenoit de m’en offrir. II voulut déposer dans les mains de Lidy une somme considérable, assez forte pour nous mettre l’une & ì’autre à l’abri du besoin. Elle refusa de î’en charger. La conduite du baronnet excita sa défiance; elle craignit qu’il ne cherehât à la gagner, à me séduire; elle me mmuni- qua ses idées. Ma froideur % " ia réserve augmentèrent. Sir James devint rêveur, chagrin, fâcheux, fans ceííer d’être assidu, même importun. B E MISS J E N N t Î2$ portun. II paroilToit chez moi à toutes les heures du jour. N’ayarit aucun Heu pour me retirer, j’étois forcée de souffrir sa présence, & d’entendre ses plaintes continuelles. II me reprochoit mon peu de confiance , ma fierté, une hauteur déplacée qui me faìsoit rejettes les dons de samitié. II ignoroit, diToit-iL avec emportement, où ma dureté pouvo’it la conduire ; elle le pérdroit, elle causcroit sa mort. Souvent il me rêprésentoit les dangers auxquels m’exposoient ma jeunesse & mon indigence ; il m’entretcno'it fans cesse de son amour, de ma misere, & jamais de ses premiers desseins. II sembloit avoir oublié que j’ctois libre , maîtresse de disposer de moi- même. Le seul moyeu de m’engager naturellement à lui être obligée , à recevoir ses bienfaits , ne s’ossroit point à son esprit. II me montroit autant' de passion qu’à Oxford ; mais les expressions de la tendresse portoient un caractère différent. Ce n’étoit plus le langage d’un amant soumis , qui demande des grâces; c’étoit celui d’un protecteur prêt à én accorder. II ne montroit point à mes yeux ce zele aimable de l’amour, de l’amour pur & désintéressé; zele ardent, mais timide , qui agit en silence, se cache soigneusement, & se croit trop payé. s’il est utile & ignoré. Fatiguée des longues & fréquentes visites de sir James, de ses empreísemens^ de ses discours, de ses offres & des choquantes images Tome IlL ï / j jo H i s t o i t t que présentoient à mon idée les assiduités d’un homme dont les intentions ne parois- soient point honorables , je songeois à me procurer une aurre demeure, quand M. Burnet m’écrivit dc Cambridge, où ses affaires le re- tenoient depuis un mois. Une dame respectable oonsentoif sur sa parole, me disoit-il, à me recevoir chez elle. Elleétoit veuve, point trop âgée. Son fils unique venoit de partir, dans le dessenr de faire le tour de l’Europc. M. Burnet s’étcndoit fur les avantages de cette place. Après plusieurs complimens polis , il mùvertiiloit de me tenir prête un jour qu’ií m’índiquoit, n’cn devant passer que deux à Londres, K voulant me présenter lui-même u l’obìigennte dame, dont il se trouveroit heureux de me procurer la protection & l’a- mitié. Une si favorable occasion cî’éviter sir James, m'eùt causé plus de joie , si je n’avois pas dû me séparer de Lidy. Accoutumée dès mon enfance à voir cette fiììe, à l’aimer, à me conduire par ses lumières, à la regarder comme la feule personne qui me fût attachée, j’é- preuvoi's une douleur véritable, en songeant à la quitter. J’aurois préféré une vie pénible avec elle, à l’aifance que je ne pouvois lui faire partager. Ses représentations , ses prières , ses instances me déterminèrent à ne pas négliger la protection qui m’étoit offerte. II me restoit \ DE MÍSS ] I N K î. 131 iin peu d’argent, quelques bijoux, une gar- derobe fort riche & très-complette. Je comp- tois lui laìíïèr tout, excepté m. n linge, mes dentelles, v les habits cí’une saison. Ce qu'ori îue promettoit pour a on entretien, me pa- roiríbic* assez considérable. En épargnant sur cet objet, j’espérois dispenser Lidv d un travail trop aisulu. Le projet !e plus cher à mon cœur étoit d’adoucir son fort, piusque je ne pouvois le rendre heureux. Je cachai mes deiieins à sir James; mais je né pus me défendre d’un extrême embarras en fa présence. On ne fixe pas fans trouble une personne que l’on fe diipofe à chagriner ; la certitude de lui causer bientôt de la peine, en fut reílentir à Ion aspect. Le mardi, jour marqué par M. Borner, íl vint à midi chez moi § & me trouva prête á le suivre. II donna tant de louange à ìa darne dont j’allois devenir la conmagne & l amie , que Lidy charmée en fécoutant, lui demanda àvec empressement lé ncjni de miíady; 11 répondit qu’ s’appelloit làdy Lindfey. Peignez-vous ma surprise, madame, efi entendant prononcer ce norti. Celte dont M» Burnet avoir ménagé la bonté pour moi , étoit ìa roere de sir Marris , la plus proche parente de milord Aiderions & lafem'e personne qssil vit avec aísiduité. Cette bizarrerie de mon dessin trie sut si feu- iìble, que me laissant tomber fur un siégé s I ij Histoire IZ2 je m’abanqortrai à des larmes, à de tristes gé- roissemens , fans pouvoir expliquer à M. Burnet la cause, d’un mouvement qui devoit lui paraître ís extraordinaire. Lidy , pénétrée de. îa mème douleur , lui dit enfin , que milady Lindsey étost î’uni- que dame eu Angleterre dont la maison ne m’oîíroit point un asyle convenable j de fortes raisons me défendant absolument de me présenter chez elle. M. Burnet fit voir beaucoup de chagrin de n’avoir pu réullìr à m’obliger} & fans. montrer une indiscrette curiosité, il se . retira , mécontent peut-être de la démarche inutile où son bon cœur venoít de l’en- gager. • . Sir James arriva un instant après. J’étois debout quand il entra, le visage caché dans le sein de Lidy} j’embrassois étroitement cette fille , nous pleurions toutes deux. Mon attitude, mes larmes, celle de Lidy, alarmèrent le baronnet. II s’em pressa de demander la cause de ce redoublement de chagrin. II fallut céder à son inportunité, ìui rSndre compte des soins de M. Burnet, du fâcheux inconvénient qui s’oppofoit à leur ed'et , enfin des raisons que j’avois de craindre la rencontre de milord Aider fou, & d’éviter de le voir jamais. Loin de chercher à me consoler d’uu événement fi yriste 5 fir James s’cmporta contre moi & contre Lidy. II l’accufa de me donner de-fausses idées de ses sentimens, Avez-vous v t MISS J E N ÎT Y. 133 pi? préférer, me disoit-il, un dur esclavage , une véritable servitude, aux offres réitérées d’un tendre ami ? Votre injuste prévention vous trompe & me désespere. Pius je veux vous être utile , plus vous vous montrez soupconneuse. O r °z me répondre, ingrate, conts* nua- t - il avec coiere ; sur quoi vous défiez- vous de moi, de mgs intentions? Ai-je mis un indigne prix aux bienfaits qne je me fuis efforcé de répandre fur vous? Ai je exigé !a plus légere marque de reconoilfance en voulant vous faire un fort? Je me fuis tû. Mou cœur a craint de gêner le vôtre, Une délicatesse , dont j’eípérois de plus doux effets , m’a persuadé jusqu’à ce moment de garder le silence fur mes désirs. J’attendois, pour vous les exprimer, que le tems & la situation paisible où vous feriez pat mes foins , euífent disposé votre ame à recevoir avec plaisir des propositions presque rejettées à Oxford-. Exiger le sacrifice de la liberté de miss Jenny avant de l’obltger, n’étoit- ce pas abuser d son malheur, lui imposer des loix, paroî- tre arracher un aveu que je voulois devoir à son estime , à sa tendresse ? Et s’adreísant à Lidy parlez, lui dit-il ; répétez à miss les offres dont vous m’avez fait un crime dans son esprit Je l’avoue , le peu de succès de mes foins à Oxford, son oubli pendant mon absence , ce chagrin si marqué en me revoyant au parc saint James, m’ont trop appris qu’elle I iij 134 Hiiioije ne partagèrent jamais mon amour. Dans ces circonstances qu’ai-je fait ? J’ai vois u adoucir fa situation, rendre son sort indépendant des autres & de moi-même. Est-ce un attentat contre son honneur ? Cependant ce projet désintéressé a redoublé ses dédains , excité votre défiance & la sienne. Que me restc-t-il à dire, à faire, à tenter, à espérer? Ah ! pénétré moi-même da chagstn le plus .amer... II s’interrompit , fit quelques pas dans la chambre , revint pré- de moi, s’aiEt > prit une de mes mains, la preiia , soupira. O miss, miss, dit - í! d’un ton triste, vous ne savez pas combien vous m’affligez. Mon cœur est déchiré. Si vous m’aviez aimé, cette main se- roit à moi , elle y seroit ! Tous mes vœux comblés.... Mais vous ne m’avez jamais montré d’estime, de préférence. Je fuis comdamné à conserver un amour tendre & malheureux qui ne peut vous toucher. Une feule consolation se preíentoit à mon cœur désespéré, celle de vous servir -, vous m en privez durement de toutes vos rigueurs , cette derniere nfest la plus sensible. En finissant de parler, sir James laissa tomber la tète fur ma main qu’i! tenoit encore, Je la sentis mouillée de ses larmes. Son attend rilîemen t , ses paroles, Pair dont il les avoit prononcées ; cette candeur d’une amç vraie, prompte à s’avoue ses erreurs , me filent craindre de mériter les reproches de sir D L MISS j I S » ï. 135 James , en portant trop loin cette défiance qu’iì me teproehoit. Les motifs de son silence sur ses intentions me parurent trop nobles pour ne pas exciter ma re connoissance. Lidy se trompoiî peut-être, & m’engageoit à me tromper aussi. Pardonnez, dis-je au baronnet, pardonnez une conduite dont le principe prend sa source dans cette crainte inquiété , compagne du malheur. On m’a peint le monde fous des couleurs étrangères. Le pauvre y vit comme s’il rì’existoit pas , il n'i-ntéressepersonne. Mon peu d'expérience redouble à mes yeux les dangers de ce monde qui m’est inconnu. Jettée en naissant dans ce vaste univers où je fuis fans appui, je porte avec effroi mes timides regards autour de moi £ tous les êtres qui m’environnent tiennent à d'autres par quelques liens. Moi feule, isolée dans la nature , je m’y vois comme un jeune oiseau, qui, tombé du nid de ía mere , étend en vain ses fossiles ailes vers l’afylc où il ne peut rentrer. Sir James, emporté par un mouvement vif & passionné , se précipita à mes genoux. Non, s’écria-t-il, non , vous n’ètes point abandonnée , vous n’ètes point isolée dans la nature; un cœur pénétré de tendresse tient à vous, s’intéresse à vous, vous révéré, vous aime, vous adore ! Vous voyez à vos pieds yiî ami, un amant, un époux, si vous dai- I iv Histoire iz6 gnez l’accepter. Donnez-moi votre foi, reee" vez !a mienne ; je deviens votre appui, votre protecteur ; je vous mets à l’abri de ces dangers qui excitent vos craintes. O ma chere Jenny ! celiez de répandre des larmes, levez fur moi ces yeux parlans ; s’ils me disent seulement que vous ne me haïssez pas , demain, ce soir , dès cet instant, je me lie pour jamais à vous, je consacre toute ma vie à rendre la vôtre heureuse. Ces noms de protecteur , d’appui, d’époux, flattèrent mon ame oppressée , la ranimèrent, m’inspirernt une forte de vénération pour celui qui prenoit ces titres honorables; je me repentis d’avoir mal jugé d’un homme généreux. Le sentiment qui s’imprima dans mon cœur, me fit éprouver ei9 faveur de sir James une partis des mouvemens dont la premiere vue de milord Alderson m’avoit affectée. A ses prières redoublées, je levai les yeux fur lui; la recon- noissance ç’y peignoit ssans doute. Le barbnnet crut y voir une expression plus tendre. Transporté de joie , il se leva , jetta ses bras autour de moi, me pressa contre son sein, en s’ criant ô ma charmante Jenny ! ce regard m’annonce mon bonheur, & l’a déjà com? mencé. Depuis ce moment, la confiance &T’inti r mité Rétablirent entre nous. Sir James m’eit- tretint de fa situation , de ses projets , de ses gfpérançes. Né en Eçosse, il en haïssoit le sé- D E MISS Je N N y. 137 jour , Sr. sollicitoit l’agrément d’une charge à la cour-. Le duc d’Argyìe, son parent., s’em- ployoit pour lui faire obtenir celle qu’il siroit. Resté enfant fous la tutelle d’une mers fort attachée à i’églife romaine, on avoit formé des doutes fur fa croyance. II ft!loi t les détruire. Le duc d’Argyie y travailla d’abord de tout son pouvoir; mais depuis quelque tems sir James fe plaignent de fa lenteur a f obliger , & le foupqonnoit d’intelligençe avec une dp ses parentes, obstinée à le marier en Ecoífe, où elle lui destinoit une riche héritière, II souhaitent ardemment cette charge. Sesdifcours me firent entrevoir qu’etle étoit néceiiaire à fa fortune. La crainte de manquer un éta- bliliement considérable, pouvoir être entrés dans les raisons du silence gardé si long-tems íur ses desseins à mon égard. Lidy le pensa comme moi, & ses idées me confirmèrent dans les miennes. La reconuoiiïance ouvre rarement le cœur l’amour ; mais elle y fait naître un sentiment réfléchi , moins vif & plus fort peut- être. II nous porte vers la complaisance , nous rend attentifs aux intérêts de f objet qui nous l’inspire , augmente à nos yeux le prix des grâces reçues, & nous conduit à craindre fans celle de lui nuire ou d’abufer de fa bienveillance. Sir James me pressant de fixer le tems oà j? youdrois bien le rendre heureux, je crus ;Z8 Histoire devoir lui représenter que dans les circonstances où il se trouvoit, son mariage avec moi étoit une véritable imprudence. En le voyant s’unir à une personne qui ne lui apportoit ni fortune ni alliance, le dus d’Argyie pourvoi t se refroidir davantage, peut-être mème lui devenir contraire & traverser ses projets. Cette parente obstinée à le marier en Ecosse, donc il espéroit , disoit-il, une riche succession , irritée de son choix, changeroit peut-être ses dispositions. Eh ! quel dur reproche n’aurois-je point un jour à me faire, si je lui voyois des chagrins fans pouvoir me dissimuler d’en être la premiere cause! Je le priai de s’épargner des regrets , de prendre du tems pour se consulter sur une démarche si importante , & d’attendre au moins celui où il seroit en possession de la place qu’il demandoit. Sir James se montra fort touché de cette preuve de mon amitié; elle lui fit une impression sensible, trop vive même pour l’oc- easion. Ses yeux se mouillèrent de pleurs. II me remercia tendrement, hésita, parut embarrassé, & me dit avec timidité , qu’il étoit facile de concilier ses intérêts & fa satisfaction, si je consentois à éviter l’éclat d’une cérémonie publique, & à vivre deux ou trois mois pour lui seul. Rien ne devoit me faire souhaiter de paroître dans le monde , & ta pompe d’une fête ne couvcnoit guere à m» I V 2 MISS J E N K Y IZ§ position. Lidy ne désapprouvant point l'empressement de sir James , se joignant même à lui pour hâter nies résolutions , je cédai à leurs instances, & je nommai le jour si ardemment demandé. Comme un goût d’habitude me faisoit préférer le léjour de la campagne à celui de Londres , sir James loua une maison à Islington. Les articles , examinés par Lidy, lui parurent à mon avantage. Après les avoir signés, je me vis contrainte à recevoir des présens considérables ; le baronnet m’en accabloit, son impatience égaloit sa prodigalité. L’ap- proche d’un moment que je redoutois redoublent ses transports; il s’en occupoit fans cesse ; il sembloit si content de me voir prête à combler ses vœux, si heureux par l'assurance de vivre près de moi, avçc moi, & pour moi , que je rougissais en secret de la tristesse intérieure de mon ame ; je nvaccp- sois de singularité, d’ingratitude ,• mon cœur se reprochoit sa froideur, & la conservoit. Ah , madame , qu’il est différent d'envisager la fortune ou le bonheur ? La permission ecclésiastique, obtenue par sir James , nous laissoit le choix du lieu de la cérémonie. II eût été difficile de la faire dans rna chambre , fans que mistrifs Mabel & toutes les femmes de fa maison n’en fussent instruites. Nous convînmes donc de nous marier chez un Ministre de la çonnoissance 4e 140 Histoire sir James, & de nous rendre à lilington immédiatement apïès avoir reçu la bénédiction nuptiale. Lidy & le Valet-de-chambre de fir James s’accorderent ensemble pour le transport de mes eiFets. Cette fille se chargea auísl de prévenir sa sœur sur notre départ, & d’ar- rèter sa curiosité par une fausse confidence. Le jour destiné à former ces nœuds arriva enfin. Vêtue de blanc , sms aucune parure remarquable , je me rendis à on ze heures d u matin à l’église de S. Paul. Francis , le valet- de-chambre du baronnet, m’y attendoít. Je montai avec Lidy dans une berline de campagne. Elle nous conduisit à une maison de peu d’apparence. Une se n me assez bien faite s’avanca pour me recevoir elle ouvrit une salle basse très ornée , & me pria dc m’y reposer, pendant qu’on iroit avertir sir James, embarrassé depuis long-tems à écarter un importun. On servit du thé , du chocolat, mais il me fut impossible de rien prendre. Le baronnet tarda peu à venir. Mon trouble l’in- quiéta ; il me trouva si foible , qu’en m’aidant à monter l'escalier, il se vit obligé de s’arrëter plusieurs fois ; il trembloit aussi, & son émotion paroissoit violente. H me fit entrer dans un grand cabinet les fenêtres à demi fermées , & les rideaux tirés dessus, rendoient ce lieu frais , mais obscur & triste. Un homme en habit de campagne , jeune, bien fait, dont Pair noble & gracieux étoit frappant, vint à moi, m’adressa de miss J i s ni. 14Î Un compliment. Je l’entendis à peine, & n’y pus répondre que par une profonde inclination. IL parla bas à sir James , & lui parla assez long-tems. Le ministre, son clerc, Lidy, íe valet-de-chambre du baronnet, la femme qui nous avoir introduites , & ce jeune cavalier, furent les seuls témoins de nos mutuels en- gagc-rnens. Mon désordre contraignit Lidy à répondre pour moi aux interrogations du ministre. Je ne pus retenir mes larmes, quand â la question , qui donne cette femme h cet homme f celui qui venoit de parler à sir James, & qui m’étoit inconnu , prit ma main , & la présentant au baronnet, dit tout haut moi. Que ma situation me sembla triste, madame , comparée á celle d’une fille élevée dans 3e sein de ses parons, sous les yeux d’un tendre pere; pompeusement conduite par lui- même au pieds des autels, pour y prendre le nom d’un amant, fier de recevoir la main, d’ac- quérir îe droit d’en être aimé, & peu de mo- rnens après l’auguste cérémonie se voir l’heu- reuse fille de deux peres, de deux meres, ì’objet de l’attention, des complaisances, des douces caresses de deux familles unies pour la chérir A laprotéger! Mes pleurs émurent sir James; il pâlit, demanda de l'eau,,L respira des sels. Sa sensibilité me toucha ; je m’efforçai de cacher mon trouble, dans la crainte qu’il ne l’attri- buát à cette indifférence si souvent reprochée. II ne m’étoit plus permis d’en conserves, ou r 4Z H x s. f o 1 r e du moins d’en laisser paroître. Je desirois sincèrement de prendre, avec le nom de femme, tons ìes senti mens capables de rendre heureux un homme , dont le généreux désiiuéreuement méritoit ma tendreise & ma reconnoiísance. Le ministre ayant joint nos mains , déclaré au peu d’aiíìstans que nous étions mariés, sir James me prit dans ses bras , & rii’y ferra avec transport. Celui qui vcnoit de remplir pour moi l’office de pere, demanda !a permiílton de me saluer, & le fit d’un air d’interët remarquable. J’appris de Lidy qu’il avoit montré de la surprise, même de l’admiration , en me voyant entrer , & de ^inquiétude pendant la cérémonie. Mon trouble ne me laitíoit pas la liberté de faire attention aux mouvcmens des autres. Occupée du foin de réprimer les miens , de renfermer l’extrème t ri f f este dont je ne pouvois me défendre , ii m’eût été difficile d’appercevoir ce qui le palloit autour de moi. Nous sortîmes de chez le ministre. La voiture qui nous avòit amenés, nous e nduisit au bord de la Tamise j Un bateau couvert nous y attendoit. Sir James m’y fit Lidy, ensuite il renvoya le carroHe, & le seul laquais dont nous étions suivis, vint prendre fa 1 place auprès de moi, & donna ordre de partir. Les bateliers ayant ramé quelque tems, abordèrent à un bâtiment ror d qui s*a- Vançoit fur la tiviere. Sir James frappa des D ï MISS J E H H ï. Ï43 mains. Une jeune jardiniere ouvrit la petite porte du jardin , & la referma soigneusement quand nous fûmes entrés. EUe nous mena à un pavillon élevé derriere des arbres hauts & touffus, qui en déroboientla vue du côté de seau. L’appartement où elle nous laiffa, me parut plutôt orné que meublé. Tout y ctoit agréable , mais rien n’y offroit les commodités d’une demeure habituelle. Je m’aílìs à une table à thé, & fus extrêmement surprise en voyant la jeune paysanne se présenter seule pour me servir. La solitude de ce lieu m’efsraya. Je me tournai vers Lydi , ses regards augmenterent îa terreur qui commençoit à s’eraparer de mon esprit. Le baronnet s’apperçut de mort inquiétude, & s’empreiià de ìa díiíìper. Vous n'êtes point chez vous, ma chere Jenny, me dit-il. Unë raison dont vous ferez instruite avant de quitter cette maison, m’a engagé à vous y amener palier la plus grande partie du jour. Ce soir vous dn partirez pour aller prendre poíTeffion de la vôtre. Vous y trouverez des gens destines à vous servir; tout ce qui rend un séjour riant, même délicieux, S’y rencontre. Je n’ai rien négligé de ce qui pouvoit embellir votre demeure. J’of’e attendre de mes foins urie récompense bien flatteuse. Le plaisir de vous voir contente dc moi , heureuse par mes attentions voilà, mon aimable compagne, le prix sàtislitisans que se premet un cueur tout a vous. t 144 Histoire Ce discours me rassura. Jc pris du thé; ensuite je passai avec Sir James fous un berceau fort couverc. II se termmoit à une terrasse o’où î'vn entròit dans !e premier pavillon que pavois vu. Une salle & quatre cabinets le for- riusserit ; ce lieu offroit la retraite la plus fraîche & la plus tranquille. Sir James me contraignit de m’y arrêter, j’y reliai feule avec lui jufqu’à trois heures. Alors .le son crime cloche nous avertit de retourner dans le sillon ou nous devions dîner. La jardiniere ík Lídy servirent un repas délicat, apprêté par le valet-de-chambre de íir James , arrivé peu d’instans après nous. La joie la plus vive éclatoit fur le visage du baronnet; Ion air heureux, la tendresse de Lés regards , de ses discours ; l’extrème passion Répandue dans toutes ses actions, ne caìmoient point la trille agitation de mon cœur. Confuse , abattue , insensible à ses caresses , à ses transports , la satisfaction dé son ame ne pouvoir se communiquer à la mienne. Le dîner fini, nous .retournâmes dans le pavillon Lidy eut òrdré de s'y rendre à fepfc heures. Quand elle y fut venue, sir James lui dit de s’asscoir , fe plaça entre elle & moi, prit une de mes mains , la baisa plusieurs fois; & aprè, un peu dq silence ii est ttems, ma chere Jenny, dit-il, de vous dévoiler le mystère d’une conduire qui a pu vous surprendre au commencement, & fendre mes intentions JD É MÍSS J í S » Yí 14? tians suspectes. Je viens d’acquérir des droits incontestables à votre complaisance. Ils m’en- hardiísent à vous ouvrir mon cœur. Mon honneur & ma fortune doivent être à présent des objets intéreísans pour vous. Ce n'est pointa missjenny, c’est à ma femme, c’est à Iaimable créature destinée à faire mon bonheur» que jé vais confier rembarraísante situation où je me trouve. Elle est telle , qu’en me liant aujourd’hui , j’ai mis au hasard toutes mes espérances; ce seroit peu mais en risquant ds perdre les biens que je poíTede, ceux que j’at- tends , je m’expoí'e encore à des reproches mérités , à un éclat fâcheux , &, ce qui m’est bien plus sensible, à paroître ingrat, à I’ètre véritablement, en payant d’un ctuel retour les bontés d’une parente, d’une amie , que tout doit me rendre chere & respectable. Sir James s’arrêta, & détourna la tête pour me cacher les marques de son attendrissement j mais les inflexions de fa voix m’avoient fait connoitre combien il étoit touché. Inquiété de ce qu’il alloit m’apprendre, je lui prêtai la plus grande attention. Quand je vous vis chez mylord Clare » continua-t-il , touc me prornettoit un fort heureux. Je descends de ce brave lord Huntley, qui sacrifia ses biens & fa vie aux intérêts de l’irífortuné Charles I. Ma maison ». autrefois illustre & riche , constante dans son amour pour le sang de set anciens maîttes t perdit-. Tome IlL K 14^ H I 3 Ç O I R Ê avec eux ses titres & ses possessions. Sa ruíní n’abaiflà point fa fierté; & loin de mendier les faveurs de la cour, elle se glorifia de fa pauvreté. Chef de cette famille fidelle , mon pere eut l’avantage de plaire à mils Lineric, de la maison d’Hamilton , riche héritière par sa mere , & maîtresse d’elie-mème; elle sépousa, en se réservant la propriété de ses biens, & le droit d’en disposer. Mon pere ne jouit pas long-tems de fa fortune ; il mourut, & me laiiia au berceau ; ma iœur, née trois ans avant moi, faiíbit déjà les délices de ma mere une convention ordinaire entre les époux dont la croyance différé, deltinoit ma sœur à professer la foi romaine, & je devois être élevé dans la protestante. Mes parens paternels se chargèrent de veiller aux principes que son me donneroit. Ma mere, dont le parti étoit proscrit en Ecosse, n’osa s’y opposer. Sans doute elle espéroit que ses grands biens ren-* droient fa tutele arbitraire; trompée dans son attente, elle prit une extrême indifférence pour moi, & ma íkur devint sobjet unique de ses > affections. Je fus instruit à l’université de Glascow, Milady Rutland , cousine de mon pere , avoir une terre fort proche de ce lieu; quand elle y séjqurnoit, elle psy faisoit venir, & se plaisoit à m’encourager dans mes études , en récompensant mes progrès elle suppléait à f L L M I S .S J E N N Y. 147 la négligence de ma mers, & je lui devois tous íes agrémens dont je jouitíois à Glascovr. Six mois après ma sortie de Puniversité , je partis pour visiter les différentes cours de l’Europe; J’entretins un commerce exact avec la ducheíTe de Rutland mon cœur simple & naïf s’exprimoit fans détour dans mes lettres ; je ne lui cachois rien, pas même mes imprudences 5 elle m’aida souvent de ses conseils. Sa généreuse amitié s’éttndit plus loin ; trouvant modique la pension que m’accordoit ma mere, elle la doubla. Par son ordre , mon gouverneur me lai Isa long-tems croire que cette augmentation venoit des représentations qu'il avoit cru devoir faire à milady Huntley. Je paffai six années loin de ma patrie. Quand j’y retournai, je ne reçus point de ma mere Paccueil ni les careffes que mon respect, ma sb u million à ses volontés, & ma bonne conduite pendant mes voyages , me mettoient eìi droit d’cn attendre. Ma sœur , malade depuis son enfance, touchoit actes derniers momens; elle mourut peu de teins après mon retour. La douleur de ma mere fut immodérée; loin de la diminuer , nia présence sembloit Pac- croìtre. Milady Rutland étoit alors en Irlande ; l’Ecoise me devine insupportable, & je résolus de la quitter. J’avois formé un plan oour mon avancement je voulois m’approcher du prince, le servir , mériter sa bienveillance , m’effor- K ij *48 îí í s t o í r ! eer de rendre à ma famille fes titres & foii premier éclat, je priai le comté de Blair, moiï ami, de communiquer nies desseins à ma mere. Fort opposée dans son cœur à la maison régnante, elle ne devoir pas goûter ce projet; mais le peu de -plaisir qu’elle prenoit âme voir, la détermina à me le lailler suivre. Elle m’adreífa au duc d’Argyle, remettant au choix de cs seigneurie parti qu’íl me conviendroit d’em- braiser,' & le pria de me procurer de remploi dans les troupes , ou de m’attacher à la personne du roi. Elle m'accorda une pension considérable , recut mes adieux , & me vit partir fans donner la moindre marque d’at- tendriíïement à un fils respectueux , qui ne put la quitter avec la même indifférence. Quand j’arrivai à Londres , le duc d’Argyle étoit à Bath; je ne crus pas devoir me faire présenter au roi par un autre en attendant le retour du duc, je me livrai aux amusemens variés de la ville, & renouvcllai connoif- sance avec des personnes distinguées que j’a- vois rencontrées dans les pays étrangers. Milord Clare fut de ce nombre ; la profonde douleur dont je le vis accablé me toucha , j’al- lois souvent partager sa solitude , j’étois bien éloigné d imaginer que mou cœur y trouveroíe j’objet d’une paffion auffi vive, aullì constante que la sienne , mais destinée à êrre plus heureuse- J’oubliai près de vous le foin de ma fortune ; seulement occupé du désir de plaire, D S MISS J E N N Y. I49 malgré votre froideur , je me livrois à la douce espérance de vous rendre sensible. Milady Rutland , retournée à Edimbourg , nv’écrivoit souvent; elle s’étonnoit que je n’euíse fait encore aucune démarche pour mon éta- biffement. Le duc d’Argyle étoit à Londres ; mais vous habitiez Oxford, & je ne pouvois le quitter. 11 fallut m’y résoudre pourtant le comte de Blair m'apprit que le chevalier de Thanet, jeune gentilhomme fans fortune , mais d'un mérite distingué, avoit ’ fait des progrès si rapides fur le cœur de ma mere» & lui infpiroit une paillon si vive, qu’eile ne cachoit point fa tendresse, i! me preísoit de venir lui rappeller, par ma présence , un titre, & des obligations dont elle paroilfoit ne plus se souvenir. Emportée par ses fen- timens, elle pouvoit , difoit-il, oublier qu’elle étoit mere d’un homme entièrement dépendant de ses dispositions. Cet avis me surprit d’autant plus que la duchesse de Rutland ne me le donnoit point ; je laconnois- sois trop bien pour la soupçonner de se prêter à ma ruine. Excepté elle cependant, tous mes parens m’éerivirent conformément à l’avis du comte de Blair. En tout autre tems , j’aurois fans doute pensé que ma mere , maîtresse de îk fortune, avoit le droit d’en disposer sans mon aveu; mais il falloit du bien, pour vous obtenir de ceux dont vous dépendiez, & je vous ado- K iij ns Histoire rois. Dans ces circonstances, l’aspect de la pauvreté me parut insupportable. Je me déterminai à partir , à courir défendre mon héritage au péril de ma vie. Le chevalier dç Thanet me sembla moins ['usurpateur de ma fortune, que le destructeur de ma félicité. L’excès de ma fureur me rendit imprudent Récrivis au comte de Blair , je lui confiai mon départ & mes desseins. Brûlant de m’appro- cher du chevalier de Ihanet, je m’arrachai avec violence à la douceur de vous voir , & je pris la route de l’Ecosse. Je courus nuit & jour, ne m’arrètant que pour vous écrire. A deux journées ['Edimbourg, je fus attaqué d’une fievre violente ; elle m’embarraíla d’abord la tête , & me causa de$ transports continuels un bon prêtre, chez lequel je logeois, eut un foin particulier de moi. II fallut m’ôter mes forces, afin de conserver ma vie, & pendant sept jours on douta s’il seroit possible de me sauver de ce mal dangereux. Mon valet-de-chambre , ignorant les raisons qui me faisoient retourner en Ecosse , se hâta d’écrire à ma mere la situation ou j’étois réduit , & le lieu où elle me contraignoit de séjourner. Je ne sais ce qu’elle pensa en me sachant si près eí’elle ; mais le huitième jour de ma maladie , je vis avec une extrême surprise milady Rutland au chevet de mon lit. B E M î S S ] I S S ï. Isl La présence’d’une personne'que j’aimois , dont je me croyois aimé , me charma , m’at- tendrit;*je donnai des marques de foiblesse en sentant ma main pressée entre les siennes. Nous restâmes un peu de tems fans parler ; fa démarche , ses regards pleins de, bonté , réapprirent qu’elle me confervoit encore son amitié. En fe taisant sur le penchant de ma mere, elle m’en avoit fait douter. Cette dame écouta mes plaintes avec douceur ; & fans entrer dans aucun détail , elle me pria de m’occuper seulement du soin de me rétablir; elle me promit de rester aux environs de ma demeure, de me viílter tous les jours en attendant le retour de mes forces ; & comme le repos & le silence m’étoient nécessaires , elle me laissa entre les mains d’une de .ses femmes, & d’un médecin venu d’Edimbourg avec elle. Rendu à moi - même, & presque convalescent , j’envoyai à Lothiane , où je vous avois prié de m’adresser vos lettres. On m’en apporta une de miss Clifford. Ehe me dissoit que, peu de jours après mon éloignement , vous étiez partie d’Oxford, qu’elle ne fa- voit point encore où vous logiez à Londres. Cette nouvelle me consterna. J’attendis avec la plus grancte impatience úne seconde lettre. Je la reçus ; mais elle augmenta mon inquiétude , en me confirmant l’ignorance de la jeune miss fur votre fort. Elle continua de K iv s f 2 Histoire m’écrire, & ses lettres détruisirent le reste d’efpérance qui me soutenoit encore. Son amitié pour v/rus, peut-être fa complaisance pour moi, l’engagea à envoyer un exprès à Londres, chez votre tuteur. Il se mouroit, on ne put 1e voir ses gens dirent qu’ils ne connoilsoisnt ni miss Glanyille, ni ses pareils. Je ne tenterai point de vous exprimer la douleur dont je fus pénétré, en pensant vous avoir perdue pour jamais. Sans cesse occupé de vous, mon imagination erroit fur mille objets affligeans. Vos parens vous rappelloient- ils ? alliez-vous les trouver à lu Jamaïque, ou leur retour vous enlevoit-il à moi? Quelquefois , vous croyant au milieu des mers , exposée à la fureur des vents, je tremblois pour vos jours. Un instant après il me fem- bloit vous voir paisible , contente, négligeant 3 oubliant un infortuné dont la tendresse n’avoit pu vous toucher, comblant les vœux d’un amant plus ma chere Jenny ! ces diiíérentes images , que se formoit un esprit inquiet , étoient bien moins cruelles encore que la triste vérité. Vous pleuriez 3 vous gémissiez; accablée fous le poids de vos peu es , vous les dévoriez en secret. Qu’un mot écru par une main si chere, eût été né- ceílaire à mire commun bonheur ! Votre confiance en moi pouvoit alors.... Elle m’eût épargné le reproche ,.... Ah 3 Jenny , Jenny ! DE MISS J E N N Y. ksZ pourquoi.... Mais i! n’est plus tems .... Non , il ne m’est plus permis de me plaindre de yous. Dès que je pus soutenir le mouvement d’une berline , Raccompagnai milady Rutltand à Duglas, Le comte de Blair vint m’y voir. Personne ne me parloir de ma mere; on elu- doit mes questions , on n’y répondoit point ; Rappris enfin qu’elle étoit mariée. Foible encore, ranimé seulement par la fureur, parle désir de me venger du chevalier de Thanet, que Raccusois de toutes mes peines , je résolus de quitter milady , d’aller à Edimbourg , de chercher cet homme, de le priver de !a vie , ou de terminer par ses mains des jours qui ne pouvoient plus être heureux. Mes deiseins étoient connus à la ducheise de Rutland ; c’étoit pour en prévenir l’exécution qu’elle m’avoit conduit à Duglas. Elle vou- loit me calmer, & ne doutoit point du pouvoir que mon respect & mon attachement lui donneroient sur mon esprit. Jamais femme ne fut plus aimable , ni plus généralement eítimée que milady Rutland. Née à Londres, possédant par fa mere de grands biens en Ecosse, mariée à un seigneur attaché à la cour & puissant dans le royaume ; à l’àge de dix-neuf ans, elle resta veuve , & maîtresse dte quinze mille guinées de rente. Sa conduite assez extraordinaire fixa long-tems fur elle l’attention publique. Este feule peut- Jf4 Histoire être, sait allier à l’cxacte décence la liberté d’une façon de vivre , exempte de contrainte & d’aíTujettilTemcnt sans sortir de la patrie elle a toujours voyagé , & continue encore à parcourir les trois royaumes , s’arrètant où elle s’amuse , & la Usant par-tout des marques de sa bonté de son cœur. La réglé de fa vie çst d’ètre utile aux autres , & complaisante pour elle-même. Ses traits sont beaux. La tranquillité de son ame a prolongé íà jeunesse. Elle est généreuse, sincere , simple dans son langage , & noble dans ses idées ; elle plaît, elle intéresse ; on l’aime , on la respecte ; ce qu’onsent pour elle approche de la vénération í elle inspire ces sentimens tendres & solides que fait toujours naître un mérite rare & reconnu. Je fais ,medit-el!e un jour , le projet que vous méditez , je ne vous blâme point de Lavoir conçu ; un mouvement naturel & pardonnable doit vous rendre odieux celui qui succédé à vos droits mais si vous êtes capable de modération ,si vous daignez en croire une amie , vous réécouterez point un ressentiment trop vis, & vous abandonnerez le dessein cruel qui vous a conduit ici. La vengeance est une satisfaction foible & passagère ; un même instant la donne, la dissipe , & livre à de longs regrets. En attaquant la vie d’un homme adoré de votre mere , voulez-vous justifier son indifférence & mériter sa haine ? S E MISS J E N N Y. Ifs Porterez-vous la douleur dans le sein de celle qui vous a donné le jour? Percerez-vous à ses yeux l’objet de ses plus tendres affections ? Oferez-vous l’en priver? Ët si vous le faites, pensez-vous obtenir jamais le pardon de cette offense? Loin de réparer vos pertes ,ce crime infructueux comblera votre malheur. Mais qui vous assure de la victoire ? Ne pouvez- vous pas succomber ? Dans l’un ou l’autre cas examinez l’avantage que vous poursuivez. Songez y , sir James , vous risquez de déchirer le cœur de votre mere., de lui causer une douleur inexprimable , de périr , ou d’être irrévocablement déshérité. Je ne répondis rien. Combattu par mille mouvemens opposés , je ne pouvois encore céder à la force d’un raisonnement dont pourtant la justesse me frappoit, & disposoit raeti ame à recevoir de plus douces impressions. Première cause de. votre infortune, continua milady , je fuis obligée à trouver tía moyen de la diminuer. C’est moi qui amenai le chevalier de Thanet en Ecosse. Son pere m’avoit aimée dès ma plus tendre enfance. Sensible à son mérite , aux agrémens de ía personne, je Pan rois préféré , si j’eusse été libre dans mon choix; Les grands biens & la faveur du duc de Rutland déterminèrent mes parons à me donner à lui. II reçut ma main, mais Pimage de sir Thanet resta toujours présente à mon esprit, & chere à mon sœur. U Histoire étoit marié quand je devins veuve; j’en rest sentis un chagrin véritable, Je cherchai par, tout íìr Thanet, mes voyages n’avoient pour but que le désir de le rencontrer. Je trouvois de la douceur à me livrer à mes sentimens ; il les ignoroit, mais ses yeux me disoient souvent qu’il se souvenoit de ses premiers pinchans. Sir Thanet fut tué en Allemagne. Sa mort m’affligea sensiblement, je donnai des larmes à fa perte , je me plus à conserver son idée ; sa mémoire m’est chere ; tout ce qui 1 rappelle à mon souvenir, devient l’objet de ma complaisance, & acquiert dçs droits à mon amitié. / Je trouvai le chevalier en Irlande ; il venoit de perdre fa mere , & un procès dont les frais ifïimenses absorbèrent presque tout ce qui lui restoit de biens. Sa situation m’attendrit , je me sentis pressée d’un désir vif de l’obliger. Je me liai avec lui ; à ma priere , il me suivit ici. Votre mere y vint passer deux mois je lui confiai mes desseins fur le jeune Thanet je voulois lui donner ma niece , riche héritière, entièrement fous ma dépendance par le testament de ma sœur. Elite n’a que neuf ans; il auroit joui d’une partie de son bien, en attendant le moment de posséder toute sa fortune avec sa personne. Lady Huntley , guidée par une selle paísion , lui fit offrir le don actuel de huit mille guinées de rente, t t mïss j e n n y. îS7 Ma niece aura bien plus ; mais l’avenir est si éloigné aux yeux de la jeuneífe ! tJn avantage présent détermina le chevalier. Sans m’eít parler, i! signa le contrat qui Punissoit à votre mere. Leur mariage le fit en secret ; & quand le comte de Blair vous conseilla imprudemment de venir vous y opposer , il n’étoit plus au pouvoir de personne d’y mettre obstacle. Je vous ai confié les motifs de mon amitié pour le chevalier de Thanet ; à présent j’ose vous demander le sacrifice de votre ressentiment, Sc vous prier d’accepter le sort que je lui destinois. Cédez à mes désirs, rendez-moi l’occasion perdue de faire un heureux je m’engage dès cet instant à reconlioître cette condescendance par le don.. . - Je l’interrom- pis avec vivacité. Permettez-moi, milady * lui dis-je , de ne pas en entendre davantage j la douceur de vous obliger est fans prix pour moi ; le chevalier de Thanet jouira paisiblement des biens qu’il me ravit ; loin d’attst- quer ses jours , je me sens capable de les défendre , si vous me l’ordonniez. Mais souffrez que ce sacrifice soit pur; laissez-moi refuser vos dons généreux je tiens peu à la fortune. Heureux de mériter votre estime , de conserver une amitié qui m’est fi chere, je m’applaudirai , même dans l’état le plus fâcheux, d’avoir pu vous donner une preuve certaine de ma fourmilion & de mon respect. Cette promptitude à m’accorder une grâce *58 HisídiRï gué je cîesirois ardemment d’obtenir, reprit inilady , ce noble désintéressement redoublent mes obligations. Mais laissons ce discours , nous le reprendrons à Bristol, où jejvais passer un peu de tems ; vous ne me refuserez pas de m’y accoiîìpagner lady Huntley m'a remis un billet de deux mille guinées pour vous dédommager des frais de votre voyage. Le voilà, ajouta-t-elle, eu me le donnant; elle ne deíire point devons voir, mais je veille à vos intérêts auprès d’elìe; votre pension est augmentée z & l’aldermail Burton â qui prend foin de ses affaires à Londres , a déjà Tordre de fournir Pargent nécessaire à l’acquisition de la charge dont le duc d’Argyte doit vous procurer Pagrément. Je ne vous presse point d’acoepter le parti que je viens de vous ossrir ; cependant ma niece peut, en vous donnant ìa main , faire rc-ntrer dans votre maison les titres & les biens que lés troubles de la nation ne lui ont point encore permis de recouvrer. J’abandonne ee sujet à votre plus sérieuse considération, & dans un mois je vous prierai de m’instruire de vos résolutions. Nous partîmes le lendemain ; j’avois reçu à Douglas une lettre de miss Cliffort, elle ne me donnoit aucune nouvelle de vous. Dès que je fus en Angleterre , j’envoyai mon valet-de-chambre à Londres , avec ordre d'aller chez sir Humfroi, de s’informer des amis, des parens de cet homme , de faire d’exactes V L MISS J í íî N ï. recherches parmi eux , de ne rien négliger pour découvrir ce que vous étiez devenue» Son voyage fut inutile il n’apprit rien, & son retour me désespéra. Une lettre du comte de Blair me fit con- noítre toute Pétendue des obligations que j’avois à la ducheíse de Rutland. Elle se u se preísoit le duc d’Argyle de s’employer en ma faveur. Ma mere. loin de s’occUper de mon établissement, ne se souvenoit plus de mon existence. Le billet de deux mille guinées, les fonds déposés chez salderman Burton , l’augmentation de mon revenu , je devois tout à la libéralité de la duchesse. Pénétrée des procédés d’une amie si respectable, re- eonnoiffant de ses bontés, je me crus obligé de céder enfin à ses désirs. Sans espoir de vous retrouver 3 d’être heureux par l’amour , je tentai de le devenir par l’ambition. Des idées de grandeur se mêlèrent à ces tendres sentimens dont j’étois 11 douloureusement affecté. Maître d’accepter un parti que les plus opulens seigneurs d’Angle- terre auroient recherché, je commençai à réfléchir fur tant d’avantages ofl' Rutland me pressoit ; je promis, je m’engageai formellement à épouser dans quatre ans la jeune lady Eetsey d’Arran. Sir James alloit continuer ; mais me voyant pâlir , me renverser iur le siégé où j’étois affise, il poulia u cri ; & jettant ses bras Ï6Ô îî I S f Ò í R t autour de moi j il s’empressa de ranimer tries esprits. Eh! d’où vient cette crainte? D’où irait cet effroi j me difoit-il ? Pourquoi ma chere Jenlry s’a!arnre-t-clle ? O mon aimable fcm nie ! rnííurez-vous ; un lien sacré nous unit; vous êtes le choix de mon cœur-, un nœud dcja formé détruit tout aiííre engagement; Ecoutez-moi , crovez-moi, ne vous défiez point d’un homme qui vous adore. Si vous daignez vous prêter à mes foins, à mes deiirs , tout è’arrangera au gré de mes vœux & des vôtres. Les caresses dé sir James , ses d scours , ses sermens, ses protestations , rien 11e calmoit le trouble qui venoit de surprendre mon cœur * il ne pouvoit ramener mon attention ; je pleurois, je ne l’éeoutois point. Ali, grand dieu! m’écriai-je enfin, une telle confidence devoitbien précéder la cérémonie de ce matin ! Si vous m’aviez aimé comme je vous aime, dit sir James , je ne me serois point attiré ce reproche qui m’est sensible ; ma confiance eût mis mon sort dans vos mains; vous m’avez Vu long-tems agité , inquiet, rêveur, chagrin ; je combattois avec moí-même, je deíìrois ardemment de retirer ma parole avant de me donner à voiïs. Comb'en de fois j’ai voulu vous parler ! Mais tant de fierté dans vos yeux, d’indifférence dans votre cœur, une il grande prévention contre moi , m'ont fait craindre de vous perdre pour jamais, si je vous laiíiois comioître ma position. Comment me D £ MISS Jenny. r§k me dégager sans vous quitter un peu de te m s ? II falloìt retourner auprès de milady Rutland , aller lui avouer mon penchant, mes chagrins , mes désirs , la toucher , l’attendrir , obtenir d’elle ma liberté mais votre obstination à rejetter les preuves de mon amitié , à refuser mes secours , m’a fixé près de vous. Comment me résoudre à vous abandonner dans une demeure si triste , exposée au besoin , réduite à chercher les moyens de pourvoir à votre subsistance, déterminée à accepter le premier asyle offert ? Que devenois-je à mon retour , si je me voyois privé une seconde fois de vous, du seul bien qui m’est cher? Pardonnez-moi, mon aimable amie , d’avoir entrepris de rue le conserver au risque de vous déplaire. II s'nrrêta , me regarda , prie ma main , la b nia. S’apperccvant que je tn’af- fligeois toujours , & que je nc me dií’poiois pas à lui répondre ô ma charmante Jenny , je ne vous chagrinerai point , s’écria-t-i! ; fortune , honneurs, dignités, je veux tour. sacrifiera ce que j’aime ! J’aiìois vous prier d’ètre feulement un au finis porter mon nom , fans prendre le titre de ma femme, de me laitier le te m s de prévenir milady Rutland; je voulois qu’elle ignorât !e moment de notre mariage, qu'il parût fait de son aveu; je lui devois cette déférence, mème en renonçant à ses biens its, & à Palliance projettée. II m’est affreux de manquer d’égards pour une- Tonte U L L \ r 52 . Histoiri parente , pour une amie si digne de ma re~ connoissance ; mais je lui remettrai ce que }e tiens de fa générosité ; j’abandonnerai ì’efpoir d’une riche succession , la certitude d’un titre, tout ensin.... Eh! que font pour moi les grandeurs , les vaines dignités ? Leur attente vous a-t-elle jamais remplacée dans mon cœur? O ma chere Jenny ! plût au ciel!... Pourquoi, ah ! pourquoi ne reçûtes vous pas ma main à Oxford ? Que n'étions-nous unis avant ce fatal voyage ? La perte de vos espérances & des miennes eût été un léger malheur pour votre époux. Réduit à ma légitime , ne podédant que le simple héritage de mes pères , j’aurois vécu? content fur la montagne la plus aride de PEcolfe. Mon cœur eût gémi fans doute de ne pouvoir vous procurer que les seuls plaisirs du sentiment } mais si vous m’euffiez aimé , si vous eussiez supporté sans peine nos communes privations, je n’aurois rien envié, rien regretté. Qu’importe l’habit qui nous couvre , l’aliment qui nous soutient , ou la perspective qui s’oísre à nos regards , quand, heureux au dedans de nous-mèmes , nous jouissions du bonheur que nous avons le plus désiré , & qui nous paroit le seul capable de remplir tous nos vœux? Sir James cessa de parler , & attendit ma réponse d’un air triste & inquiet. > Remettre à une personne généreuse le pou- Toir de nous ôter ou de nous conserver des T E MISS J E N N Y. 153 avantage* que nous semblons négliger pour elle , c’est l’engager à préférer nos intérêts aux íîens, & notre satisfaction à son propre bonheur. Mille idées mortifiantes s’élevoient dans mon esprit, en songeant à quels soupçons m’exposoit le secret exigé ; cependant un instant de réflexion me rappella mes vœux ré cens , les obligations indispensables de mon nouvel état; il ne me convenoit plus de m’op- poser à la volonté de sir James. Comme des représentations fur une affaire terminée, font souvent fâcheuses & toujours inutiles, je pris le parti de me soumettre à des dispositions qu’il n’étoit plus tems de changer. Je me trouverois bien malheureuse, monsieur , lui dis-je, si je vous réduisais à vivre dans i’obscurité, vous qui avez daigné me tirer de celle où me condamnent ma mauvaise fortune. Pardonnez un premier mouvement je voudrois avoir pu vous le cacher, & me reprocher la douleur qu’il vient de vous causer. Expliquez-moi vos intentions , je m’y conformerai. Vous êtes le maître d’imposer des íoix à un cœur reconnoiflânt i elles ne lui paroî- tront jamais dures, quand vos avantages ou votre bonheur seront le prix des sacrifices qu’il devra vous faire. O ma charmante compagne, s’écria sir James , transporté de joie ! je jure par vous- même de me rappeller chaque jour de ma vie la douceur de ce procédé. Quand j’ai craint L ij i64 Histoire de vous ouvrir mon arae, je ne connoiííaíg pïs toute ia noblesse de la vôtre. Aimable & chere Jenny! tes larmes ont déchiré mon cœur; mais ta complaisance le pénétré de plaisir. Puissai-je t’eu payer dignement ! Ah ! que le ciel me punisse dans fa colere, qu’il nous sépare , me prive à jamais de toi, íî tes moindres désirs trouvent en moi la plus lágere résistance , si je ne les préviens pas, si ta satisfaction n’est pas toujours le premier de mes foins j & si j’en visage dans l’avenir un autre bonheur que celui de combler le tien ! De tendres caresses suivirent ces expressions de fa reconnaissance; ensuite il commença à détailler les mesures qu’il avoit cru devoir prendre pour assurer le secret de notre union. La nécessité de nie montrer presque tous les jours à Londres, dit-il, & ì’envie de n’en passer aucun lans vous voir, m’ont forcé de choisir votre demeure près de la ville. Je n’ai rien trouvé dans ces environs de pîus convenable à mes desseins , qu’une maison isolée & très jolie , située à Isiington. je voulois m’en rendre entièrement !e maître ; mais la propriétaire n’a pu consentir à céder le côté qu’elle habite C’eíf un pavillon détaché du corps- de-logis , fans communication dans le grand- bâtiment, mais dont les vues s’étendent fur une partie du jardin, je me fuis informé de cette femme. Elle s’appelle mistrifs Roberts ; elle est d’honnête famille, veuve d’un ministre , B E MISS J E N N Y. 76s & vit très retirée. Je lui ai confié que j’at- teudots de Coventry une fille riche & de qualité , liée par ses promesses à mon frere, jeune officier de marine, actuellement en mer pour le service de sa patrie. Les païens de cette dame, ai-je ajouté, b prellant de recevoir les foins d’un autre , miss Jenny vient se mettre sous ma protection , afin de se conserver à Phomme dont son cœur a fait choix. Nous ignorons elle & moi le tems du retour de mon frere; la jeune raisi l'attendra chez vous. J’ai fini par prier miíiriís Roberts dc vous appelier seulement miss Jenny , Sc de ne jamais prononcer devant personne le nom d’Asteley , que je lui ai dit être celui de votre famille. Elle me sa promis , s’est chargée du foin de trouver des gens poùr vous servir , me les a présentés, & je les ai arrêtés fur fa parole. En qualité de confident d’un frere chéri, mes viíìtes ne feront point suspectes*, je m’eí- forcerai de ne pas les rendre trop fréquentes pendant le jour ; mais toutes les nuits une porte qui s’ouvre dans la campagne me donnera la facilité d’entrer chez vous fans être apperqu. Deux pieces que j’ai fait percer, me conduiront au pied d’un escalier dérobé, caché par un retranchement ménagé exprès. Par la je parviendrai à votre cabinet. Lidy, & un de mes valets-de-chambre, dont la fidélité m’est connue, sauront seuls notre secret. L iij lèê Histoire Mes chevaux m’attendront à uns ferme prochaine; personne ne soupçonnera notre intelligence; & quand je pourrai m’arracher un peu de tems au plaisir délicieux de vous voir, d’être près de vous , j’irai trouver milady Rut- land. Je lui ouvrirai mon cœur, j’avouerai ma passion, fans avouer que j’en poífede l’objet. J’étois lié par l’amour , lui dirai-je, avant de l’ètre par mes promesses ; je co n n ois milady ; fa douceur, son indulgence, fa bonté, ne lui permettront pas de m’affliger. Elle me rendra ma parole ; elle ne me privera point des avantages qu’elle m’a faits; elle ne changera rien à ses dispositions généreuses. Je conserverai son estime, son amitié , l’aiíurance d’une grande fortune, dont ma chere Jenny sera la maîtresse. Alors je déclarerai notre union, comme si elle venoit d’étre formée ; je présenterai mon aimable compagne à milady, à ma famille, à la cour, à tout le monde; enfin , on admirera ce que j’aime, mon choix sera applaudi, mon bonheur envié , & tous mes désirs remplis. Sir James, en finissant, me demanda si j’a- vois des objections à faire fur cet arrangement, ou si je sentois de la répugnance à m’y prêter. Je ne crus pas devoir en montrer. Cependant j’étcis humiliée du personnage qu’il me forqoit de représenter. Je rougissois intérieurement de passer dans ma maison pour une fille passionnée , préférant sa satisfaction à ses DE MISS JENNY. 16 ? devoirs, capable de se soustraire à la juste autorité de ses parens, & de sacrifier sa réputation au penchant de son cœur, en hasardant une démarche si téméraire. La retraite, dans laquelle je devois vivre, pouvoit feule adoucir le désagrément d’une pareille situation. Je répondis à sir James , que ne séparant plus ses intérêts des miens , je me conformerois à ses volontés , & m’efforcerois de trouver ma félicité dans tout ce qui contribueroit à assurer la sienne. II avoit eu la précaution de faire apporter des habits de voyage. Nous en choisîmes deux, & les froissâmes Lidy & moi, avant de les vêtir , afin qu’ils paruísent moins neufs. Ensuite nous traversâmes le jardin , & sortîmes de la maison par une porte de derriere. Elis donnoit dans une petite ruelle aboutissante au grand chemin. Une berline, attelée de six chevaux de poste , se présenta pour nous recevoir en sortant de la ruelle. Elle nous conduisit en peu de tems à Iilington. Arrivée chez moi, mistriss Roberts vint me saluer. Elle me parla avec beaucoup de politesse. Mes gens, rassemblés par son ordre , s’avancerent au nombre de dix. Elle me les nomma, en m’instruisant de la qualité de leur service. Je l’invitai à souper ; mais elle s’en défendit, & me quitta quand on m’avertit que j’étois servie. Sir James sortit avec elle, en me disant L'un air froid & poli , qu’il viendroit le iei* L iv i6i Histoire clemain prendre mes ordres, & savoir si ces premiers foins avoient réulsi au gré de mes désirs. Je me hâtai de souper, pour me retirer de bonne heure, J’espérois jouir d’un peu de liberté, me livrer au repos ou à mes réflexions; mais à peine commençois-je à m’entrrtenir avec Lidy, qu’un petit bruit se fit entendre. La porte de mon cabinet s’ouvrit. Sir James parut à mes yeux, & je me vis contrainte à lui donner des momens qu'il m’cût été plus doux de palier feule. Le goût & la magnificence du baronnet avoient changé une habitation commode, mais simple , en une demeure riante & agréable. Rien n’étoit négligé. Deux parterres émail lés de mille couleurs , se terminoient par une piece d’eau assez grande ; on venoìt d’y mettre quantité de poiíiòns, pour me donner le plaisir de la pèche. Une volière , remplie de j. lis oiseaux, se trouvoit au bout de la principale allée ; toutes les cspeces d’animaux dont on peut fc’amuser à la campânne , ne lais- soient rien à desirer, & un superbe attelage de six chevaux Napolitains me procurait la facilité de me promener dehors en berline ou en caleche. Je me plus infiniment dans cette belle solitude , j’y retrouvois faisan ce & la tranquillité qui me rendoient heureuse à Oxford, La musique , la lecture & le dessein suf- fisoient à mes sir James les trou- DE MíSS JENNY. 1^9 foloit souvent. II me rcprochoit une froideur que j’avo's fans le savoir. Ma docilité, mes complaisances , un foin extrême & continuel de lui prouver mon estime & ma reconnois- sance ne íatisfai soient point son cœur passionné. II exigeoit un sentiment dont l’idée même ne se peignoir point à mon esprit, & se plaignoit fans celle de ne pouvoir me l’in!- pirer. Je lui devois trop pour ne pas souhaiter de le voir content ; mais je le souhaitois de sang froid , par des motifs qui marquoient la bonté de mon cœur , & jamais par i’es- pece de sensibilité dont sir James vouloir me rendre susceptible. L’égalité de mon humeur le chigriroit. II se saisoit instruire de ma condu te , de mes occupations en son absence , & paroiisoit £c’;é d’appreudre que je goûtois amuse mens préparés par les foins. L’excès de fa tendieife me sembloit plus incommode que flatteur ; je treuvois dc la bizarrerie dans ses désirs , dans ses plaintes ; il faut avoir aimé , pour comprendre les peines que se fait un cœur fortement épris. Les chagrins d u baronnet m’apprirent qu’il est possible de tout accorder à l’amour, & de ne pas le rendre heureux. Dix mois s’écoulerent fans que sir James se disposât à 'éloigner de moi , ni parlât du tems où il iroit trouver roilady Rustaud. *7° H I ! T O II I Cependant il cefîbit insensiblement de se gêner , de 'observer devant mes gens. La charge qu’il exerqoit a'ors l’obiigeoit d’aísistet souvent au lever du roi ; tous les matins fl retournoit á Londres, revenoit à sept heures, & ne me quittoit plus du reste du jour. Je n’osoi> me plaindre d’une conduite que les circonstances me faisoient regarder comme un manque d’égards pour mors mes plus légères sur ce sujet actiroient ses reproches, excitoient fa colere ou ses chagrins mon indifférence me rendoit ses assiduités importunes , disoit - il. Cette idée ne l’engageoit point à se priver du plaisir qu’il sentoit à me voir, m sis à me quereller à tout moment de ne point la partager. Par un sentiment injuste, il vouloit me forcer à lui savoir gré de ses transports, de ses caresses , de ses imprudences , de tout ce qu’il faisoit pour se contenter lui-même. Au commencement du printems,un accident fâcheux réduisit en peu de jours mis- triss Roberts à la derniere extrémité. En allant à Londres dans une petite voiture découverte, elle versa, & se blelsa dangereusement à la tête je fus touchée du triste état de cette pauvre femme ; bientôt la crainte de quitter ma demeure se joignit à la compassion qu’elle m’inspiroit. La cour partit pour Tumbridge. Sir James ne put se dispenser de h suivre ; il en res- D r MISS Jï N K Y. 171 sentit une peine véritable , & se plaignit mille fois d’un assujettissement qui avoit été l’ob- jet de son ambition. Le jour de son départ, il passa assez de te ms à regarder travailler des peintres qui finissoient une perspective. Deux fenêtres d© l’appartement de miftriss Robert* s’ouvroient fur le lieu où sir James étoit aDIs avec moi. Son importune tendresse ne pou» vant fe contraindre, il baisa plusieurs fois ma main. Je lui fis remarquer qu’un homme âgé & une femme assez bien mise paroissoient detriere les vitres & fembloient nous observer attentivement. II y porta les yeux; mais ces per» sonnes se retirerent fort vite, fermeront les rideaux fur elles, & les entrouvrant, continuèrent de nous examiner. Nous entrâmes, peu occupés de leur curiosité. Sir James partit le soir avec le dessein de revenir bientôt, & de trouver un prétexte pour me revoir avant la fin du voyage. Son absence me laissant libre dans mes actions , je fis offrir à mistriss Roberts tous les secours dont elle pouvoit manquer, & m’informai régulièrement de son état. Avant son accident, mes gens & les filles qui la servoient avoient eu peu de commerce ensemble. Comme j’envoyois plusieurs fois le jour chez elle, ils se virent davantage, s’entretinrent plus familièrement, & bientôt en vinrent à de mutuelles communications. Une de mes femmes m’apprit que mistriís 172 Histoire Roberts étoit fille d’im gentilhomme fort riche fa tendresse pour un jeune ministre , chapelain du comte de Sommeríet , lui fit perdre íii fortune avec l’amitiá de sou pere ; elle sacrifia l’une & l’autre à la douceur de s’unir à l’homme qu’elle aimoit Cmq ans après son mariage, M. Roberts mourut. Lc comte de Sommeríet, touché de la situation de fa malheureuse veuve , continua de lut donner les cent guinées qu’ií payoit à son .mari. Ce seigneur étant mort iui-mème íans faire aucune disposition , mistriss Roberts so crut une seconde sois privée de tous secours. Mais elle trouva un nouvel appui dans la sœur du comte ; cette dame compatissante & généreuse, non - seulement lui donna pour tout le terns de fa vie un petit bien de campagne dont le revenu pouvoit suffire à ses besoins , mais elley fit élever le corps-de-logis où j’étois actuellement, rendit les jardins agréables, & procura une grande aisance à mistriss Roberts , en la mettant en état de tirer avantage de cette partie de la maison , qu’elle louoit cent livres sterling. Dès les premiers jours de fa maladie , cette femme s’étoit hâtée d’écrirc à fa bienfaitrice ; elle la prioit de lui envoyer un de ses gens d’affaires , a fi n qu’il prit possession de ses effets. Elle désirait, disoit-elle, voir retourner à la source un bien qui, fans doute, en sortiroic encore pour le soulagement de D £ MISS J I N N Y. 173 quelque nouvel objet de la compalîlon d'uns dame íì généreuse. Au lieu es u n homme d’aísaires, sa protectrice lui envoya son vaîet-de-chambre chirurgien, & une de ses femmes, l’un habile dans son art, afìn qu’il la soignât; sautre avec ordre de rester près de la malade, dela consoler , & de lui promettre de sa part, qu’eu allant à Londres, où elle devoir bientôt se rendre , elle se détournero’t de sa route exprès pour paíîer à Fíilington , & lui faire une visite. Lidy entrant un soir chez mistriss Roberts trouva près de son lit cette lemme venue pour la consoler. La présence de Lidy sembla lui donner de ì’humeur, elle l’attaqua de conversation , lui fit plusieurs questions dhm air familier & hardi; elle s’enquitdema naissance, de ma fortune, & sur-tout de mes liaisons avec mylord Danby. Fatiguée de ses interrogations, choquée du ton dont elles étoient faites, Lidy lui répondit miss ne connoít point mylord Danby, ne reçoit aucunes visites , & ne doit compte à personne de ses démarches; mais elle pourra toujours s’en rendre un très satisfaisant de fa conduite. Sur quoi cette femme se récriant, & répétant ces derniers mots, lui dit bon dieu, quelle assurance ! Mais votre discrétion est inutile ; je suis bien instruite autant que vous peut- être, & d’autreî le sont auisi. Elle ajouta aves Histoire assez de dédain miss Jenny connoit milord Hanby, elle le counoît beaucoup j dans peu vous conviendrez de cette vérité. Ensuite elle se retira, sans vouloir céder aux instances de Lidy qui la prioit de rester, & vouloir la détromper. Quand elle me fit ce récit, il me rappella ces gens dont j’avois remarqué l’attention curieuse. Je pensai que sir James & milord Hanby se ressembloient peut être. Je badinai Lidy de s’oecuper d’un événement si léger. 11 ne me parut pas digne d’être approfondi, & je n’y pensai plus. Je recevois des lettres fort tendres de sir James. Elles m’exprimoient un désir fort vif de me revoir, & i’ennuiqu’il éprouvoit loin de moi. Les dernieres m’avertissoient de fa prochaine arrivée, & je l'attendois à tous momens. Le douzième jour après son départ, le bruit d’une voiture venant au grand trot m’attira aux fenêtres de mon cabinet je vis entrer dans ma cour un carrosse à six chevaux, escorté de quatre cavaliers. Les couronnes qui étoient fur la berline annonçoient un pair d u royaume. Une dame magnifiquement vêtue en dit. Deux femmes la fui voient. Celle dont les questions avoient révolté Lidy , accourut à fa rencontre. La dame lui parla d’un air riant; & voyant un de mes gens dans la cour, elle lui fit signe de s’approcher, & fans doute » x miss J ï k k ï v r 75 lui ordonna d’ouvrir l’appartement d’en-bas, où elle entra. Tout de fuite on vint de sa part m’inviter à descendre pour recevoir la visite d’une amie de mistriss Roberts, qui de- íìroit ardemment le plaisir de me voir & de m’entretenir. Ce message me surprit. II étoit naturel d’ima- giner que celle dont l’air de grandeur venoit de me frapper, devoit être cette généreuse sœur dn comte de Sommerset, protectrice de mistriss Roberts. Mais à quoi attribuer ce désir empressé de me voir ? Qui pouvoit l’ex- citer en elle ? Je ne me semois point disposée à recevoir sa visite. Les propos tenus à Lidy fur milord Danby , comœencerent à m’inquié- ter, à me faire craindre une méprise quiex- poseroit ma réputation ou mon secret. Peut- être y avoit-ilune miss Asteley que cette dame croyoit trouver en moi. Indécise, & ne sachant à quoi me déterminer , j’allois envoyer la prier de m’excuser, lorsque lasse d’attcndre elle monta , accompagnée seulement' de la femme qui demeuroit depuis peu chez mistriss Roberts. Je vous dérange peut-être, miss, me dit- elle en entrant. Mais le désir de vous voir me fait passer par-dessus de vaines formalités. Et se tournant vers celle dont elle étoit suivie qu’elle est belle, Bridget, lui dit-elle, à demi bas! quel air noble , modeste, que âe grâces ! se peut-ii !. Je la plains, en vó- -76 H I 1 f O I R E r'té. Et s’adrcssant à moi vous êtes interdite , miss je devine la raison de votre trouble ; mais ceíîèz de craindre. Je ne veux ni vous nuire ni vous insulter. Elle s’étoit affise en parlant , & j’avois pris ma place vis-à-vis d’elîe. Je ne lais , dis-je avec beaucoup d’émotion , si je dois des re- mcrcimens á mìlady pour de telles aflurances. Je lui rends grâces de la compassion dont elle m’honore ; mais j’ai peine à comprendre ce qui me l’aitire. Ma conduite & mes senti- inens me mettent en droit de ne craindre les insultes de personne. Cette fierté ne vous convient pas , miss» reprit la dame , quand je vous traite avec bonté , il vous sied mal de montrer, de la hauteur. Ne changez pas ma pitié en un juíle dédain. Vous me paroiìfez une charmante fille, je ne fuis point surprise de ì’exírême passion que vous inspirez. Si la retraite où vous vivez n’eit pas l’elset de la jalousie de milord Danby ; st choisie vous-même, j’en augurerai très bien de votre caractère. Mais dites- moi depuis quel teins vous enchaînez le cœur de ce lord. Je répete à milady , repris-je , que fa pitié m’étonne. Plus je m’examine, moins je crois devenir lYbjet d’u n jujh dédain. Jamais je ne vis milord Danby, & n’imagine point ce qui me soumet à entendre de pareils discours, ou à répondre à des interrogations si choquantes. J 4 SI MISS J E N N Y. 177 Je vous l’ai déjà dit, miss, repartit mi- lady, ces grands airs ne vous conviennent point. Pensez-vous qu’ils puissent m’en imposer, m’engager à vous croire? Et se tournant encote vers fa femme-de-chambre , qui se tenoit debout derriere son fauteuil je suis fâchée , tout-à-íàit fâchée , lui dit-eíie , de voir une si aimable créature dans ce vil état, & plus encore de m’appercevoir qu’elle s’y plaît. Une extrême rougeur couvrit alors mon visage, je sentis mes larmes prêtes à couler. Milady vient de m'assurer, dis-je, qu’elle ne vouloir point m’iniulter, je m’attendois à lui voir mieux tenir fa parole. C’est vous j qui me forcez d’y manquer, reprit-elle doucement. Comment supporter la hardiesse de votre désaveu ? Vous ne con- noissez pas mylord Danby, dites-vous; cependant deux personnes qui ne peuvent se méprendre à ses traits , Pont vu plusieurs fois ici, & par un zele que j’ai blâmé , ont suivi ses démarchesse font assurées qu’il passoit une partie des jours avec vous, & que toutes les nuits une porte sécrété.... MaiS je 11e veux pas pousser cet éclaircissement plus loin. Ce discours me corfirma dans l’idée qu'il devoir y avoir assez de rapport entre la figure de milord Danby & celle de sir James , pour que l’on pût s’y méprendre à un peu de distance. Cet esset du hasard m’exposait à l’hu Tome III. M Histoire 178 meur, au ressentiment d’une femme que la conduite de milord Danby intéressoit faus doute. Comment la désabuser sans découvrir un lécret qu’i! nretoit défendu de révéler, à comment soutenir le mépris que son erreur lui infpiroit pour moi? Ni je ne fuis hardie , repondis-je en me levant , ni accoutumée à souffrir un tel langage. Je crie milady de croire qu’on ne peut lui donner ici des informations sur Je lord dont elle semble inquiette , & de me pardonner, si en me retirant je la laisse en liberté de réfléchir sur la dureté de ses expressions » & fur la témérité de ses jugemens. Mon dessein étoit de sortir, je m’avanqois vers !a porte , quand la femme-de-chambre de milady, prévenant fa réponse , vint à moi, 8c m’arrètaut , me dit prenez garde, miss , prenez garde vous-mëme à vos expreífions. Vous devez vous montrer plus respectueuse. C’est milady duchesse de Rutland , devant qui vous êtes. Milady Rutland ! répétai-je en tombant suc un siégé & respirant à peine. Dans l’instant je vis mon mariage découvert, la fortune de sir James perdue , & tous ses projets détruits. Mais si j'étois connue, pourquoi m’avoit-on parlé de milord Danby ? C’eít ce que je ne pouvois comprendre. II me semble , miss , dit en riant la duchesse , que mon nom vient de faire difparoître DE MISS ! » H ï. 179 une grande partie de votre assurance. Je le conquis, ma visite 11e vous eíl agréable à aucun titre. Cependant , comme en allant voir mistriss Roberts , un caprice , où l’amrur ni la jalousie n’out point de part , m’a portée à entrer ici, je vous conseille de bannir votre inquiétude. Je ne troublerai point la douceur d’une union qui me paroit vous plaire. Je se roi s bien fichée de chagriner James. IL doit vous savoir dit nos conventions ne lui imposent pas la moindre contrainte. Ces mots redoublèrent mon embarras. Elle parloit de mon union avec sir James , &ve- noit de me faire entendre qu’elle me croyoit maître se de milord Danby. Je gardois uti & je me perdois dans la confusion de mes idées. Pourquoi bailler les yeux, vous taire, medit- elle ? Quelle enfance! D’où vient ce trouble , cette rou eur ' gémis à vos pieds , tremble devant vous? J’ai joui de vorre crédulité, dites-vous> non, je n’ai. joui de sien. Vous n’avez payé ma tendreste d’aucun retour. Vous vous êtes soumise, & ne vous ètes jamais donnée* Un amour si vif, si passionné j fans cesse irrité par l’attente , par l’cspérance de vous le voir partager , est devenu le seul sentiment de mon aine. Jamais le désir ardent de vous posséder ii’cgala dans mon cœur celui de vous plaire, d’ètre aimé de vous , de faire naître & de conserver votre affection. Jugez de mon état présent, de ma douleur, de mes regrets, dia N \ t $6 Histoire totifment affreux d’un homme dont tous leg projets de bonheur font pour jamais détruits ; qui vous adore, vous a mortellement offensée, & n’attend plus de vous que de la haine & du mépris. II parla long-tems encore, mais je n’étois plus en état de Pentendre. Ma tête , déjà embarrassée , me laiíïbit peu de connoìssance. Une foil ardente me dévoroit; mon front me fem- bloit enflammé, je fepouffois milord Danby , je lui faifois des signes redoublés de sortir, de me laiffer. Son obstination à me parler, à'demeurer à genoux près de moi, excita mon impatience. Je jettai dès cris perçans. Ah, mon dieu! Ah , mon dieu! répétoh-je toute en larmes, fuis-je donc condamnée à expìter dans les bras de hauteur de mes peines? L ni étendues ; presque insensible , j’éprouvois une forte de tranquillité stupide. A mesure que ma santé se rétabliíïòit, le sentiment d’une vive douleur se lanimoit avec elle. La certitude d’ètre dans une maison où milord Danby m’avoit conduite, où je recevois des foins par ses ordres, où tout lui paroissoit soumis, m’inspiroit un dégoût extrême pour ses habita ns , & m’en rendoit le séjour insupportable. Tant que ma vie fut en danger, milord Danby ne quitta pas ma chambre. Soigneux d’éviter mes regards , il se tenoit derrière un paravent qui le déroboit à ipa vue. Quand je ommençai à me lever, il n’osa p!u entrer où N iij H I S T O X R E 158 j’écois, dans la crainte de me causer une révolution trop grande, Son trouble, ses agitations» son inquiétude , Pattiroient sans ceíse à ma porte. IP faií'oit appeìler Lidy, voiiíoit être instruit par elle dc mon état, dc mes discours, de mes dispositions à son égard. Pendant mon sommeil il vcnoit doucement près de moi , entr’ouvroit mes rideaux, me contemploit, soupiroit , pleuroit , se retiroit pénétré de douleur j Sc contraignant Lidy a le suivre , à l’écouter, ii la fatiguoit par de longs détails .qu’il croyoit propres à lui faire paroître fa conduite moins odieuse. II lui rappellent son trouble , sa pâleur , l’abattement où il étoit tombé, pendant qu’abusant d’une cérémonie respectable , profanée par un homme dénué d u caractère qui pouvoit la sanctifier, il m’enten- doit prononcer les voeux d’aimer, d’honorer le violateur des loix, le perfide qui me trorm- poit si bassement. Des pleurs, d’horribles imprécations contre lui-mème , interrompoient ses discours ensuite il se plaignoit d’elle , de ík défiance, de la mienne. Si, difoit-il , j’a- vbis accepté l'établiilement qu’il m’offroit , ma complaisance sur ce seul point lui eût sait trouver en lui-mème la force de résister à les désirs , d’attendre son bonheur du tems , des événemens. Milady Rutland, deux fois attaquée de ce mal prompt & terrible , qui enleve au milieu d’une santé florissante, lui laiflbit entrevoir turc liberté proçhainç. Tout DE MISS J E K K Y. 199 etoit fini, s’éeríoit-iU il 11 e lui reítoit que !e regret de s’ètre attiré ma' liai ne , la honte cTavoir manqué à l’honneur, & le reproche amer que son ingratitude & fa trahison exci- toient sans cesse dans son ame. Je logeois actuellement dans la même maison & chez le même homme dont milord Danby s’étoit servi lorsqu’il feignit de m’é- pouser. 11 se nommoit Palmer. Après avoir dissipé un riche patrimoine, ce misérable, devenu futile & bas complaisant de ses égaux , ménageoit leurs intrigues, & vivoit des récompenses prodiguées à ses vils services. Pressé par un ami, milord Danby employa son crédit en faveur de cet homme méprisable. II le sauva d'une longue habitation dans nos colonies. Palmer, introduit près de lui, parvint à attirer fa confiance. Milord lui laissa voir toute fa passion pour moi, lui apprit que six mois auparavant il se fût trouvé heureux de m’é- pouser ; mais que, lié depuis ce tems, il étoít fans espérance , & ne pouvoir vaincre son penchant. Palmer flatta ses deíirs, l’encoura- gea par des exemples à surmonter se Z scrupules lui-même eut la hardiesse de revêtir un habit de ministre, d’en imiter les fonctions, & de me livrer à son protecteur. Ce malheureux étoit le mari d’une jeune personne, simple, honnête, réservée, douée de mille qualités aimables. Palmer, accoutumé à vivre avec des femmes d’un caractère bien N iv 200 Histoire différent, en admiroit davantage la modestie de la sienne. Il respectoit sa vertu, ctaignoit de perdre son estime, & lui cachoit soigneusement la source de son aisance. Elle passoit les deux tiers de Tannée à la campagne ; & pendant son séjour à la ville, Palmer l'éloi- gnoit adroitement de chez elle , quand il devoit s’y passer des scènes propres à blesser ses regards. Mistriss Palmer, absente dans le tems où milord Danby me détermina à lui donner la main , ignoroit ma triste aventure. Une autre femme rcmplissoit alors sà place, & me fit les honneurs de la maison. Âu moment où milord m’enleva du carrosse de la duchesse de v Rutland, son embarras fut extrême pour savoir où il me conduiroit. A qui présenter, deux femmes , dent Tune évanouie, & Tautre baignée de larmes , offroient à la curiosité la moins active un sujet si naturel de s’exercer? Ne s’ pas de me secourir, de me rappeller à moi-même ? Eh, quels seroient mes premiers discours ? Ne découvriroient-ils pas son crime & mes ressentimens ? Cette considération le porta à me mener d’abord chez Palmer, espérant pouvoir me calmer & réintroduire avant la nuit dans une autre maison ; mais la promptitude de mon mal, le danger de me transporter pendant Tardeur de la fievre, le contraignirent de me remettre entre les mains de mistriss 20Ï B E MISSJENNY. Palmer, & de me confier à ses foins. Elîe m’en rendit de fort assidus , & prit infeníìble- ment tant d’intérèt à moi , que fans connoî- tre d’où naiifoit ma profonde douleur, elle la partagcoit, s’attendriìfoit fur mes peines, & mêloit souvent des larmes à celles qu’elle me voyoit continuellement répandre. j’appris de Lidy toutes ces particularités ; elle avoit reconnu le feint ministre & fa maison. Milord Danby, en lui avouant le crime de Palmer, la prévint sur l’innocence de sa femme, & la conjura de ne point l’instruire d’un funeste secret , dont la découverte inutile à mes intérêts, détruiroit à jamais le bonheur & la paix d’une personne estimable. Une sombre mélancolie, une extrême répugnance à prendre des alimens , entrete- noient ma foiblelfe. Lidy renfermoit au fond de son cœur une partie de fes chagrins ; elle craignoit d’irriter les miens. Nous gardions souvent un triste silence ; mais nos regards ne fe rencontroient point fans exciter nos larmes. Cette fille prudente & sensible ménageoit les mouvemens de mon ame. Elle m’instruifoit peu à peu des circonstances qui pouvoient encore aigrir mes peines, & me les découvroifc seulement dans l’instant où il étoit impossible de m’en dérober la connoilTance. Milord Danby ne demandoit point à me voir; cependant je redoutois toujours fa présence. Le désir de m’éloigner d’un lieu où je SOS Histoire vivois dépendante de lui, me faisoit souhaiter le parfait rétablissement de ma santé » j’ignorois encore que , captive par ses ordres , ma liberté feroit mise à des conditions. Mes essets les plus précieux & tout ce qui sevvoit à ma personne, avoient été transportés chez Palmer. Je chargeai Lidy de séparer des dons de milord Dauby ce qui m’apparte- noit, c'est-à-dire, uu très-petit reste de ce que je possédois en sortant d’Oxford. Je voulois retourner dans la maison de mistrifsMa- . bel, écrire à mi! adv Rutland , implorer ses bontés, lui demander un asyle; fa protection devenoit ma feule espérance. J’annon- çai ma retraite à mistriss Palmer ; & me trouvant un matin assez Forte pour sortir, je la fìs prier de passer dans mon appartement. Après l’avoir tendrement remerciée de ses foins complaisans, je Pembrassai, lui dis adieu, & demandai une voiture; mais cette femme me présenta une lettre de milord Danby, me la donna d’un air inquiet, embarrassé, & me pria, en se retirant, de ne point lui imputer mes chagrins , si je me voyois contrariée dans mes désirs. Mon premier mouvement fut de rejettes ! tifs confolans se présentent naturellement 3 , à vos idées ! Pourriez-vous conserver une si éternelle douleur, quand vous n’ávez rien >, à vous reprocher? „ Détaché de moi-mème , uniquement „ dupé de vous , j’ofe vous supplier d accepter „ la feule réparation que je sois en état de vous 3, offrir à présent Daignez, miss, daignez „ vous retirer chez vous, y vivre indépen- 3, dante. Pour expier le crime horrible de 33 vous avoir trahie , je m’irtfposerai un rigou- 33 reux exil. Je Rapprocherai point de votre 33 demeure ; je ne vous écrirai point. Content „ de recevoir par Lidy des assurances dií repos 33 dont vous jouirez, je subirai loin de vous le juste châtiment de ma faute. Je ferai 3, plus encore; si vous Pexigez, j’accepterai „ Pambassade de Vienne. J’irai fous un autre 33 ciel regretter le bonheur que j’ai perdu , j, & gémir des moyens odieux employés pour 33 me le procurer. ,3 O miss ! aimable & chere miss ! je ne 33 vous verrai donc plus ! Qu’il me soit per- „ mis de mettre un prix à ce dur sacrifice. 3» Accordez une grâce , une seule grâce à mon „ repentir. Laissez-moi espérer du tems un w heureux changement ; laissez-moi entrevoir iêS lí I S T O I R È „ un pardon éloigné, demandé feulement à „ sinisant où, libre de vous offrir des vœux „ plus purs , je pourrai recevoir aux pieds des s, autels le nom délicieux que j’avois usurpé. „ Une simple promesse écrite de votre main, „ satisfera tous les désirs que le plus malheu- } j reux des hommes ose encore former. Dès demain , dès ce soir, on vous conduira dans „ votre terre, „ P, S. Au nom du ciel , n’écontez plus 3, cette fierté cruelle, source de tous nos maux. 5, Ne me désespérez point par un refus triépri- 3, faut. Eh, grand dieu ! qui peut prévoir où ,j m’entraíneroit la crainte de vous savoir er- M rante dans le monde, exposée à milledan- -, gérs j celle de perdre pour jamais vos traces ! 3, Au milieu dc rabattement où me plongent 3, les reproches de mon cœur, je ne fuis rani- 33 nié que par l’espérance d’assurer votre sort, 3, de le rendre un jour brillant & heureux, C 3, fille aimable! vous dont famé est si tendre, 33 si compatissante, ne me l’òtez pas cette douce „ espérance ! Elle est l’imique bien qui me reste. ,, J’écoutai cette longue lettre avec indignation. Elle me parut une suite des artifices de milord Danby. Son repentir, feint ou véritable, ne me touchoit point, J’étois bien éloignée de m’engàger par des promesses à lui conserver des droits fur ma personne. Je V L MISS j E N K ï. SÒ’f Me sentois humiliée par ses propositions, & plus encore par ses espérances. juste ciel ! m’écriai-je en pleurant - combien l’indigence nous abaisse dans les idées d’une nme vile! Cet homme ms croit donc capable de lui pardonner ! Plus je réOéchiíTois fur ses offres, moins j’étois disposée à les accepter. Moi , habiter une terre qu’il m’auroit donnée ! Vivre de ses bienfaits ! C’eût .été mettre un prix à mon innocence , reconnoitre en milord Danby le pouvoir de me dédommager du bien précieux qu’il avoir osé me ravir- Mon coeur dédaignoit ses secours i’abandon & la misere ne m’ef- frayoíent point , comparés à la honte de lui devoir ma subsistance. pensoit comme moi un nouveau piege lui sembloit caché sous les apparences d’une si grande soumission. Dès les commencemens de ma maladie , Francis , le valet-de-chambre, confident & complice de milord, lui avoir dit que son maître étoit nommé à sambas, sade de Vienne. Ainsi milord Danby vouloir à présent se faire un mérite auprès de moi d’une absence forcée , ou Francis répandoic ce bruit par son ordre. Mais que milord demeurât en Angleterre ou se rendit en Allemagne , j’étois déterminée à ne jamais lui rien devoir. Sans m’embarr&ííer de ses prières, ni de l’espece de menace qui terminoit sa lettre, je voulois me miter à, l’instant ds Histoire Lo8 chez Palmer ; mais Lidy me répéta que je île pouvois sortir. Francis & les gens de la maison veilloient à la porte de mon appartement ils s’opposeroient, medit-elle, à mon passage , & me refuseroient absolument la liberté de descendre. Cette connoiífance me causa une douleur si vive , au’elte me parut impossible à soutenir. En cédant à la force, on épouve un sentiment dont l’amertume ne peut être exprimée. Depuis ce jour, l’éloignement & le mépris que je sentois pour milord Danby, se changèrent en une aversion si grande , que le tems n’a jamais pu la détruire ni la diminuer. Lidy me conseilla de ne point m’abandon- 11er au dépit violent dont j’étois animée. Elle me représenta la nécessité de dissimuler avec milord, afin de ne pas redoubler la vigilance de mes furveiHans. La sécurité où le' mettroit une réponse ménagée, me laiílèroit le loisir de chercher les moyens de me soustraire à son pouvoir. Soumise à ses avis, je surmontai ma répugnance , & j’écrivis à milord Danby. Me trouvant foible encore , lui dií’ois-je , incertaine dans mes idées , & voulant réfléchir fur ma position actuelle, je croyois devoir passer huit jours de plus chez Palmer. Une situation aussi triste que la mienne , ajoutois- je, me disposeroit naturellement à ne pas re- jetter tous les secours offerts , si après m’être vue inhumainement trompée, ma confiance pouvoit renaître. Je finissois en rassurant qu’il seroit be miss Jenny. 2c>9 seroit bientôt instruit du parti auquel il me paroîtroit convenable de m’arrêter. Cent fois, tentée d’ouvrir mon ame toute entiere à mistriss Palmer, une considération m’avoit toujours retenue. Si en effet cette femme penfoit bien , si elle ignoroit à quel malheureux son mauvais fort l’associoit, de- vois-je le lui apprendre? II me paroijfoit dur & cruel de sacrifier fa tranquillité à mon intérêt. Son assistance me devenoit alors si nécessaire , que je pris enfin la résolution de lui parler. J’observai tous les ménagemens possibles dans ma confidence. Sans nommer les complices de milord Danby , j’instruisis mis- trifs Palmer de fa noire trahison ; je lui montrai sa lettre , & la conjurai de m’aider à fuir un homme dont Pamour & les soins m'é- toient également odieux. J’ignore par quel récit fabuleux on parvint à l’intéresser , à fabuler en me remettant entre ses mains ; mais la lettre de milord Danby ne lui lailsoit aucun doute fur ma sincérité. Cette douce & tendre créature me plaignit, pleura avec moi, s’étonna de la complaisance de son mari, le blâma d’employer la force pour me retenir chez lui > elle attribua ce procédé condamnable à la façon de penser trop libre des hommes, toujours prêts, difoit-elle, à s’aider dans leurs intrigues, à se lier contre l’innocence sans appui. En me montrant un désir très vif de m’obliger, elle me laissa Tome 111. O 2k0 H I S T O î E E voir peu de dispositions, à s’oppofer aux volontés de ion mari. J’apperçus même en elle tant de crainte de l’irritef ou de lui déplaire, qu’il me parut difficile de la déterminer à rien entreprendre. Je continuois cependant à la presser* elle m’écoutoit d’un air distrait. Jd Vis ses yeux fixés fur un écrin ouvert près de moi ; je venois d’y chercher une bague de peu de valeur , dont milord Revell m’avoit fait présent dans mou enfance. Les diamans qui rempliífoient cet écrin , attiroient les regards de mistrifs Palmer , & détournoient son attention de mes discours. Le plaisir qu’elle paroiisoit prendre à contempler ces pierreries , me fit naître l’idée d’en employer une partie à me procurer la liberté. Cette occasion étoit la feule où je pouvois fans rougir rn approprier les dons de milord Danby. Je tirai de cet écrin des boucles de grand prix, & un superbe collier. Je priai mistrifs Palmer de s’en parer , de les recevoir comme une marque de ma reconnoiííance , & un moyen de la rendre excusable aux yeux de son mari, s'il découvreur jamais qu’elle eût favorisé ma fuite. Cette femme, attendrie par mes pleurs , & peut-être éblouie de la richesse do présent, hésita quelques motnens encore ; fe rendit enfin à mes instances , & consentit à seconder le projet de mon évasion. Avec le deíiëin de me soustraire aux recherches de milord ÊE 1ÌS8 JEISNY. Lll Danby , il ne m’étoit plus poílìble de retourner chez la sœur de Lidy. Je ne connosiois persjnue , personne ne me connoiiíoit ; j’i- gnorois en quels lieux je pourrois me retirer. Mistriss Palmer se chargea d u soin de me trouver un logement convenable & sûr. Dès ce même jour elle le retint. Une bonne veuve demeurant au milieu de la cité, s’apprèta à me recevoir. Sa maison, composée de deux seuls appartemens, partagée entr’eìle & moi, ne m’exposeroit point à de fiicheuses rencontres. Mistriss Palmer convint du loyer & de la pension. Comme cette femme la connoissoit depuis long-tems , elles s’arrangerent aisément ensemble. Ce point important réglé, nous concertâmes les mesures qu’il nous restoit à prendre. Plusieurs circonstances rend oient ma sortie moins difficile qu’elle ne l’avoit paru d’abord, Cette même semaine , mistriss Palmer partoit pour aller à Colchester, où fa mere demeuroit. Son mari soupoit tous les jeudis à Ilildegate avec de jeunes gens , qui fornioient entre eux une société dont Palmer éroit famé. Comme ces jours-là il se retiroic sort avant dans la nuit, il n’entroit point chez fa femme. Elle fixa ma sortie au soir du jeudi , & son départ au vendredi matin. A l’exception de deux robes & d’une petite quantité de linge, mes habits mêlés avec les siens dans ses coffres , më seroient renvoyés à loisir. Le portrait de ma O ij 212 Histoire mure , détaché de sa bordure, la cassette qui. ïenfermoit ses papiers, seuls biens dont la conservation me sût chere , pouvoient être emportés de même. On ne s’appereevroit dc ma retraite que le lendemain à ì’heure où l’on entroit ordinairement chez moi mistriss Palmer auroit déjà fait plusieurs milles, & ne suroît exposée ni aux reproches de milord Danby, ni aux premiers mouvemens de la colere de son mari. II ne restoit que Francis , dont la vigilance nous embarraílbit » mais on découvrit un moyen de ia rendre inutile. Mistriss Palmer se souvint d’une porte de mon cabinet, que le froid avoit obligé de condamner* Elle me la fit voir derriere des tablettes garnies de livres. Cette porte don- noit íur une petite terrasse qui communiquoit à son anti-chambre. Nous levâmes aisément les tablettes ; un des battans cédant à nos efforts, s’ouvrit, & nous offrit la commodité de passer pendant la nuit de mon appartement au sien, fans être vues de ses gens ni de Francis, & d’ôter de chez moi ce que je voudrois emporter. Le soir du jeudi }e fis fermer ma porte en-dedans à l’heure accoutumée. J’attendis impatiemment celle où nous étions convenues. Eìle sonna enfin , & je sortis par le cabinet avec Lidy. Nous traversâmes la terrasse. ^listriss Palmer me reçut fans lumière DE MISS J I N N Y, LIZ S la porte de son appartement, & réintroduisit dans fa chambre. Je tremblois. Lidy se soute noir à peine, & ma conductrice inquiété s’arrêtoit à chaque pas. Quand elle se crut assurée que ses gens rassemblés pour souper ne pouvoient ni nous voir ni nous entendre, elle nous fit descendre doucement, ouvrit sans bruit la porte de la rue, & me remit entre les mains d’un homme âgé, frere de niistriss Tomkins , chez qui j’allois loger. Depuis une heure il m’attendoit à dix pas avec une voiture. Je serrai mistriss Palmer dans mes bras, fans pouvoir lui exprimer ma re- connoissance que par mes larmes. Je me hâtai de gagner le carHosse. L’honnête vieillard m’aida à y monter, rendit le même service à Lidy , se plaça près d’elle, & suivant sa direction, on nous conduisit à ma nouvelle demeure. II étoit près de minuit quand nous arrivâmes. La maîtresse de la maison me reçut d’un air civil & respectueux ; elle me croyoit une - fille de qualité , échappée , par le secours de missriss Palmer , aux importunes sollicitations d’un tuteur intéressé, qui vouloir la contraindre à épouser son fils, pour s’emparer des biens confiés à ses foins. Je devois attendre chez elle le retour d’uwe parente absente, & me cachera tous les yeux jusqu’à son arrivée. Deux guinées dont je récompensai les peines de son frere, lui donnereut l’espérance de O iij 214 Histoire tirer un prnfìt considérable d u séjour que fe- roit dans fa maiion une personpe riche & libérale ; espérance qu’elle ne perdit pas fans chagrin, quand le tems lui découvrit soir erreur. Elle m’ouvrit un appartement très propre & fort commode, où elle me laissa en liberté de prendre le repos qu’elle me souhaita. Dès que je fus feule avec Lidy , je i’embnis- sai étroitement; mon cœur se sentoit soulagé d’une de ses peines, je n’étois plus au pouvoir de milord Danby ; mais que le souvenir d’y avoir été , détruisit bientôt ce léger mouvement de satisfaction ! Nous-pleurámes long- tems toutes deux lans nous parler ; je cachois mon visage dans le sein de cette tendre amie , je la preilois contre le mien. Rompant enfin ce triste silence ô ma chere Lidy , lui dis-je, que la douleur dont jc me sens oppressée a d’amertume! Qpelle différence des larmes que je versois en quittant Oxford, en sortant du château d’Alderson, à celles que m’arrache mon humiliante disgrâce ! Je ne trouve plus en moi cette dignité, ce sentiment intérieur, qui , au milieu de mes peines , dans le sein de la pauvreté, m’élevoit à mes propres yeux. Hélas! qu’est-il donc devenu! Comment le crime de cet homme me réduit-il à la honte , à 1’abaissement, à 11’oser fixer mes regards fur les autres, à rougir en les tournant fur moi- mème ! Ne vous abandonne? point à ces cruelles DE MISS JENNY 215 réflexions, interrompit Lidy, vaus n’avez offensé ni le iel, ni ì’houneur. Puisse une certitude si consolante accompagner toujours vos pleurs! Chere miss, elle doit à présent bannir le trouble de votre ame, vous aider à supporter le malheur dont vous gémissez. Eh, pourquoi celleriez-vous de vous estimer, quand ì’homme qui vous a si badement trompée , vous respecte lui-même, rougit des avantages qu il a remportés fur vous, & ne peut se les rappelles sans honte & fans remords? Le succès de fa feinte est devenu la punition de son crime. II conserve pour vous cette passion ardente, ces sentimens vifs qui l’égarerent; en satisfaisant ses désirs, il les a augmentés, & s’est rendu si malheureux, q-ue je,doute lî vos chagrins égalent les siens. Elle me raconta alors une partie de ses entretiens avec mylord Danby ; & s’essorqant de porter mes idées fur des sujets moins révoltans, elle me parla de milady Rutland , me conseilla de lui rappela lcr ses généreuses affres, & de ranimer ses tendres dispositions à man égard par le détail de mes peines passées , & de ma situation présente. Mistriss Palmer s’étoit chargée de me faire savoir si la duchesse se trouvoit encore à Londres. Dans la supposition que cette dame en fût déja partie , elle devoit s’insormer du lieu où ie pourvois lui adresser une lettre & m’cn instruire; Dix jours, se passerent à attendre des O iv 2!§ Histoire nouvelles de mistriss Palmer. Enfin on m’ap- porta de fa part mes habits & une lettre ce qu’elle m’apprit redoubla tous mes chagrins. Après un séjour de six semaines à la cour, milady Rutland en étoit partie pour reprendre le cours ordinaire de ses voyages , & visi- toit actuellement les amis qu’elle dans les différentes provinces du royaume. Sans être dirigé par elle , il paroiffoit impossible de suivre sa marche, ou de parvenir à l’atteindre. Mistriss Palmer me conseilloit d’a- . dresser mes lettres en Écosse, d’où elles seroient renvoyées à milady. Elle me disoit que milord Danby, prêt à partir pour se rendre en Allemagne , venoit de tomber dangereusement malade. Son mari & lui ne doutoient point qu’elle ne m’eùt prêté son assistance -, mais milord , dans la crainte peut-être de la trouver trop instruite , & de l’exeiter à répandre son secret, avoit expressément défendu à Palmer de la chagriner à ce sujet. Ainsi les reproches de son mari étoient sans aigreur. Elle finis- íoit en me marquant beaucoup de regret de n’ètre plus à portée de me donner de nouvelles informations, devant s’embarquer incessamment pour l’Irlande , où fa mere & elle aboient recueillir une succession, dont les droits contestés en partie , les forceroient peut-être à un long séjour. Cette lettre m’affligea sensiblement. La maladie de milord Danby éloignoit son départ, B E MISS J Ë N N Y. 21? m’obligeoit à me cacher, m’ôtoit la liberté d’aller chez mistriss Mabel, où la nécessité de diminuer ma dépense me faisoit souhaiter de retourner, je donnois deux' guinées par semaine a mistriss Tomkins , & devois les donner toujours en avance. Entre Lidy & moi nous n’en possédions que vingt en sortant de chez Palmer, je ne pouvois plus espérer un secours prochain de miiady Rutland. Je lui écrivis cependant mais qu’attendre de cette démarche j & dans quel tems en saurois- je fesse t ' Pour comble de disgrâce, Lidy , ma chere Lidy ! qui mettoit tous ses foins à me consoler, s’essorçoit de m’engager à m’occu- per moins de ma cruelle aventure; elle eu étoifc st douloureusement affectée elle - même , que peu à peu elle tomba dans une langueur dont fa piété ni son courage ne purent lui faire repousser les dangereuses atteintes. Elle perdit le sommeil, prit du dégoût pour tous les ali- mens , & s’abandonna à la noire mélancolie qui la consomoit. Pâle, foiblc, abattue, elle attachoit sur moi ses yeux baignés de pleurs; elle joignoit ses mains , les le volt vers le ciel, & s’écrioit hélas ! que fera - t - elle ! que deviendra -1 - elle ! en quel état vais-je la laisser î Ses larmes, son inquiétude, le dépérissement visible de fa personne , me remplissoient de terreur. Je me hâtai d’appelier auprès d’elîe tous ceux dont l’art & les soins pouvoientla soulager. Son extrême appesantissement l’o- 21S Histoire bligea bientôt à garder le lit. Je la servois- avec ce tendre empreiíement que donne l’a- mitié. Elle se montroit sensible à mes caresses, ie prètoit fans répugnance à tour ce qu’on exigeoit d’elle ; mais rien ne !a ranimoit. Les secours néccUàires à son mal , le prix excessif dont on paie les courtes visites de ceux qui les indiquent, me réduisirent en peu de jours à recourir aux plus trilles expédiens, à charger mistriss Tomkins de me défaire avec désavantage de tous les effets qui m’étoient restés, je voyois augmenter les besoins & disparaître les moyens d'y satisfaire. J’en- voyai chez mistriss Mabel, espérant que le sang & l’amitié l’engageroient à rendre service à sa sœur. Par une fatalité étrange , cette femme venoit de quitter son commerce, & de se retirer dans la province de Galles. Mistriss Tomkins ne pouvoit m’avancer les dépenses les plus modiques. Elle me répétoit souvent qu’elle étoit pauvre & sans crédit. L’elbrit rempli de la feinte confidence de mistriss Palmer, elle nie conjurait de recourir à mon tuteur. Elle blámoit ma conduite obstinée'. Je l’assurois en vain que personne dans l’uni- vers ne s’intérelsoit pour moi, elle ne me croyait point. Son bon cœur, son empressement , sa compassion même , la rendoient importune & souvent Fâcheuse. Elle sb chagri- noit de me voir perdre si considérablement sur des effets dont elle tiroit avec peine un DE MISS JÉNNY. 219 prix très-bas. Je ne recevois point de nouvelles de railady Rutiand , je ceifois même d’en attendre le tems consumant enfin mes foibles rellources, je parvins au douloureux moment où dénuée de tout,jettant en vain de sombres regards autour de moi , je 11’ap- perqus plus rien dont j’euíîe le pouvoir de disposer. Cette horrible détresse excita mon impatience , & révolta mon ame. Après de longues , défrayantes réflexions , je tombai à terre, & m’abandonnai aux cris, aux gémiiíe- mens , à la violence d’un esprit aigri par la continuité du malheur. Loin d’élever mes peniées vers la source des consolations , d'iimplorer dans l'amertume de mon cœur celui dont le bras puiliant soutient toute la nature, une orgueilleuse présomption m’égara , me livra au murmure, me persuada que ['innocence de mes démarches devoir me rendre l’ob- jet des attentions de la divinité, m’attirer ses secours , fa protection ; j’osai juger les décrets d’une Providence , dont les foins , souvent voilés à notre foible intelligence , mais toujours actifs , guident sûrement le cœur soumis qui s’y confie & en attend Peíïet avec résignation. Pendant que ces mouvemens terribles m’a- gitoient, la garde de Lidy vint m’annoncer un ministre qui demandoit à me parler. II suivoit cette femme, ct entra comme elle sor- 220 Histoire toit. Js tournai la tète; & levant fur lut des yeux baignés de larmes , dans l’impostìbí- lité de parler, j attendis qu’il s’expliquât fur le sujet de sa visite, Cet homme , attendri de l’état où il me voyoit, me couíìdéroit en silence, & sembloit interdit, je lui hs ligne de s’adcoir. II s’in- clina profondément; & s’avançant tout près de moi une dame , me dit - il d’un ton bas & ému , dont le cœur compaûdânt le plaît à soulager les maux qui lui sont connus , apprit hier, en partant pour la campagne , qu’une personne malade ici pouvoit avoir besoin de son assistance. Elle m'a lailse ce billet, m’a changé de le lui apporter , & de l'adorer de la continuité de ses secours aulsi long-tems qu’íls lui seront nécessaires. En prononçant ces derniers mots , il posa un papier sur la console de marbre qui étoit près de ;yoi ; & se couvrant le visage de son mouchoir', il sortit avec précipitation. Etonnée de ses discours, de son action, n’osant encore me livrer à l’espérance , je pris ce papier c’étoit un billet de cinquante livres sterling. Dans le transport de ma re- connoiísance , je bénis mille fois la main géné- reule dont ie bienfait relevois mon cœur abattu. II me sembla qu’une créature céleste venoit de tn’apparoicre, de faire paflcr miraculeusement ce secours juíqu’à moi. Je courus auprès de Lidy, pour l’instruire de cet B 3 Miss J I, N S Y. sar. heureux événement. Je îa trouvai toute en pleurs , & M. Peters, un honnête ecclésiastique , lui tenant les deux mains , lui parlant avec feu , & paroissant, comme elle, dans le plus grand attendrissement. C’étoit le curé d’un petit bourg, situé au milieu de la province d’York. Son naturel obligeant l’avoit conduit à Londres , avec le dessein de rendre un service important à deux de les paroissiens, parens de mistriss Tom- kins; il logeoit chez elle pendant son séjour dans la capitale. Notre triste situation l’in- térelsoit. Un zele vraiment pieux, une charité ardente , lui inspiroit des sentimens de pere pour tous les humains. Ce bon prêtre visitait souvent Lidy, prioit avec elle, la consoloit , lui offroit même des secours qu’il n’auroit pu donner lans se gêner. Le revenu de son bénéfice ne passant pas quarante livres sterling, cette rente si modique suíïìsoít à peine à l’entretien d’une femme & de deux filles qui composoient fa famille. Mais ía médiocrité de fa fortune ne resserrait pas fou cœur. Edifié des principes de Lidy , touché de son attachement pour moi, sensible à l’in- quiétude quYile lui montrait sur mon sort, inquiétude vive, la seule capable de troubler la parfaite résignation de cette ame pure, il entreprit de calmer ses alarmes , de la débarrasser d’un poids si pénible, en se chargeant lui - même des soins dont elle s’occu- %%% fi 1 S T 0 I K ï poit. II lui promit, il lui jura de ne point quitter Londres , que le ciel n’eût disposé d’elle; de devenir mon appui quand e!!e ne seroit plus, de me conduire dans fa maison , de m’y traiter comme sa fille , comme un enfant dont Dieu même le nomrrioit pere, & lui ordon- noit de prendre un soin particulier. Cette as- íurance , que îa propre situation de ce vénérable paíseur rendoit si noble, eutl’etíêt qu’il en avoir espéré. Elle tranquillisa le cœur de Lidy* lui fit tourner toutes ses pensées vers l’éterntté , & attendre avec moins de douleur & d’ersroi le riioment où le ciel l’appelleroit à lui. A l’instant où j’entrai dans sa chambre, elle remercioit M. Peters, En me voyant, elle le pria de me faire part du sujet de leur entretien. Ce digne prêtre répéta ses généreuses intentions , mais avec ménagement, avec timidité roème. II sembloit craindre de blesser mon oreille par le son des exorcisions consacrées à marquer la supériorité de celui qui donne, fur Pìndigent forcé de recevoir. II ne cherchoit point à m’inspirer de la recon- noissance , mais à introduire une douce consolation dans mon ame ; il vouloit me faire Oublier mes peines, & non pas m’aveltir qu'il- les souìageoit. En écoutant M. Peters, jc sentois moins ma situation que l’espérancc de la voir changer. Ah , madame ! que n’o- bligér - t-Ori toujours ainsi ! Ce n’est pas le D E ÍM I S S J E K N Y. 2LZ malheur qui humilie , c’est la dure compassion des hommes. Oh ne rougit point dktre à plaindre ; k beibin n’avilit pas mais on rougit d’expofer fa niisere aux yeux de i’homme riche & vain , qui regarde son aisance comme un droit de dédaigner le pauvre , mème le pauvre assez fier, aííez noble, pour n’exiger ni sa pitié ni ses secours. Mes remercimens à M. Peters surent proportionnés à fa bonté ; mais ses discours me causeront un saisissement terrible , en me Paissant pressentir Pétat de ma chere Lidy. L’i- dée d’une éternelle séparation n’avoit point encore frappé mon esprit ; j’espérois beaucoup des foins de l’homme habile qui la visitoit. Mes craintes se bornoient à manquer des moyens de lui continuer les secours d’un art dans lequel je me confiois. Trompeur espoir né seulement de mes souhaits ! je devois perdre mon unique amie , rien ne pou- voit me la rendre, & j’allois bientôt éprouver qu’aucune douleur déjà sentie ne prépare notre aine à supporter une douleur nouvelle. Mais en est-il de comparable à celle que nous cause la mort d’une personne aimée , à Phorreur de la voir s’anéantir, disparaître! Une force abolue nous L’enleve,nous Parrache avec violence , nous en sépare pour jamais ! Vaine puiíînnce des hommes, que vous êtes bornée ! Eh , de quel prix fond tous les biens du monde ! Hélas, ils ne peu- 224 Histoire vent ni nous conserver, ni nous rendre l’ob- jet précieux d’une tendre affection ! J’instruiíìs Lidy & M. Peters du don considérable de la dame , dont le cœur bienfaisant s’intéressoit à nos peines. Je leur dis la promesse consolante qui se joignoit à son présent. Le ciel puilse - t - il ['inspirer & vous protéger, miss , s’écria Lidy ! Je ne vous laisse point abandonnée & fans asyle , mes vœux sont remplis, & nies dentiers inítans seront heureux. Le lendemain je donnai le billet debanque à miítriss Tomkins, asm qu’elle le changeât. L’a- gitation où Jetois la veille , ne m’avoit pas permis de réfléchir fur une libéralité si naire. Comment ma situation se répandoit-elle au-dehors ? Par qui cette dame se trouvoit-ells inforipée de la misere d’une fille malade, à qui son bienfait s’adreffoit? Pourquoi le ministre , chargé du pieux office de la soulager, rempliísoit-il sa commiíiion près de moi ' Comment savoit-il mon nom? D’où vient me demander, ne pas parler à celle que la générosité de cette darne re, s doit immédiatement? Ces questions faites' par moi a miítriss Tomkins, rembarrasse t en t. Elle hésicoit, sembloit craindre de me répondre. Son trouble m’a- larma ; l’objet d’une sotte haine , comme celui d’un tendre attachement , est toujours présent à notre idée. Je trembai en pensant à milord Danby il pouvoit avoir découvert ma B ! MISS JENNY. LLs ma retraite. Je me sentis saisie , d’effroi en songeant que , sous cet habit respectable, un autre Palmer venoit peut-être me tendre de nouveaux piégés. Après une longue apologie de ses bonnes intentions, miftriss Tomkins m’apprit enfin , qu’ayant une niece au service de milaáy d’An- glesey , elle lui avoit porté des tablettes à m os, dont on lui offroit seulement deux guinées, & que son frere aííuroit en valoir plus de douze. Pour engager cette fille à les montrer à fa maîtresse, à s’efforcer de les lui faire acheter à un prix plus convenable, elle s’étoit ouverte fur ma situation, fur l’imprudence de miítriss Palmer, qui ne devoit pas loger dans la maison d’une pauvre Femme deux perfonnnes privées d'amis & de secours , dont les peines lui déchi- roient le cœur. Elle avoua que monnompou- voit lui être échappé, & me donna un billet de Bella, fa niece, daté de trois jours avant la visite du ministre. Elle difoit à fa tante de ne point s’inquiéter des tablettes , que milady d’Anglesey les gardoit, & en fe- roit incessamment remettre le prix à la jeuns dame. En attendant, elle lui envoyoit quatre guinées pour obvier aux besoins les plus pressant. En effet je lesavoisreques, & cette explication me tranquillisa & me détermina à me servir sans scrupule d’un secours que ma position me rendoít si nécessaire, & à pardonner à mis- triss Tomkins l’indiscrétion qui me le procurent. Tom. 111. P» 26 H ! S T 0 I K. É Deux jours après, M. Jennisson le mi ni st ré?, envoyé chez moi par milady d’Anglefey , me' fit deman/er la permission de me voir, je le reçus dans mon cabinet. Ma tristesse & mon accablement parurent i’assecter beaucoup. II me confirma le récit de mistriss Tomkins, en réapprenant que milady d’Anglefey , pénétrée de la situation de Lidy , dont une de ses femmes lui avoir fait la peinture touchante, s’étoit empressée à la secourir. L’extrême politesse de Mí Jennisson l’engageoit à séparer l’iníérèt de Lidy du mien ; il feignoit d’igno- rer que je partagéeis fa mifere, & mit toute son adresse à me faire entendre combien la protection de milady me deviendrait avantageuse , fi je consentois à remettre mou fort entre ses mains. Pendant qu’il me pavloit, je cherchois à rappeiler à ma mémoire une idée confuse de ses traits. Ils ne paroiífoiuit point absolument étrangers à mes yeux. Soit à Oxford , soit chez milord Alderson, il me sembloit qéune même physionomie avoir autrefois frappé mes regards. Mais la crainte d u plus triste événement tenoit mon cœur dans un trouble continuels & nc me laissoit point assez de tranquillité d’esprit pour nvoccuper long-tems d’une recherche si frivole. L’air noble dc M. Jennisson , ses obligeantes expressions, je ne fais quoi de doux & l’assectueux, mêlé à tous ses discours, m’iní» i> È MISS j E S N ï, 227 pirerent de la confiance. Je ne lui cachai ni ma position fâcheuse, ni les ressources qui m’étoient ossertes. La proposition de xYL Pe- ters !e toucha. II loua son zelc, l’admira , rêva ; & se levant pour sortir , il me demanda si je voudrois bien le recevoir lé lendemain à la même heure. II me dit qu’il verroit milady d’Anglesey , & lui communiquerait im projet dont il n’osoit me parler avant de savoir si cette dame Tapprouveroit. En me quittant, il me pria de 11e point m’abamlon- ner à la tristesse , & me répéta plusieurs fois que mes qualités estimables me procureroient de tendres & de puiíïans amis. Lé lendemain il fut exact , & me remit en entrant, un billet de milady d’Ánglefey. Je rouvris avec une vive émotion, & j’y lus ces paroles consolantes. ' Milady ct Anglesey, à miss Jenny. ** Chere miss, j’ai chargé M. JenniíTon de „ vous expliquer mes intentions. Le mérite qu’il a découvert en vous, m’attache á vos „ intérêts. Si des foins indispensables iie me ,, retenaient ici, je me ferais un plaisir vé- „ ritable d’aller vous voir , vous consoler , & ,, vous allure r moi-même du désir que j’ai de „ me lier intimement avec vous. Croyez M. ,, Jenniiscn í il a ma confiance , il est digne de la vôtre. Je remplirai tous les engage- Histoire 228 „ mens que je prends par fa médiation ,• & „ déiàjje rae dis dans la sincérité de mon „ cœur j votre tendre amie , „ La comtesse d’Anglefey. „ J’étois si surprise & si touchée du procédé généreux de cette dame, que j’avois peiné à trouver des termes capables d’exprimer ma reconnoiísance. je voulus remercier M. Jén- nilíòn des foins qu’il prenoit lui-même pour une infortunée; mais il m’interrompit. Avant de vous informer de la démarche que j’ai faite, dit-il, avant de vous instruire de ses effets , permettez-moi ; miss , d vous demander si vous avez mûrement réfléchi fur le parti où vous semblez vous être arrêtée. L’appui dont vous me parlâtes hier, me paroit bien foible, M. Peters est un homme sensible, honnête. En offrant de vous retirer chez lui, il a plus consulté son cœur que les facultés. J’applau- dis à ses nobles intentions mais dépourvue comme vous l’ètcs à préicut, quand votre tendre compassion vous a tout fait sacrifier pour Lidy , n’avez-vous besoin que d’un asyle ? D’ailieurs , favez-vous si la femme & les filles de ce bon ecclésiastique verront fans chagrin une étrangère partager avec elles la portion , déjà si modique , qu’un droit naturel leur donne à fa fortune ? Vous-mème rie fentiriez-vous pas une peine continuelle de ia diminuer, de DE MISS J E N N T. t2§ voir cette famille se gêner beaucoup pour vous donner peu? Le cœur de missJennygémiroit fans cesse dans cette position. Une retraite plus convenable à votre éducation , à votre âge , à vos íentimens , vous est préparée par mes foins. Milady d’Anglesey vous l’offre , & désiré ardemment de vous la voir accepter. Cette dame est veuve , jeune, aimable, vertueuse , maîtresse de sa fortune & de ses volontés depuis long-te m s elle souhaite une compagne assidue , dont shunteur complaisante & l’esprit agréable puissent i’attacber, mériter sa confiance, & lui faire goûter dans fa maison les charmes d’une société douce A fans assujettissement. Je lui parlai de vous hier , vous lui convenez parfaitement. Des raisons inutiles à vous dire, rendent ma recommandation très force auprès d’elle. Elle vous recevra bien, vous l’aimerez , elle fendra votre fort heureux. Sa protection vous mettra à couvert des dangers où vous resteriez exposée eu vivant à Londres , & vous éviterez le regret de vous rendre à charge à un homme embarrassé déjà à pourvoir aux besoins de fa propre famille. Je me taifois, je revois , j’hésitois ; je n’osois refuser, & je craignais d’accepter. Mille mou- vemens confus fufpendoient mes résolutions. M. Jennisson, surpris & mécontent de mon indécision , s’étendit avec vivacité fur tout ce qi devoit me déterminer à suivre ses conseils. P iij sz4 Histoire Chere riiiss , me disoit-il d’un ton affectueux* votre intérêt seul m'anime; il ra’engageà vous prefler de prolìter de mes foins. Ne rejetiez pas un asyle sur & honorable; ne me donnez pas Le chagrin d’avoir travaillé en vain à vous procurer une vie douce , tranquille, un état solide, agréable, & une amie digne, à tous égards, d’ëtre recherchée. II est des situations où rabattement de notre esprit semble nous éloigner de tout ce qui nous parole environné d’éclat. Il place le bonheur à une distance infinie de nous, ôte à nos idées cette activité propre à nous en rapprocher, au moins par nos désirs. Combien avois - je souhaité le sort que l’on m’ofírott ! En sortant de chez my'ord Alderson, tl eût rempli mes vœux les plus ardens ; mais en ce moment, la douleur dont mon ame se sen- toit opprelsée, me portoit à préférer l’hum- bie toit de M. Peters à l’asyle brillant qu’on me destinoit. La solitude & l’obscurité con- venoient à la profonde amertume de mes réflexions ; mais le ciel,dont la bonté me sai- soit rencontrer ce digne pasteur pour guider mes pas, pour me cacher dans sombre, pour m’écarter d’un monde où je devois sentir de nouvelles peines , voulut punir mes murmures, ma coupable défiance , en ouvrant deux routes devant moi, & me laissant l’arbitre du sentier où je choisirois de m’engager. Les représentations de M. Jenniíson me DE M ï S S J E N K Y. 2Zî parurent seníées ; ses raisons Sc ses prières me déterminèrent. Je ne crus pas devoir abuser du bon cœur de M. Peters , aller habiter une maison dont j’incommoderois les maîtres, où je pourrois porter le trouble & !a division. Interrompre la paix d’une famille satisfaite dans la médiocrité où eile vit, c’eit chercher à déranger Tordre admirable de la Providence, qui, par une juste répartition de ses biens, accorde les douceurs du repos à ceux de ses enfans qu’elle prive d’un partage plus envié & moins heureux peut-être. Ces considérations me portèrent à préférer les bontés de milady d’Anglesey à la tendre invitation de M. Peters. Je souhaitai seulement qu’il fût instruit des soins, même des conseils de M. Jennisson, & je soumis ma conduite à la décision de cet honnête ministre. Je le fis demander; il vint. A ma prière , AI. Jennifíon Tinforma des intentions de milady. Je lui montrai son billet, & lui donnai Pen- ticre liberté de prononcer sur ma destinée. Je serois bien fâché, miss, me dit cet homme généreux, de vous priver de l’appui d’une dame riche & libérale, portée à vous obliger. Si ma fortune égaloit la sienne, je ne lui cé- derois pas l’avantage de vous être utile mais vous ne devez point balancer entre fa protection & nron amitié. Cependant, chere miss, comme la satisfaction n’est pas toujours attachés à la splendeur, si votre sort chez milady P iv Histoire 2zr d’Anglesey ne rempiit pas l’attente de M. Jen- niffon & les vœux que je forme poyr votre bonheur, ma maison vous fera ouverte dans tous les tems. Les goûts & les affections des grands s’affoiblifsent en fe multipliant ils les étendent fur tant d’objets ! Si l’incoustance de milady vous fait éprouver des peines , des mortifications, souvenez-vous alors d’un ami moins brillant, mais plus solide. Une ligne de votre main me ramènera à Londres. Chere miss, ajouta-t-ii d’un ton attendri, tant que je respire vous avez un pere j son pouvoir est foible, mais son affection est grande, & jamais elle ne se démentira. Sûre de ne pas offenser M. Peters en changeant de dessein, j’ccrivis à milady d’Anglesey. Une respectueuse reconnoiífance dicta ma lettre. La réponse qu’elle daigna me faire en augmenta le sentiment. Elle éloignoit avec bonté tout ce qui devoit mettre de la distance entre nous. En m’apportant cette seconde preuve de la bienveillance de milady, M. Jen- niffon me dit qu’il venoit d’amener à Londres Bel la, la niece de mistriss Tomkins; ma protectrice me l’envoyoit pour me servir actuellement , & m’accompagner au moment où je detìrerois d’aller la trouver. Hélas! ce moment devoit être un des plus douloureux de ma vie. Lidy voulut entretenir M. Jenniífon , me recommander à son zele , à ses soins. Le jour S E MISS JENNY. 2ZZ qu’il la vit, elle se trouvoit sort mal , respi- roit difficilement, &par!oit avec peine. L'obt- curité de sa chambre , dont les rideaux étoient fermés, n’empècha pas M. jennidòn de s’ap- percevoir qu’il' lui restoìt peu d’instans à vivre. D’accord avec M. Peters , il prit toutes les mesures convenables à cette triste occasion ; mais il ne put parvenir à m’épargner le funeste spectacle qu’il desiroit dérober à ma vue. Le soir de ce mème jour , environ á minuit, j’étois assise au chevet du lit de Lidy. Elle demanda de Peau , sa garde lui en présenta. Cette femme approchant la lumière , me fit voir tant de pâleur & d’abattement íur le visage de ma mourante amie, que mon cœur tressaillit ,- un cri douloureux m’éehappa. Lidy renvoya sa garde , prit ma main , la serra faiblement ; & sentant que je tremblais pourquoi cet effroi, chere miss, me dìt-elle ? Qu’al- lez - vous perdre ? Que voudriez-vous conserver ? Une inutile amie , dont le zele n’a pu vous garantir. Votre cruelle aventure m’a blessée d’un trait mortel. Je me suis amèrement reproché d’avoir contribu'é à votre infortune , en souffrant les assiduités d’un homme qui ne m’inspira jamais une véritable confiance. Les suites de ma conduite imprudente ont brisé mon cœur que le vôtre ne ie rappelle point ma faute , chere miss, pardonnez- la ; souvenez - vous seulement de ma fidelle amitié. Ah! retenez vos pleurs, continua- 234 Histoire t-elle en s’attendrissant ; cessez de gémir; supportez avec courage une perte légere , Comparée à toutes celles qui Pont précédée. Pro- mectez-moi de vous consoler; ne me laissez point emporter Pinexprimable douleur de penser que ma mort ajoute à vos malheurs. Eh , pourquoi, ma chere Lidy , pourquoi vous imputer mes peines, lui disois-je en la baignant de mes larmes ? Partagez-les toujours, mais ne vous en accuse? jamais.' Priez le ciel avec moi , priez-le de ne pas m’exposer àMa plus rude des épreuves. Supplions-le toutes deux de ne point séparer nos destins. Ah , que fa bonté prolonge vos jours, ou daigne abréger tes miens ! Non, vous ne me quitterez pas, m’écriois-je, vous ne m’abandon- nerez point dans Pimmenfité du monde ; vous vivrez pour moi. En lui parlant je m’attachois fortement à elle, il me sembloit pouvoir la retenir ou la contraindre à m’entrainer avec elle.. . . Ah ! madame, que PEtre suprême ne m’appella-t-il alors! Quelle perte! Qjie je Pat amèrement sentie ! O Lidy, ma sœur, ma compagne, mon amie! hélas, mes larmes , mes regrets, mes cris poussés vers toi, ont peut- être troublé jusques dans le ciel le bonheur de ton ame trop sensible ! J’étois restée fans connoissance fur le lit de Lidy. Quand je revins à moi, je me vis dans ma ehambre. Mistriss Tomkins & fa niece tn’y avoient portée, M. Peters & M. Jennisson se © E -M I S S J E N N Y. Z] f regardoient d’un air touché. Relia nie pré- íentoit des sels. Sa tante & elle paroiíloient fort attendries. Je demandai comment Lidy íe trouvoit, personne ne répondit à ma queC- tion. Je la répétai plusieurs fois. Mistrifs Toni- fins me dit enfin qu’une berline de mílady d’Ànglefey étoit à la porte , où plusieurs de ses gens attendoient mes ordres. Ah, Dieu ! m’écriai-je, Lidy ! ma chere est morte ! Lc silence & les tristes regards de tous ceux qui m’environnoient me confirmèrent mon malheur. On ne put m’arrèter. Je courus , ou plutôt je volai dans fa chambre. Je me précipitai fur les restes inanimés, mais chers encore. ..... Eh, quoi ! fixerai - je toujours votre attention fur de tristes objets, madame ? Entraînée par le souvenir d’une douleur que le tems n'a point àffoiblie, je me sens prête à m’appefantir fur un sujet intéressant pour moi feule. Mais je m’arrête ; mon dessein n’est pas d’exciter votre sensibilité. En vous confiant mes peines, il feroit peu généreux de vouloir vous forcer à les partager. M. Peters fe chargea de remplir l'office d’un ami, & de rendre les derniers devoirs à une fille dont il ne mettoit point l’éternel bonheur en doute. Je lui laissai vingt guinées pour cet usage. J'en donnai dix à mistrifs Tom- kins , comme une foible récompense de son attachement à mes intérêts. J’embraflài plu- fieprs fois le bon, l’honnête M. Peters. Je r-z6 Histoire reçus avec respect les tendres bénédictions qu’il prononça fur moi. Je promis de lui écrire ; je ne pouvois le quitter. II fallut m’ar- racber de cette maison. Enfin aidé de Belia , M. Jenniison m’entraîna. Je croyois qu’il me présenteroit lui-même à milady d’Anglesey ; mais quand je fus placée dans la voiture avec Délia , il prit une de mes mains , la ferra doucement adieu, chere miss, me dit-il, les yeux humides de pleurs, adieu. Un devoir que rien ne peut balancer, m'éloignera long- tems de vous. J'ignore le moment précis où je vous reverrai ; mais j’emporte l’efpoir flatteur de vous retrouver dans une situation heureuse. Si milady d’Anglesey remplit ses engagemens, si vous ètes contente de sa conduite à votre égard , rappeliez-vous quelquefois un homme qu’elle honore de son estime» & dont les vœux les plus ardens font de mériter & d’obtenir un jour le titre d’ami de miss Jenny. En fin usant de parler, il ferma la portière , donna ses ordres ; & le carrosse escorté de deux hommes à cheval, prit la route de Jutton - court. 11 étoit midi quand j’arrivai au château où milady d’Anglesey saisoit alors fa résidence. Délia me conduisit dans un magnifique appartement, destiné , me dit-elle, à être le mien. Un instant après , milady d’Anglesey y entra , vint à moi les bras ouverts j & prévenant le mouvement qui m’alloit mettre à ses pieds » s t MISS J £ S S y, 237 lie me pressa contre son sein. Y pensez-vous» miss, s’écria-t-elle ! ce n’est point une protectrice, c’est une amie qui vtíns reçoit. Je veux partager vos chagrins, en attendant que votre esprit íbit devenu aííez tranquille pour partager ma félicité. Bannissons dès ce moment toute distinction entre nous; vivons comme deux sœurs unies, & qu’on ne s’apperçoive point, en nous voyant ensemble , sur laquelle des deux la fortune s’eít plue à répandre ses faveurs. Cet accueil, les grâces, l’air de nobleíìè & la figure charmante de celle qui me parloit, suspendirent un instant le sentiment de ma douleur. Milady d’Angìesey me parut un ange ^ de lumière. Vous la connoiìsez, madame, vous ne douterez point de l’impreííìon qu’elle dut faire sur une ame sensible & reconnois- sante. Mon attachement, né dès ce premier moment, s’est toujours accru par Pintime connaissance de son caractère. Sa durée sera celle de ma vie. Je m’apprête à lui en donner une preuve bien grande. Destinée à perdre tout ce qui m’est cher, je ne puis servir milady d’Anglesey sans lui coûter des larmes , & ni’en ouvrir à moi - même une source intarissab’e. De longues veilles , une continuelle inquiétude , le trouble , les agitations, que m’avoient fait éprouver la crainte de perdre Lidy, & la foible espérance de la conserver, me cau- ^serent uns inflammation dangereuse. Milady H í S t 0 I R i Lz8 d'Anglefey prit un soin íì particulier de moi § elìe m'honoroit de tant d'attention , mèìoit des careiíes si touchantes à ses bontés, un intérêt si tendre paroiisoit dans toutes ses actions , que la reconnoiísance m’engagca à renfermer ma tristede au fond de mon cœur j a craindre d’en laiíser éclater des marques en présence de ma généreuse protectrice. Ma santé se rétablit enfin , mais mon extrême langueur ne se dissipa point. Milady me permit de porter le deuil dé Lidy , & le fit prendre à Belia , qui passa de son service au mien. Cette fille savoit seule Tétât malheureux de ma fortune. Sa tante l’avoit insiruite de l’abandon & de la mìsere où j’étois réduite, mais fans lui apprendre la cause qu’elie ignoroit. Belia garda fidèlement le secret que milady exigea d’elle sur mon séjour à Londres, & la façon dont j’y vivois. Le reste de la maison me eroyoit parente de milady cTÁnglesey, & nouvellement arrivée du comté de Lent. Avant de me présenter sous ce titre à ses cònnoissances, elleatìsectoit de parler de moi comme d’une jeune provinciale timide & triste , même un peu farouche , qui, toute occupée de la perte récente de sa mere, ne se eroyoit capable d’aucune consolation , fuyoit les occasions de le distraire, & sembloit se plaire à nourrir sa sombre mélancolie. Ma conduite eonfirmoit l’idée que milady DE MISS JlNíîY. 2ZK ssonnoit de moi. Je ne pouvois m’accoutumer à rester dans fou appartement aux hepres où elle recevoit compagnie. Dès qu’on annonqoit une visite , je me dérobois promptement ; oo fi la complaisance m’engageoit à demeurer , ma tristessè & mon silence me rendoient inutile & sans doute désagréable dans un cercle où régnoit l’enjouement. Je ne goûtois point ces conversations légeres, dont tous les sujets m’étoient étranges , & me paroiísoient ou insipides , ou févoltans. L’espece de malheur qui nous humiHe intérieurement, imprime des traces profondes iùr tout notre être. II obscurcit notre esprit comme notre physionomie. II nous inspire de la défiance des autres & de nous-mêmes, nous donne un air timide, une contenance mal assurée. Datis cet état tout nous gène , nous embarrasse. Inattention que nous attirons nous paroît fâcheuse, parce que nous craignons d’être pénétré?. Nos idées deviennent graves, nos réflexions séveres. Nous ne vivons point avec ceux qui nous environnent j nous îes examinons, nous les jugeons. En perdant ces dispositions paisibles qui portent une personne heureuse vers l’indulgence, nos yeux s’ouvrent trop fur les désagrémens de la société, & pas assez fur ses avantages. Je fus long-tems à pouvoir comprendre que des hommes toujours prêts à se couvrir mutuel* lement de ridiçule, à se déchirer sans cesse, L40 Histoire à ne se pardonner ni leurs fuites, ni leurs erreurs, ne se haïssent pourtant pas5 que, même dans les occasions pressantes , ils se servent & s’obligent avec autant de ze'e & d’ardeur que s’ils s’aimoient tendrement. Mon goût pour la retraite m’attiroit souvent de tendres reproches de milady d’An- glesey. Instruite par moi-même de toutes les peines de mon cœur , elle blâmoit le souvenir trop vis que j’cn conservois. J’ai été très malheureuse , me disoit-elle un jour; comme vous, j’ai versé des larmes j comme vous, 3’avois contracté loin du monde l’habitude de pleurer, de gémir. Le changement de ma fortune n’en apporta pas d’abord dans mon humeur mais ìa reconnoissance , la raison & l’amitié ont enfin remis sur mon visage cet air serein qui annonce la satisfact on intérieure de Famé. L’ami généreux, dont les foins ont prévenu mes désirs, surpassé mes espérances, 11’auroit pas joui de ses bienfaits, s’il avoit pu croire qu’ils ne me rendoient point heureuse. Imitez mon exemple, ma chere Jenny, continua-t-elie en m’embrassant j vous n’ëtes plus abandonnée ne dites plus , ne pensez plus que cet univers n’ossre à vos idées qu’une vaste solitude, où vous portez en tremblant des pas ineertains. Je vous pardonne de pleurer Lidy ; mais devez-vous la pleurer toujours ? Pourquoi vous obstiner à rappeller le passe, à détourner vos regards de Fagréable perspective D E M,í S S J E N N Y. perspective où ils devroient à présent se fixer? Que servent ces vains regrets fur un événement dont milord Danbydoit seul rougir ? Avez-vous un juRe reproche à vous Faire? Vous pleurez , chere miss , ajouta-telle en redoublant ses caresses, vous pleurez; mes 'discoiiiS ne vous persuadent point ; mon amitié ne peut vous consoler; vous vous croyez si infortunée, qu’il vous paroît impoífible d’oublier jamais vos malheurs. Eh , que se- roit-ce donc, si l’amour mêlant son trouble inquiet à vos douleurs, en redoubloit cent fois, mille fois l’amertume ? On a abusé de votre crédulité , mais non pas de votre confiance. Un tendre penchant ne vous fit point ajouter foi aux fermons de milord Danby. II vous étoit indifférent ; vous le méprisez, vous le haïssez, vos sentimens ne varient point à son égard. Mais si vous Palmiez & le haïssiez en meme tems ; sien le fuyant vous brûliez fans celíé du désir de le voir; si le lien qui vous uniisoit eût été cher à votre cœur; si en perdant l’épouxvous regrettiez l’amant ; si, comme moi, séduite par tout ce que Pa- mour offre de douceur, vous aviez fait le plus grand sacrifice à Pespcrance de rendre heureux Po’qiet d’une sincère affection, de lui devoir votre fé’icité > si vous aviez senti le crue! tourment d’aimer , d adorer un ingrat... Quoi, madame, interrompis-je avec autant de surprise que d’intérèt, vous avez connu le Tome liL Q_ 242 Histoire sentiment de la douleur? La charmante mísady d’Anglesey a aimé un ingrat ? Elle a éprouvé des disgrâces ? Eh , pourquoi, miss , reprit- elle, pourquoi n’aurois-je pas iitbi le fort commun de toutes les créatures ? Par où mé- ritois-je de jouir d’un bonheur fans mélange ? En répandant des larmes , je n’ai pas eu la douce consolation qui devroit tarir la source des vôtres. Ma propre imprudence a causé ines malheurs. Une ardeur indiscsette me fit céder au penchant de mon soeur, aux instances d’un amant. Les hommes ont Fart de nous persuader que nous tenons leur bonheur entre nos mains. D’une idée si dangereuse, trop fortement imprimée dans nos âmes , naît cette pitié généreuse , & cette tendre condescendance pour leurs désirs, que les ingrats nomment foíblesse quand elle celse de les rendre heureux. Oui, ma chere Jenny , continua la comte lie , j’ai éprouvé des disgrâces. Je trouvai dans l’accomplistcment de mes vœux les plus ar- dens , la j u lie punition d’une démarche hardie & cruelle, puisqu’elle accabloit de douleur deux familles illustres , à l’instant même où elles s’oesupoient du foin de m’assurer une grande fortune. Je lis dans vos yeux, ajouta- t-elle , combien il vous paroi difficile de penser que mon sort n’ait pas toujours été heureux. Désabusez-vous , ma chere amie ; le deuil que js vais vous faire,'va vous ap- S £ MISS J Ê í N Y. 243 prendre comb;en les apparences vous trompent. * Si l’événement qui causa les chagrins de milady d’Anglesey, vous étoit eatierement inconnu, madame , je me tairois fur cette aventure. Mais je crois devoir vous apprendre des particularités capables de diminuer à vos yeux l’ingratitude & l’étourderie dont on l’accusa alors. Milord Arundel, si intéressé dans une imprudence dent il devint la victime, a justifié fa belle-sœur par son estime. La constante amitié de ce seigneur est le plus parfait éloge de milady d’Anglesey. 11 eût pu l’obliger, lui procurer une vie douce & agréable j mais il n’eîit point été son ami, s’il n’avoit destingué en elle un caractère & des sentimens dignes de rattacher. La jeunesse Sc l’amour peuvent égarer. La faute da milady doit vous paroitre excusable. Tous ceux qu’elìe honore de fa familiarité , rendent une justice due aux qualités respectables ds son cœur. Lisez donc ici, madame, le récit sincère qu’elle me fit. Elle parle elle-même, & je vous prie de l’entendre avec indulgence. Histoire de milady comtesse d’Anglesey. Les comtes d’Arundel & de Lattimer, amis depuis leur enfance, épousèrent en mème rems les deux filles L du dernier lord d’An- Q-ij 244 ' PI ï S T O I R S glefey. L'ainée n’apporta à milord, Arundeí qu’un titrepoiít le second de ses fils. La cadette, fort riche par i’héritage d’une de ses tantes , aug*> enta considérablement ies possessions du comte ds Lattimer. Milord Arundei eut deux fils. Le ciel accorda seulement une fille à son ami. Elle fut nommée Sophie * & destinée' dès sa nailîance au jeune comte d’Atiglesey. L’aroour de lady Lattimer pour le nom de Les peres, & l’amitié toujours constante entre les deux maison! , les attacha fortement au projet d’une alliance qui rendoit la fortune des deux frétés égale , fans porter atteinte aux droits de rainé. Engagés l’un à l’autre dès le berceau , ces jeunes en sans furent encore liés par un acte authentique. 11 détruisent toutes les espérances de celui des deux dont la volonté contraire à cet établissement s’opposeroit à i’tmion desirée par ses paren» Cet acte n'étoit valide qu'en Opposant lidy Sophie unique héritière des biens de fa maison. Comme lady Arundei & le comte de Lattimer moururent peu de tems après qu’il fut signé, il -acquit une nouvelle force par leurs testamens, Le général Hymore, chevalier baronnet , parent de lady Latfìmer , avoit été son tuteur. Elle chérissoit en lui un ami, dont la tendresse & les foins s’étoient appliqués à la rendre riche & heureuse. Depuis le mariage de fa pupille, la paix le fans occupation , ii .vivait dans le comté de Kent, ©ù il pof- D E M ï S S J E N N Y Sff íecJoit une terre de peu de valeur, mais agréable par fa situation. Lady Lattimer , veuve à vingt ans , sentit encore le besoin áe cet ami. Elle s’emprcíïà de le rappeller à Londres ; mais il ne put consentir à quitter une retraite où l’amour rattachait & le rendort heureux. I! venoit d’époufer miss Voìsëìy , dont hi naissance , la jeunesse & la beauté composaient toute la fortune. Je fus le seul fruit de leur union. J’atceignois à peine ma tr-oisie'me année quand mon pere mourut. Lady Hymore perdit avec lui les pensions considérables qui la fáifoient vivre dans l’abondance & Téeíat. Lady Lattimer la connoissoit , & l’ai moi t tendrement. Elle la pressa de fe rendre à Londres pour y solliciter une augmentation de grâces ordinairement accordées au x héritiers des défenseurs de la patrie. Ma mere , déterminée à suivre ses conseils , ne voulut pas abandonner îe foin de ma personne à des mains étrangères. Eix semaines après la mort de mon pere , elle partit pour Londres, & m’y conduisit avec elle. Lady Lattimer l’obligea d’accepter un appartement chez elle. Je partageai celui sse lady Sophie , fa sise, âgée seulement de deux ans plus que moi. Cette dame trouva tant de charmes dans la société de lady Hymoré, elle la pria si instamment de ne point retourner en province , qu’après avoir terminé ses affaires à la cour, ma mere céda aux Q-iij 246 H I ! T Ò I U désirs de son amie , & continua de vivre chez- elle. Mais, soit que Pair épais de Londres fût contraire à ion tempérament, soit qu’elle j eût apporté des dispositions à la plus cruelle des maladies, la consomption l’attaqua , la fit languir long-tems , & me l’enleva quatre ans après la mort de mort pere. La sincère amitié de lady Lattimer ne s’é- teignit point avec elle. Cette dame voulut me servir de mere, & tint fidèlement la parole qu’elle avoit donnée à lady Hymore expirante , de ne jamais m’abandonner. On continua dem’élever auprès de lady Sophie i ses maîtres étoient les miens, les caresses & les attentions de fa mere se partageaient également entre nous. Malgré mon peu de fortune & l’immensité de la sienne, nous étions servies de mémo. Tant que notre grande jeunesse nous laissa dans l’heureuse ignorance des avantages attachés à la richelle, nous vécûmes avec assez d’amitié. Une humeur douce me portoit à ne point lui disputer sespece d’empire que son naturel altier lui faisoit prendre sur les petites compagnes de nos amu- semens , & fur moi - même. Quand la raison commença à m’éclairer, je devins moins complaisante. En appercevant combien la différence de n os fortunes la rendoit exigeante , je me sentois humiliée de lui céder. Souvent l’aigreur se mêloit à nos jeux, & plus souvent encore des querelles assez vives les ter- ï £ MI n ] ES N ï. L47 Sans avoir des traits désagréables , lady Sophie n’étoit ni belle ni jolie ; fa figure n’in- téressoit point. En la regardant, on cherchoit pourquoi elle n’assectoit d’aucun sentiment. Son humeur n’inspiroit pas la même indifférence elle la rendoit insupportable à tout ce qui avoit le malheur de lui être soumis. La hauteur, le caprice, 1a vanité formoient le fond de son caractère. Elle vouloir obstinément ce qu’elle demandoit, elle le vouloir à l’instant j mais ses désirs changeoient si rapidement d’objet, qu’ou ne pou volt les satisfaire asse 2 vite pour prévenir l’inconstance de ses goûts & la variété de ses fantaisies. Le jeune comte d’Anglefey, admis souvent à nos jeux, fe révoltoit continuellement contre la bizarrerie de lady Sophie. Elle exigeoit de lui une complaisance qu’il ne se sentoit pas disposé à lui accorder. Contraint à lui faire une cour assidue , à paroitre empressé à lui plaire , il mettoit au nombre de ses devoirs forcés & gèiians, l’obîigation de la voir & de se montrer attentif auprès d'elle. Un penchant naturel l’attiroit vers moi ; je m’en appercevois. II n’osoit le suivre en liberté ; je craignois de laisser voir que je le remarquois. Notre position nous apprit de bonne heure à tous deux l’art de cacher nos sentimens. Nous fumes les dissimuler avant de les bien connoître. Le comte étudioit mes goûts, je prenois ies siens ; si j’aimois un amusement » 248 Histoire il lui devenSÎt agréable celui qu’il propo- soit , m atcachoit d’abord, Souvent il me Ion- noit en secret des fleurs dont lady Sophie venoit de lui faire présent , ou m’apportoit une bagatelle que ma compagne lui avoit en vain demandée, J’étois déjà flattée de ces petits sacrifices, & ne prévoyois point l’eifet dangereux de ces premiers foins. Mais l’ca- fance paie insensiblement ; on grandît; nos pcnchans croissent avec nous; ^intelligence L ouvre, 1,’esprit se développe ; des mouvemens confus s’élevent-dans le cœur; ils nous font sentir, aimer notre existence. Tout prend une forme nouvelle à nos yeux; l’amour-propre naît, il nous apprend à distinguer ceux qui s’attachent à nous plaire , & trop souvent il nous conduit à payer d’une tendresse véritable le premier hommage rendu à nos charmes. Rien n’étoit plus aimable que le comte d’Anglesey. Je ne quittois point lady Sophie , & je le voyois tous les jours. Noos ne nous disions rien de particulier; mqis nos yeux se parloient continuellement. Sans nous être jamais concertés fur l’intelligence de nos re. gards ou de nos signes, nous les comprenions facilement. Avec le tems, toutes nos actions, tous nos mouvemens devinrent un langage expressif pour nos cœurs. Cette muette correspondance se bornoit d’abord à nous communiquer los dégoûts mutuels que nous don* DE M I S S J E S N ï, 249 îìoit l’humeur fâcheuse de lady Sophie; maie chaque jour l’étendoit ; & plus nous avancions en âge, plus elle devenoit vive & intéressante. Sir Charles Arundel , frere du comte d’An- glefsy, nous visitoit peu. Elevé auprès du prince de Galles , le foin de faire fa cour, & ion extrême application à ses études, l’occu- poienttcut entier. On découvroit. déjà en lui des qualités distinguées & des vertus rates. II me montroit beaucoup d’amitié ; nuis le caractère de lady Sophie lui déplaifoit, & ses caprices Féloignoient de nous. Elle accompiissoit quinze ans, j’cn avois treize ,8c le comte d’Angleíey dix'-sept, quand les deux frétés partirent pour visiter les différentes cours de l’Europe. Le comte pleura en nous disant adieu ; mes larpies accompagnèrent les siennes. Son absence me eau sir une tri st elfe extrène. Deux mois après son départ, milord Arundel engagea lady Lattimer à paíser une saison dans le comté d’Erford, où il avoir une terre. Elle y mena fa fille , & je les suivis. Le plus beau lieu du monde , mille amuse- rnens variés , des courses de chevaux , une compagnie nombreuse; rien 11e put remplacer dans mon cœur le plaisir de voir le comte d’Anglesey je regrettois continuellement la perte d’une si douce habitude. Sans ceíse occupée de lui , de son souvenir , je me rappcilois ses traits, ses actions , même ses Lso H I S T O I R 1 discours les plus índífFérens. J’aimoís à entendre prononcer son nom. Quand milord Arun- del recevoit des lettres de ses fils, le cœur rpe battoit ; mes yeux se fixoient sur elles ; leur vue me causoit une vive émotion. S’il en lifoit des endroits à lady Lattimer ou à fa fille, j ecoutois attentivement. Je craignois & je desirois de me trouver nommé dans celle du comte. Un simple compliment de fa part excitoit mon trouble & ma rougeur; il me fembloit que j’avois un secret à cacher, & la moindre expreision me paroiísoit capable de le découvrir Tout ce qui tenolt ati comte d’Anglesey commençoit à m’ètre cher. Milord Arundel devint sobjet de mes attentions & de ma complaisance. Je le distinguois par des égards flatteurs, & je préférois fa conversation á tous les plaisirs dont le choix dépendait de ma volonté. La situation de mon cœur me donnoit un air sérieux & réfléchi. 11 attacha ce seigneur près de moi. Mes talens l’amuserent, ensuite il goûta mon esprit. Mon caractère , mes sen- timens simples & naïfs , lui inspirèrent de l’estime & dé l’amitié. Peu à peu mes traits firent une forte impression sur ses sens, & il m’aimoit passionnément, avant d’avoir pensé qu’un enfant dût le subjuguer. Milord Arundel entroit alors dans fa qua- rantieme-sixieme année. II étoit bien faic 3 & pouvoit encore prétendre à plaire. Son extrême DE MISS JENNY- , 25T tendresse pour sir Charles éloignoit de lui toute idée d’un second engagement. II us vouloit pas diminuer la fortune de ce fils chéri , en lui donnant des freres , dont le partage inégal affoibliroit le sien. II combattit son penchant, le cacha avec soin sans vouloir í’e priver du plaisir de me voir , il entretint ses sentimens dans le secret de son cœur, & ma conduite à l'on égard lui persuada que je les partagerois s’ils m’etoient connus. Après deux ans d’absence, sir Charles & son frere revinrent à Londres. Une égale surprise nous frappa en nous revoyant. Nous admirâmes le changement que le tems a volt fait fur nous. La taille du comte me parut parfaite. Ses traits plus formés le rendoient plus aimable encore. J’étois grandie ; il me trouva de nouvelles grâces. Son premier abord m’interdit, ma vue le troubla. Nous ne pûmes nous parler; mais je lus bientôt dans ses yeux que son cœur me distinguoit toujours , & je sentis une joie sécrété en lui voyant pour lady Sophie la même indifférence qu’elle lui inspiroit auparavant. Sa présence me pénétroit de plaisir ; cependant , par un mouvement dont j’aurois eu peine alors à me rendre compte , son attention à me considérer, ses louanges m’embarraiíoienc. Je rougiífois en lui voyant faire les mêmes signes, autrefois íi familiers à tous deux. iLoin d’y répondre* je„baiísois les yeux, j’éviípis ses regards ils Ls2 Histoire me causoient une émotion inquiété. Pendant plusieurs jours , j& n’ofai lui montrer qu’une politesse remplie de réserve , & facile à prendre pour de la froideur. Un soir il saisit l’instant où lady Sophie étoit occupée ; il me donna une lettre ; & âç Pair le plus triste & le plus tendre , il me pria de la lire avec attention , & d’y répondre avec bonté. Ce peu de mots , le ton touchant dont il les prononça, f expression de ses regards & la vue du papier qu il me présentoir, portèrent le trouble & l’agitation dans mon amc. Jc pris la lettre & la serrai promptement. Quand je fus seule , je l’ouvris avec vivacité , & j’y lus ces paroles. Lettre de milord comte d’Anglssey , st miss Adéline Hymore. “ Si miss Adéline 11’avoit point oublié un te ms toujours présent à mon idée; si elle „ entendoit encore le langage de mes yeux ; si, comme autrefois, les siens daignaient me „ parler , je ne ferois pas forcé de lui rap- „ pester une amitié éteinte dans son cœur, „ mais vive & ardente au fond du mien. „ Pendant une longue & douloureuse ab- 55 fence , j’ai conservé loin de vous le sou- „ venir de votre enfance, de vos bontés, de M cette douce intelligence qui uniíToit déjà nos D 2 M 1 S. S j S S Sï. 2fZ w âmes par des liens secrets. Je cherche en „ vain à retrouver ìes traces de ces tems heu- „ feux miss Adéline m’a effacé de fa mé- moire. „ Combien certe amitié, dont vous me M privez cruellement, me seroit nécessaire „ à présent! Chere miss, que j’aurois de con- t , 3 Edences à vous faire , si vous vous intéres- j, fiez à mes peines ! J’aime & je haïs con- „ traint de rendre mes hommages à une per- 33 sonne qui m’est odieuse, je suis fans accès „ auprès de l’objet de ma tendresse. Je vois „ celle que j’aime je ne puis lui parler. Une 3, feule expression étoit permise à mon amour. ,3 Des signes , autrefois rdmarqués, seroient ,3 encore les interprètes de ce sentiments celle „ qui m’est chere les comprendroit. Mais x comment puis-je m’expliquer "{ Miss Adéline ,3 détourne ses regards. Elle liroit dans les ,3 miens que mon cœur l’adore ! Mais l’ingrate „ nc veut plus m’entendre. „ Je recommençai plusieurs fois cette lettre , si émue en la parcourant, que j’avois peine à en comprendre le sens. je répétois avec transport Elle y liroit que mon cœur f adore ! J’i- gnorois encore l’espece dé mes sentimens pouf le comte d’Anglesey. Cette tendre expression fut un trait de lumière qui nsen découvrit la nature & la force. Livrée à ce trouble enchanteur , dont le premier aveu d’une passion L s4 Histoire inspirée & sentie remplit notre ame, j’é- crivis au comte. Ma main suivit rapidement les mouvememens de mon cœur. Je me re- prochois une conduite qu j l’avoit chagriné, & croyois ne pouvoir être assez sincere, assez tendre pour réparer mon injustice. Le lendemain je réfléchis sérieusement sur ma position, sur celle du comte d’Angle- sey. A qui allois-je avouer mon penchant? A un homme dont les engagemens m'étoient connus , dont ì’inévitable union avec lady Sophie feroit formée dans deux mois. Je soupirais des pleurs m’échapperent je me trouvai malheureuse d’aimer , & craignis 1 de devenir coupable en saillant pénétrer mes fen- timens. Je voulus tout déchirer. Une de nos ' femmes venant me chercher de la part de lady Lattimer , m’en ôta la liberté. Ma lettre resta dans mon sein; mais je pris une ferme résolution de ne pas la donner , & de cacher ma tend relié au comte d’Anglefey. J’ignorois encore combien les désirs d’uti amant aimé prennent d’empire fur notre volonté ; avec quelle facilité ils anéantissent tous les projets formés pour ne pas les satisfaire. Quand le comte entra, je cessai de rn’ap- plaudir du sacrifice que je faifois à la raison & au devoir. Je sentis une douleur extrême d’ètrç contrainte à ce pénible effort. Jamais il ne m’a- voit paru si aimable , si intéressant. L’incerti- D I MISS J ! N S Y. 2ss tilde du succès de fa,démarche lui donnoit un air inquiet & touchant. J’osois à peine tourner les yeux vers lui; mais les douces inflexions de fa voix] me caufoient de l’émotion ; ses discours m’affectoient d’un sentiment tendre & compatiífant. J’allois le chagriner , lui refuser une réponse qu’il defiroit. Ses signes redoublés me la demandaient, e les comprenois trop bien. Son impatience éclacoit dans tous ses mouvemens. J’en fis un , poîNîi apprendre qu’il attendait en vain cette réponse. La tristesse obscurcit à l’instant sa physionomie, un sombre chagrin se peignit sur son front. Je le vis changer de couleur. Mon cœur s’attendrit, mes sages résolutions s’évanouirent en le voyant souffrir, j’oubliai. tout ; & cédant à ses instances sécrétés, j’eus la soiblesse de lui donner ma lettre. Depuis ce jour, nous n’en passâmes aucun fans nos écrire. Séduite par l’amour, j’éloi- gnois de mon esprit toutes les réflexions capables de combattre un penchant si flatteur seules interprètes de nos sentimens , des lettres passionnées en augmentoient la vivacité. Nos cœurs se plaisoientà s’assurer d’une tendresse éternelle , à- oublier qu’elle ne devoir jamais être heureuse. Contens de nous aimer, de nous le dire, ce commerce secret nous partfissoit suffire à notre bonheur. L’ap- proche du mariage de lady Sophie m’affli- geoít , mais fans me causer cette espeee de H I S ï C ï R R 2 douleur que fait sentir la jalousie. L’innocencc de mes penfees ne me permettoit pas d’étendre les droits d’une épouse. Accoutumée dès mon. enfance à l’idée de ce mariage , je me consolai de n’ètre point unie au comte d’Angle- sey , par l’efpérance de ne jamais me séparer dc lui je devois vivre avec lady Sophie , & tous tes vœux que je formols dans la simplicité de mon cœur, se bornoient à ta douceur de voir toujours le comte, je lui supposois les mêmes désirs , & j’ignorois ses projets. Un événement imprévu vint changer notre situation. Si la mienne me parut extrêmement malheureuse, celle du comte détruisit toutes les difficultés qui s’oppoioient à ses desseins. Les noces de lady Sophie se célébroieut dans trois semaines , quand milord Arundel reçut la nouvelle de la mort de son frere , depuis long rems gouverneur de la Carol ne. Comme ce teignent étoit veuf, & venoit de perdre fou fils unique , ií appelloit à ía succession sir Charles , ì’ainé de í'cs neveux , & laiíloit au comte d'Anglesey vingt-cinq mille livres sterling cn billets fur la banque de Londres; obligeant fou héritier à lui remettre cette somme ; voulant qu’elle lui demeurât libre & indépendante, pour eu faire l’uíage qu’il jugeroic convenable à íés intérêts. Ce legs cauíâ une joie à milord d’Anglesey, qui surprit tous ceux dont il étoit. connu particulièrement. La générosité de ion caractère n’avoit DE MISS j E íí K Y.' 2s7 ìi’avoit jamais fait imaginer que l’augmenta- tion de fa fortune put lui donner tant de plaisir. Un mémoire détaillé des biens immenses du gouverneur de la Caroline, arriva à Londres avec son testament. En Pexamittant , milord Annule! sentit renaître en lui des désirs réprimés , mais dont le principe vivoit encore. II crut pouvoir céder au penchant de ion cœur, & satisfaire une passion que Pintérèt' de ses fils ne devoir plus l’cngager à combattre. Sir Charles devenoit puissamment riche par cet héritage. Le comte d’Anglesey alloit jouir du legs de son oncle , de la fortune de sa femme; celle de lady La tri mer lui seroit assurée; Milord Arundel poísédoi lui- même des biens considérables tant d’opu- lence dans fa maison lui permettoit de prendre de nouveaux engagemcns, fans Etire tort à des eilfans déjà si bien partagés, le mettoit en état d’avantager une femme , de faire un fort à ses cadets si fa famille augmentoit, & de fe préparer une vieillesse douce , en choi- lìíiant une compagne que ia reconnoilfance attacherait à lui. Comme il aimoit beaucoup lady Lattimer, il lui confia ses sentimens , ses desseins , lui demanda ses avis, & soumit sa conduite à ia décision. . Cette dame, dont les bontés pour moi ne s’étoicnt jamais rrdlcitties, n’ayant pu rassembler des débris de ma fortune que cinq mille Tome III. R H I S T O s K É 2^8 livres sterling, ne s’attendoit point à trouver un parti convenable à ma naissance, & la modicité de ma dot l’empêchoit de songer à me marier. Les intentions de milord Arundel la charmèrent ; elle y applaudit, accepta en mon nom l’honneur qu’il daignoit me faire. Son naturel , aussi vif qtsobligeant, l’engagea à parler à l’instant des articles, à fixer le jour de mon mariage. En moins de deux heures tout rut propose , approuvé , arrêté entr’eux , & les paroles irrévocablement données. Enchantée du fort brillant dont j'allois jouir , ne doutant point de ma prompte soumission , lady Lattimer se hâta de venir m'annoncer que j’aceompagnerois fa fille à l’autel. Elle me félicita fur le titre de comtesse, & le nom d’Arundel que j’y prendrois. En même teins elle introduisit milord dans mon cabinet, me le présenta comme un amant généreux , m’ordonna de le traiter avec bonté , & de me disposer à lui donner mon cœur en recevant sa main. Ensuite elle se retira, afin de lui laisser la liberté d’expliquer lui - même ses intentions. Surprise , interdite, confondue , je restai immobile & presque stupide. Milord'me parla , je ne l'entendis point. Il prit une de mes mains, la baisa ; je n’eus pas la force dé la retirer. J’ignore îe tems que dura fa visite , il ne me resta aucune idée de ses propos. Trop . porté à se flatter, mon trouble, mon silence, lui DE MISS J E N H ï, 2sD parurent une approbation de sa recherche. 11 ne vit en moi que l’cmbarras & la crainte, dont mon sexe & ma jeunesse pouvoient naturellement me rendre susceptible dans cette occasion. II me croyoit prévenue en fa faveur, même il me le fit entendre. Avant ce moment, mes égards avoient dû rassurer dc ma sincere amitié; mais ses desseins venoient de détruire ce sentiment. J’aimois le pcre du comte d’An- glesey son rival me devint odieux ; & le premier mouvement qui me rappella à moi-mëme, fut celui d’une haine extrême pour milord Arundel. II sortit enfin de mon cabinet. En le perdant de vue, mes yeux se remplirent de larmes- Accoutumée depuis mon enfance à obéir à lady sis trimer, à la respecter comme une mere, il ne me vint feulement pas à l’esprit qu’il me fût possible de résilier à ses ordres. Mon mariage me parut inévitable ; je m’affli- geai fans modération. Quand je me représen- tois le renversement de toutes mes espérances, mon coeur fe pénétrois de douleur. Je ne fui- vrois donc point lady Sophie chez le comte d’Anglefey , "il falloit renoncer a la douceur de passer mes jours près de lui. II falloit bien pìus, on tfti’ordonnoit d’en aimer un autre. II ne me feroít permis, ni de lui conserver mes sentimens, ni de desirer la constance des siens. Femme de son perc, mon devoir m’impose- roit la loi cruelle d’oublier son amour, & d’eíxacer le souvenir du miea. JR ij 260 Histoire Lady í,arrimer rentra dans mon cabinet, Etonnée de me voir toute en larmes quelle enfance, miss AdéSine, me dit-eile! Pourquoi donc ces pleurs? Quand je viens me réjouir avec vous de votre fortune, je vous trouve insensible à mes foins, à vos avantages i à f honneur que vous fait un pair du royaume en s’uniiìant à vous. Auriez-vous des objections à opposer aux vœux de milord A ronde! ? Parlez, miss, expliquez-moi cette étrange douleur, à laquelle je ne m’attendois pas. Que pouvois-je répondre ? Le seul obstacle à ce mariage étoit mon amour pour le comte d’Anglesey. Aucune autre raison de refuser milord Arundel ne se présentoir à mon idée, j'elpérois, madame, j’elpérois ne jamais vous quitter, lui dis-je enfin, en redoublant mes pleurs. Je croyois vivre auprès de lady Sophie ; mon cœur fe flattoit que vous me permettriez de conserver toujours le titre chéri de votre fille. Je ti’en desirois point, je n’en voulois point d’autre.... Eh , mon aimable enfant, vous m’appartiendrez de plus près encore par cette alliance , interrompit milady en m’em- braflanr tendrement. Nous ne composerons qu’une feule famille, & la comtesse dhlrundel me fera auíìì chere que miss Adé^ne me Ta toujours été. Tournant ensuite mes chagrins en plaisanterie , elle me quitta , eu me priant de prendre un air moins triste, & dc me disposer à recevoir convenablement les félicj- B E MISS J E N K Y. 26l tations de mes amis & les foins de milord Árundel si loin de prévoir des difficultés à ce mariage, qu’il fe traitoit fans mystère. Avant la fin du jour , le bruit s’en répandit,' & dès le soir même milord en reçut des com- plimens. Quand lady Lattimer m’eut laissée feule , j’ouvris la lettre que je tenois prête pour le comte d’Anglefey. J’y ajoutai la terrible nouvelle des deífeins de fou pere , le détail de fa visite, & l’approbation de lady Lattimer. Dans la persuasion où j’étois de ne pouvoir me dispenser d’obéir, je ne lui demandois ni conseils', ni secours , mais de tendres consolations. Je desirois qu’il s’aííìigeât avec moi, me plaignit, partageât mes peines , mêlât fes larmes à mes pleurs. De tristes expreffions lui peiguoient les fentimens douloureux de mon ame , mais aucune n’annonçoit de la résistance. Je ne me croyois point en droit d’en opposer aux volontés de lady Lattimer, & je me regardois comme une victime dévouée qui ne pouvoit éviter son fort. Dans la disposition d’esprit où j’étois, la solitude m’eût semblé douce ; mais la nécessité de donner ma lettre moi-mème au comte d’Anglesey, me forçoit à descendre. Je me rendis à l’ordinaire auprès de lady Lattimer, & renfermai ma tristesse au fond de mon cœur. Quand le comte entra, je sentis un trouble R iij 262 Histoire extrême ; il étoit instruit de notre commun malheur. Ses yeux rouges & enflammés mon- troient qu’il avoir pleuré, Il se plaignit d'une feinte douleur , demanda des sels,- fou air abattu intéressa tout le monde. Je m’appro- chai de lui, je m’informai comme les autres de la cause de son mal. II me donna sa lettre, & il reçut la mienne. Incapable de supporter sa présence sans la user éclater ma douleur, je me retirai, en lui faisant connoître par un ligne la raison qui me contraignoit à sortir. Enfermée dans mon cabinet , j’ouvris fa lettre , je l’arrosai de mes larmes. L’idée que bientôt il ne me seroit plus permis d’en recevoir d’urïe main si chere, redoubla l’amer- tume de mes chagrins. Je fus long-tems fans pouvoir lire des caractères tracés à la hâte, à demi effacés par des pleurs. En sortant de table , milord Arundel avoit annoncé son mariage à ses fils. Sir Charles en marqua de la joie. La surprise & la douleur se peignirent sur le visage du comte d’Anglesey. Une profonde inclination fut sa réponse. 11 se retira d’abord j & m’ayant écrit dans le premier mouvement de fa colcre, de son indignation , il le fit avec tant de vivacité, d'iinterruption & de désordre, que sa lettre pouvoir à peine se comprendre. Mais ces expressions fans fuite , fans liaison, n’en croient pas moins touchantes pour un cœur tendre , passionné , livré aux mêmes agitations. Je passai de missJënny. 26 Z îa nuit à m’affliger, à écrite, à relire la lettre du comte, à me plaindre de la rigueur de mon sort, mais fans former le moindre projet contre îa nécessité de le subir. Ma soumission aux ordres de lady Lattimer révolta le comte d’Ànglefey. Ma lettre le mît au désespoir , en lui prouvantque j’étois déterminée à obéir. Sa réponse s. t une longue querelle. II m’accabla de reproches, m’accusa de savoir trompé par une feinte tendresse, de man- - quer à mes engagemens , à l’amour , à Pamitié, à tous les sentimens dont ma main & mes yeux l'aísuroient en vain, quand mes foibles résolutions les démentoient au moment où je lui devois des preuves de mes bontés. Rien ne m’obligeoit, disoit-il, à sacrifier mon bonheur & ses plus cheres espérances à la fausse idée de remplir un devoir chimérique. Lady Lattimer ne pouvoit exiger de moi une obéissance aveugle à ses ordres. Pourquoi renoncer à mon indépendance dans une occasion fi importante, où j’étois feule arbitre de ma destinée? Des plaintes, il pafíbít aux plus tendres représentations, aux prières les plus ardentes. Mille ferme ns de 11’ètre jamais à lady Sophie, de ne vivre que pour moi, se mèloient aux nouvelles ast’urances de son amour, de sa fidélité. II avoit un moyen sùr d’éviter son mariage , d’empècher le mien, de se lier à moi par des nœuds éternels. II s’é- tendoit fur les charmes d’une union formé* R iv Histoire 264 parTamour. II me les petgnoit avec feu, exigeott ' une prumc te irrévocable de mettre en lui toute ma confiance, & de seconder les entreprises, quand le moment serait arrive d’exéeuter lc projet qn’il méditait, projet qui aiíuroit notre commune félicité, jamais , cet instant, une si riante perspective ne s’étoit offerte à mon imagination. Le bonheur d’etre unie au comte d’An- gleícy n’entrmt pas dans mes idées. Je l’ai- mois fans delfein fur l’avenir ; fespérance n’avoit point enc re ouvert mon cœur au désir. Des images flatteuses me firent éprouver des sensations nouvelles. Mes pensées errerent fur mille objets variés & délicieux, J’entrevis les douceurs d’un amour heureux. Etre avec mon amant à toute heure , en tous lieux , jouir fans partage de fa tendreiî’e , réunir en moi feule toutes les affections de son cœur, pouvoir enfin lui parler, avouer un penchant si long-tems caché, mettre ma gloire à le faire éclater ! Que de plaisirs fe préfenterent à mon ame séduire! Si jeune, si sensible, prévenue d’une si forte inclination , sans guide , fans conseil, pressée par i'homme le plus aimable , le plus aimé , comment aurois-je pu lui résister ? Je promis de le prendre pour arbitre de toutes mes volontés, de toutes mes démarches , & je jurai de fou- mettre ma conduite à celui dont les fentimens étoient devenus la réglé des miens. S I MISS J -E N N y. TSs P!us gênés qu’auparavant , nous osions à peine nous regarder. Milord Arundei me Faì- soit une cour assidue. Sir Charles me visitoil tous les jours. Mes amies, mes parens m’en- vironnoient. J’étois accablée d’impommes félicitations. Lady Lattimer me donna des femmes , un appartement séparé pour y recevoir mes visites. Milord Arundei m’envoyoit chaque jour des préíens magnifiques. Soa amour, ses attentions, fa générosité rn’era- barralìoient, & ne m’infpiroient point de reconnaissance, Mais je fouffrois beaucoup de me voir dans la cruelle nécessité de manquer à lady Lattimer. Je ne levois point les yeux dur elle , fans les détourner & rougir. J’igua- rois encore ce que le comte exigeroit de ma. complaisance, & j’atteudois impatiemment la communication de des projets. Depuis mes promesses , il ne me pari vit plus de lés. desseins. J’ouvrois des lettres avec trouble , j’y cherchois Pimportant secret dont il -dévoie m’instruire. II ne s’expliquoit point» Des protestations de tendresse, d’inutiles ser- mens , de longues assurances de fa fidélité-, remplissoient toutes ses pages. II me conju- roit d'être fans inquiétude, de montrer de la condescendance pour les désirs de son peçe ; il me rappelloit ma promesse, nfexhortoit à la constance , & me juroit que je ne serois jamais milady Arundei, ni Sophie comtesse d’Angleí'çy. Histoire 265 Cependant les jours s’écouloient, le moment fatal approchoit , les articles étoient signés les permutions ecclésiastiques obtenues. Je vis enEn arriver îa veille de la célébration , lans que rien m’apprît comment je pourrois éviter de recevoir le lendemain aux pieds des autels un titre dont la feule idée révoltoit tous mes sens- Un concert de voix & d’instrumens précéda Je souper chez lady Lattimer. Au moment où son se raísembloit dans le sallon, elle m’appella ; & me donnant des tablettes fort riehes , elle m’avertit qu’elles renfermaient cinq billets de banque , chacun de mille livres sterling. C’étoit toute ma fortune, & milord Arundel vouloir que j’en disposasse. Tant de chagrin & d’inquiétude remplissoit alors mon cœur , que, peu sensible a ce don , sallois le laisser fur une table, lî lady Lattimer. c*t me grondant de ma distraction , ne m’eût obligée à mettre les tablettes dans ma poche. Le comte d’Angìesey vint tard. Son air froid, rêveur & triste, fit évanouir un reste d’espérance qui me soutenoit encore. Loin de chercher à me parler , ou à me donner une lettre, il ne montra aucun empressement à s’approcher de moi. Cette indifférence apparente me pénétra de douleu- ; je ne doutai point qu’il n’eút changé de pensée ; ses yeux fembloient m’affurer du contr ite, mais fa conduite ne me permettoit pas de le croire. I DE MISS JENNY. 267 Le souper fini, on se retira. Qui pourroit exprimer ma surprise & mon saisillement, en voyant le comte sortir sur les pas de son pere ? Mon cœur se serra, & je me sentis prête à perdre le sentiment. Dès que je fus feule, je cessai de contraindre mes larmes ; elles coulèrent avec abondance j je ne pouvois concevoir pourquoi le comte d’Anglefey s’étoit plu à me tromper, à se jouer de ma crédulité, à me donner de fi douces espérances , à rendre mon fort plus rigoureux encore , en me promettant un bonheur dont lui-même avoit élevé le désir dans mon cœur, & m’abandonnnnt, au moment où j’attendois tout de fa tendresse & de ses sermens. Ces cruelles réflexions m’occupoient toute entiere, quand Bénédicte, une des femmes que lady Lattimer venoit d’attacher à rpon service , s’approcha de moi ; & me parlant fort bas mes compagnes attendent vos ordres , miss, me dit-elle,' renvoyez-les promptement, j’ai à vous entretenir de la part de milord d'Anglesey. Ces mots me cauferent une violente émotion , mon cœur palpita,- passant rapidement d’un mouvement à un autre , la plus vive inquiétude succéda à mon accablement. Je congédiai mes femmes , retenant seulement Bénédicte qui couchoit près de moi. Alors elle me donna une lettre. Milord vous prie de lire attentivement, miss, me dit-clle» Histoire L§8 hâtez-vous , le terris presse, & votre détermination est d’une importance extrême. J’ouvris la lettre en tremblant, & j’y lus ces paroles. Lettre de milord d'Anglesey » à miss Adclme. C’est en ce moment que vous tenez vé- "jj ritablement dans vos mains ma vie ou ma 3 , mort. Je ferai à trois heures précises à la „ petite porte du parc. Une chaise pour vous „ & Bénédicte, vous y attendra ; mes che- yy vaux font prêts. Un ministre parti par mes „ ordres , nous donnera à Douvres la béné- diction nuptiale. Des mesures prises nous „ feront embarquer immédiatement après la „ cérémonie ; nous serons le soir en France , „ où rien ne contraindra nos cœurs. Rappel- M lez-vous vos promesses ; si vous y man- 33 quez , si je vous attends en vain , ne soyez 2, pas surprise d’apprendre à votre réveil „ que je suis encore au même lieu , mai» „ hors d'état de vous reprocher votre cruauté ; 3> ma mainm’aura délivré d'une vie que vous 33 feule pouviez me Dire aimer. „ Je ne fais comment je retins un cri d’épou- vante & d’horreur, en finissant de lire. L’ef- froi s’empara de mon ame , il en bannit toutes les réflexions qui dévoient s’opposer à ma suite > je vis feulement le danger du moindre B E }i I S S J E N H ï, 2§I retardement. Ehî mon Dieu, courons vite, dis-je toute éperdue à Bénédicte. Mais pou- vons-nous sottir ? Vous a-t-il instruite? Me conduirez - vous où ibm’attend ? Elle me fit souvenir d’une porte de Pappartement des bains , qui s’ouvroit sor le parc. Après m’y avoir servie ce jour mème, elle s’étoit adroitement saisie des clefs ; elle m’apprit ausiì , qu’entrée à mon service par Tordre & à la recommandation de milord d’Anglefey, elle connoilsoit son amour & ses desseins. Fille de la nourrice de ce seigneur, attachée à lui, comblée de ses bienfaits , elle se setltoit prête , disoit-elle , à exposer sa propre vie pour contribuer à la satisfaction de son généreux protecteur. Au milieu de mon agitation , ces sen- tirnens exprimés avec naïveté, ce tendre etnpresi. iemenctà servir le comte d’Anglesey , me la rendirent chere je Pembraiìai. Depuis ce moment je Tai toujours aimée , & je la distingue encore de mes autres femmes. Dès que le silence nous fit juger toute la maison dans le repos, nous nous rendîmes fans bruit & fans lumière à Pappartement des bains; nous y attendîmes Pheure convenue; dès qu’elìe sonna, Bénédicte prit une grande corbeille, qu’eiìe avoir préparée, pour Pem- porter. Nous descendîmes toutes deux, elle ouvrit la porte, celle du parc étoit fort proche. Au signal que fit cette fille, j’entendis la voix du comte je trelîàiílis; il vint à moi; Lfô Histoikí je me jettai dans ses bras, si émue , si troublée £ si hors de moi-mëme, que je ne pouvois m’op- poser aux tendres caresses dont il m’accabloit. Ma chere, mon aimable Adétine, est ce bien vous , me disoit-il, en me p relia n t contre son sein 'í Parlez-moi! ah , parlez-moi! que je jouisse enfin du plaisir de vous entendre. Mais non, partons, fuyons. Venez, ma chere Adé- line , suivez l’époux qui vous adore. En parlant, il me conduifoit vers la chaise ; je m’y plaçai avec Bénédicte ; milord monta à cheval, suivi de deux de ses gens; on prit la route de Douvres. Le valet-de-chambre qui nous y avoit devances, attendoit à la poste ; nous y descendîmes en arrivant, & cet homme avertit le comte que tous ses ordres étoient remplis. On nous ouvrit deux chambres séparées ; la précaution de Bénédicte me fut agréable. Je trouvai dans fa corbeille une robe, du linge, tout ce qui pouvoitm’etre nécessaire, pour ne pas paroître en fugitive aux pieds des autels. Le comte, ayant changé d’habít, vint me prendre, & me conduisit à la chappelle où le ministre nous attendoit. Après avoir reçu la bénédiction nuptiale, nous nous embarquâmes un vent favorable nous mit en peu d’heu- res fur les terres de France , où perdant la crainte & l’inquiçtude dont nous n’avions pu nous défendre pendant ce court vyage, nous nous abandonnâmes, fans contrainte, à tous les transports qu’excite un amour ardent & heureux. DE MISS J E 8 N ï, 27 î Comme le comte d’Anglesey avoit été présenté à la cour de France, il évita soigneusement de se montrer tant que nous reliâmes à Paris. Décidé alors à vivre pour moi feule, à jouir fans distraction de son bonheur, il se déplut dans la capitale , & prit une maison de campagne auprès d’Atys. J’y fixai ma demeure avec plaisir la présence du comte, fa tendresse, la joie vive & douce dont je le Voyois pénétré, remplissoient tous les désirs de mon cœur. Si Pidée que ma fuite avoit pu donner de moi, élevoit quelquefois des réflé- xions chagrinantes dans mon esprit, sijeson- geois souvent avec douleur à ['ingratitude dont lady Lattimer pouvoit m’accuíér, si le regret d’avoir trahi sa confiance & mal reconnu ses bontés me faisoit répandre des larmes, une tendre caresse du comte diísipoit à l’inllant ces nuages passagers. F st- ce dans les bras d’un homme adoré qu’on se reproche Pimpru- denee ou la soib'esse qui le rend heureux? La douceur de notre retraite fut troublée par les lettres de sir Richard Péri. Cet ami du comte, seul instruit de son secret, s’étoid chargé de lui apprendre Peste t qu’auroient produit fa fuite & la mienne, II iui écrivit un. long détail du désordre & de la confusion qu’un événement si imprévu avoit excité dans la mail on de milord Arundel, & chez lady Lattimer. La colere peu ménagée de cette dame, l’ de fa fille la fureur du H 1 S T 0 I R È 27L comte d’Arundel, le désespoir de sir Charles cn recevant une lettre de son frere où les raisons de fa conduite étoient expliquées , le chagrin apparent, & les ris cachés des personnes invitées à ces noces, tout contribua à rendre une si fâcheuse aventure d’autant plus cruelle, qu’il fut impossible d’en dérober la connoilsance au public. Milord Arundel, rappelant toute la prudence dans ce moment embarrassant, ne fe montra irrité que de Pin- fulte faite à lady Lattimer. Paroiísant uniquement occupé des intérêts de cette amie, il lui offrit la main de sir Charles pour fa fille » le subisitua à tous les droits de son frere ; & ce fils, trop soumis à ses volontés , victime de notre faute, consentit à réparer l’impru- dencc de milord d’Angìesey. Son union avec lady Sophie fut célébrée ce jour même, & Pacte de leur mariage devint celui de Péter- nelle exhérédation de son frere. En se déterminant à une démarche si hardie, si offensante pour son pere , milord d’ùngle- sey avoir renoncé à tous les avantages de fa naissance, & positivement à ceux de l’acte & des tettamens qui lui afluroient dc puiPans héritages, en épousant lady Sophie. Son titre seul lui restoit ; le legs de son oncle, en le rendant maître d'une somme bornée, le décida tout d’un coup, dans le terns où il cherchoit en. vain des moyens de rompre ses eugage- ïnens, & de m’enlev-er aux désirs de son pere. II B Ë BÍISS J í N N ï. 27 Z Il ne fut donc point touché d’une perte à laquelle il s’étoit prcparé ; mais il gémit du fort rigoureux de son frère; il répandit des larmes amères, en songeant que son propre bonheur déuûiíoit celui de sir Charles. IL croyoit avoir remarqué dans les inégalités du caractère de lady Sophie, úne raison prête à se déranger malheureusement pour son aimable frere , il ne se trompoit point ; l’aliéna- îion de l’ësprit de ctte dame se déclara peu de tems après son mariage ; on ne put ni cacher fa décence, ni remédier s sien égarement ; fa folie augmenta par les foins qu’on prit pour la guérir bientôt il fallut soustraire milady Arundel à tous les regards, la renfermer à la Campagne ; elle y vie encore. Sir Charles, à présent comte d’Arúndel, ce seigneur si riche » si puissant-, si noble , si grand , si digne de faire le bonheur d’une femme estimable, & d’être heureux' par elle , passe de tristes jours, privé de l’espoir de donner de généreux citoyens à fa patrie , & de laisser des héritiers de ídit irom & de ses vernis. Ces nouvelles affligeantes interrompirent notre joie, nous pleurâmes ensemble j mais dans les premiers mouvemens d’une passion vive, ardente, còníerv-t-on long-tems des sentimensqui lui font étrangers ?Nous oubliâmes insensiblement l’Angletefre, & le reste du monde , pour nous livrer à la douceur des plaisirs, dont nous trouvions la source cn Tout. 11L * S 274 Histoire nous-mêmes. Une maison simple, mais agréable , un air pur, des jardins spacieux, une entiere liberté, de l’aisance sans faste, rendaient notre solitude délicieuse. Qu’on est heureux d’aimer & d’étre aimée ! La nature a placé la félicité suprême au fond de notre cœur; nous la cherchons en vain dans tout ce que renferme ce vaste univers, c'est en nous- mêmes qu’elle réside ; mais comment conserver un bien dont on ne dispose pas feule ? Hélas! l'objet qui nous le fait connoitre, a la cruauté de détruire notre bonheur, dès qu'it cesse de le partager. Après un an de séjour à la campagne, le comte me proposa de passer un peu de tems à Paris. Je consentis fans peine à y prendre une maison. La paix, qui régnoit alors entre la France & îa Grande - Bretagne , rempliííbit d’Anglois & la cour & la ville. Milord parodiant en public , ils s’empreíserent à le visiter. Je semois de la répugnance à les voir; ma fuite avoir Fait tant d éclat , on en parloir si diversement à Londres , la malignité rnêloie des circonstances íi choquantes à cet événement; on me jugeoit capable de tant d’art dans ma conduite, d’une dissimulation si profonde , d’une fi r esté si éloignée de mon caractère , que je ne pouvois lans chagrin recommencer à tout moment l’apologic d’une démarche dont je n’aurois pu me pardonner l’irré- gularité, si , comme on îe croyoit en Angleterre , elle eût été préméditée. D E MISS E N K ï. 27s Bientôt une foule de jeunes François s’in- troduitìc chez moi fur les pas de mes compatriotes. L’étourderie, la présomption & sin- décence les caractérisoient. Ils apprirent aa comte d’Anglesey à négliger un bien réel, pour courir après des plaisirs frivoles. Sa tendresse délicate , fa fidélité à ses engagemens , l’unilormité de fa vie , devinrent f objet de ces plaisanteries légeres, qui amusent l’espric & dégradent le cœur; de ees faillies vives & piquantes, dont la tournure agréable semble adoucir la dureté, & accoutume peu à peu à jetter du ridicule fur la sagesse comme sur la folie. Tout est devenu susceptible de badi- nage dans ces heureux climats ; on raille de tout, tout excite l’enjouement par le ton singulier de la conversation, les vices, les vertus fe confondent, s’envisagent sous un même point de vue; on rit également & d’un homme méprisable & de celui qu’on ne peut fe défendre d’estimcr. Quand Battrait du plaisir est Punique lien de la lbciété , l intérieur des personnes qui la composent est indifférent, & l’on admet fans choix a u nombre de ses amis tous ceux dont les qualités apparentes promettent un amusement momentané. Milord d’Anglesey , doux, complaisant & foible , adopta aisément les faux préjugés de ses nouvelles connoissances ; de mauvais conseils , de plus mauvais exemples séduisirent son esprit, l’emporterefnt sur S ij 276 H l S T O I. R E ses principes. Faire comme les autres est une dangereuse leçon ; trop souvent este conduit à renoncer aux inspirations de son cœur, à contracter lans goût des habitudes , à les conserver, même en se les reprochant, par la difficulté d’en reprendre de conformes à ses premiers penchans. Si le Comte ne cessa pas d’abord de rn’ai- trser,- il ceiìa bientôt de me donner des marques publiques de fa tendresse. Séparés d’ap- partement, nous commençâmes à vivre avec cette exacte politesse, compagne de la froideur, triste présage du dégoût; mon amour pour la retraite offrit un prétexte de me laisser seule, de chercher au dehors des amufemens qui me Sattoient peu. Milord fortuit de bonne heure, & rentroit tard la crainte de troubler mon repos > Pengageoit souvent à passer plusieurs jours là u z me voir. Si, pressée du désir de lui parler , de me plaindre de sa négligence, j’al'ois le trouver dans son appartement, je le voyois environné de jeunes im- pudens , dont la présence m’étoit insupportable; Milord rougissent devant eux de montrer de Pamitié , même des égards , à celle qui avoir droit d’attendre de lui des préférences & de la tendresse. Son embarras, fa contrainte me forqoient à in’éloigner, à me priver de la douceur de le voir & de Pentretenir. Peut-ètre vous paroìt-il étonnant que > dans un pays où tout semble soumis à la beauté* SE MISS J E NU ï 277 on cherchât à m’enlever le cœur du comte, à me chagriner, moi dont la jeunesse & les agrémens dévoient inspirer de l’atndur & des complaisances mais une femme modeste, dont l’ame est simple & Fesprit réfléchi , qui aime ses devoirs & se montre déterminée à ne jamais s’en écarter, est partout un objet respectable , mais insipide & négligé. Les hommes attirés près de nous par le désir, par l’amour - propre, se proposent de nous reudre foibles , s’occupent avec plaisir des moyens d’y réussir. îls nous ont fait 1111 e vertu de la résistance ; mais cette vertu les rebute, loin de les attacher. Ils ne veulent pas admirer une femme, ils veulent la séduire,- celle que la sagesse & la décence gardent contre leurs attaques, perd à leurs yeux tous les charmes dont ft sévérité leur òte l’espérance de jouir. La conduite de milord d’Anglesey me pénétra de douleur ; triste , inquiette, solitaire, & presque farouche, je passois les jours à pleurer son absence, & les nuits à compter les niomens qu’il donnoit à ses plaisirs, j’é- clatai en plaintes, en reproches ; ma tristesse & mes larmes l’éloignerent davantage. Assidu chez toutes les femmes dont la réputation attaquée annonqoit un triomphe fur , il devint le héros de mille aventures invité, retenu, enlevé, il étoit par-tout, on le voyoit fans cesse, on le desiroit encore. Pour comble d’errear, d’ingratitude & d’indécen ce 278 Histoire il prit une maîtresse née dans Tétât le plus bas , laide , sotte , rebut des moins délicats » mais intéressée , folle , hardie & infidelle. Tout ce qui cur moi ; mais loin de se rapprocher d’une femme sensible & indulgente, qui de- siroit si ardemment de le revoir, honteux de ses égaremens , il continua de m’éviter, fit plusieurs voyages à la campagne, renonça à toutes ses connoiíTances , se renferma près d’un mois à Atys ; & quand il en revint, instruit de ma langueur, de ma foiblelíe, de la maladie qui me consumoit, il balança encore , il n’osoit se présenter à mes yeux. Surmontant enfin la crainte des reproches qu’il avoir trop mérités , st entra un matin dans ma chambre. Sa vue me fit jetter un cri, & pensa m’ôter l’psage de mes sens; le changement qu’il apperçut en moi , pénétra son ame de regret & de douleur. Ah , grand Dieu , s’écria t-il, est-ce Adéline que je vois S O ma tendre & malheureuse amie ! II ne put en dire davantage, ses pleurs étouffèrent fi voix ? il tomba à genoux devant mon lit, il saisit tues mains, jem’efforçai de les retirer; mais les serrant entre les siennes, les baisant avec ardeur , il les baigna de les larmes en voyant couler les miennes , un mouvement paffiopné lui rendit la faculté ds DE MISS J £ N N ï. 2Zk s’exprimer. Il se leva, me prit dans ses bras, & me pressant tendrement ah ! ne me prive pas de toi, s’écria-t-il, ne me punis pas,-pardonne-moi, ó ma chere Adélinc ! ne détourne point tes regards d’un criminel , vois son repentir séduit, trompé , vain, léger , infidèle, je ne suis plus digne de toij mais que ton cœur généreux s’éleve au-dessus de tes justes xeffentimens ranime-toi,-rends- moi l’elpérance de gémir à tes pieds, tout le reste de ma vie, d’avoir mérité ton indifférence & tes mépris. Pendant qu’il parloit, des larmes de tendresse, de douleur & de consolation inondaient mon visage & se confondoient avec les siennes. Je passai mes bras languilíans autour de lui ; & le ferra u t autant que ma foi- besse me le permettoit ah ! comment comment avez-vous pu, cruel, lui disois-je, m’abandonner, me fuir', me réduire à Pétât déplorable ?. N’importe , je vous pardonne , je vous aime , je n’ai point cesse de vous aimer. Si mes jours vous sont chers, j’accepterai les secours capables de les prolonger si mon amour est nécessaire à votre bonheur , vous ferez encore heureux ; bannissez vos craintes, séchez vos pleurs, reprenez votre joie, ingrat! inhumain ! le plus grand de vos crimes est de douter du cœur qui vous est attaché. pu aveu naïf de toutes ses fautes suivit Histoire 282 Pattendriffement du comte. Son repentir êtoît sincère z ses foins , ses empressemens , son assiduité près de moi , fa fermeté à refuser de voir ses cruels amis qui l’avoient égaré, ne me laiiToient aucun doute fur la vérité de son retour. Ma santé se rétablit 5 le sacrifice des deux tiers de notre revenu arrangea les affaires qui inquiétoient milord d’Attgícsey. Nous retournâmes dans notre retraite , nous y reprîmes nos anciennes habitudes j mais y n coeur bìeffé par une main chere, conserve toujours la trace d u trait dont il a senti l’atteinte. Ou pardonne, il est vrai, il est poíîìbìe ds pardonner, il ne Test pas d’oublier. J’aimois encore ^ mais ee sentiment vif & délicat , auparavant la source de mille plaisirs délicieux» élevoit alors dans mon ame des mouvemens tristes & douloureux. La présence du comte , loin de m’inspirer , comme autrefois , une joie pure, dlexciter en moi une flatteuse émotion , me rappel loi t l’amertunje où la privation de ce bien désiré m’avoit si long-tems livrée. Les expressions de son amour m’affectoient beaucoup, elles ne me séduisaient plus ses caresses me touchoierrt ; mais des soupirs, des larmes m’échappoient dans les momens où ma sensibilité devoit éclater par de tendres transports. Capable encore de sentir toutes les peines que l’amour peut causer , je ne l’étois plus d’en goûter les douceurs ; il faut être toujours préférée»pour conserver Fíilufíost DE M ï S S J E N N Y. LFz nécessaire au bonheur. Si l’interruption des amusemens rend leur attrait plus fort & plus piquant, par un effet contraire , celle des plaisirs du cœur en détruit pour jamais les charmes. Le comte ne se trouvoit pas plus heureux que moi. Sa première ardeur rallumée , 1c rendort attentif à mes moindres mouvemens. L’extrème tristesse dont je ne pouvois me défendre , l’alarmoit fur mes sentimens, II se persuada que je ne l’aimois plus. II ne ss plaignit pas, mais il s’aftìigea. Les veilles, les excès de toute espece , avoient affoibli'smi tempérament. Ses chagrins abattirent ses esprits. Peu à peu il tomba dans une mélancolie dont rien ne pouvoit le distraire. Son état m’effraya ; il ranima la vivacité de mon attachement. Mes craintes, mes foins , mes attentions, auroient dû lui prouver combien il m’étoit cher ; mais fa fatale prévention lut fit attribuer au devoir & à la compassion toutes les assurances que je lui donnois de ma tendresse. Obstiné à me cacher le principe de fa douleur , il me livra à mille inquiétudes, je rn’ar- rêtai à penser que la diminution de sa fortune , l’ambition naturelle à un homrpe né pour posséder de grands biens & briller dans un haut rang, pouvoit exciter ses regrets. J’ima- ginai que peut-être il se repenteit d’avoir sacrifié à l'amoux , au désir de s’unir à moi. je 284 Histoire m’accufai des peines dont je le voyois accable* Je me répétai cent fois , que milord d’Angle- íey n’eût point ceiíe d’être heureux , si, peu attachée à mes devoirs, je ne m’étois point livrée à la douceur de lui donner des preuves de ma tendresse , d’augmenter la sienne pat Faveu de mes sentiméns Pénétrée de ces idées, je pris le parti de m’immoler à son bonheur , & de tout tenter pour ramener le calme dans son esprit & la paix dans son cœur. Depuis notre départ de Londres, sir Charles n’entretenoit aucun commerce direct avee son frere. Milord Arundel avoit exigé de lui un serment de ne point recevoir de lettres du comte d’Ang'esey ; mème si le hasard ou la surprise en faisoient tomber entre ses mains, de n’y jamais répondre. Rengagement de sir Charles m’étoit connu cependant j’osai recourir à lui dans 1 amertume de mon cœur. Je lui écrivis. Ma lettre commençoit par une peinture touchante de la situation de son frere. Je ne lui cachai rien, ma confidence fut fans réserve. Je le suppliais ensuite d’intercéder auprès de milord Arundel en faveur du comte, d’employer ses soins & ses efforts à lui Couvrir ia maison paternelle, à l’admettre au partage des bénédictions de foii pere, à obt&r nir le pardon d’un fils déjà trop puni par le reproche de son cœur, des fautes dont aux yeux d’un parent indulgent fa jeunesse pou,- voit être l’excuse. Je promettois de ne jamak DE MISS J E lì S Y. 2 g? ofFtir aux regards de milord Arundel un objet capable de ranimer íes ressentimens contente de la part que j’aurois à cette heureuse réconciliation , je me retirerois au fond d’une province éloignée de Londres j’y vîvrois feule * ignorée , tans rien exiger d’unc famille où j'.a vois porté le trouble & la douleur. Ainíl détachée de tout intérêt personnel dans lá priere ardente que je luifaifois , je terminois ma lettre, en assurant sir Charles que tous mes vœux feroient remplis , si , par le sacrifice de mon propre bonheur j je pouvois rendre au comte d’Anglefey la protection de son pere f l’amitié de son frere , & l’espoir de rétablir sa fortune. je fus trois semaines fans recevoir une réponse dont Patiente me cauí’oit la plus vive inquiétude. Je gardai le secret sur cette démarche , dans la crainte que le comte ne la blâmât. II s’affoibliísoit considérablement ; les secours de Part lefatiguoient fans opérer aucun changement en lui. Rien ne peut agir, me disoit-on j contre une imagination blessée & des forces épuisées. Je Irémissois à la feule idée de le perdre ; je lui cachois mes pleurs & mes alarmes; je le íervois, je ne le quittois point; Mon cœur se brisoit à tous momensj je n’elpéíois plus de nouvelles d’Angleterre, quand un jour on m’annonça un étranger. II demandoit avec empressement à me voir. L’ef- prit frappé que ce pouvoir être un messager 286 H i sîoirë de sir Charles, j’allai le recevoir,- mais quelle iut ma surprise en l’appercevant lui - n'ème î Je pouisai un cri ; il vint à moi lesbras ouverts, me preisa tendrement; & me voyant interdite ch quoi, masreor, me dit-il d’un ton doux à triste , eh quoi, ma vue vous edraie ? Que Votre abattement me touche ! Grand Dieu, serois-je arrivé trop tard! Parlez, milady, parlez , où est mon chere d’Anglesey '{ Ai je encore un frere ? un ami ' Nous étions dans la chambre qui précédoit celle du comte il m’avoit entendu crier ; croyant s’ètre trompé , il prêtoit Poreille; le son de la voix de son frere pénétra jusqu'à sou cœur. Ah, qu’entends-je, s’écria-t-il , Charles, mon citer Charles ! Est-ce toi ? est-ce bien roi ? Son frere courut à lui; & se précipitant dans ses bras, leurs mutuelles-exclamations, des larmes , Pexpreííìon de la joie, de la douleur, & de tendres careíies, furent iong-tems les feules interprétés de leurs semimens. En croirai je les vœux nvdens de mou cœur , dit enfin le comte d’Angiel'ey f mon pere m’a- t-il pardonné? A-t-il au moins révoqué cet ordre cruel qui me privoit de la douce consolation de voir mon frere , de lui prouver ma sincère amitié ? Est-c f de son aveu ?... Respectons fii mémoire , interrompit sir Charles ; nous n’avons plus de pere. Quoi, s’écria ie comte, mon pere est mort! il est mort fans me pardonner! avec clés íentimens de haine V L MISS ] E H H ï. 28? contre son malheureux fils! Non , mon frère, reprit sir Charles d’un ton attendri } non il ne vous haïssoit pas. Le pouvoir qu’il m’a donné de vous punir est la preuve de son indulgence. En s’obstinant à ne point changer ses dispositions, fans doute íl se reposoit sur mon amitié, du soin de vous rendre heureux. Pleurons-le, mon frere,& ne nous établissons point juges de ses actions. Je vous plains , je plains milady d’Anglesey. Vous avez manqué tous deux aux égards que vous imposoient des devoirs sacrés ; mais oublions tout, réparons tout. Revenez dans votre patrie, dans la maison de vos peres. Non, mon cher comte ; non, mon aimable sieur , ajouta-t-il en serrant nos mains entre ies’siennesnon, vous n’ètes point déshérités. Périsse le frere inhumain qui accepte les dons de la colère, ose à l’abri des loix jouir seul d’un bien dont l’équité exige le partage , & peut contempler dans rabaissement, dans la misere , celui que la nature destine à être son premier ami ! Une façon de penser si noble n’étoit-pas étrangère au cœur de milord d’Anglesey. Elle ne Tâtonna point, mais elle le toucha vivement. II se jetta dans les bras de son frere, il y pleura long-tems, lui demanda cent fois pardon d’avoir été la cause innocente de son mariage avec lady Sophie. Le détail où il entra sur ses sentimens pour moi, fur les évé- nerucns qui aous intéreííbieHt toi* deux, me 288 Hìstòírè découvrit les idées & les chagrins dont il riòtir- rissoit l’arnertume depuis notre retour à la campagne. Milord Arundel lui montra ma lettre; elle l’attendrit. Mais par une fuite de fou imagination bleiïee , l’offre que je faisois de le quitter pour lui rendre la faveur de son pere * le confirma dans la pensée que j’étois entièrement détachée de lui. II me regarda d’un air trille ; & détournant son visage , s’ef- forqant de cacher ses larmes ô ma chere Adé- line , s’écria-t-il, qu’est devenu le tems, l'heu- reux tems où vous m’ai niiez ? Auriez-vous désiré alors de rne procurer un avantage acheté par une si dure séparation '{ Quoi, vous vouliez m abandonner ? Mais j’ai mérité mon infortune , je ne me plains que de moi-mème. Combien cet injuste reproche me fit répandre de larmes! Qu’il est de peines différentes pour une ame sensible! Comme milord Arun- deì avoit paisé la mer avec le seul dessein de nous engager à le suivre en Angleterre, il voulut attendre près*, de nous le rétablissement des forces de. son frere. II demeura à Atys. Ses foins, son amitié, le plaisir que !e comte paroiiíoit prendre à le voir , à lui parler, ranimèrent mes espérances. Je me flattai d’un heureux changement dans son état ; mais je devois le perdre, j’étois destinée à sentir toutes les douleurs dont un cœur tendre peut être pénétré. Par une fatalité cruelle , ces mêmes mou- yemens, que je croyois capables de dissiper î L MISS Jenny. 289 íalangueur,ces émotions nécessaires, disoit-on, pour donner du ressort à ses sens assoupis , lut causerent une inflammation violente. Les secours de l’art devinrent impuissans. Dix jours après Parrivée de milord Arundel , Paímable , Pìnfortutié comte d’Anglesey expira dans nos bras. Les pleurs qu'après cinq ans ce triste souvenir m’arrache encore, doivent vous donner une idée de la douleur où me livra ce funeste événement Pendant que mon désespoir mettoit ma vie en danger, milord rendoitles derniers devoirs à son malheureux srere. II le fit embaumer , & porter à Àrunde! dans le tombeau de ses ancêtres. Je restai trois mois incapable de consolation. Mes cris ,,mes gémiíi'emens entrete- noient les chagrins de milord Arundel. Sa tendre compassion Pattachoit près de moi, il mêloit ses larmes avec les miennes; enfin il parvint à me faire quitter des lieux où PatUer- tume de mes regrets se renouvelloit fans ceíse. Nous revînmes à Londres ; mais ne pouvant me déterminer à paroître, à voir du monde, il me conduisit ici. Je passai Pannée de mon deuil dans cette charmante solitude. Le tems n’essaça point ma tristesse. Je me destinois à vivre s nie , à m’occuper toujours des tristes souvenirs dont mon ame étoit remplie. Mais milord Arundel avoir promis à son srere de me rendre heureuse , & cet engagement lui paroissoit inviolable. Tome II I t T 2 yo Histoire II venoit souvens me voir. Ses foins généreux me procuraient Eout cequ’il croyoit capable de me plaire. Ma sœur , me dit-il un jour , j’attends un effort de votre complaisance ; ma tendre amitié mérite de l’obtenir. Le ciel ne me permet pas de faire le bonheur de la femme qu’il m’a donnée ; j’ai perdu la douce espérance de vivre avec un frere dont j’étois l’ami privé du plaiíìr d’clcver une famille, presque fans parens, je me vois environné d’étrangersj vous, qui deviez tenir lo premier rang dans ma maison , refuferez-vous de l’habiter, de la diriger, d'en faire les honneurs , de la rendre aimable pour moi, & attrayante pour les autres? Venez, milady d’Anglesey , ajouta-t-il, venez à Londres ; daignez partager la fortune d'un frere , d’un ami. Dès ce moment je vous donne, fur tout ce qui m’appartient, Pautorité que 'accorderais à la propre fille de mon pere , & j’aurai pour vous la condescendance, le reipecì & la tendresse qu’elle auroit droit d’at- tendre de moi. Le ton dont milord Arundel me fit cette obligeante priere, me persuada que je l’affli- gerois par un refus ; je consentis à ses délits. A mon arrivée à Londres, je trouvai lady Lattimsr disposée à oublier le cruel procédé dont j’avois payé fa tendresse & ses bontés. Je pleurai beaucoup en la revoyant > elle mjr rendit son amitié, & voulut bien attribuer sion imprudence à ma grande jeunesse. Une DE MISS JENNY. 291 cour brillance nsenvironna bientâtf. On s’em- pressa à me plaire , à m’amufer. Je demeurai indifférente ; mais des foins qui ne peuvent toucher, servent pourtant à distraire; si je ne perdis pas le souvenir de mes peines, j’éprou- vaí au moins qu’une continuelle attention pour les autres, nous arrache insensiblement à nos propres idées , & nous rend enfin capables d’éloigner de notre esprit les réflexions affligeantes qu’entretiennent la retraite & l’habitude de s’occuper de soi-même. Que l’amitié vous engage à m’imiter, ma chere Jenny, continua la comtesse ; promet- tez-moi de ne plus nourrir votre mélancolie par une application constante à vous rappelles vos chagrins. Milord Arundel me demande toujours si vous êtes heureuse ses lettres font remplies de l’intérët qu’il prend au fort de mon aimable amie. La fin de la campagne est prochaine, il va bientôt revenir; jouissez dès à présent de la douceur de penser que vous avez en lui un protecteur puissant & zélé. Cessez donc de répandre des larmes, quittez ces habits lugubres. Nous allons attendre à Londres îe retour de mon srere , une foule nombreuse va nous environner. Si vous conservez au milieu du monde cet air abattu, on imaginera que ma parente trouve chez moi des sujets de s’attrister. Cette gravité , si peu convenable à votre âge , ces longs soupirs , vos yeux toujours humides de pleurs , exciteront la Tij 292 curiosité. On voudra savoir pourquoi vous avez laissé la province, qui vous ëtes , d’oú naissent vos ennuis. Ces considérations doivent vous porter à faire un effort fur vous- mème, je l’attends de votre raison , & je i’exige de votre amitié. Fin de la troisième partie de miss Jenny. £93 **?» f ë-mjmB M Hê^-^K 1 % ^m,m/ si jamais vous me rappeliez la cérémonie où vous désirez assister , fouve- Dî MISS J E y S Y. 309 îiez-vous , je vous en prie, que je ne fouhai- tois point un témoin si illustre de mes erigss- gemens , & que vous-même m’avez fortíé d'abuser de vos bontés. II ouvrit alors U porte par où j’étois entré, & sortit en m’.T- vertilìant qu’il alloit amener celle dont je confentois à devenir le pere. Cette affectation à me faire remarquer qtril rie m’eút pas choisi pour témoin de ses enga- gemens , me frappa désagréablement ; elfe ramena mes premieres idées. Je repris une opinion très-désavantageuse de la personne que sir James épousoit, & commençai à me repentir de l’espece d’obstination qui me por- toit à l’aider dans une démarche insensée. En paroiffaut avec lui, vous détruisîtes ces soupçons; l’admiration leur succéda, & le plus vif intérêt s’y joignit. Touché de Pair Rabattement répandu fur votre visage, je ne piis me défendre d’en demander îa cause à sir James. Je le pressai de me dire s’il se cròyoit aimé, si personne ne vous contraignoit à lili donner la main. Ses réponses & la tristesse de vos regards, me persuadèrent que vous 11e l’aímiez pas ; je ne voyois point dans vos yeux cette joie douce qui perce au travers de la modestie , & laisse échapper des marques d’une satisfaction intérieure. Sir James pensa perdre connoissance, en prononçait,t le serment qui suuissoit à Paimabîe fille dont il desiroitr fi ardemment la possession; son trouble, des AIS Histoire mouveryiens si peu convenables à l’occasion , m’étonnerent ; je m’abandonnai à mille idées vagues ; aucune ne me rapprocha de la triste vérité. L’heure me pressant , je vous quittai immédiatement après la cérémonie, emportant le regret de penser qu’en assurant votre fortune, peut-être vous n’aííuriez pas votre bonheur. Je restai près d’un an hors du royaume , fans cesse occupé de travaux militaires. Sir James m’avoit promis de m’écrire ; il ne le fit point. Sa négligence me toucha,- je revins à Londres, & je ne le vis paroître ni à la cour, ni dans les lieux où je devois naturellement le rencontrer. Dès les premiers jours de mon arrivée, un gentilhomme à moi ine pria de vouloir bien m’iméresser en faveur de son frere , ministre en Ecosse , pour le faire nommer à un bénéfice dépendant de milord Danby. Je croyois ne pas connoitre ce lord,- mais le désir d’obliger un homme qui m’étoit attaché, me conduisit à fa porte. Malade depuis plusieurs jours, il ne voyoit personne on m'é- crivit. Deux heures après je reçus de fa part une invitation pressante d’aller le voir avant la fin du jour, si je le pouvois fans trop me gêner. A l’instant meme, j’y- retournai ! on se hâta de m’annoncer ; ses gens ouvrirent fcs rideaux, & se retirerent. En jettant les yeux fur le lit de milord Danby, je reconnus , avec autant d? surprise que d’attendrissement, sir DE MISS JENNY. ? tl JamesHuntley, pâle, abattu , le visage inondé de larmes, & paroi lia n t accablé de douleur, j Que vois-je, m’écriai-je en me précipitant pour l’embrasser ! Quel état, mon cher James 1 Eh, grand Dieu ! devois-je m’attendre à vous trouver dans une situation si fâcheuse ? Mais êtes-vous milord Danby ? Est-ce vous qui me demandez, ou le hasard nous raísemble-t-il encore ? II me tendit la main ; & pressant foiblement la mienne plût au ciel, me dit-il, que ce nom fatal ne m’eût jamais été donné , que jamais l’ambition ne m’eût fait accepter un titre , cause de mes malheurs & de ma honte ! La compassion se peint déjà fur vos traits, ajouta-t-il j ah , milord , ces marques de vos bontés pour un ingrat, augmentent mon désespoir! Par quel lâche procédé j'ai payé l’ami- tié dont vous m’honoriez ! Cessez de me plaindre; j’ai mérité vos reproches, votre indignation , vos mépris! Mais je fuis puni, j’ai perdu tout ce qui m’attachoit à la vie ! Heureux du moins, si, par un aveu sincere, j’ob- tiens de vous le pardon de mon crime , si je vous intéresse au fort de la triste victime de ma trahison !.. Mais où la trouver, s’éeria-til avec une extrême agitation ? Où est - elle ? rju’est - elle devenue ? Affligée , errante, abandonnée à ft douleur, à ses craintes, fans asyle, sans secours ! .. .. Ah, milord , je me meurs ! Détournant alors son visage, il poussa de* V ÍY 3i2 Histoire cris, des gcmissemens, & pénétra mon cœur de la plus tendre pitié. Eh, mon ami, pourquoi vous ferois-je des reproches, lui dis-je ! De qui me parlez-vous ? Qu’attendez-vous de moi? Comment ma vue excite-t-el!e en vous des transports si vioìens? Quand vous m’auriez donné un juste sujet de me pstindre de vous, votre état m’engageroit à l’oublier. Calmez vos sens ; comptez fur un ami sensible, indulgent, qui vous aime toujours. Parlez, mon cher James, parlez avec constance; & si je puis vous servir, ne rn’of- fensez pas en doutant de mon zele. Moi, votre ami, reprit-il ! ah , milord, jc me reconnois indigne de ce titre ! Je vous ai trompé, je me fuis trompé moi-même. Le hasard , les circonstances , la noble franchise de votre caractère, qui vous fit mal interpréter mes discours, la honte d’avouer une trame si basse... Ah, que n’ai-je pu la surmonter cette honte ! que n’oíai-je vous confier mon infâme projet ! II seroit resté sans eff'et. Un ami si vertueux m’auroit rappelle à l’honneur, à Phumanité qui t milord , vous m’auriez sauvé de ma propre foibleiTe , des lâches cora- plaiíans dont les vils conseils. ... 11 s’inter- rompit , & se jettant dans mes bras, redoublant ses pleurs je vous demande un généreux pardon, continua-t-ilj daignez me l'accorder , y joindre une seconde grâce, seule capable d’adoucir l’horreur de mes derniers DE MISS J E N » y. 3*3 histans. Ce n’est pas pour moi que je vous implore, c’est pour l infortunée.... Hélas, j’ai comblé son malheur ! O mon cher Charles, si jeune , si belle , exposée au danger de retrouver un protecteur auísi perfide , auflì bas!... Quoi, j’ai pu la tromper! abuser de sir cruelle situation!.. . II s’arrêta; & jettant autour de lui des regards furieux, il reprit la parole , pour 'accabler de reproches, se donner les noms les plus odieux. De vives exclamations, des imprécations terribles, entrcmè. lées de cris, de larmes, & la violence de ses mouvemens , le firent enfin tomber dans des convulsions effrayantes, & je me vis contraint d’appeîler du secours. Pendant que j’aidois à le soulager , à lui rendre l'usage de sps sens , je me livrois à mille idées confuses -, vous étiez l’objet de fa douleur,je n’en pouvois douter mais comment s’acculbit-il de vous avoir trompée , & de quelle offense me detnandoit - il pardon ? Nos intérêts sembloientse rapprocher, s’unir par ses discours ; cependant vous m’étiez in- inconnue. Je me perdois dans ces réflexions , quand milord Danby revint à lui-mème. Remarquant mon empressement à ìe secourir , il me remercia d’un air pénétré de recon- noiflance, & me pria de lui permettre de chercher du repos, me conjurant de revenir le lendemain. II esperoit, disoit-i! , se trouver plus tranquille, & en état de m’ouvrir son cœur. » Histoire 3*4 J’y retournai le jour suivant. II me parut auííì triste, mais moins agité. Après de longues préparations, il m’apprit votre naissance, vos malheurs , son amour pour vous, la purefi de ses intentions pendant son séjour chez milord Clare, le voyage qu’il St en Ecosse, comment il perdit vos traces, son mariage avec la duceíse de Rutland, sses regrets de n’ëtre plus libre quand il vous retrouva , ses ossres , vos refus , le crime où l’amour désespéré savoir conduit ; il me rendit un compte fidele de ce qui s’étoit passé chez mistriss Roberts, deía hardiesse à vous enlever du carrosse de fa femme, de votre maladie , de l’horreur qu’il vous inspiroit ; enfin de votre fuite , & de la douleur où elle le livroit. Inquiet de l’afyle où vous vous cachiez , il se reprochent amèrement, de n’avoir pas cédé aux instances de la duchesse de Rutland. Cette dame exigeoit absolument qu’il vous remît entre ses mains, & partit a uffi-tôt pour Vienne. Vivement offensée de sa conduite & de ses refus, la duchesse quitta Londres fans le voir, A lui écrivit de ne jamais se présenter devant elle. Milord Danby termina cet étrange récit, en me demandant encore un généreux pardon de sa faute , en me suppliant de ne pas lui refuser la grâce qu’il attendoit de moi. En secourant, je contenois avec peine les mouvemens d’indignation que de tels détails élevaient dans mon ame. Honteux du B! MISS Jenny, Zls personnage qu’il avoit osé me laisser faire, affligé d’ètre compté par vous au nombre des vils malheureux unis pour abuser de votre crédulité, je semois renaître au fond de mon cœur cette tendre compassion dont vous l’af- fectiez chez Palmer. Si la douceur de ma réponse dut prouver à milord Danby que j’é- tois incapable d’ajouter l’aigreur du reproche à l’accablement d’un homme déjà pénétré de douleur , mes expressions ménagées , mais froides, dînent aussi le préparer à voir finir une amitié que le mépris venoit d’éteindre. Je le priai de s’expliquer fur le service qu’il exigeoit de moi ; je pouvois encore l’obiiger , mais il ne m’étoit plus possible de l’aimer. II se fit alors apporter un petit coffre de la Chine. II contenoit vos pierreries , vos bijoux, une somme considérable en billets de banque , & l’acte d’acquisitiou de cette te rre où il desiroit de vous voir habiter. II m conjura de vous chercher, d’employer tous mes foins à vous retrouver, à taire palier dans vos mains le feible dédommagement qu’il pouvoit vous offrir. II espéroit qu’après fa mort vous auriez moins de répugnance à recevoir ses dons , que vous pardonneriez peut- être à la mémoire d’un malheureux, séduit par de lâches conseils trop conformes à ses désirs , pour ne pas égarer un cœur livré à la passiqji la plus forte qu’on eût jamais ressentie. Je erojrpis manquer au devpir le plus m- Zi6 Histoire - dispensablc , lui dis-je, si je refusois de m’etn- preííer à suivre les traces de Tinfortunée dont vous venez de me rendre l’ami. La part indirecte que j’ai à son malheur, me donne pour elle les sentimens d'un tendre frere. Oui, milord, je la chercherai, je désiré ardemment de découvrir son asyle ; plais déposez chez un homme public ces effets destinés à miss Jenny. II suffira de me remettre un écrit qui lui donne le pouvoir de les retirer, en supposant qu’eile veuille accepter vos bienfaits. Si d’exactes perquisitions me font connoître fa retraite , je m’engage à vous instruire de sheureux succès de mes démarches mais vous devez penser, milord , que je n’ai pas dessein de vous rendre fur elle des droits usurpés & tyranniques. Maîtresse de íavotoné, miss Jenny le fera de recevoir ou de rejetter vos présens. Si elle les dédaigne, vous ne troublerez plus cette fille dtjàtrop malheureuse ; vous ne tenterez point de vains efforts pour obtenir un pardon qu’elle peut vous refuser sans injustice j vous cesserez de gêner une personne indépendante; vous la laisserez libre dans ses fenti- mens & dans fa conduite. Si vous vous soumettez à cette loi , que je crois pouvoir vous •imposer, je prendrai toutes les mesures convenables pour remplir vos désirs. Mats ne pro. mettez pas légèrement, milord la moindre atteinte portée à votre parole, au serment D K MISS ] ! N N ï. ZI? que j’exige , auroit des fuites fâcheuses , & me rendroit ^irréconciliable ennemi d’un homme que je me fuis plû long-tems à croire digue de mon amitié. Ah! trouvez-la, milord, trouvez-la, s’écria- t-il ; secourez la , consolez cette fille charmante ; qu’elle vive paisible & heureuse sous votre protection ! Non , jamais je ne la troublerai i le vœu le plus ardent de mon cœur eiì de lui donner un ami vertueux. Alors il me jura de tenir rengagement qu’il prenoit avec moi. Après lui avoir demandé les éclair- cilTemens propres à me guider dans mes recherches , je le quittai, peu disposé à le revoir ; cependant j’envoyois tous les jours savoir de ses nouvelles , & lui fis deux ou trois courtes visites, vaincu par ses prières & le désir qu’il montroitde me parler. Après un mois de souffrance , il se rétablit un peu , & partit pour Vienne , convalescent , foibla encore, ignorant ce que vous étiez devënue, & livré à la plus protonde tristcffe. Mon premier foin avoit été d’écrire à mistriss Palmer. Je lui adrelsai ma lettre en. Irlande , où elle venoit de palier. Cette femme me montra peu de confiance díurs fa réponse. Avant de m’inílruíre, elle exigeoit que mílady d’Anglesey voulût bien l’affurer qu’elle-même prendroit la jeune dame sous fa protection. Obligé d’informer ma four de votre aventure, j’obtins tout de fa complaisance. Elle envoya 318 H î s t o î r ë un exprès à mistriss Palmer ; mais pendant que j’attendois impatiemment le retour de fim Courier, vos tablettes apportées à milady par Bel la, & les discours de cette fille, nous persuadèrent que vous étiez chez fa tante* Pour éclaircir mes doutes , je pris l’habit & le nom d’un chapelain de milady d’Anglesey. Le reste vous est connu. Avant de m’embar- quer , j’écrivis à milord Danby. II apprit avec transport dans quel asyle je vous laissois. Les lettres de milady me découvrant vos senti- mens, j’ai cru pouvoir rassurer que la noble fierté de miss Jenny s’oppoferoit toujours à l’intention où il étoit de l’obliger. Je lui ai renvoyé le papier qu’il m’avoit remis; il m’a renouveîlé la promesse de ne plus vous troubler, & je fuis sûr qu’il tiendra sa parole. A présent, chere miss, continua le comte d’Arundel , daignez prononcer mon pardon, daignez voir en moi le frété de votre amie; j’ai désiré qu’elle fût feule témoin de notre premiere entrevue ; je craignois d’exciter en vous une surprise capable d’exposer votre secret ; il est facile à cacher, votre cruell» aventure est absolument ignorée ; la prudence de milady Rutland ne lui a pas permis de tacher la réputation de milord Danby, en faisant éclater le sujet de leur mésintelligence. Ceux qui aidèrent à vous tromper , ont le plus grand intérêt à se taire. Milord Overbury ne vous a point vue; que votre innocence vous D I M I S S J E N N Y AIZ console d’un événement dont jamais vous n’avez dû rougir ; oubliez vos malheurs dans le sein de l’amitié; soyez notre sœur, notre elle est notre sœur, inter- rompit vivement milady d’Anglesey , en prenant mes mains & celles du comte , qu’elle ferra ensemble oui, ma chere Jenny, vous êtes ma sœur , vous m’aiderez à reconnoítre les bontés de mon aimable frere, en vous empressant, comme moi , à rendre tous ses momens heureux. En parlant, elle essuyoit mes larmes, elle me fuioit les plus douces caresses. Touchée, émue, pénétrée, je passai mes bras autour d’elle ; milord Arundel nous pressa toutes deux dans les liens; la recon- noissance & l’amitié ranimèrent mon cœur & me rendirent la force d’exprimer mes senti- rnens à des protecteurs ll dignes de la tendre vénération qu’ils m’inspiroient. Pendant long-tems je conservai de la tristesse & sentis de la contrainte ; il me paroissoit impossible de m’accoutumer jamais à prendre avec milord Arundel cet air de confiance & de familiarité , que donne l’habitude de se voir sans cesse & de converser ensemble. Sa présence excitoit ma rougeur , souvent mes larmes ; une extrême confusion me faisoit éviter ses yeux, & me forçoit à baisser les miens devant lui ; mais son application continuelle à détourner mes idées de mou humiliante aventure, son amitié pour moi, ses tendres z 2a Histoire égards m’amenerent peu à peu à ne plus mettre de dissérence entre miiady d’Anglefey & lui. Ah , madame, que de noblesse , de candeur , de bonté dans l’ame de mon généreux ami ! que d’équité , de Véritable grandeur , fans aucun mélange de hauteur ou d’ostentation ! J’ai vu milord Arundel payer les frais d'un procès intenté & gagné pendant son absence par ses gens d'assaires,' je l’ai vu donner au malheureux plaideur , chassé de son héritage , la terre contestée & déjà rentrée dans ses domaines, traitant de barbare & d’inhumaine la loi qui permettoit de dépouiller un enfant de ses biens , parce qu’en les acquérant, son pere avoit négligé des formalités dont l’oubli ne formoit un droit que pour l’homme injuste, Objet des attentions, des complaisances du comte d’Arundel & de miiady d’Anglesey , mes jours s’écouloient dans une parfaite tranquillité i tous mes momens étoient paisibles, je dirois heureux , ii après avoir éprouvé d’humiîiantes disgrâces , on pouvoit jouir du présent, lans cn troubler la douceur par le souvenir du passé. C est alors que j’eus le bonheur de vous voir & de vous plaire , madame’, chez la vicomtesse ue Belroont ; vous ne me laissâtes point ignorer !ò principe du goût vif qui vous portoit à m'aimer; vous trouviez en moi l’image d’une amie dont vous chérissiez la “.mémoire. Que mon cœur se sentoit ému DE MISS J E N N Y. Z2I érrtii de vos discours ! avec quel plaisir je vous entendoit répéter les louanges de lady Sara ! que vos regrets me touchoient, qu’ils exci- toient d’attendrissement dans mon ame ! Vous connoiffiez peu milady d’Anglesey ; vos bontés pour Moi vous engagqrent à vous lier plus particulièrement avec elle , sauvent vous m’honoriez de vos visites. Surprise & charmée en voyant le portrait de lady Alderson dans mon cabinet, vous le considérâtes long- tems j vous ne pouviez détourner vos regards de cet agréable tableau. Croyant que je le tenois du hasard, vous me le demandâtes. Embarrassée , interdite - je n’ofai répondre. Vous insistâtes , je promis de vous le donner ; mais je trompai votre attente, en vous envoyant le mien. Vous cherchâtes à pénétrer le motif de mon attachement pour uii portrait dont je ne pouvois avoir connu l’original ; je rn’ap- perçusqu’il excitoit en vous un désir curieux, & je me sentois disposée à le satisfaire , quand votre départ précipité m’obligea de remettre cette confidence à un autre tems. L’abfence n’a point diminué votre constante affection ; vos lettres toujours plus tendres en font des preuves assurées. Ma respectueuse reconnois- ï'ancé m’engage à vous dévoiler mon fort, à Vous établir juge de ma conduite, & des motifs qui déterminent mes démarches ; le besoin d’ètre encouragée me porte à desirer l’appro- bation d'une personne qui m’est chere oui* . Tome LÍL X Z22 Histoire mon cœur déchiré cherche dans ramifié mi dédommagement d u sacrifice qu’il lui fait. Ah , madame , qu’il est grand ce sacrifice ! If honneur l’exige, c’est a ísez; ses principes font ma loi , ils feront mon eternelle consolation. On peut foutsrir beaucoup eus’immo- lnnt à des devoirs pénibles, mais jamais le repentir n’accomnagne nos douleurs non , jamais le regret ne fe mêle a u souvenir d’une action généreuse ; & toute victoire remportée sur nos pallions, íì elle est la source du bonheur des autres , doit en devenir une de satisfaction pour nous-mêmes. Deux années s’écouìerent fans apporter aucun changement dans mon heureuse situation. Milord Annule! commaudoit alors un corps de troupes considérable; ii nous quit- toit au printems , & pendant son absence nous parcourions fes terres, & terminions nos courses à Bath , d’où nous revenions à Londres attendre fou retour. P usieurs partis fe présentoient pour moi ; je répond ois à ceux qui m’bonoroientde leur attention, qu’ayanc peu de fortune & beaucoup de fierté , je n’abu- serai jamais de la foibletfc d’un cœur tendre , ni de ces mouvemens vifs & passagers qui conduisent des hommes passionnés à fermer les yeux fur leurs véritables intérêts. Sir Ellis de Nevil , descendu de i’illustre maison de Warwick., obstiné dans ft recherche , embarrassa milady d’Anglèsey par k B E MISS j í N N ï. ZLZ grandeur de ses oíFres, à la constance de ses foins , comme i! la croyoit maitrelíe de disposer de moi, elle ne trouvoit point de prétexte honnête pour rejetter une alliance si convenable en apparence, & que la générosité de lìr Elìis à mon égard rendoit extrêmement avantageuse, je m’inquiétai, ea voyant la comtesse prendre une forte d’intérêt au íuccès des Vœux de cet amant importun , & je craignis de ne pouvoir l’éioigner lans lui déplaire ou la chagriner. Mais qu’opposez-vous aux désirs de Nevil - me diloit-ese un jour? D’où naît votre répugnance ? Ce mariage vous replaceroit au rang que vous deviez naturellement occuper, si la mo t prématurée de vos pareils n’eút changé votre fort. Eh ! pensez-vous, madame, lui répondis-je, qu’ìl me fût poílìble de descendre , avec sir Ellis, dans les aviliísans détails où m’eiigageroit nécessairement l’ap- probation que je donnerois à les desseins ? Ne lui devrois-je pas ì’aveu de ma naissance, de mes infortunes f Trorslperois-je baílement ses espérances, lui cacherois - je samour de milord Danby , & ses fuites cruelles? En supposant la paillon de sir Eilis capable de s égarer assez pour lui aider les mêmes désirs après, une confidence si propre à les éteindre , n’au- rois-je rien à craindre du retour de ía raison? Ses réflexions détruiroieîit bientôt l'on bonheur , les miennes m’ctfraieroient fans cens í X ij Histoire Z24 ìe moindre nuage qui obscnrciroit le franc de mon époux, me sembleroit Pavant - coureur de la plainte ou du reproche. Ah, madame ! ajoutai*je en m'attendrissant, permettez - moi de palier mes jours auprès de vous, ne me pressez point d’accepter une autre protection, souffrez ma résistance à vos souhaits, & ne vous ofiensez pas si j’oí’e vous dire que jamais je ne suivrai sir Ellis à sautes Eh bien , ma chere amie , me dit la comtesse, n’en parlons plus. Si j’ai cédé aux instances de Nevil, en vous pressant en fa faveur, je Pai fait par un sentiment de délicatesse, j’ai cru devoir sacrifier au soin de vous établir, le plaisir extrême que je sens à vivre avec vous. Si ma chere Jenny me perdoit, ajouta - t-elle en m’embraísant, mes dispositions les plus étendues ne lui aíìiireroient pas le fort éclatant qu’on lui préparoit ; mais j’ai un frere généreux, il rempliroit mes désirs , & fuppléeroit au peu de fortune dont je ren- drois mon amie maîtresse. Je Pavois prié de m’aider à vous déterminer dans une affaire où je croyois votre bonheur intéresse ; par une bizarrerie , difficile à concilier avec son caractère , il semble blessé de mon amitié pour Nevil, il la traite de partialité Tenez, ajouta- t - elle en me donnant une lettre de milord Arundel, voyez sa réponse si je n’ai pas pénétré plus loin que lui-même dans son cœur, je n’entends point le Ions de ses expressions. Je B E MISS J S S S YÌ ZLs pris la lettre de milord, & j’y trouvai ces paroles. Lettre de milord Arundel , à mïlcidy dlAnglesey. ct Je n’écrirai point à miss Jenny. Non , „ madame, il rn’est impossible de lui écrire „ dans cette Gccasion. Si j’osois lui donner „ un conseil , je craîndrois de me repentir „ le reste de ma vie, de n’y avoir point assez „ réfléchi. Je croyois le fort de Nevil décidé. „ Quand je partis, miss Jenny ne Paimoit „ pas-, si depuis mon absence ses senti mens „ ont changé, n’est-elle pas libre ? La prejfer , „ moi ! Eh , pourquoi ? Son cœur me parois- „ soit paisible ; pendant deux ans je me fuis „ plû à penser que Pamitié le remplilïoit y, tout entier ; mais si Nevil fa touché, miss „ Jenny est maîtresse de ses volontés. Que „ lui dirois-je? » J’apprends par madame Monfort, que 33 milady Arundel est très mal son dernier 3, accès a , dìt-on , épuisé ses forces. Des ,3 lueurs de raison , allez de douceur , & de 2, longs évanouissemens, sont regardés comme a, des signes certains de fa fin prochaine. Je ,3 viens de lire ces détails avec attendrisse- ,, ment j ne puis-je recouvrer ma liberté fans s, verser des larmes fur le sort d’une infor- » tunée, dont je ne íàurois me plaindre ? X iij Histoire Z2'S „ Après tout, quel avantage doit à présent „ me procurer ce bien , long-tems regretté , „ cette liberté si denrée '{ je commence à 35 entrevoir que je pourrai en jouir & ne pas M me trouver heureux. Mille idées trilles & „ consoles me troublent, m’inquictent, & me '[absent à peine démêler d ou naît l’a- gitation de^mon cœur. „ Cependant, en relisant votre lettre, il •„ mè parole moins sûr que mis Jenny par- „ sage la tendresse de NeviL Elle se refuse à „ ses vœux, dites-vous. Eh! d'ou vient donc „ marquer de l’ern prestement pour une union „ qu’eile ne désiré pas ? pourquoi me prier „ de vous aider à vaincre sa résiihinas ? Eh , y , mon dieu ! quelle partialité en saveur de ,, Nevil ! Laiíîez miss jennjr dilpoler d’effe- „ même; vous avez tant de pouvoir fur son „ esprit, craignez d’en abuser; la position „ de miss Jenny nous impose tant d’égardsî „ La conseiller, c’est la contraindre peut-être. „ Je sens une forte de peine , dont j’explt- „ querois difficilement ia cause. On ne sait „ guerc l’espece de bonheur oú l’on fixeroit „ se s vœux, si l’on étoit maître de faire son „ destin ; notre cœur Forme des souhaits si „ vagues; hier, encore , je croyois connoître „ mes désirs. Adieu , ma sœur. „ Eh bien , miss, dit la comtesse , que pen- scz-vous ’î Milord Arundel peut être sensible DE MISS J E N N Y. Z 27 à Peut clc !a malheureuse Sophie; mais que d’humeur dans fa triiteíïe ! If blâme mes conseils, je Fai fâché en approuvant les intentions de Nevil. Ne pénetrez-vous point k cause de cette cfpece de caprice ? Si je ne croyois pas le deviner , je bien touchée de fa froideur. Voilà Punique lettre de mon itéré , où je ne trouve point de fiatteuser- aíTurances de son amitié. Cette réflexion de rnikdy me frappa. La feule idée de me voir le sujet de la plus iégere dispute , qu de la moindre diminution de tendresse entre des amis il unis , N qui m’étoient si chers, m’aílligea vivémgnt. Mi- lady connut mon inquiétude par ma réponse ; elle sourit rassurez, vous, me dit - elle , je vais ôter tout espoir à Nevil. Milord Arundel ne conservera pas ce ton chagrin ; si mes conjectures lent vraies, si i’événcment ne trompe point mon attente , votre cœur fera bientôt attaqué par un amant dont j’appuie- rai plus fortement les intérêts; je n'ofe m'expliquer davantage. Elle changea tout de fuite de conversation ; & comme je ne fentois aucun désir d’ètre mieux instruite , j’ignorai long-tcms ce qu’elle avoit voulu me faire entendre. Nous étions alors au milieu de Fête ; le nom de milord Arundel retentiífoit par tç>ute la Grande-Bretagne. La division qu'il commando,^ , invincible fous ses ordres, s’empara X iv Histoire Z2F de deux places importantes , & chaque jour étoit marqué par les avantages considérables qu’elle remportoit. Mais le comble de la gloire du comte , fut cette marche surprenante , cette attaque vive , imprévue, qui étonna l’cnnemi & sauva dix mille Anglois, dans un. poste mal choisi , où le terrein étroit & fangeux rendoit leur valeur inutile. Combien l’estime & l’amour de la nation auraient reçu d'accrostsement , si, pénétrant les véritables motifs d’une démarche si hardie , si courageuse , & connoiísant le cœur de milord Arun- del, on eût pu s’aiTurer , comme moi, que l’humanité feule le conduifoit au secours de ses compatriotes abandonnés ! Le prix le plus flatteur de fa victoire, fut la douce satisfaction de les revoir & de les rendre à fa patrie. Le bonheur constant de nos armes, pendant le cours de cette campagne , en termina de bonne heure les opérations, & milord repassa la mer avant la si n de septembre. Peu de jours après son arrivée , il alla visiter milady Arundel ; elle demeurait à vingt milles de Londres , dans une terre agréable, où l’on avoit rassemblé autour d’elle tous ceux dont les secours devenoient nécessaires à son état. Milord la trouva entièrement rétablie, elle jouiiíolt alors d’une santé parfaite ; mais son esprit lui parut auffi égaré qu’auparavant. Depuis son retour de ce petit voyage, le íomtç sembla se livrer à une sorte d’ennuì DE M I S S J E N N y. Z 29 quî , loin de se dissiper dans le tumulte du monde & les amusemens variés de la,saison , se changea insensiblement en tristesse. Rêveur & mélancolique , il cherchoit la íolitude , s’enfermoit au fond de son appartement, & souvent nous reprochoit avec tendresse de sy abandonner , de prendre peu d’intérèt aux peines d’un ami sensible & malheureux. Cependant , s’il perdit fa vivacité , son enjouement , & peut-être un ,peu de i’égalité de son liumeúr, il conserva la douceur naturelle de son caractère. Un chagrin si profond n’altéra point sa bonté , n’intcrrompit jamais fa généreuse attention pour les autres. Incapable de goûter aucun plaisir, il s’occupa toujours du bonheur de tous ceux dont il étoit environné. Tendrement attaché à milord Arundel, la comtesse d’Ariglesey partageoit ses peines , finis paroître instruite de leur cause sécrété. Avec le tems, je crus m’apperccvoir qu’elle étoit dans la confidence de son frere. Us longs entretiens , où l’on ne m’appelloit pas, rinterruption subite de leurs discours lorsque j’entrois , des signes d’intelligence , un air de mystère, dont l’amitié s’afflige quand elle n’oíe montrer combien elle s’en offense; tout affermiifoit ce soupçon. Je ne sais quel pressentiment triste & vague s’y joignit, & mêla une vive inquiétude au chagrin que me don- fí oit la langueur de milord Arundel. 33© Histoire Sa conduite à mon égard n’ctoit point absolument changée, il ne m’évuoit pas; au contraire, il aimoit encore à me voir, mais il scmbloit craindre de me parler ; il pailoit des heures entieres dans mon cabinet, occupé à me regarder dessiner. Souvent il prenoit un crayon , traçoit des caractères, & les eííaçoit soigneusement. Son silence n’avoit rien de sombre ni de désobligeant ; attentif à mes moindres mouvemens , toutes mes actions paroissoient l’intéresser ; mais íl je le preííois de me confier le sujet de sa mélancolie, il se troubloit, bàissut les yeux, soupiroit & me quirtoit à sinisant. Sa réíerve, celle de la comtesse, & mes continuelles observations me firent enfin penser que peut-être j’étois f objet de la tri If elfe de tous les deux. Quel motif pouvoit engager des amis si sincères à me cacher leurs peines , si je ne les caufois pas ? Cette idée s’imprima fortement dans mon esprit, bientôt elle devint un supplice insupportable pour mon cœur. Sans cesse appliquée à découvrir d' naiísoit le refroidissement de la comtesse, ou du moins la raison d’unsilence qui me l’anuonqoit, je me persuadai que ma cruelle aventure avec milord Danby , venoit d’éclater par l’indiscrétion de ses complices, peut-être par la sienne qu’ii ne convenoit plus à la comtesse d’Anglesey de traiter comme sa parente, comme son amie, une personne ZZr DE MISS JENNY. dont Pinfortune connue exigeoit la retraite. Sans cloute cl 1 e cherchoit, avec milord Arun- del , les moyens de me préparer à cette dure séparation, j’entendis un fuir milady s’écrier Non , mon frere , non , miss Jenny ne pourrit point y consentir, elle ne nsabandonnera jamais volontairement. Frappée de ces exprcífions, je pariai la nuit dans la plus triste inquiétude. Agitée , troublée , hors de moi - même , je courus le matin à ^appartement de la comte lie ; & me jettant entre ses bras ah , par- lez-moi, madame, lui dis - je en pleurant, parlez-moi! je dois vous quitter, je le fais, je n’eu puis douter , vous craignez de me rapprendre , une généreuse compassion me ferme le cœur de milord & le vôtre. Ah, daignez ne me rien taire! Mon a me , accoutumée à l’amertune , peut supporter une grande douleur, ma js jamais, jamais ! a certi- titude de vous être importune, ou de vous cauícr la plus légere peine. Miìady me ferra tendrement, ses larmes fe mêlèrent avec les miennes me quitter, dit-efe, vous , ma chere amie, me quitter! quand j’attends de vous feule de la consolation , même des secours ! Eh , comment vous croiriez - vous importune dans une maison ou l'on vous aime, où le bonheur de ceux qui 'habitent dépend de vous , est attaché à votre présence ? Que deviendroit milord Arun- dcl, s’il ne vous y rencontrent plus ? Hélas, ZZ2 Histoire Fexemple de Pinfortuné comte d’Anglefeyme fait trembler pour son aimable frere. Ah, jenny! ma chere Jenny, ne me rendrez-vous point l’efpérance de le conserver? Moi madame 1 moi ! répétai - je avec surprise. Eh , que puis-je ? Tout, interrompit- elle vivement. II vous aime, il vous adore ; voilà fan secret & le mien ; la crainte & la douleur me l arrachent, me font négliger ses prières & trahir fa confiance. Ah, si je perdois mon frere ! s’il succomboit , si cette affreuse mélancolie me Penlevoit ! Q ma ehere amie, refuserez-vous de m’aideï à ranimer íes esprits abattus? Verrai-je mourir milord Arundel ? Ne ferez-vous rien pour lui, pour moi, qui vous conjure de le sauver? Je ne puis exprimer l'efpece de mouvement dont cette étrange découverte agita mon aine. Une palpitation violente émut tous mes sens; de ^attendrissement, de l’effroi , je ne fais quelle confusion d’idées, quel mélange de ientimens m’interdirent, me livrerent à ce trouble qui suspend toutes nos réflexions. Immobile , muette , je iaissois couler des larmes, fans m’appercevoir que j’en répandu is. De tristes souvenirs me rappellerait enfin à moi-mème. Je frémis en contemplant la bizarrerie cruelle de mon fort » elle sem- bloit me destiner à devenir Pécueil de la sagesse du comte d’Arundei, comme je Pavois DE MISS J E H S ï. 333' c-ié de 'Phonneur de milord Danb} r . La tendre pitié , dont je me sentois pénétrée , ne put l’emporter fur mes craintes. Une position si semblable me livra à la terreur. Ah, comment , dites-vous, madame , que je 11 e dois point vous quitter, m’écriai-je , quand uns nécessité absolue m’arrache d’atiprès de vous? Non , je ne porterai plus le trouble & la douleur dans l’afyle où l’on daigna me recevoir avec tant de bonté. Je n’ossrirai plus aux regards de milord Arundel le malheureux objet des peines de son cœur ; ma retraite fera cesser l’égarement d’une ame si noble. Je fuirai , madame, vous me permettez de fuir; & saisissant ses mains, les baisant avec ardeur ô ma généreuse amie, consentez à mon éloignement. lui criois-je en redoublant mes pleurs ! L’amour a causé ma plus grande infortune , cette passion m’a été si funeste l Ne m’expofçz point à regarder Arundel comme un ennemi dangereux. Quoi , je le haïrois , lui, madame ! moi qui 4ui dois une éternelle reconnoissance ! Ah, que je parte à 1 instant pour lui conserver mon amitié, mon estime , ma vénération ! & que jamais le frere de mi- lady d’Anglefey n’éleve dans mon ame un sentiment dont il puisse se plaindre. Ah , que vous m’aífligez , reprit la comtesse ! Devez-vous craindre l’amour de milord Arundel ? Doutez-vous de la noblesse de son sœur, de f innocence de ses désirs ? Gardez- AZ4 Histoire vous de concevoir des soupçons qui l’abaist. sent un instant dans votre idée. Plaignez-ie des peines qtfil reisent -, plaignez - moi d'en être la premiers cause. Hélas ! lans mon fatal penchant , fans Timprudente démarche où la jeunesse & l’errcur m’engagerent , e comte d’Avundel, libre encore peut-être, pourroit offrir fa main à ma charmante amie ; il la placercit au rang qu’elle mérite si bien d'oe- cuper i il seroit heureux par elle, & leur commune félicité deviendroit la source inépuisable de la mienne. Le sentiment généreux qui lui fa i foi t tourner ses réflexions fur ellc-même; ce regret si tendre, excité par fa bonté, par son amitié pour moi, émut puissamment moti aine. Je condamnai mes vaincs frayeurs, je rougis d’avoir osé les laisser paroitre. Ordonnez de mon fort, madame, lui dis-je,- guidez mes démarches ; ma vive recomioissance vous assure d’un cœur dont rattachement n’ell point li-. mité. Je suivrai vos avis , vous me verrez toujours soumises à vos volontés ; mais examinez ma situation, voyez combien elle vient de changer. J’ai cru devoir tout à staminé , & c’est l’arnour qui nfa comblé de bienfaits, Parée de ses dons, souvent dangereux, ton- jours avilifiàus , comment puis-je lever les yeux fur milord, ou les tourner fur moi- mème ? Non, ma chere Jcnnj , reprit la comtesse, non, vous ne devez rien à famour. DE MISS J E !J S V,' 3 3 f Les premiers foins de milord Arundel n’eurcnt pour objet oue ie désir de vous soustraire au pouvoir d’uu vil séducteur, & de réparer une faute involontaire. Si depuis , vos charmes ont touché, son cxur, un long tems s’est palis avant qu’il fat se l’avouer à ìui-même. Des mouvemens jaloux, excités par la recherche obstinée de Nevil, l’éclairerent fur son penchant. L’espérance s’introduisit dans son ame pendant la maladie de lady Arundel, & porta ses sentimens à ce degré de force , où l’on n’est plus maître d’eu arrêter le cours, ni d’en réprimer la violence. Je vous demande du secours , continua-t-elle, & pourtant j’ignore moi-mème ce que je puis exiger de votre amitié. Un événement, dont je dois vous instruire, augmente mon embarras. 11 redouble le chagrin de mon frere. Je crois vous connoître aísez pour juger du parti que vous prendrez ; mais avant de m’expliquer , je voudrois m’assurer des dispositions de votre cœur. Dites-moi, ma chere, ne sentez-vous qu’une froide amitié?.... Milord Arundel ferait moins malheureux peut-être , si ses peines vous frere est si aimable ! pourroit-il vous être indifférent? Si la mort de lady Sophie lui permettoit enfin de laisser éclater cette passion si vive, si tendre. II est si digne d’être aimé! Ah ! Jenny , refuseriez - vous de le rendre heureux ? 9 33 6 Histoirê Le rendre heureux, répétai-je toute attérí-» drie ! lui, madame ! milord Arundel , mon généreux protecteur ! Quoi, je pourrois le rendre heureux! Que ne m’est-il permis !....3 dont le cœur vous est tendrement attaché. „ Je n’achcvai pas de lire,- la lettre tomba de mes mains , un froid mortel arrêta la palpitation de mon cœur. Saisie , fans mouvement , & presque sans vie, je restai renversée fur le siégé où Jetois aílìse. II me sembla que la nature fcmiere disparoiísoit à mes yeux, Z ij Histoire Zs6 que rien n’existoic plus pour moi. Cet anéantisse m en c dura trop peu; mille traits douloureux me rappelleront cruellement à moi-mèmej des larmes brûlantes inondèrent bientôt mon visage & mon sein. II aime milady d’Angle- say, m’écnai-je ; elle lui est destinée , elle le voit avec plaisir !' Je répétois fans Leste les mêmes expressions. Elles n’étoient interrompues que par mes soupirs & mes gémissemens, Je relevai cette lettre, je m’estorqai de la lire encore, l’abondance de mes pleurs m’en cachou les caractères , je ia jettai loin de moi. Dans mon délire, je reprochois à milord Arun- del fa confiance tardive , à milady une réserve imprudente , & à milord Clare tout ce qui m’avoit persuadée qu’il ne me la présé- roit point. * ?Au milieu de ce tumulte de mes sens, quelques réflexions se présenterent à mon esprit ; sans diminuer ma peine , elles calmèrent un peu la violence de mes premiers mou- vemens. De qui me plaigtiois - je ? Comment me trouvois-je osténíée r Qui pouvois-je accuser de la douleur dont je me sentois oppressée ? Séduite par ma propre soibleil'e , mes reproches ne devoient-tomber que fur moi-même. En me livrant a un penchant si flatteur, avois - je donc oublié mes engagemens avec milord Arundel? Etoit ce à milady d’Anglesey' que j’osois disputer un cœur ï Eh, pourquoi souhaiteis-je de le toucher ce cœur si sensible B E MISS J I N N V. 3f7 pour elle?*Que!s avantages mon amour pro- cureroit-il à milord Edmond ? Triste jouet de la fortuné , me convenoit-il d’entrer en concurrence avec ma protectrice ? Je rougis de ce moment d’oubli de mes devoirs , de mes obligations, je détestai le sentiment qui ve- noit de me faire découvrir dans mon cœur le germe de l’ingratitude. En pensant à milord Arundel, à ses bontés , à fa tendresse , à ses généreux desseins, je m’abandonnai au regret d’en être si peu digne, je relevai fa lettre avec respect, je la baignai de mes pleurs ; honteuse de mon égarement , je résolus d’é- touffer un amour que i’honneur & la raison condamnoient ; & mon retour à la reconnaissance , à l’amitié, fut si sincere, que je souhaitai l’union de la comtesse avec milord Clare, fl elle pouvoit augmenter le bonheur de l’un & de saut te. Milady étoit allée à six milles de Londres, pour aísister à la bénédiction nuptiale d’une jeune personne qu’elle aimoit. Quand elle revint , le bruit de son carrosse me causa la plus vive émotion. En la voyant entrer, le cœur me battit qu’elle me parut belle ! que le cortege , dont elle étoit précédée & suivie, me sit jetter des tristes regards fur moi-mème î Frappée pour la premiere fois de cet éclat extérieur , de son titre , de sa grandeur, je me sentis pénétrée de s extrême différence que le fort avoit mise entre nous. Milord Clare parut Z iij Z rl lui jure qu© vous ne le trompiez point , que lady Sar-a vous a donné le jour ; il lui détaille des faits, allure que vous possédez des preuves de- cette vérité ; votre aïeul l’écoute avec piaille, il fe prête à ses désirs , il conqoit l’espérance de vous voir voler dans ses bras paternels } il vous invite à réclamer vos droits, il offre de les reconnoître. Ah, miss Salisbury î ou vous avez perdu cet heureux caractère qui vous faisoit chérir & respecter à Windsor» ou vous devez vous montrer sensible au retour d’un pere , quand il vous rappelle auprès de lui pour vous rendre parfaitement heureuse. Plus d’un mouvement agitoit mon cœur pendant ce discours. M. Williams parla encore long-tems. La chaleur de ses expressions affoibiissoit peu à peu mon ressentiment. Incertaine du parti que je devois prendre , je revois , je soupirois ; étonnée de l’étrange démarche du comte d’Arundel , je désapprou- vois ses sollicitations sécrétés auprès de milord Alderfon. Desirer la bienveillance d’un homme qu’il méprisoit , lui î l’engager à me recon- noitre, à me nommer son héritière ! Eh, pourquoi ? Possesseur d’une si grande fortune, avoit- il besoin de celle de milord Alderfon ? Me demander à lui, vouloir me tenir de sa main; le comte d’Arundel rougissoit- il donc de son choix ! Livrée à ces réflexions, je m’affligeois de miss- Jenny. 379 mes larmes trompèrent M. Williams il se méprit au sujet de mon attendridèment ; & me présentant la lettre de mi ord Alderson, il me pressa de la lire. Je souvris avec beaucoup d’émotion. Ali, madame , que devins - je , en y voyant ces paroles ! Lettre de milord Alderson, ù miss Jenny de Salisbury. “ Si miss Salisbury veut trouver un pere „ en moi ; fî elle désiré que ma bénédiction, „ ma tendresse & mes biens soient son par- „ tage , qu’elle quitte à sinisant la maison „ du comte d’Arundel; qu’elle la quitte pour „ toujours , & renonce à l’imion projettée. „ J’ai de fortes raisons de m’y opposer. Miss ,, se doit à un autre. Je lui ordonne de ren- w dre justice à la paillon constante de milord j, Danby. Je sais tout j’approuve la con- „ duite présente de ce lord. L’honneur de miss „ Jenny, son avantage & ma volonté déci- „ dent en saveur de ce mariage nécessaire & „ indispensable. Si elle est prête à m’obcir, „ je le suis à reconnoître en elle ma Elle & „ mon héritière. „ Plus irritée qu’il ne m’est possible de l’ex- primer, je jettai loin de moi cette lettre avec indignation. M. Williams la releva , voulut Histoire as me parler encore, je ne lui en laissai pas îa liberté. Sortez, monsieur, lui dis-je, hâtez- vous de sortir, ne m’exposez point à perdre de vue les égards que je dois à votre caractère. Vous ignorez combien vos discours seroient capables de me révolter. Je hais, je déteste milord Danby , je méprise milord Alderson. Eh, de quel droit cet audacieux ose-t-il m’an- noncer ses volontés , m’ímpofer des loix, juger ma conduite & diriger mes actions? Moi ! recevoir le titre de fa fille à ces honteuses conditions, devenir ingrate, parjure! quitter la maison de milord Arundel, renoncer à Thonneur d’ètre à lui, me donner au plus vil des mortels ! Allez , monsieur , allez retrouver milord II s’offensa de ma hardiesse, quand j’osai me dire de son sang ; je rougirois à présent de porter le titre que j’ambitionnois alors ; je ne reconnois dans un ami de milord Danby , ni mon parent ni mon protecteur. Je ne dois à milord Alderson ni tendresse , ni respect , ni soumission ; & je renonce du fond du cœur à tous les avantages qu’il veut me faire. Milord Arundel entra dans mon cabinet à i’instant où M. Williams en fortuit. Ma rougeur, mes larmes, mon agitation le surprirent & l’inquiéterent. Je lui fis part de l’entretien que je venois d’avoir avec le chapelain de milord Alderson. Le comte soupira, rêva ; un nuage de tristesse obscurcit tout- © E MISS JENNY. 3'gl , à-coup la sérénité de son front. Je ne puis condamner ies démarches de milord Danby, dit-ilj elles tendent à recouvrer un tien précieux, un bien dont rien ne peut réparer la perte. II est actuellement à Londres, & doit retourner inceííkmment à Vienne. Le motif de son voyage en Angleterre, a sans doute été de captiver la bienveillance de votre aïeul. J’ai fia qu’il deraandoit le titre de duc pour milord Alderíon, & íbllicitoit avec ardeur une grâce que ce vieillard ambitieux désiré depuis long- tems, & n’a pu encore obtenir. En refusant de reconnoître un pore en milord Alderson , vous détruisez la derniere espérance d'un amant trop constant. II lui reste un seul moyen-lì s'arrêta. Je plains i’infortuné James, reprit- il, eui, je le plains il fut mon ami, je m’en souviens ; je ne l’estime point, mais je ne lestais pas ; je me trouverois bien plus heureux, fi mon bonheur ne l’affligeoit point. II pense que sans moi, fans mon amour, il eût touché votre cœur par fa persévérance. Vous lavez , miss , si je me fuis efforcé de vous le rendre odieux.* comment le comte Danby peut - il accuser un autre de vous inspirer ce juste ressentiment que lui-même éleva dans votre ame par son imprudente conduite ? II lui relie un moyen, m’écriai-je! Eh, qu’oseroit- il tenter encore? Rien n’est capable d’affoiblir ma haine pour milord Danby ; loin de m’engager à le plaindre, sa constante ^ 4 - z8s Histoire persécution me révolte. La duchesse deSurrey entrant alors, je ne pus faire expliquer milord Arundel& quand je voulus ramener ce sujet, il parut !e reprendre avec tant de peine, que je crus devoir n’en plus parler. Huit jours après nous partîmes pour Sutton- court, où la double union alloit être formée. On y avoir rassemblé tout ce qui pouvoir en rendre le séjour délicieux. Le comte de Clare & milord Arutidet y donnoient tour à touc des fêtes superbes ; la joie brilloit fur le visage des personnes invitées à partager nos plaisirs. J’ctois parvenue à etîacer de mon cœur des souvenirs capables de troubler ma félicité > jamais milord Arundel ne m’avoit paru plus aimable, plus digne d’ètreaimé, uniquement aimé ; je m’applaudissois de sentir renaître mes premiers sentimens, je me trouvois heureuse, chaque instant alloit augmenter mon madame, que me rcste-t-il à vous dire! Quelle image cruelle vint ranimer ma profonde douleur ! ... . Arundel ! nom chéri, nom révéré ! ma main ne peut plus te tracer, fuis que mon cœur ne se sente déchirer» sans que mes larmes ne te dérobent à ma vue. Ah , pourquoi fuis-je encore fur cette terre où milord Arundel n'est plus , où je ne respire que pour déplorer une perte irréparable ! La surveille du jour destiné en apparence pour rendre quatre personnes si heureuses, milord Arundel reçut une lettre > ii la déchira O L MISS J E N K Y ZFZ íèigneusement après savoir lue, même il en jerta les morceaux dans une pieee d’eau c-ù nous regardions ensemble des cygnes quis’y jouoient. Je vis de lémoticn fur son visage;» il me quitta, & fut parler à l’hommequi attendait sa réponse, je le suivis des yeux, je me sentis inquiété; quand il revint, je l’examinai avec attention, il me parut tranquille, & j’itnaginai m’être trompée , en supp'ofant eette lettre avoit excité en lui un mouvement •extraordinaire. Le lendemain., à huit heures du matin, milord entra chez moi fans se faire annoncer, bon air sérieux, sa visite dans un tems du jour où je n’stois pas accoutumée à le recevoir , me causerent du trouble & de la crainte. Je quittai ma toilette, & m’avançai vers le comte il prit ma main, la ferra, la baisa avec ardeur Jenny, ma chere Jenny , répéta- t-il plusieurs fois! Il s'éloigna, fit quelques pas , revint à moi, me pressa dans ses bras, soupira , s’attendrit enfin me présentant un. paquet cacheté de ses armes, dont í’enveloppe étoit fans adresse, & un plus petit , où il a voit écrit, four mijs Jenny daignez garder le dépôt que je vous confie, me dit-il, si jp ne vous le redemande point aujourd’hui en ouvrant ma lettre, vous connoitrez l’usage que voua en devez faire ; mais je vous prie instamment d’attendre , pour vous en instruire , que vous ayez de mes nouvelles. En finissant de parler» 384 Histoire iì m’embraíTa encore , sortit , & s’éloigna avec tant de iteíïe, qu’il ne put entendre si je ie rappellois. je reitois tremblante , interdite , fans fixer mes idées, mëme fans en former, mais alarmée , & ne pouvant bannir de mon ame le trouble & l’eifroi qui venoient de s’en emparer. Je passai plus d’une heure dans cette situation pénible , les yeux attachés fur ces papiers j’allois chercher rnilady d’Anglefey, lui apprendre la cause de mon agitation, quand des cris pcrqans & redoublés frappèrent mes oreilles. Il ejt mort\ il est mort! répétoient plusieurs voix. Je courus, je volai où ce bruit terrible fe faifoit madame , quel spectacle! Milord Arundel, pâle, sanglant, fans mouvement, soutenu , environné de fes gens qui poussoient vers le ciel d’af- freux gémiifemens ; rnilady d’Anglefey, à genoux devant lui , les bras élevés, criant ah, mon Dieu! Ah, mon frere ! Je voulus m’avancer, je tombai fans connoiflance. Heureuse, si elle nem’eût jamais été rendue, si une prompte mort m’eût épargné la certitude d’avoir armé la détestable main qui osa répandre un sang si précieux & si cher ! Revenue d’un long évanouissement, le premier objet qui fixa mes regards, fut rnilady d’Angleiey à demi couchée fur un sopha, la tète penchée, les yeux fermés, paroiffant inanimée. Je jettai un grand cri; & me précipitant DE MISS Je N K Y. Z8s tant à ses pieds, je voulus parler ; mais je ne pus que la serrer faiblement. Elle me regarda , étendit les bras vers le ciel ; & les laissant retomber fur moi il n’ell plus , me dit-elle, il n’est plus ! je n’ai plus de frété , tu n’as plus d’époux ! Alors s’ pourquoi vous pénétrer d’amertume , madame , en me forçant de vous peindre une douleur inexprimable ? Assez de tristes détails ont déjà pu toucher votre cœur sensible, & je me reproche une exactitude , cruelle peut-être, mais que j’ai cru nécessaire pour exposer à vos yeux les raisons de ma conduite. En s’empreísant à me rappeller à la vie , mes femmes firent tomber de mon sein la lettre que milord m’avoit donnée le matin. Elles me la présenteront ; malgré mon saisissement & l’accablement de mes esprits , je voulus connoître ses intentions pour m’y conformer. J’ouvris en tremblant cette lettre fatale ; & les yeux baignés de larmes, j’y lus ces paroles. Milord Arunâel, à miss Jenny. “ Mon testament est dans le paquet que „ vous avez reçu de moi. Remettez - le à „ milord Morgan. Consolez-vous, consolez „ milady d’Anglesey. J’ai renfermé sous la „ la même enveloppe les dernieres expressions de ma tendresse; puisse-t-elle vous perfua- Tomt III B b W Histoire Z86 j, der , toucher votre cœur, & non pas îs j, blesser ! O ma chere Jenny !. Âdieii. „ Milord Morgan étoit présent. Je lui remis le funeste dépôt qui m’a été confié. II rouvrit , y trouva une lettre pour moi , & les dernieres volontés du comte d'Arundel écrites de fa main. II nommoit milord Morgan son exécuteur testamentaire. Quantité de legs dévoient être acquittés avant le partage de ses biens, entre miiady d’Anglesey & moi, instituées ses héritières par portion égale. La date de ce testament apprit que milord Arun- del avoit passé la nuit précédente à récrire. Mille cris de douleur en interrompirent la lecture. La chambre retentissoit de soupirs & de gémissemens. Présentes, mais noyées dans nos larmes , ni milady d’Anglesey , ni moi ne Pentendímes. Milord Morgan déclara qu’il rempliroit le triste office dont son ami le chargeoit. Son premier soin sut de nous éloigner, de nous défendre feutrée de l’apparte- ment de milord Aruudei. Nous partimes au milieu de la nuit pour Anglesey , saisies , abattues , accablées , désespérées , fuyant les consolations, & désirant seulement la liberté de nous livrer à toute notre douleur. Dès que le jour parut, j’ouvris la lettre de milord Arundcl; que les derniers témoignages d’une affection si tendre firent d’iimpression fur mon aine! Qu’elle m’est chere DE MISS JENNY. -Z87 cette lettre! que je l’ai souvent arrosée de mes larmes! Dans aucun tems de ma vie, elle ns frappera mes regards, fans ranimer tous les sentimens que je dots à la mémoire de milord Arundel. Lettre du comte d'Arundel , à miss Jenny . “ A l’instant où vous lirez cette lettre, un „ homme qui vous adore n’exittera plus. II j, tremble, i! frémit en songeant aux larmes m qu’il va peut-être faire couler. O ma chere ,3 Jenny ! ne me pleurez point. Que jamais „ ìe cœur de ma sensible amie ne sc livre à la douleur, à des regrets trop amers ; mais „ qu’il s'attendrist'e quelquefois au souvenir 33 démon amour, de ma lîncere estime, de 3, ma fidelle amitié ! Conservez mon idée , j, aimez à vous la rappelles ; pensez que mon 3, ame erre autour de vous, que la partie la plus 3, précieuse de moi-mèmen’est point anéantie, 3, qu’elle s’occupe encore de votre bonheur, „ que le sien en dépend, qu’elle souffre si 33 vous n’ètes point tranquille & heureuse. „ Adouciisez les chagrins de milady d’An- 33 gleíey , nommez-la toujours votre sœur , 3, continuez à vivre avec elle, chérissez-vous 33 toutes deux. Qu’elle n’éioigne point trop j, long-tems l’accomplissement de fa promesse, j, Coniolez-vous ensemble, ne m’oubíiez pas que ma mémoire vive dans vos cœurs, mais Jib ij » 388 Histoire „ qu’elle n’en trouble point la paix. Adieu, „ ma chere ^enny , adieu pour jamais. Pour jamais! Ah, Dieu! aimable & cher Arundel ! Non, je ne t' oublierai f oint. Tu feras lans celle présenta mon idée , sans cesse la tienne remplira mon cœur ; pour les autres tu ne vis plus , tu vivras toujours pour moi. Tes amis t’oublieront, ta sœur se consolera, le tems t’effacera de la mémoire des hommes j moi feule je conserverai ton souvenir, j’agi- rai comme si tes yeux éclairoient encore mes pas; & si ton ame erre autour de moi, je ne l’attristerai point, en donnant à un autre la main que tu daignois recevoir. En quittant la duchesse deSurrey, milady l’avoit priée de lui permettre de ne recevoir ni les visites , ni les lettres de milord L lare. Elle lui dit adieu à Suttoncourt, & le prévint fur i’extrême solitude où elle vouloir vivre à Anglesey. Elle s’y livroit à toute fa douleur nous pleurions continuellement ensemble. Loin de chercher à éloigner le souvenir accablant de la mort du comte d’Arundel , nous nous attachions à l’entretenir , à nous en faire répéter les circonstances. Hébert, un valet- de-chambre François , entré depuis peu au service de milord, avoir rtçu de lui l’ordre de se trouver à un endroit du parc qu’il lui désignoit, & de partir pour s’y rendre uns demi heure après que lui-mëme seroit sorti de V r MISS J E S 'N T. Z8A son appartement. Cet homme, arrivant auprès de son maître» le vit étendu sur la pouísiere, respirant à peine, ayant déjà perdu ses forces pat l’effusion de son sang. On foutenoit celui contre lequel milord venoit d’avoir affaire il étoit fort blessé, se débattait dans les bras de ses gens, tendoit les siens vers milord Arun- deî. Hébert Pentendit s’écrier Qu'ai -je fait ! /ib , malheureux ! qu' ai - je fait ! II ne connut ni lui, ni les hommes qui Pemportoient. II s’em- preisa d’arrêter le sang de milord Arundel, des paysans Panlerent à le transporter au château. Le comte y expira au moment où milady d’An- glesey, attirée par les cris de ses femmes, entroit dans la chambre où on venoit de rapporter. Ce récit, cent fois recommencé , toujours avidement écouté, suivi de pleurs , de gémis, semens , ne fixoit point nos idées , ne nous dccouvroit point la main qui nous privait pour jamais du comte d’Arundel ; mes soupçons se rassemblaient tous fur milord Danby. Eh ! quel autre eût répandu un sang si précieux? Quel autre pouvoir haïr la plus noble des créatures? Chéri, respecté, utile à sa patrie, milord Arundel avoit un ami dans chaque citoyen. Quel autre que ce barbare , destiné à m’affiiger, à pénétrer mon ame d’horreur & d’amertume , eût attaqué la vie du comte d’Arundel ? Miindy d’Angtesey faisoit les mêmes réflexions; mais, dans la crainte d’aigrir mes peines , elle n’o- loit alors me les communiquer. B b iij 390 Histoire Parti de Londres six jours avant ce funeste événement, resté, disoit-on, malade en route, milord Danby ne paroissoit avoir aucune part à la mort du comte d’Anmdel. Milady envoya Hébert au lieu où ses équipages & lui - même s’étoient arrêtés. Elle donna ordre à cet homme d’employer toute son adresse à voir milord Danby. Hébert fit une extrême diligence ; à son retour il assura la comtesse que' le lord malade n’étoit point le meurtrier de son maître; j’ai su depuis, qu’un gentilhomme du comte Danby passoit en ce lieu pour lui. Le rapport d’Hébert détruisit les soupçons de la comtesse ; il auroit peut-être afFoibli les miens , si peu de jours après son arrivée , cette lettre ne les eût confirmés. Lettre de milord Danby , à miss Salisbury. “ Ne me reprochez rien , cruelle ; vous „ rn’avez rendu si malheureux , qu’il n’est „ plus en votre pouvoir d’ajouter à la rigueur „ de mon fort. Qui veut donc, qui prétend „ ici conserver malgré moi mes jours ? Ah je „ déteste la vie ! Pourquoi la main d’Arundel 3J n’a - t-elle pas terminé ces jours odieux ? „ Pourquoi ménagea - t-eíle un furieux ?... „ L'est à vous, fille inflexible, que je demande la mort ; vengez un amant chéri.... Chéri ! „ Ah, Dieu ! ce cœur si fier, si indomptable, „ a donc pu se donner !... Pour étouffer la 33 E MISS J E N N Y. 3 pl „ voix du sang de milord Arundel, voix qui 3 , s’éleve dufond de mon-cœiír & le déchire,- 5> pour tarir la source de vos pleurs , que ma „ tête tombe à vos yeux fur un échafaud. ,3 Montrez ma lettre à milady d’Anglesey, à „ tout l’univers; poursuivez un coupable,' „ qu’il soit puni, il se hait^ui-même.. 3, Inhumaine! il vous aime encore, ii ne peut „ respirer & cesser un moment de vous ado- „ rer, de vous desirer. Hâtez - vous dc Pac- „ enfer, de le perdre ; s’il ne meurt, il vous „ cherchera fans cesse, il ne renoncera point „ à vous. „ P. S- On me trouvera chez milord Alder- „ son , chez votre pere ; votre pere dont vous ,3 méprisez les ordres. Ah, íì vous les aviez ,3 respectés!.... Découvrez mon'crime, dé- ,3 couvrez mon asyle. Eh, pourquoi voudrois- „ je attendre une mort lente dans ce lit de 3, douleur où l’on me tient captif! C’est à vos „ yeux que je veux mourir j montrez - vous ,3 une fois sensible aux vœux du plus infor- 33 tuilé des hommes ; accordez - lui Punique ,3 grâce que son cœur attend du vôtre. „ Ah, madame , je me sentis prête à coudes, cendre à ses désirs , à le livrer au supplice qu’il méritoit. La foiblesse de mon sexe & la douceur naturelle de mon caractère s’opposerent bientôt aux premiers mouvemens que cette étrange lettre excitoit en moi. Ah, qu’il vive, B b iv Histoire 392 m’écriai-je, qu’il passe dans l’amertume ces jours 11 fatals à mon repos ; qu’il fente , s’il se peut, les mêmes douleurs dont il a pénétré le cœur d’une £lle malheureuse , malheureuse par lui seul ! Que ma haine , mon mépris, le souvenir de sa fureur, soient la juste punition de ses crimes > & que milord Arundel expirant , le livre à d’éternels remords! La duchesse de Surrey écrivoit souvent à milady; elle vint à Anglesey , y resta quelque tems. Ses discours con fol ans, ses caresses , ses prières déterminèrent enfin milady à retourner à Londres. Depuis trois mois un fi grand deuil, une douleur si vive n’avoit laillé de place, ni à l’amour, ni au souvenir d’un engagement formel. Milady sembloit détachée de son amant & du monde , elle ne se sentoit point disposée à reprendre cette vie dissipée , dont ses chagrins lui rendoient l’idée pénible A désagréable la présence d u comte de Clare ranima ses sentimens pour lui. Notre retour à Londres lui fit entrevoir un terme à ses chagrins. Cette paillon douce & tendre, dont son ame étoit naturellement susceptible, reprit tous ses droits fur son cœur elle pie tiroir encore ; mais en donnant des souvenir de son aimable frere , elle se rappel- loit qu’il avoit passionnément désiré son union avec milord Clare ; elle en remit la cérémonie au rems où elle quitteroit le deuil; & se rendant à la société, elle reprit sa façon de vivre ordinaire. D r miss Jenky. 393 Je conservai à Londres la sombre tris. t elfe qui m’accabìoit à Anglefey. 11 est des douleurs dont la réflexion augmente fans cesse l’amertume. Cause innocente, mais réelle , de la mort de milord Arundel, je me difois â tous momens s’il ne m’eût point aimée, il vi- vroit , il seroit heureux j’ai apporté le malheur dans fa maison ; je l’ai remplie de deuil , j’ai affligé sa sœur; l’instant où deux cœurs si généreux s’attendrirent fur mon fort, étoit l’instant marqué pour anéantir leur bonheur. Pendant que ces désolantes pensées occupoient mon esprit, mes larmes couloient abondamment; je gémiisois, je souhaitoisla fin d’unevie agitée. Contemplant avec respect un portrait de milord Arundel, j’étendois les bras vers lui ^ des cris m’échappoient , & mon cœur oppressé íembloit prêt à se briser. Pour rendre ines peines plus inîupportahles , fauteur de toutes mes disgrâces , milord Dan- by, se rétablit, obtint son rappel, & fixa sou séjour à Londres. II m’écrivoit, il me faisoit parler; je lui renvoyois ses lettres fans les ouvrir , j’imposois silence à ceux qui pronotu çoient son nom devant moi. Milord Alderson , inspiré par lui, attaché à ses intérêts , entreprit de m e soumettre, de me ramener sous son, obéissance. On m’annonça de fa part qu’ii por- teroit au pied dn trône ses plaintes & ses justes prétentions j qu’il me forceroit à reconnoítre , à respe&er son autorité. Je méprisai ses vaines Histoire 394 menaces ; mais tant de démarches ne purent se faire en secret. Le bruit se répandit que j’étois proche parente de milord Alderfon , engagée par ma promesse au comte Danby, avant son mariage avec la duchesse de Rutland. Un caprice incompréhensible m’avoit portée , di- soit-on , à rompre cet engagement, à me soustraire à Pautorité de milord Alderfon. Ce parent indulgent vouloir me pardonner , me rappcller auprès de lui, m'adopter , m’assurer fa fortune , m’élever au rang de duchesse , en me donnant son nom , fes armes, ses titres , un époux. Insensible à fes bontés , dédaignant de si grands avantages, je refusois de lui prouver ma re- connoissatice, en devenant la consolation de sa vieillesse. Bientôt tous les yeux fe tournèrent vers moi on calculoit déjà les immenses richesses dont je pouvois jouir ; milady Sur- rey, milord* Morgan, les amis de la comtesse , les miens , s’intéresserent au succès des vœux de milord Alderfon. On admira la constance du comte Danby , on me blâma de la voir avec indifférence. Peu-à - peu je devins Pobj X de l’attention publique. La vicomtesse de Belmont & milord Clare furent les seuls qui refusèrent absolument de se prêter à ménager une réconciliation entre milord Alderfon & moi. Cette persécution m’affligea, elle me fit porter mes regards fur Punique moyen de me procurer du repos ; mais mon attachement pour milady d’Anglesey s’opposoit à mes p r o- DE MISS J E N N Y. ZYs jets. Je frémiffois en songeant à m’éloigner d’une amie si chere. Comment me résoudre à la quitter ! La douceur de vivre avec elle étoit ma seule consolation. Où porter mes pas ? dans quel lieu me fixer? Inconnue, indifférence à tout le monde, irois-jc m’eipo- ser à de nouveaux dangers ? Souvent je desi- rois que M. Peters n’eût point abandonné le comte d’Yorck; fa maison à présent si près de Londres , ne m’offroit plus un alyìe où je puise espérer de vivre ignorée inquiété, incertaine, je voyois la nécessité de fuir , de me cacher à tous les yeux ; mais la reconnoillance & Pamitié me faisoient balancer, & détruisoienfc à tous momens mes résolutions. Depuis la mort de milord Arundel, je ne recevois personne chez moi , j’évitois même de paroître dans l’appartement de milady d’An- glesey. Pendant le peu de momens où j’y res- tois , il m’étòit impossible de ne pas m’apper- cevoir des attentions marquées de milord Clare. Celui dont Pindifférence trop apparente me bleffoit à Suttoncourt , qui me fuyoit, éloignoit toutes les occasions de m’en- tretenir, devenu mon plus tendre ami, sem- bloit sentit mes peines , se faire une étude de les adoucir, ou du moins de me prouver qu’ii les partageoit. Je vis ce changement avec surprise, peut-être avec intérêt. L’affection-de milord Clare m’inspira de la reconnoiffance. Dans le tems où il me négligeoit, il me croyoit Z6 Histoire heureuse ; mort infortune ranimoit son amitié. J’at tribu ois ce retour s la générosité de son cœur, à ce sentiment naturel qui nous fait dríìrer de consoler ceux dont la douleur éclats ì n os yeux. Mes idées ne s’étendoient pas plus loin, quand je reçus avec votre lettre celle que lui-même vous avoit écrite. Jamais étonnement ne fut égal au mien , en apprenant que milord Cl are m’aimoit » qus J'avois toujours été l’objet de fa tendreííe ; que , forcé de feindre , il souffroit, il gémis, soit de tromper milady d’Anglesey , & de me cacher ses sentimens. je parcourus cette lettre» fans pouvoir m’alsurer si mes sens ne me íéduisoient point, si je n’étois pas au milieu d’urt songe embarrassant. En la relisant, en me rappellant les discours & les actions de milord Clare, en comparant fa conduite & ses aveux , je me vis contrainte à le croire » & ne pus me défendre de le plaindre. Que notre ame est foible, madame ! qu’il est facile d’en mouvoir les ressorts délicats î Que l’on connoit mal son cœur , & que leíeu de î’amour se rallume aisément f Forcée par îa raison , par l’honneur, par l’amitié» à vaincre un penchant trop tendre , le tems & ma profonde douleur ferabloîent en avoir entièrement effacé le souvenir. Cette lettre le ranima. Un mouvement flatteur , un plaisir vif» enchanteur, plaisir senti pour la premiers fois, éloigna de mon esprit tout autre objet. } I i l U J E S S í. 3s? Uaíïurance cTètre aimée porta au fond de mon SMS une douce joie. Quoi , milord Clate m’aime , répétois-se tout bas ! Quoi, je fuis aimée de milord Cl are ì 11 m'adore , il remontera. à tout s’il peut toucher mon cœur , fi f accepte le fien f Rappellée bientôt à moi-même , je soupirai, je pleurai. Ah, pourquoi*, m’é- criai-je, pourquoi le sort nous fit-iì rencontrer si tard, aimable Edmond ! Que ne t’ose frit-il à mes regards dans les jardins de ton frere î D’on vient qu’un perfide y parut à mes yeux , & que je ne t’y vis point ! Ce cœur, destiné à t’aimer, se fût donné, fans doute; je pouvois alors te préférer, te chérir; aucun obstacle ne s’opposoit à tes vœux , à mon choix. Je n’aurois point éprouvé les disgrâces, cruelles qui m'on t accablée. Charmée de toi , de tes sentimens, j’aurois fait mon bonheur de te ses inspirer, ma joie de les partager ; ta tendresse m’eût rendue insensible aux rigueurs de la fortune ; je n’aurois point gémi de ia privation de ses biens. Pauvre , mais satisfaite, même dans i’abaiifement, tous mes jours se seroient levés sereins. Eíi-i! un état que l’honneur ne puide anoblir ? Est-il une situation que l’amour heureux ne puisse rendre délicieuse ? La première surprise de mes sens dissipée, je me reprochai les mouvemens où je venois de m'abandonner. Je relus plusieurs fois cette lettre. Je pardonnai à milord Clare un projet 398 Histoire insensé. II a'imoit de puiísans obstacles s’op- posoient à ses vœux ; tous les moyens de les surmonter se présentoient à son esprit ; il lès adoptoit lans les examiner , fans en apperce- voir l’injustice & l’irréguiarité. L'e désir est un dangereux conseiller ; il applanit facilement les plus grandes difficultés ; tout se prête, tout s’arrange au gré d’un amant passionné ; tout ce qu’il veut lui paroìt possible. Mais , somment la vicomtesse de belmont a-t-eìle pu approuver un pareil dessein? engager milord Clare à vous écrire ? Le peu de mots qu’elle a mis dans cette imprudente lettre me révoltent contrelìe. La fortune de miss Jenny ejl éga'e à ceUe de la comtesse d’Anglesey ; la duchejst de Surrey estime , chérit nujs Jenny ; four quoi ne confentiroit-eìle pas au bonheur de milord Clare ? Edmond, n'est point aimé de mi- lady d'Anglefey , elle Pepoujpit par complaisance pour son srere. Sa longue retraite , le délai de trois mois qu’elle a exi^é à son retour d’Angle- sey , prouvent son indifférence. Elle saistroit avec joie le plus léger prétexte de rompre ses engage- mens. Elle né Panne point! Quoi ! milady d’Anglesey n’a pu donner des larmes à son frère , à son ami , sans se montrer indifférente ! Nos fortunes-Jont égales ! Quelle idée votre amie & la mienne a-t-elle de mes sentimens , si elle me croit capable d’empioyer les dons de milord Arundel à percer d’un trait cruel le cœur de miss J s n iî ï. 399 de sa sœur , à lui ravir l’époux qu’il lui destinoit ? Moi, je reeevrois une main qui devoir être à milady d’Anglesey , je trahirois mon amie, je l’offenferois ; je paierois d’une noire ingratitude ses bontés , fa tendresse ; j’oubìierois des engagemens sacrés ; je m’ef- forcerois de bannir milord Arundel de ma mémoire ; quelqu’un auroit le droit d’exiger cet oubli , de regarder comme une infidélité les larmes que m’arrache un souvenir pour jamais gravé dans mon ame ! Ah , madame ! l’amour a séduit mon cœur , il ne l’a point avili. J’ai aimé, j’aime encore, je l’avoue ; mais vous ferez feule dépositaire de mou secret. Milord Clare ignorera toujours ma foi- bleífe j’anéantirai íes espérances; il remplira des devoirs indispensables. Ses principes me rassurent sur le sort de milady d’Anglesey; ii lui rendra justice , il Palmera , ils jouiront ensemble de Pentiere fortune de milord Arundel. Eh , qu’en ferois-je ? Ai-je besoin de ce vain éclat qui m’environne, de ce faste inutile, importun , propre seulement à m’attirer les regards envieux d’une multitude- trompée qui le croît la source du bonheur ? Si ma reconnoifsance & ma tendre amitié pour milady d’Anglesey me fa isolent envisager avec crainte , avec douleur , une longue , peut- être une éternelle séparation, son intérêt détermina mes résolutions chancelantes. Je ne devois plus m’ostrir aux yeux de milord Clare ; 400 Histoire il salloit l’éviter, le fuir, assurer le repos de milady d’Anglefey. Le soir même, je fis consentir la comtesse à me laisser partir le lendemain pour aller passer un mois chez M. Peters. Ma promeiie m’y engageoit depuis qu’il demeurait près de Londres. J’écrivis à milady Belmont. Ma lettre contenoit un refus décidé & des plaintes fort vives de f o déniante proposition qu’on avoít osé me faire. C’est dans la retraite agréable & paisible de M. Peters que j’ai écrit ce long détail des événemens de ma vie, que j’ai formé le proM d’en sacrifier toute la douceur à l’amitié. Un ami si sage , si éclairé , si prudent, approuve mes résolutions. II a bien voulu revenir à Londres avec moi. Ses soins attentifs m’ont mis en état de suivre le seul parti qu’il me convient de prendre. J’ai jetté les yeux fur ma position présente, sur celle de milady d’Anglefey. Persécutée par milord Alderfon , prête à voir éclater le secret de ma naissance , à exposer la réputation de ma mere, craignant sans cesse les fureurs de milord Danby. grand Dieu ! s’il pénétrait dans mon cœur, s’il savoir que le comte de Clare !.. Ah , du moins qu’un des vœux de ma mere í'oit exaucé , jus je n’expire point pénétrée de la même douleur qui lui ravit le jour !... Mais l’heure me presse , M. Peters m’attend , il remettra ce manuscrit à votre Courier. Le jour commence à paraître, sa foible lueur semble augmenter le DE MISS JENNY. 401 le trouble affreux de mon cœur. O milady d’Anglesey ! ô ma tendre amie ! je vous laisse donc poiir jamais ! II ne m’est plus permis de vivre avec vous, de preíser contre mon sein la sœur de milord Arundel ; le soin de votre bonheur me force à vous fuir , à chercher fous un ciel étranger le repos que ma patrie ne peut m’oíírir... Ah , madame , quel sacrifice ! Quoi, je ne verrai plus milady d’Anglesey !.. Que va-1-elle penser ! Mes véritables motifs cachés fous d’apparens prétextes..... Ah , íì elle mecroyoit ingrate!... N’importe , qu’elle cesse de m’aimer ; mais qu’elle soit heureuse ! Adieu , madame , adieu , je vous écrirai bientôt d u lieu de ma retraite, si pourtant je survis à l’extrème douleur dont je me fans oppressée. Lettre de miss Jenny à milady Rofcomond. ! De France, à Ruel. K Un long tems s’est passé, madame, avant » qu’il rn’ait été possible de vous écrire. Ma- „ lade en arrivant à Paris, j’y ai resté deux j, rnois dans sattente d’un événement que je „ prévoyois fans le craindre. Convalescente, „ mais foible , je fuis venue à la campagne „ chea madame Ramsay, veuve d’un officier „ mort au service du roi de France. M. Pe- » ters, son parent, avoit eu la bonté de la » prévenir sur mon départ de Londres , Tome JII. £ e* 4 - 0 ? Histoire „ & de me procurer un logement dans fa maison. Je ne puis trop me louer de fou accueil & de ses obligeantes attentions. Je commence à croire que le changement des lieux & des objets opéré sensiblement sur notre a me. Je suis encore bien triste ,il est; vrai, mais je fuis moins agitée; je pleure j, souvent, mais à présent mes larmes cou- „ lent fans eíFort, elles soulagent mon cœur. „ Je n’envisage point un avenir heureux, mais j’ dans l’éloignement une vie tranquille. Mon regret le plus vif est d’ètre séparée de milady d’Anglesey , de savoir affligée par ma fuite. Elle me la pardonne enfin; mais elle se plaint d’une privation si dure. Ses lettres touchantes m’attendris- sent & me consolent. J’ai lu, sans trop 35 d’émotion , le récit de la cérémonie qui w . vient de L’unir pour jamais à milord Clare ; elle se trouve heureuse. II m’est bien doux „ de penser que milady d’Anglesey est heu- >5 r e u se . „ Je l ui ai donné par un acte authentique „ tous les biens dont milord Morgan t m’a- „ voie remis les titres; mais j’ai ,trop estimé „ milord Arundel, pour ne pas consentir à M lui devoir ma subsistance une pension via- 35 gere de mille livres sterling suffit ici p *sJ& ’• “f . Xêr ?» . -*n* à» w~- *l,i- r Ï>.Z ’ t •*£• ít » • >îzk î * 4 f-r ^ *L * Î'-'Í-T. ;S* r . ê-^àKUî ìïv mét~ •mis. ^ j* /03S^ C Stadtbibliothek Zurich Herrn Dr. Gottfried Keller sel. 1890. à- h â^ ^ A-à-' VZ'"" ^ MSB à ^ ^ . .. “5..- -. /- '•; ' & Ï4_. ' - -7^- , ' COLLECTION co2\ïpjùjetx DES ŒUVRES 1 JL.^ x TOME QUATRIEME. ! E S D 4 ADELAIDE DE DAMMARTIN; COM T B S S E E SANCERRE. A MONSIEUR LE COMTE 2D X 2W W C M SON AMI. Par Madame RI C C OB ON 1 PREMIERE PARTIE A N E U CH A T E L, î e .^Imprimerie dê la Societe’ Typo-gràî > hiqj?e » M. D C C. LXXIII ZURICH. A M 0 N S I 1 V R G A R R ï C K o Je »», w, â-. .,à. “uoío dis-je. Soyez tranquille, soyez calme , ne grondez point , ne vous emportez pas. .. Comment, criez-vous, mon nom á la tête d’me maudite brochure írançoise, & je me tairai !... Là , doucement, faut-il se fâcher Jans savoir fi le sujet de notre colere vaut la peine de T exciter ? Que craignez-vous ? des complimens, des louanges ? Fi donc P amitié employa- t-elle jamais le langage de la flatterie ? Moi , répeter après tout le monde , que votre esprit & votre cœur vous acquièrent autant d'amis que la supériorité de vos tedens vous a fait d’admirateurs '{ Bon ! je laijse dire cela aux autres. Mais , pourquoi donc me dédier ces lettres » m'alieZ-vous demander ? Pourquoi, monsieur ? Four vous donner une preuve publique de ma Jìncere estime, de ma tendre U très tendre amitié par recotmoijfimce du foin que vous voulez bien prendre de P entretenir ; peut - être aujjì par vanité. Souvent P amour-propre , caché au fond de notre cœur, dirige nos démarches, fans nous laisser appercevoir qu'il les guide. Supposons P ouvrage jugé froid, insipide , le livre tombé, devenu un fond de magazin , destiné A i i passer tout naturellement de libraire en libraire à la pojìérité ; un de nos neveux le tirant par ha-> fard de lapoitjjìere , â l'aspeB de votre nom , tâtonnera de voir là toute sédition. Oh oh , dha-t-il , Fauteur était une amie de ce Garrick Ji fameux % fi chéri de sa nation , fi estimé de F Europe entier e ; comment imaginer qu'il fut F ami d'une bête ? Rien d'impojjible pourtant j mais Jì l'ouvrage manque d'agrément, f espère au moins trouver de Fhonnêteté dans F amie de David Garrick. Cette réstexion F engagera à lire; A? pour ne pas s'eu tenir à la décision de ses peres , il admirera peut-être le livre , le vantera , le mettra à la mode , U dans deux ou trois cents ans je pourrai vous devoir le succès des lettres de madame de Sancerre , même la réputation d'un auteur passable. Cst , montrez-vous sage , doux , tempéré ; ne rae faites point une grosse querelle , ne m'écrivez pas dans votre premier mouvement , attendez que vous m'ayez pardonné cette nouvelle offense ; depuis sx mois vous me grondez bien au moins. Adieu, mon aimable, mon tendre ami; je fuis avec tous les feutiniens que vous méritez de faire yaitre fff de rendre constant, votre Jìncere amie , M A K I E R I C C O B O N í. Mille ff mille compliment à votre charmant? compagne ; ditcs-lui que jamais , jamais je F oublier ai , * iciîrrmîî^rrric t m 44 444 ré’xrvi —rr rr •Ot 4 44 ífe jAî; . jfe o o o azn» jD E MADAME E T T R D K SJLXs C J£%11 LJ£o PREMIERE LETTRE. Paris, lundi, % novembre 17 ... ÒF’attendois vôtre réponse avec impatience; je pensois qu’elle m’annonceroit un heureux changement dans les dispositions de ce bon parent, qui montre tant de politefj'e & d 'obstination , en s’etìorqant de ruiner votre sœur. Je suis bien irritée contre lui, mon cher comte; cette désagréable discussion d’in- térêts vous a fait palier i’automne en Bretagne, elle vous y retiendra peut-être tout l’hiver. Vo-us deveiî des conseils à votre sœur; des foins , des secours , à vos neveux. Le sacrifice de votre tems , de vos plaisirs, est vraiment généreux , je i’appreuve ; mais je ne vous ver- 8 Lettres rai point j je me le dis avec bien du regret» avec bien du chagrin, jamais je ne vous ai fi vivement désiré. Vous allez me demander pourquoi je l’ignore moi - même. Je fuis fans affaires, fans embarras, au moins apparent; cependant vous me seriez nécessaire, je le sens eh, dans quel tems un ami nou s est - il inutile ? M. de Montalais est enfin rendu à des amis qui fouhaitoicnt passionnément son retour. Monsieur & madame de Comminges , le comte de siennes & madame de Martigues célèbrent son arrivée par des fêtes il mérite , je crois , tous les fentimens qu’il inspire. Adieu mes plus tendres à votre aimable sœur elle doit être bien contente de moi. Je me prive du plaisir de lui écrire, pour nc pas la troubler dans fa douce parejje. LETTRE II. L vais vous confier un petit secret; il fait naître de grandes espérances. M. de Méri, si décidé à marier madame de Mirande à son maussade pupille, commence à revenir de fa longue prévention. Les amis du comte de Tes-, mes entourent ce bon vieillard , lui demandent s’U vent toujours affliger fa niece chérie. DE LA COMTESSE DE SANCERRE. 9 On le flatte , on le presse ; le chevalier de Termes le voit, l’anmse , lui plaît ; tout paroît s’ar- ranger pour combler les vœux de deux personnes estimables. Madame de Martigues se donne de grands foins ; le comte de Piennes agit fortement; Termes va, vient, court, tremble, se taílure, espere , se désole, rit & pleure vingt fois en un jour. Ami solide, tendre amant, il touche , il intéresse , il engage tout le monde à souhaiter son bonheur. Mon attachement pour madame de Mirande fixe mon attention sur un événement dont sa fortune & sa félicita dépendent. La perspective de ce mariage donne bien de la joie au comte de Piennes. Si une de ces trois charmantes veuves, dit-il, rentroit fous le joug, les deux autres suivroient son exemple, madame de Martigues se décideroit enfin, j’obtiendrois son cœur & sa main. La satisfaction de M. de Piennes en seroit une véritable pour tous ses amis; si madame de Martigues écoutoit mes conseils, elle Pépouleroit, il seroit heureux ; mais reprendre de nouveaux liens, moi! mon ami, je fuis plus éloignée que jamais d’y penser. Le marquis de Mon ta! ais est arrivé; vous l’ai-jedit ? avez-vous des nouvelles de madame du Lugei ? Je vais vous étonner; nous sommes brouillées , oui, tout- à - fait brouillées. Je ne fais pourquoi cette femme prétendoifc régler ma conduite ct me choisir des amis. 10 Lettres Fatiguée de ses leçons, j’ai cessé d’aller m’en- nuyer à ses trilles dîners. Je veux bien que vous me grondiez un peu, mon cher comte » mais ne vous rendez point arbitre de nos différends , & íur-tout ne vous avisez pas d’entre- prendre de nous raccommoder. Adieu; j’ai fait toutes vos commilíìons. LETTRE III. O Ul, je vois souvent le marquis de Mon- ta!as, je soupe presque tous les soirs avec lui. Mon Dieu ! vous avez raison , cet homme efi un enchanteur-, il amuse, séduit, occupe; il a ranimé les plaisirs de notre société , il en fait ses délices. Recherché, préféré, caressé, il conserve cette modestie qui le distingue si avantageusement, qualité rare dans un homme aimable ; oui, rare , peut-être dangereuse. Madame de Martigues ne conçoit pas comment elle a pu vivre six mois fans voir M. deMontalais; elle l’écoute , Padmire , applaudit à ses moindres discours, veut que tout le monde en soit charmé , & gronde sérieusement quand on ose contrarier son goût. Le comte de siennes volt comme elle , dit comme elle ; le plus riant accueil , mille louanges prodiguées au marquis , ne donnent pas un instant DE LA COMTESSE DE SaNCERRE. II d’humeur à un amant malheureux & jaloux» Cela ne vous paroít-il pas singulier, éton_ nant ? La personne dont vous me parlez avec tant de chaleur , m’eíl absolument inconnue. J’ignorois que ma mere eût une parente mariée en Bretagne , & fans doute elle - même ne le lavoit pas. Si madame de Kúrlanes eít de la maison d’Estelan , maison qui m’est chere à tous égards, je fuis prête à répondre à votre attente ; & si deux mille louis peuvent faciliter rétablissement de mademoiselle de Ker- lanes , je consens de tout mou cœur à les donner, Mais , quel récit vous a-t-on fait ! Rien n’eíl plus faux, je ne possede point les biens de la maison d’Effelnn , ils étoient passés en des mains étrangères, long - tems avant ma naissance. A la vérité , le dernier comte de ce nom m’a laissé les richeilés qu’íl rapporta de la Martinique; mais le maréchal de Tende ne íengagea pointa me nommer sa légataire universelle ; les grands biens de M. d’Eitelan ne formerer,t point les liens qui m’unirent au neveu du maréchal ; ce tendre parent me destinoit à M. de Sancerre dans un teins où ma fortune étoit bien bornée, où je n’efpérois pas ce brillant héritage. Je dois une entiere jussisication à la mémoire du maréchal de Tende; íagéncrcuiò pmitié pour moi lut £t souhaiter de me vois i’çt îiiece ; il dcsiroit mon bonheur, il croyois 12 Lettres l’aflurer ; le peu de succès de ses soins n’a point astoibli ma reconnoiísance. Je me souviendrai toujours avec regret, avec douleur, qu’il n’a pfts été en mon pouvoir de la lui prouver. Détrompez madame de Kerlanes , détrom- pez-la , je vòus en prie. Le frere de ma mere m’appella volontairement à fa succession; je vous instruirai des raisons qu’il eut de déshériter son fils. Non, je vous le juré , personne ne Vengagea à signer cet acte de vengeance , juste dans ses idées , téméraire dans les miennes. Comme parente de madame de Kerlanes, je crois 11e lui rien devoir ; mais comme plus favorisée qu’elle de la fortune, je crois lui devoir des secours, & je me plairai à l’obliger. Madame de Mariadek pouvoit s’épargner ses pressantes sollicitations ; le besoin est auprès de moi la recommandation la plus forte ; j’imaginois que la sœur du comte de Nancé me connoissoit assez pour le penser. Madame deMirande sort, elle me prie de vous remercier de vos tendres vœux. Ses espérances augmentent à chaque instant. Madame deThemines entre ; la voilà,belle , gaie, charmante ; elle veut vous dire cent nouvelles , elle les écrit, je mettrai fa gazette dans ma lettre. Adieu, mon ami r je fuis triste, je ne fais pourquoi. M. de Montahus est à Versailles , je n’ai pu faire votre commission auprès, de lui. DE LA COMTESSE DE SANCERRE. IZ LETTRE IV. Ott! vous veniez de recevoir une lettre de madame du Lugei quand vous m’avez écrit. La politesse de vos expressions ne peut me cacher l’esprit qui vous les dicte , ni effacer entièrement l’aigreur de ma sévere parente. Je méprise beaucoup l’espece de sagejse dont elle tire vanité , je commence par vous le dire ; toute affectation m’est odieuse mais je veux répondre à vos observations, comme si la marquise du Lugei ne vous engageoit point à me communiquer les siennes. Vous avez raison de blâmer la légèreté de mon amie j exacte dans ses mœurs, inconsidé- rée dans fa conduite, madame de Martigues néglige trop peut - être de réunir tous les suffrages elle dédaigne de se contraindre pour prévenir les malignes interprétations qu’on peut donner à ses discours , ou les fausses conjectures que ses démarches semblent quelquefois autoriser. Souvent ses idées font folles ; elle est trop vive, trop attachée à faire précisément ce qu’elle veut, ce qui l’amuse. Par exemple, sa fantaisie d’éprouver le comte de siennes dure trop long- tems. Un mariage annoncé, retardé, rompu; des brouilleries, des raccommodement ; un amant banni, rap- 34 Lettres pelle, admis & rejette dix fois en deux ans, celií est bizarre ; cet amant lui demeure attaché - supporte ses caprices ; un homme maltraité ejl-il capable de tant de patience P Cette offensante question est de madame du Lugei ; elle seule admire impatience d’un homme qui n’eri a point du tout, qui se plaint sans ceffe , tourmente continuellement les amis, les parens de madame de Martigues , engage toute la France à luí parler, & par trop d’impor- tunités l’instant favorable à ses désirs. En vérité , mon cher comte , on feroit une cruelle injustice à madame de Martigues, Cl on ofoit la soupçonner de la moindre foi- bleffe ; satisfaite du témoignage de son ceeur, du respect de son amant, de l’estime de ses amis , elle peut se consoler d’élever des doutes - des craintes , d?inquiétés idées dans l’efprit dé madame du Lugei. Cette femme, remplie ds prétentions , voudroit tout attirer , tout occuper. L’étourderie de madame de Martigues lâ blejse, dit-elle? Eh non, ce n’est pas cela » elle lui envie ce cercle nombreux que son naturel aimable & l’agrérrient de son commerce fixent chez m’interrompt. C’est elle ; c’est cette dangereuse compagne , objet de mes préférences. Nous allons sortit ensemble, je finirai ma lettre après souper. A minuit. Mon cher comte, afin de ne pas revenir DE LA COMTESSE DE SaNCERRE. If sur un fui st désagréable, je veux l’épuiser, & vous répéter ce que j’ai dit cent sois à madame du Lugei. L’opiniou des autres ne réglera jamais mes sentimens ; mon cœur est mon juge suprême. Si madame de Martigues avoit le malheur d’ëtre soupçonnée, j’en gé- mirois, j’en relsentirois une douleur véritable , rien ne m’en consoleroit ; mais je ne cesserois pas de voir aífiduement mon amie j’aimerois mieux risquer de partager une injuste censure , qu’aider par mon éloignement à l’accréditer ou à l’étendre. Ce ne seroit pas la première fois que , sacrifiant mon propre intérêt à mes principes , je me serois vue l’objet des fauíses idées de cette partie du monde dont i’attention est toujours fixée fur les mouvemens d’autrui. Combien de spectateurs oisifs prononcent hardiment fur ce qu’ils voient, plus hardiment encore fur ce qu’on leur cache ! Dans le tems où son s’élevoit contre moi, où je paísois à la cour , à la vise, pour une femme altiere, d’un caractère difficile, toujours triste, toujours enveloppée des voiles de l’humeur ; quand on me croyoit capricieuse, insensible, hautaine, incapable de vivre avec le plus doux des maris, dont j’étois chérie , adorée , madame de Martigues fut la feule qui me jugea favorablement. Son amitié la rendit pénétrante ; elle découvrit en moi des qualités que fans me connoìtre on oioit i 8 s Lettres me refuser. Sauvent elle veaoit partager nia solitude, elle quittoit pour moi ce monde qu’elle aime; elle me donna des amis, elle •apprit à tous les siens que je ibuffrois des peines sécrétés ; elle engagea madame de Mirande à venir vivre avec moi ; elle défendit hautement mon esprit, mon cœur & mon caractère aurois-je pour elle un procédé moins généreux ? Non, assurément ; mais je ne fuis point dans le cas de lui prouver ma reconnaissance ; grâces au ciel, je n’y ferai jamais excepté madame du Lugei, personne ne forme des doutes injurieux fur la conduite de madame de Martigues, & je puis voir mon amie fans que de fâcheuses craintes empoisonnent ce plaisir, M. de Montalais revient demain, il soupera ici; je lui parlerai de votre protégé comme le marquis est très obligeant, je fuis íïtre du succès de ma négociation. Vous me demandez ce qu'il dit , comment il se conduit ? Eh mais, il parle bien & se conduit mieux ; tout le monde l’aime, touc le monde l’ap- prouve. II est un peu rêveur, il sétoit austt l’hiver dernier. Madame de Martigues prétend en savoir la raison. Pour la premiere fois de íà vie elle se tait, elle est impénétrable; ce secret lui pesé un peu pourtant, elle en est fort occupée, & sans qu’-an l’interroge elle s’écrie, je ne le dirai pas. Madame de Mirait & moi nous cherchons des DE LA COMTESSE DE SaNCERRE. 17 des défauts à cet aimable marquis ; le comte de Piennes soutient sou cousin parfait. Parfait , s'écrie madame de Miran ! Ne souffrons point cela, ne convenons jamais qu'un homme puilfe être parfait. Nous examinons toutes deux le marquis , & nous vous ferons part de nos découvertes. Sa figure est vraiment belle, noble, gracieuse; il faut se résoudre à ne pas l’attaquer mais son esprit sera bien adroit, s’il nous cache le foible de Ion cœur. Adieu, mon cher comte ; quelle lettre ! Ai-je écrit tout cela? LETTRE V. E h bien, vous avez raison. Quand on n’est point née inégale ou capricieuse , on devroit connoitre le principe de tous ses íentimens ; on ne devroit pas dire , je fuis trijìe , je ne fais pourquoi. Mais , mon ami, ce qu’on n’étoit point, on le devient ; j’ai de l’humeur , oui, de l’humeur, en vérité; le monde me lasse, la solitude m’etsraie, & tout m’ennuie. Vous me demandez ce qui pourroit trouble}' le calme de mon ame'í Rien assurément; mais il est un calme aussi fâcheux que la tourmente , au moins je le crois. Notre ame a besoin d’ètrc agitée par une douleur aiguë, ou par un plaisir Tome IV. B Lettres 18 vif si le sentiment de Tune ou le charme de l’autre n’en prelse les ressorts, ses mouve- mens fossiles & lents nous laissent dans l’in- action -, fans volontés , fans désirs , lions exilions ; mais nous ne chérissons pas notre existence ; tous les objets nous deviennent indifférais ; de cette indifférence naît l’ennui, des maux de la vie le plus insupportable. Je dis avec l’Héloïse de Pope, son foison cruel ternit le plus beau jour, flétrit la verdure , ôte aux fleurs leurs parfums, aux zéplìirs leur frai- cheur ; par lui tout languit, tout s'attriste dans la nature. Je fuis à Neuilli depuis trois jours ma sœur n’égaie pas mes réflexions parce qu’elle est née vingt-deux ans avant moi, elle prétend me faire adopter ses opinions s dès qu’elle commence à disserter , je m’endors. Madame de Martigues viept me chercher demain elle m’écrit que le marquis de Montalais a disparu ; on ne le volt point, on ne le rencontre pas , on ne fait où le trouver. Sur cela elle me dit cent folies. Elle voudroit m'apprendre , me confier, on ne lui a rien dit, elle a deviné ; au fond rien ne l’engage au filence , pourtant elle a promis de se taire ; mais à moi , me cacher.... Et puis elle jure de ne point parler. Comme vous voyez, le secret est tout prêt d’échapper. Est-il vrai que la marquise de Montalais est laide, fort laide? Eh, bon dieu, ce seroit un bizarre assortiment ! DE LA COMTESSE DE SANCERRE. IA Vous voulez nos couplets, les voilà. Prenez garde au jugement que vous en porterez; si vous les trouvez mauvais, on ne vous accordera pas le sens commun ; si vous les louez , madame deMartigues dira ce pauvre comte ! la province a déjà gâté son goût. Adieu. LETTRE VI. JsF. viens de jouir d’un plaisir délicieux madame de Mirande est enfin réconciliée avec le riche frere de fa mere. II a dîné ici; lui- même m’avoit priée d’inviter le comte de Termes ; tout est accordé , touc est réglé; le bon , rhonnête M. de Méri donne actuellement à fa niece trente mille livres de rente, & lui allure les deux tiers de ses biens. Je ne perdrai point la douceur de loger avec elle, Termes consent à s’arranger dans le pavillon qu’occupoit M. de Sancerre il est vaste, A peut aisément fe partager en deux appar- temens commodes. Comme absolument je ne veux point changer d’état, tout ce côté de l’hô- tel m’est inutile. Le mariage de madame de Mirande est arrêté pour le milieu du mois prochain. La vieille maréchale de Termes est enchantée ; elle desiroit beaucoup cette union. Elle B ij ne donne rien à son petit-fils, mais cîle se mêle de tout. Des articles à dresser, des marchands à désoler, un lapidaire à impatienter , des ouvrières à quereller, une liste a faire, dans laquelle il ne fera pas impossible de désobliger cinq ou six de ses parens, cela Pegaie, l’amufe, la ranime. M. de Montalais consent à recevoir le jeune officier que vout protégez il doit vous savoir écrit. Sans exagération, fa femme est odieuse. En voyant son portrait hier chez madame de Comminges , j’ai pensé crier. II faut Pavouer, les parens font bien cruels ! Forcer un homme si aimable à fe lier malgré lui à cette laide héritière ! Eh bien , il la traite avec tant d’égards , qu’elle semble être le choix de son cœur. Cette femme est heureuse, mon chere comte , elle est vraiment heureuse aussi riche, plus jeune,-plus favorisée de la nature, que mon fort a été différent du sien ! Je 11c veux pas m’appefantir fur ces idées, elles m’altìigeroient. Adieu. LETTRE VIL Yous me priez de vous confier nos remarques fur le marquis de Montalais , & vous m’en priez avec un empreiiement qui m’é- DE LA COMTESSE DE SaNÈERRE. 21 tonne. En vérité , nous sommes peu avancées dans nos observations. Madame de Mirande est trop occupée à recevoir les félicitations de ses amis, à partager la joie de Termes, à jouir des transports d’un amant si tendre, pour se livrer à des soins étrangers & frivoles moi, dont rien n’affecte le cœur , qui demeure spectatrice au milieu d’une société agitée par tant d’intérèts divers, je puis peut-être juger fans partialité tous ceux qui la composent. Je pense précisément de M. de Monta- lais ce que j’en peníois l’hiver dernier , je le trouve dangereux. Un homme qui joint à la plus belle figure des qualités rares, dont le cœur délicat ne s’est point avili par ces passions folles & momentanées , par ces atta- chemens libres & vicieux, capables de détruire le goût du sentiment; un homme qui remplit si bien ses devoirs , montre tant d’humanité, de bonté, qui est si distingué dans le monde, si cher à ses parens , à fes amis... ah ! oui, je 1c crois dangereux. Son humeur est égale ; il a l’esprit naturel, des talens , de la gaieté , un son de voix si doux, de si beaux cheveux, Pair si fin, le rire si agréable !... Mon ami, une femme sensée devroit lui fermer sa porte i la mienne ne lui seroit peut-être pas ouverte s’il étoit libre. Mais après tout, qui fait si tant de dehors séduisans ne cachent point une ame faull’e , un esprit adroit, un cœur cruel ! Une triste 11 iij 22 Lettres expérience m’apprit de bonne heure à douter des réputations les mieux établies j’ai examiné des hommes admirés, peu se font trouvés dignes de mon estime ; vous êtes le seul peut- être dont les sentimens conformes à la conduite ne démentent point l’opinion qu’on m’avoit donnée de votre caractère. Je ne fais pourquoi vous me parlez encore des projets de madame de Valancé ; son neveu est riche , bienfait, sensible, charmant ! Tout cela peut être , mais qu’importe ? Je n’en veux point. Ma liberté m'est chere, elle m'est plus chere que jamais ; elle fait ma joie , mon bonheur... Mon bonheur ! Est - ce que je fuis heureuse ?... Mon ami , j’éprouve pour la premiere fois que des désirs vagues peuvent jetter du dégoût fur des possessions réelles. Voilà madame de Mirande belle comme un ange , & tendre comme Astrée ; elle se laisse tomber négligemment sur des couffins ; je lui propose d’écrire. Je ne saur 0't. Ecrirai- je pour vous ? Ah ! oui. Que dirai-je de votre part? Tout ceqti’il vous -plaira. II me plaît de vous assurer de sa tendresse & dè son amitié. Termes est à Chantilli avec Comminges, Thémines & le marquis- de Montalais vous devinez le sujet de l’indolence de madame de Mirande ; depuis deux jours notre société n’est pas supportable. Madame de Mar- tigues tousse, le comte des siennes boite. de la comtesse de Sancerre. 2 z aiadame de Thémines rêve, ma sœur gronde , son mari crie, Saint-Maigrin projette, son frere lorgne, le vieux maréchal conte, sa niecc boude, Duplessis ment, madame de Mirande bâille , moi je dors. -sê . . LETTRE VIII. Yods êtes surpris, très surpris de quelques expressions de mes lettres; plus surpris encore de m’entendre dire, en parlant de madame de Montalais Mon fort a été bien différent dit fien. Aucun mari, pensez-vous, n eut de plus tendres égards pour [a femme que le comte de Sancerre ; & íì une antipathie inconcevable n’avoit fermé mes yeux fur son mérite , je n’au- rois pas préféré le séjour de Mondelis à la douceur de rendre heureux un homme aimable, dont j’éteis passionnément aimée. Aimée ! j’étois aimée moi ? passionnément aimée ! Ah ! mon chere comte, vous êtes loin TTimaginer combien cette espece de reproche m’afflige, quelle blessure cachée & profonde il peut r’ouvrir ! Le tems , mes amis, la dissipation, un peu de philosophie ont ramené le calme dans mon esprit, mais fans effacer la trace des traits cruels dont mon cœur se sentit percer dans le cours de cette union , en apparence fi bien assortie . B iv 24 Lettres Depuis quatre ans m’avez-vous vue inégale ou bizarre? Suis-je incapable Rattachement, de reconnoiísance, de tendresse ? Mes goûts ont - ils changé ? Appercevez-vous de Pinconf- tance dans ma conduite, de la variété dans nies deíìrs ? Pourquoi M. de Sancerre eût-il seul éprouvé mes caprices ? Mes procédés à l’égard des autres n’ont-ils pas dû vous faire réfléchir , vous faire découvrir une contrariété frappante entre ma façon naturelle de penser, d’agir, & le caractère que l’on m’a donné? Vous n?aimez , vous níestimez , & votre prévention subsiste ! & vous croyez qu'attentive au bonheur de tout ce qui m'environne , j’ai pu rendre mon mari malheureux ! Et fur quoi donc m’estimez-vous ? Vous étiez attaché à M. de Sancerre; quand il futbleilé, vous remplîtes Poffice d’un généreux ami; vous-mème l’enlevâtes du champ de bataille; & s’il avoir pu parler, je ne doute point que, Rayant plus rien à ménager, la vérité ne fe fût une fois échappée de fa bouche ; peut-être dans les derniers instans il eût osé vous confier son secret , & l’extrême condescendance d’une femme accusée par lui - même de tant d’inflexibilité. Vous Rave z point connu M. de Sancerre; non , mon cher comte, vous ne Pavez point connu. Est-ce dans les camps, à la cour, au milieu des cercles où l’on fe rencontre , qu’il est possible d'approfondir le caractère & de DE LA COMTESSE DE SANCERRE. 2s juger du cœur d’un homme ? Si on vous demandoit un portrait fìdele de cet ami , quels traits emploieriez-vous pour le tracer ? San- cerre étoit hardi , courageux, diriez-vous; il aírnoit la guerre & s’y conduisoit bien j noble dans fa dépense , il tenoit un grand état, savoir plaire à son maître, & ne négligoit point sa fortune. Je sus son exécuteur testamentaire, je trouvai ses affaires en ordre , & ses biens augmentés par son économie. Quel éloge, mon ami ! A la honte des mœurs , tout foible qu’il est , peu des .pareils de M. de Sancerre le méritent peut-être. Mais n’avoir pas des vices greffiers , est-ce être honnête? Ne pas se conduire sur tous les points d’une façon révoltante, est-ce allez pour paroî- tre estimable aux yeux d’une femme éclairée- & délicate? J’ai toujours évité d’entrer avec vous dans ces inutiles détails. L’amitié qui vous lioit à M. de Sancerre , devoit vous éloigner de íìt veuve. L’emploi dont il vous chargea, vous força de la voir j bientôt vous vous plûtes à cultiver une connoissunce que peut - être vous n’auriez pas cherchée. J’ai respecté la mémoire de M. de Sancerre, je vous ai laissé votre prévention , je veux vous la laisser encoremais soyez sûr qu'un caprice ne me Ht point préférer le séjour de Mondelis à la maison de mon yiari. Son intérêt, la bonté de mon cœur, une fierté décente, la crainte de n’êtrc pas toujours mai- 26 Lettrés treíTe de moi - mème , m’engagerent enfin à vivre loin d’un ingrat, qui peut-être m’étoit cher encore, malgré la connoiflìmce quej’avois alors de son caractère. Ne vous écriez pas, ne rappeliez point les vains discours de la multitude ; souvencz-vous que je sois vraie. Oui, j’ai aimé le comte de Sancerre , il posséda tout mon cœur si vous saviez.... Mais ne parlons plus d’un tems de ma vie, dont lefouvenit m’est encore pénible. Adieu. Madame de Martigues me dit hier de vous gronder de fa part, j’ai oublié pourquoi. LETTRE. IX. J E vais enfin vous communiquer nos remarques sor M. de Montalais. On vante fa douceur , son égalité , fa sagesse. Premièrement il n’est point du tout aisé à vivre , un rien le fâche, & ce sage boude comme un enfant. J’allai hier à l’opéra ; jamais jc ne me sois tant ennuyée madame de Planci y étoit c’est une singulière femme ! elle fe multiplie, on la voit par-tout, je ne sors point fans la rencontrer ; ne trouvez - vous pas qu’il y a long-tcms qu’elle fe montre ? Le marquis vint dans ma loge j madame de BE LA COMTESSE DE SANCERRE. 2/ Planci lui fit des signes, des signes redoublés » il alla lui parler; leur conversation fut longue , animée; l’un s’exprimoit avec feu , l’au- tre avec vivacité madame de Planci parois- íbit enchantée ; & quand M. de Montalais revint, la joie brilloit fur son visage. Je m’a- visai de lui dire que madame de Planci se coéfi- foit mal, qu’il devroit l’en avertir. Vous n’a- vez jamais vu un homme se déconcerter de la sorte il rougit, resta interdit, ne parla plus. En sortant je pris la main du chevalier de Némond , le marquis donna la sienne à madame deMartigues. Je l’entendis lui dire, je fuis malheureux , bien malheurêux! Le reste du soir^ il ne prononça pas dix paroles, il brouilla tout au jeu , ne savoit à table ce qu’il faisoit ô quelle humeur contre moi ! il ne pouvoit me pardonner d’avoir offensé le goût de madame de Planci , ou l’adresse de ses femmes. Oh ! M. de Montalais n’a pas tout le mérite que madame de Martigues lui trouve ; non, il ne l’a pas. Si peu maître de lui, ne pouvoir cacher son trouble , son agitation , cela décele bien de la foibleffe dans cette ame si noble , si supérieure ! Et puis , je hais la fausseté. Pourquoi se parer d’une feinte indifférence ? Est-ce un excès de vanité qui l’engage à se montrer peu susceptible de paffion? An- nonce-t-il sa sagesse comme un préservatif contre ses agrémens ? En vérité, je le crois c’est la crainte d’être aimé, suivi, tourmenté, qui Lettres 28 le rend malheureux , très malheureux. Eh bien, j’étois prête à me tromper à son caractère , je prenois pour lui l’eltime la plus íìncere. Cet homme est.... j’en fuis fâchée ; mais il est .... il est comme les autres. Après tout, c’est tant mieux. Madame de Thianges difoit hier, à propos de la mauvaile humeur du marquis monsieur de M ont niai s ne peut trop perdre de ses qualités intérieures aux yeux d’une femme sensée qui l'examine. Elle a bien raison , il lui en restera toujours atfez pour séduire une femme ordinaire. Ne voilà-1-il pas le marquis de Limeuil êrevenu d’Efpagne '{ Ne recommence-t il pas à m’impatienter ? Tout le monde me parle de ses senti mens , de leur constance, de fa maison , du titre qu il espere ; je lie vois que son obstination eh mon Dieu , ne me laiísera- t-on pas tranquille ? Je ne veux ni de Limeuil ni des autres. Qui pourroit me plaire à présent, mériter le sacrifice de mon heureule liberté ? Personne , non , mon ami, personne. Je reçois à l’instant une lettre de madame deKerlanes elle me fait de grands remercie- mens , elle m’en fait trop. Le petit billet de fa fille m’a touchée ; l’une L l’autre mettent bien du prix à un léger service. En vérité , mon cher comte, donner, c’est se procurer un plaisir sûr, & selon moi très indépendant de ceux qu’on oblige leur reconnoiífance y ajoute peu ; leur ingratitude ne le détruit pas. DE LA COMTESSE DE SANCERRE. 2I Je vous ai promis des éc'airájsemens , je m’eti souviens j ne me press-Z pas, e vous les donnerai ; vous en ferez part à madame de Ker- lanes ses idées fur le maréchal de Tende tn’ont blessée , je se rois fâchée de les lui laisser. Adieu. Ales complimens à madame de Mariadek si elle n’étoít pas votre sœur, je ne pourrois lui pardonner de vous garder si long-tems. LETTRE X. L équité m’oblige à vous apprendre que j’avois très mal interprété la conduite & les feutimens du marquis de Montaiais. Madame de Planci le pria il y a quelques jours d’arranger une assure délicate entr’elle & son frere ; cette affaire terminée au gré de ses désirs , elle remercient le marquis de ses foins. Charmé de la voir contente , il rapporta de fa loge un air gai ; fa joie naiffoit de la bonté de son cœur, elle me donna de très fausses idées. Nous devrions être toujours en garde contre je ne lais quelle malignité qui nous porte à prononcer fans examen, à décider fur de légeres apparences. Tout d’un coup madame de Planci s’est peinte à mon esprit comme une 30 Lettres folle, & j’ai vu le marquis passionné pour elle. J’ai tort avec l’un & avec l’autre, ils l’ignorent j mais je le fais , & je me le reproche. Que votre absence m’afflige ! Quoi, vous ne reviendrez pas ? Je voudrois vous voir , j’aurois besoin de vous entretenir. On n’éerit pas tout ce qu’on pense; depuis un peu de teins je ne fuis pas dans mon état naturel; j’ai des vapeurs peut-ètre ; c'eít un mal fans douleur, n’est-ce pas ? L’imagination fe frappe , le fixe fur un objet, on le voit toujours, on veut en vain n’y pas songer, la même idée revient fans cédé; le moindre bruit cause de la terreur , le cœur palpite, on ne fait ce que l’on désiré ; on veut, on ne veut pas ; rien ne plaît, tout fatigue... Mon dieu, c’eít ma situation ! Je crains fans deviner ce qui m’effraie ; souvent je fuis comme une personne qui se voit poursuivie , veut s’échapper , fuit, court, & croit toujours qu’on va l’atteindre. J’attends vos lettres avec impatience ; les paroles d’un véritable ami, dit un sage , font un baume adoucissant pour les blelfures de l’ame ; j’aimerois à vous ouvrir la mienne. Vous avez ma confiance, vous êtes prudent; votre amitié éclaireroit mes démarches , elle me fauveroit.. . . mais de quoi? de qui? où font mes dangers ? Mon esprit fe trouble & ma raison s’égare, eflet de la cruelle maladie.... Ah ! mon cher comte, je fuis changée ; tous de la comtesse de Sancerre. Zl les objets qui m’environnent le font à mes yeux. Je vous aime pourtant, je vous aime toujours de même. Voilà madame de Martigues. De madame de Martigues . Oui, me voilà, bonjour; finissez - vous ? partez-vous? arrivez-vous? N’ètes-vous pas fou de rester si long-tems à Rennes? Et fi, que fait-on là ? Comment ! ne pas accourir féliciter madame de Mirande & votre ami Termes ? Et puis, c’est que vous allez devenir ennuyeux ! Ces gens d’affaires vous rendront pesant, grave, maussade comme eux. A propos d’ennuyeux, M. le comte de siennes me proteste , me jure que je ne puis me dispenser de Fépouser avant la fin de Fhiver. Madame de Sancerre est de son avis, vous ne manquerez pas d'en être auíîì. Pour madame de Mirande, elle voudroit marier tout Funivers. Savez-vous bien qu’il est des mo- mens où mon bon génie m’abandonne, où je fuis tentée, où l’exemple de madame de Mirande pourroit.... Ah, la mauvaise pensée qui me vient-là ! Nous verrons. Je ne promets rien. J’ai besoin d’un exemple plus frappant encore, de celui de madame de Sancerre , je médite un grand dessein, elle Pi- gnore , vous ne le saurez point ; je veux vous faire admirer un jour ma prévoyance, Lettres l’étendue, la profondeur de mes vues. Je fuis légere , dit-on; eh oui, légere vous verrez , vous verrez. Adieu. Mille & mille tendres complimens à madame de Mariadeck. De madame de Sancerre. Elle a rempli tout mon papier, il m’en reste à peine allez pour vous assurer encore de mon amitié. LETTRE XI. I ]n paresse , ni Y indifférence ne m’ont fait passer une semaine sans vous écrire ; je n’étois point à Paris. En arrivant, je me hâte de vous apprendre mes aventures. Lundi dernier nous étions feules , madame de Mirande & moi ; madame de Martigues vient, puis madame de Thémines; on cause, on rit, on ne fait de quoi n’importe , cela amuse. Tout d’un coup il s’éleve une idée dans la tète de madame de Martigues. Ma chere , me dit-elle , je fuis lasse du monde, j’afpire à la retraite; Paris est fatigant; voir toujours les mêmes objets , entendre fans cesse médire , fe trouver tous les soirs au milieu de ce triste cercle de foux qui extra vaguent & ne DE LA COMTESSE DE SaNCERRE. ZZ ne sont point plaisans ; quelle maussade uniformité! Goûtons au moins la douceur d’un peu de variété ; par exemple , ennuyons- nous nous-mèmes. Cela fera difficile, dit madame de Mirande , on ne s’ennuie jamais avec ceux que l’on aime. Oh que si, reprend madame de Martigues ; mais essayons, partons toutes quatre pour la terre que je viens d’acheter; que personne au monde ne le sache on nous cherchera, on 11e nous trouvera point. Que de mauvais propos fur cette étonnante éclipse! On fera les plus sottes hiffoires, les contes les plus ridicules ! Nous en rirons bien au retour. Comment m’arranger avec M. de Thémines, dit la jeune-marquise? Oh, ne jouez donc pas ainsi la tendre épouse , reprend madame de Martigues; ne pouvez-vous pas lui dire que vous allez à Versailles? Elle y consent. Madame de Mirande fait ses objections ; on les rejette ; elle se rend , je me laisse séduire, la partie se décide , on se promet le secret, le lendemain nous partons. Une maison charmante, quantité de lumières , un appartement gai nous inspirent la joie , & nous voilà à rire de tous nos amis, à nous peindre leur étonnement, à nous représenter leurs physionomie^surprises & inquiétés. Madame de Martigues se met à contrefaire le comte de Piennes. Le voyez-vous à ma porte, dit-elle, disputant avec mon suisse ? T orne IV. C L È T T R E S 3i Elle n'y est pas ? Non. On ne l'attend pas ? Non- Eli ce Jbir, ni demain , ni après ì Non. On ne fait ok elle est? Non. Je fuis mort ! Et le suisse toujours non. Nous imaginons qu’il court chez moi personne. Chez les autres pas la moindre découverte. Quatre femmes envolées, disparues ! que penser? que croire? Mais ce pauvre Termes, dit madame de Mirande , il va se désoler , & ses chagrins ne m’amusent point. Madame de Martigues a réponse à tout ; Termes ejl raisonnable , il prendra patience . Mon mari me fera enfermer, dit madame de Thémines. Eh bien, nous irons vous voir au couvent. Je l'assure que ma sœur va mettre le scellé chez moi. Tant mieux , nous plaiderons Vavaricieuje pour divertissement d'effets. Et tout de suite, faisons des couplets, s’écrie t-elle , contre nos amis & contre nous ; í'ur-tout ne nous ménageons pas , afin de pouvoir honnêtement peser sur les autres. Cette belle proposition est applaudie ; nous nous rangeons autour d’une table ; on prend la plume, on rêve , on s’applique ; Eu ne tape du pied , l’autre met ses doigts dans ses cheveux ; je ne fais par où commencer j pour madame de Martigues , rien ne l’arrète , fa plume court, tout ce qui se présente est écrit. Au milieu de cette grave occupation, nous sommes interrompues par un bruit de chevaux» il se fait entendre dans la tour ; des voix con- de la comtesse de Sancerre.' Zs fuses s’y mêlent, on veut entrer , les valets résilient. Madame de Miran , prête à s’évanouir, crie mon- dieu ! des assassins ! Je pâlis ; madame de Thernines se cache le visage; madame de Martigues écrit toujours , fait signe de la main , & demande un peu de silence. La porte est bientôt forcée, les voleurs se précipitent dans le íâllon. C’eít Thémines , le comte de Piennes , Termes, Comminges , fa femme, ses deux sœurs , & M. de Monta lais, plus charmant en habit de campagne , qu’ii ne le parut jamais. Voilà madame de Martigues dans des éclats de rire si grands, si redoublés, qu’ils excitent ceux de tout le monde. On veut se parler , impossible ; on ne s’entend point ; une heure se passe avant qu’on ait pu se dire bon soir. Je me plains de la trahison ; madame de Thémines s’avoue l’indiscrette ; on la gronde, son mari la défend , il obtient sa grâce , la joie augmente. De ma vie je n’ai fait un souper plus agréable. Six jours passés dans cette riante campagne se sont écoulés comme un instant. M. de Montalais en est parti pour aller chercher la marquise à Saint - Cernin & la ramener à Paris. Mon dieu, combien il est aimé ! Ses amis ne pouvoient se séparer de lui. On l’embrassoit, on lui faisoit promettre de revenir promptement; à peine lui accordoit-on le tems nécessaire à ce petit voyage. Eh ! tout C ij Lettres Z6 m’engage à presser mon retour, disoit-il au comte de Piennes d’un air touché, d’un ton attendri,- tout me rappelle ici, j’y laisse tout ce qui m’est cher ! II ne compte pas rester plus de douze jours absent. On m’apporte votre troisième lettre , je la lirai chez madame de Comminges, où je vais souper ; depuis un quart-d’heure je fais attendre madame de Thianges que j’y mene. Adieu. . A une heure du matin. Toujours des plaintes de ma parejse. Vous me grondez, vous craignez, vous r'osez me dire _Et puis cent questions. Mon ami, je n’y veux pas répondre , je n’y saurois répondre. Pour les détails que vous me demandez, vous les aurez incessamment. Bon soir, je vais chercher du repos ; je ne fais si j’en trouverai.... Allons, mon cher comte, encore une question. Eh pourquoi , madame , pourquoi t?en trouveriez-vous pas? Vous devenez curieux , vous êtes tout prêt à devenir indiscret; je vous l’ai déjà dit, on n’écrit pas tout ce qu’on pense. LETTRE XII. JJ" E vais remplir ma promesse, justifier le maréchal de Tende, & vous apprendre pour- DE LA COMTESSE DE SANCERRE. Z? quoi M. d’Estelan déshérita son fils. Ni ma merel, ni le maréchal n’étoient capables de íe livrer à un vil intérêt ne les jugez pas fur les discours d’une femme prévenue ou mal instruite ; jugez-les fur leur conduite & fur les faits. Le comte de Dammartin , veuf, âgé de cinquante ans, ne songeant point à reprendre de nouveaux en gage mens, riche par ses places , par les bienfaits du roi , maria fa fille unique au marquis de Thoré , lui fit une donation de tous ses biens , & fe réserva seulement la terre de Mondelis. Deux ans après il aima éperdument la sœur du comte d’Estelan. Le peu de fortune de cette demoiselle la condamnoit à une triste retraite. Son frere ruiné comme elle , par la perte d’un procès considérable, prêt à passer à la Martinique , où l’appelloit un ami qui y com- mandoit alors, la pria, la pressa de préférer la main du comte de Dammartin au voile qu’elle alloit prendre. Elle fe maria, il partit, je vins au monde la sixième année de cette union , & je perdis mon pere avant d’avoir pu le connoitre. Veuve à vingt-sept ans , réduite à une pension de dix mille livres, ma mere fixa son séjour à Mondelis. Comme cette terre dcvoit être tout mon bien , elle prit un foin particulier de la rendre fertile, fit chaque année de petites acquisitions, & fans négliger d’env- C iij Lettres 38 bellir sa demeure, elle parvint à doubler la valeur d’une terre qui dans les mains de mon pere étoit seulement une maison de plaisance. De toutes celles qui m’appartiennent à présent, Mondelis est Punique où j’aimerois à vivre; tout y est intéressant pour moi, je m’y vois entourée des marques de la tendresse de ma rnere , de ses foins, de ses bontés ! Ses cendres y reposent, elles me rendent ce séjour cher & respectable. O mon ami , combien j’ai versé de larmes sur le marbre qui les couvre! combien de fois j’ai appellé ma mere du fond de son tombeau ! Combien j’ai regretté cette amie dont les conseils eussent été si nécessaires à ma jeunesse , dont les consolations eussent été si adoucissantes pour mon cœur affligé ! O11 m’éleva feus les yeux de la comtesse de Dammartin ; elle-mème présida à mon éducation , & remplit mon esprit de ces maximes simples & vraies, qui accoutument à penser juste, à aimer ses devoirs, à les suivre sans estent. Sincere, ingénue, je ne connoiílòis ni le doute, ni la défiance occupée de ces douces assections dont l’enfance est susceptible, tous mes momens étoient heureux, quand on ossrit M. de Sancerre à mes regards, comme un homme destiné à partager mon bonheur, & à l’augmenter. Le maréchal de Tende, son oncle maternel , avoit toujours eu le projet de nous unir ; DE LA COMTESSE DE SANCERRE. Z9 parent & ami du comte de Dam martin , il respectoit sa veuve , la chériísoit, la viíitoit souvent, paísoit des mois entiers à Mondelis, nPaimoit tendrement, & laissoit voir des intentions que la médiocrité de ma fortune ren- doit très - avantageuses pour moi. Vous savez que le comte de Sancerre , resté orphelin dès le berceau ,ne devoit pas s’atten- dre à l’opulencc dont vous Pavez vu jouir. Ses pareils prodigues & négligens , moururent jeunes, lassant à leur fils des biens en désordre, & des terres en décret. Le maréchal, habile dans les affaires, accepta la tutele, paya les dettes, se 6t adjuger les terres, les remit en valeur. Seul créancier de son pupille, ses avances absorbèrent les deux tiers d’un héritage qu’elles rendoient considérable ; ai n st M. de Sancerre fut élevé dans une extrême dépendance de son oncle ; & comme il étoit naturellement intéressé , qu’il attendoit tout de fa tendresse & de ses bontés . il lui montra touiours la plus grande soumission. Je n’avois pas encore treize ans lorsque le maréchal de Tende instruisit ma mere de ses desseins fur le comte & fur moi. Madame de Dammartin reçut avec joie, même avec recon- noissance, la proposition d’un établissement qui surpassent ses espérances. Notre mariage sut secrètement arrêté; & malheureusement pour moi, le tems, ni les événemens, ne changèrent point la disposition de nos parons. C iv Lettres 40 Trois mois après cet arrangement pris, M. d’Estelan arriva en France. 11 se fit un plaisir délicat de venir à Mondelis surprendre une sœur chérie, qui depuis dix-neuf ans avoit eu rarement de ses nouvelles, & n’attendoit plus son retour. Leur premiere entrevue fut touchante ; ils s’embrassoient , pleuroient, s’interrogeoient tous deux à la fois; des larmes de joie interrompoient leurs discours; ils recommençoient à se presser tendrement , à se demander s’ils n’étoient pas séduits par une douce illusion , s’ils jouissoient vraiment du bonheur de se voir& d’étre réunis. Ces mouvemens vifs & naturels un peu calmés, M. d’Estelan apprit à ma mere qu’en s’éloignant de la France il avoit le projet d’é- pouser une riche veuve , dont son ami lui ménageoit la bienveillance & la fortune ; mais comme le cœur rejette souvent les conseils de la raison, ce dessein resta sans esset. Une jeune Espagnole , descendue d’une longue suite d’illustres aïeux, ne possédant que ses titres & les agrémens de fa personne , lui inspira de la tendresse; il l’épousa ; elle lui donna un seul fils. Depuis un an la comtesse d’Estelan ne vivoit plus ; son mari , désolé de sa perte , dégoûté d’un pays où fa complaisance pour une femme adorée le fixoit, se hâta de vendre ses habitations . & de repasser dans fa patrie ,afin d’y jouir paisiblement d’une grande fortune, acquise par les soins d’un ami, par de longs voyages & de pénibles travaux. DE LA COMTESSE DE S. 4 NCERRE. 41 Ma mere se plaignit de ce qu’il n’avoit point amené son fils à Monde!!s. M. d’Este- lan soupira ; & jettant sur moi des regards attendris hélas! dit-il , pendant son enfance je le destinois à ma niece ; mais qu’il est peu digne d’Adélaïde & de moi ! C’est un sujet sans espérance , grossier dans ses idées, brusque , farouche , opiniâtre; aucun égard ne l’arrête, aucun frein ne le retient ; il sacrifie tout à ses moindres fantaisies ; les caresses , les menaces, la condescendance, la rigueur, rien ne change , rien n’adoucit un naturel fougueux, hardi, indomtable ; il a causé la mort de sa mere, il causera la mienne. Je ne puis me consoler d’avoir donné la vie à un sauvage capable d’avilir mon nom, de le déshonorer peut-être , de le rendre odieux. Ma mere s’efforça de calmer la douleur de son frété , & pendant plusieurs jours elle parvint à suspendre ses chagrins. II la pressa de quitter fa retraite , de retourner à Paris, d p y vivre avec lui. II vouloir , difoit-il, partager fa fortune entre son fils & moi la comtesse de Dammartin lui promit de s’arranger pour satisfaire ses désirs ; il nous quitta , charmé de cette espérance niais un événement imprévu détruisit tous ses projets de bonheur. M. d’Estelan avoir amené en France une négresse; elle leservoit depuis long-tems en qualité de femme de charge. Deux petites Lettres 42 noires fort bien. faites compofoient toute la famille de cette esclave. Zabette, l’ainée de ces deux filles , inspiroit une forte passion au jeune d’Estelan élevée dans les maximes européennes, Zabette se refusoit aux désirs de son amant. Sa résistance les rendit si viotens , qu’emporté par l’amour, par l’impétuosité naturelle de son tempérament, il lui proposa de l’épouser. Zabette se déplaisoit en France, elle regrettoitsa patrie; l'ostré de l’y reme- ner, de la fairò palier de l’esclavage au rang de co m testé d’Estelan, de la rendre maîtresse d’une riche habitation, séduisit la jeune noire. Elle consentit à quitter sa mere , à suivre son amant. Pressé d’être heureux, guidé par son in- discrette passion, cet amant inconsidéré trompa la vigilance de son gouverneur, forqa le coffre - fort de son pere, y prit pour plus de fix cent mille livres de lingots d’of, quelques pierreries ; & réchappant la nuit avec Zabette , il courut fans s’arrëter , arriva à Brest , où trouvant un vaisseau prêt à mettre à la voile, il s’cmbarqua après avoir écrit cette lettre à son pere “MONSIEt] R, „ Epoux de Zabette, content du fort que „ j’ai su me faire, je vais courir les mers, j, vivre à ma fantaisie, & chercher l’espece de „ bonheur qui me convient. Vous pouvez, M monsieur, me regarder comme si je n’étois DE LA COMTESSE DE SANCERRE. 4Z „ plus ; jamais je n’aurai la hardiesse de re- „ paroître à vos yeux. „ M. d’Estelan revenu!r de Mondelis à Paris, quand il rencontra fur la route un de ses gens dépêché vers lui pour l’instruire de l’évasioii de son fils , de l’ouverture de son cossre-sort, & de l’enlevement deZabette. Le comte sut fi douloureusement assecté de cette aventure, que sa santé déjà altérée s’assoiblit tout-à-fait. II tomba dangereusement malade ; nia mcre apprenant son état, me mit à l'abbaye du Martrai, & sc rendit en diligence auprès de son frété. M. d’Estelan eut une longue maladie, souffrit beaucoup, revint un peu, mais fa convalescence ne promit point le retour de ses forces. Il languit plus de huit mois ; ni les secours de sart, ni les consolations de l’ainitié ne purent ranimer un cœur brisé pac la tristesse. Tous ses biens étoient acquis,* il avoit le droit d’en disposer. Détestant la bassesse de son fils, il le déshérita par un acte authentique, & confirma cette exhérédation dans son testament. 11 me nomma légataire universelle de tous se8 effets, évalués à près de trois millions. II m’en rendit maîtresse dès l’instant de fa mort, me chargeant de payer à son fils une pension viagère de vingt mille livres, s’ilreve- noit en France & s’y trouvoit dans le besoin. Peu de tems après avoir fait ce testament, Lettres 44 que ma mere ne dilíupas , M. d’Eílelan expira dans les bras d’une sœur qu’un si brillant héritage ne consola point de sa perte. En qualité de ma tutrice , elle fut mise en poíseflion de toute la fortune de son frere. Le maréchal de Tende, alors chargé d’une négociation sécrété & importante , étoit en Savoie quand M. d’Ettelan arriva en France. II n’en revint qu’un mois après fa mort; il ne le connoiisoit point, comment auroit - il dirigé ses volontés ? Noble , juste & désintéressé, il n’eût jamais excité un pere à punir. Vous êtes surpris, peut-être , en me voyant défendre avec chaleur le caractère d’un homme qui fur la fin de fa vie m’a donné des marques de haine. II devint mon ennemi , je l’avoue ; mais je ne dois pas me plaindre de lui ; il me crut bizarre, dissimulée , ingrate ; comment n’auroit-il pas cessé de m’aimer ? Sa prévention n’a point éteint mon amitié , elle n’a point affoibli ma reconnoissance ; vous admirâtes à Mondelis le tombeau que j’ai élevé à la mémoire de cet homme respectable. Ce n’eft point un monument consacré à l’orgueil, à la vanité; noii, c’esì celui d’une tendre vénération , d’un souvenir toujours présent, toujours cher. De tant de peines dont M. de Sancerre se plut à me faire sentir l’arnertume, la plus vive encore au fond de mon cœur eífc cette fausseté , cet art cruel qu’il employa pour me-ravir l’estime & Passection de ce sensible, de ce généreux parent. D£ LA COMTESSE DE SANCERRE. 4s En revoyant le maréchal de Tende, ma mere s’applaudit de pouvoir donner une riche héritière à son neveu ; elle vit M. de San- cerre ; il avoir alors vingt-quatre atis ; il lui parut formé pour plaire ; elle souhaita que l’union de nos cœurs précédât notre engagement. Le maréchal convint de mener ion neveu à Mondelis, dès que les affaires de ma mere lui permettroient d’y retourner. Peu de tems après elle revint j je sortis du couvent. Deux mois se passerent encore sans que rien. troublât l’heureufe tranquillité de mon cœur; mais l’instant approchait où ma propre expérience devoit rapprendre que sapparente augmentation de notre bonheur est souvent ia cause cachée de son entiere destruction. En voilà aísez, mon cher comte , pour satisfaire votre curiosité & lever les doutes dc madame de Kerlanes. Je n’ai jamais eu de lumières fur le Tort du jeune d’Estelan ; j’en ai cherché , même avec foin , mais fans succès. Malgré fa faute , ses droits font naturels & légitimes ; s’il vivoit, je ne pourrois jouir paisiblement d’une fortune que la loi me donne, il est vrai , mais dont mes principes exige- roient la restitution. Sans doute M. d’Este- lan ne vit plus ; depuis la mort du comte de Sancerre j’ai séparé de mon revenu les vingt mille livres destinées par mon oncle à son fils, pauvre U sans secours. Ce fonds appartient à tous ceux qui en ont un véritable besoin. J’en Lettres 4 S puis tirer encore deux cents louis , puisque madame de Mariadek le déliré, pour mettre mademoiselle de Kerlanes en état de paroitre décemment auxyeux d’une famille où elle va entrer. Adieu. LETTRE XIII. Je fuis vraiment touchée des reproches dont votre derniere lettre est remplie. Non , mon cher comte, non, vous n’avez point perdu ma confiance $ mais pourquoi cette pressante curiosité, pourquoi me prier , me conjurer de vous laisser pénétrer un mystère que rien n’a pu m’engager à dévoiler? II est encore - caché , même à mes parens, si intéressés à connoître les motifs de mes démarches.' M. de Sancerre n’est plus , me convient - il de ternir fa mémoire , de lui ravir l’estime d’un ami qui chérit son souvenir ? Ah ! ne troublons point ses cendres ! Jel’aiaimé, haï, méprisé, je l’avoue; sa mort a dû effacer mes reffentimens ; je veux tout oublier heureuse si , en pardonnant, je ne me rappellois jamais combien j’ai eu à pardonner ! Si, comme vous le dites, ma conduite a prouvé à toute la France mon extrême aversion pour 1e comte de Sancerre, laissons toute la France DE LA COMTESSE DE 47 dans Terreur que m’importe à présent de détruire ses fausses opinions? Je ne pourrois parier fans blesser plus d’un cœur, & peut-être êtes-vous intéressé vous-même à mon silence. Vous ne vous feriez point éloigné volontairement d 1 un objet agréable à vos yeux. Ah ! je le crois. Votre sexe n’est ni fier, ni délicat; sa propre satisfaction est le principe de tous ses mouvemens. Si dans la même situation nous suivions vous & moi les seules inspirations de nos cœurs, ils nous guideroient naturellement par des routes Ma façon de penser vous est connue. Mais vous Test-elle fur des points que nous n’avons jamais traités ensemble ? La froideur , P indifférence , la fierté m'éloignent feules d'un second engagement. Qui vous Ta dit ? fur quoi le jugez- vous ? Cette idée eít une fuite de vos premières préventions. Eh bien, mon ami, vous vous trompez ; fous Tapparence de cette/roi- deur qu’on me reproche , je cache une ame tendre , trop tendre peut-être ! Eclairée par le malheur, j’ai voulu examiner , connoìtre, éprouver; mon cœur prêt à se donner a toujours trouvé des raisons de se défendre. L’hom- me que Ton approfondit est rarement Thomme que Ton choisit', un seul m’a paru réunir toutes les qualités, toutes les vertus capables de me déterminer.... Hélas ! par une bizarrerie de mon destin, je n’ose arrêter ma pensée sur cet objet de ma sincère estime.... Ne me dites Lettres 48 rien, ne me demandez point d’explication sur ce peu de lignes , point de questions , pas un mot. Souffrez que je vous traite comme moi- même vous cacherois- je des sentimens qu’il me í’eroit permis de m’avouer? Assurez encore madame de Valancé que ses démarches resteroient fans ester. Je ne veux pas changer d’état, je le veux moins que jamais. Au fond , le mien pourroit être si tranquille ! Mon goût , ma raison m’y attachent ; mes amis , des livres , d’amuiantes études , de longues promenades , un petit cercle où le cœur parle toujours , l’esprit quelquefois cela ne suffit-iL pas pour continuer ce voyage si court appel lé la vie? Mon ami, fur une route où l’on est assuré de ne point repasser, il ne faut pas fixer les objets avec le désir de se les approprier ; c’est aífez de les voir & de s’en amuser. Madame de Mirande sera mardi comtesse de Termes. Martigues vouloir qu’on attendît le retour du marquis de Mon- talais. Termes est fans complaisance à cet égard. M. de siennes comptoir en vain fur la force de l’exemple le pauvre comte ! il dira peut-être encore long-tems , pourquoi Paì-je vue ! pourquoi Pai-je aimée ! Je fuis sérieuse , triste même ; tout me paroit si uniforme , si languissant autour de moi ! Vous avez bien raison de rester en Bretagne on s’ennuie ici, rien n’égaie , rien ne ranime; Paris DE LA COMTESSE DE SANCERRE. 49 Paris n’offre aucun plaisir vif, on n’y rencontre que des fous ou des imbécilles. Adieu ; vous me placerez dans celle de ces deux classes où vous me supporterez le mieux. LETTRE XIV. Jí E vous écris à la hâte, mon cher comte, pour vous dire que je n’ai pas le tems de vous écrire. Je pars à fin liant avec madame de Martigues, M. de Thémines & fa charmante compagne. La maréchale veut que son petit- fils soit marié chez elle , à la Fere. O11 a fait de grands préparatifs dans cette terre, on y donnera des fêtes, on en parle, on s’en occupe ; le plaisir annoncé, promis, est rarement senti. Vous me chagrinez , rien de secret en parlant à un ami , dites-vous; l'amitié n'admet point de réserve. Je pense différemment ; on doit cacher à son ami des secrets qui peuvent lui causer de la peine ; j’examinerai s’il m’est possible de satisfaire votre curiosité, fans blesser cette amitié dont vous osez douter. Plus je me rappelle les détails où je ferois forcée d’entrer , & moins il me paroìt honnête de les mettre fous vos yeux ; je verrai, vous dis-je. Adieu ; je ne veux pas me faire attendre , ì’heure me presse , je vous quitte. Tome IV. . D Lettres sc» LETTRE XV. A la Fert. È s y avoir bien songé, je vous écris exprès pour vous prier de renoncer au delsein de me faire expliquer sur les procédés de M. de Sancerre à mon égard. Je me reproche bien sincèrement quelques traits échappés à ma plume, puifqu’ils ont élevé ce désir dans votre cœur. Je vous le répete, vous êtes intéressé à mon silence une personne que vous aimâtes beaucoup s’y trouve plus intéressée encore ; la part qu’elle eut à mes chagrins, à ma conduite, est inséparable de la confidence où vous voulez me forcer. Eh ! si rien n’eùtgëné ma confiance, me serois-je refusé la douceur de vous ouvrir mon ame toute entiere , d’épancher dans votre sein une douleur si vive encore quand je vous ai connu ? Pourquoi n’aurois-je pas justifié mon caractère aux yeux d’un homme dont l’estime me sembloit si nécessaire à mon bonheur? Toutes les preuves de ma constante bonté pour un ingrat font entre mes mains. Cette cassette à ressort, que M. de Sancerre mourant vous faisoit signe de prendre, d’emporter , DE LA COMTESSE DE SANCERRE. sk dont il ne put vous apprendre la conséquence & la destination , que vous trouvâtes désignée dans son testament avec ces mots , four être rendue à madame****-, cette cassette, objet de ses dernieres attentions, renferme le secret de son cœur & du mien. Ce madame sans nom , fans titre, ces mots être rendue, & l’absence d’un de ses gens vous jetteront dans l’erreur. Vous crûtes son valet- de-chambre ; il vous assura que cette cassette venoit de moi ; je l’avois en esset donnée à M. de Sancerre , mais une autre devoit la recevoir après fa mort. Vous me la remîtes, fa vue me fìt jetter des cris douloureux; ils vous surprirent, je l'ouvris en votre présence mon premier mouvement sut de vous laisser parcourir les papiers dont elle étoit remplie ; un sentiment plus réfléchi, plus raisonnable , s’y opposa. A ma prière, vous consentîtes à ne la point faire inventorier. Les petits bijoux qui s’y tronvoient ne vous parurent pas d'un prix à mériter l’attention des héritiers de M. de Sancerre. Celle que mon mari avoit dessein de rendre maîtresse de cette cassette, n’osa la réclamer. J’ai joui pendant deux ans de son inquiétude , de ses craintes, des alarmes continuelles qui dévoient agiter son esprit; mais j’en ai joui feule. Une singularité remarquable, attachée à moi, aux événemens de ma vie, m’a toujours contrainte à renfermer mes sentimens f2 Lettres dans le profond secret de moi-mêmc. J’éprouve encore cette bizarrerie de mon destin ; entourée d’amis tendres & sincères , je n’ai point de confident j des motifs cachés ne m’ont jamais permis de goûter les charmes d’une douce confiance. Ah ! vous devez bien le croire, puisque mon cœur ne vous est pas entièrement ouvert. Si, après ce que je vous dis , vous persistez à vouloir être instruit, je fuis déterminée à vous contenter. Mais , mon cher comte , si je vous dévoile une triste vérité, si j’at- taque les mœurs d’une personne à laquelle íe sang & l’amitié vous lioient » si je détruis une flatteuse illusion dont vous dutes long- tems charmé, ne me reprochez rien, accusez seulement votre propre obstination , songez que vous m’aurez forcée à rompre le silence. C’est demain un heureux jour pour Termes. Madame de Mirande est si belle , si douce , si aimable !... Tout le monde envie le fort du comte .... Termes est si bien fait, si honnête, si sensible !..., Tout le monde envie le sort de madame de Mirande. La maréchale fait les honneurs de cette maison avec une magnificence surprenante. Je m’y amuserois assurément , si depuis un peu de tems je ne fais quelle langueur, quel ennui ne se mèloient à tous mes sentimensj le dégoût & l’insipidité répandent un sombre nuage autour de moi. Je crains DE LA COMTESSE DE SàNCERRE. sZ et état Quoi ! la joie de madame de Mirande lie peut m’en tirer ? Quoi ! je ne partage pas vivement le bonheur d’une amie si chere à mon cœur ? Est-ce que je deviendrois misanthrope ? Adieu. LETTRE XVI. A la Fere. V" „ u S le voulez , je cede à vos instances, j’y cede malgré moi, avec une extrême répugnance; mais j’y cede parce que je vous aime , parce que je ne puis vous refuser une satisfaction qu’il est en mon pouvoir de vous donner. Lisez donc , & souvenez-vous que vos importunes prières m’arrachent ce secret. Les preuves de la vérité font encore dans cette fatale cassette, remise par vous-même entre mes mains. A votre retour vous ferez le maître de les voir & de les examiner. Motifs de la conduite d?Adélaïde de Dam- martin , avec le comte de Sancerre . Si un autre que vous parcouroit ce cahier, il s’étonneroit de me voir entrer dans des détails qu’un ami si intime ne devroit pas ignorer. Vos égards Four moi, & fans doute D iij 54 Lettres la certitude que j’avois tort, vous ont engagé à ne jamais m’interroger fur ma conduite avec M. de Sancerre. Les trois années que vous palfâtes à Malte, vous firent perdre de vue votre ami quand, après la mort de votre frere, vous revîntes ici , vous trouvâtes M. de Sancerre marié, fa femme éloignée de lui. On vous la peignit triste & fâcheuseon vous assura qu’elle haïífoit son mari, mes parens , comme ceux de M. de Sancerre, répandoient par-tout que mon antipathie pour lui étoit une forte d’ Ses empressemens , ses caresses , ses discours paífionnés , toutes les preuves de fa tendresse me jettoient, difoit-on, dans une efpece de frénésie on vous le répé- toit , pourquoi en auriez-vous douté? vous ne me connoissiez pas. Si depuis, mon caractère & mes fentimens vous ont. inspiré de f estime, de l’amitié ; si vous m’avez toujours vue soumise à la raison, attachée à mes devoirs, incapable d'exercer un dur empire fur ceux qui dépendent fie moi , eombien de fois vous ferez- vous dit avec surprise que cette femme efl changée ! Et pourtant, mon ami, j’étois à seize ans ce que je fuis à vingt-six j mais lisez,- & jugez-moi. Peu de tems après la mort de M. d’Estelan & le retour de ma mere à Mondelis, le maréchal de Tende y vint, conduisant avec lui M. de Sancerre. En me le présentant, il me pria de prendre pour ce’neveu chéri les senti- DE LA COMTESSE DE SaNCERRE. ss mens d’une tendre sœur. La figure du comte me charma ,son esprit me séduisit, & ses foins me touchèrent. Instruit des projets de son. oncle, il mit toute son étude à me plaire, à me persuader qu’il m’aimoit. J’ignorois qu’on pût feindre ou tromper, mon cœur fut aisément surpris par un art que je ne con- noiísois pas. Rien ne s’opposant à notre union, le maréchal la preffa ; de concert avec ma mere, il en dirigea les articles, & nous sépara de biens. Pendant la lecture de ces articles, M. de San- cerre ne put cacher fa surprise. II s’attendoit à se voir avantagé par son oncle , & pensoit s’assranchir, en se mariant, de la dépendance où il avoit toujours été. Son silence & fa rougeur prouvoient son mécontentement secret ; cependant il alloit signer quand le maréchal l’arrèta monsieur , lui dit-il, en lui montrant un paquet cacheté , sous cette enveloppe font deux testamens que j'ai faits l’un vous nomme mon légataire universel, l’autre appelle votre femme à ma succession, & vous en exclut pour jamais'} la conduite que vous tiendrez pendant ma vie , rendra valable un de ces deux actes. Votre pere porta la douleur & la mort dans le sein de ma íœur ; cet affligeant souvenir , toujours présent à mon esprit , m’engage à vous ôter la dangereuse facilité de ruiner votre compagne, & de mettre vos enfans dans la triste situation où vous-même D iv t Lettres 56 fûtes laiíte- Je vous donne une femme jeune ï belle, noble, modeste, aimable & riche5 elle réunit en elle tout ce qui peut exciter les délits & fixer un cœur. Son pete étoit mon parent ; le sang & l’amitié m’attachent à la fille du comte de Dammartin, je déliré ardemment son bonheur ; c’est à vous à le faire. Ma fortune fera la récompense du soin que vous prendrez de répandre Tagrément sur ses jours ; qu’Adelaïde tranquille , contente, heureuse, me remercie sans cesse d’avoir formé les nœuds qui vont vous lier , alors vous trouverez en moi un parent attentif, un solide ami, un tendre pere. Mais songez-y ; lì votre femme en pleurs vient me reprocher ces mêmes nœuds, si vous l’affligez, si vous lui donnez de justes sujets He plaintes, elle deviendra l’unique objet de mon affection ; je ferai tout pour elle; pour vous, rien. Vous perdrez à la fois mon estime , ma tendresse & mon héri-' tage. II en est teins encore, ajouta-t-il, ne vous engagez point si ces conditions vous effraient. M. de Sancerre 11e répondit que par une profonde inclination, & prenant la plume il signa. On nous maria fans pompe & fans éclat. Ma merc me trouvant délicate & peu formée, obtint du comte qu’il ne me traiteroit point comme fa femme pendant le cours de Tannée , & me laisseroit à Mondelis. Elle promit de me mener à Paris au commencement de Thiver CE LA COMTESSE DE SANCERRE. Ç7 suivant, & de recevoir M. de Sancerre dans l’hôtel où mon pere habitoit autrefois ; elle venoit de l’acheter du marquis de Thoré, & par ses ordres on travailloit à Pagrandir & à l’orner. M. de Sancerre parut consentir avec peine à cet arrangement ; il ne pouvoir, disoit-il, se soumettre à des loix si dures , qu’en s’ôtant la facilité de les enfreindre. Peu de jours après notre union il partit de Mondelis. Son éloignement m’affligea , je pleurai beaucoup ; la présence , les soins caressans, les discours passionnés du comte m’avoient fait sentir ces émotions délicieuses , si naturellement excitées par l’amour dans une ame où il s’intro- duit fans que le doute ou la crainte altèrent ses charmes flatteurs. M. de Sancerre m’écrivoit souvent, ses lettres portoient une douce joie au fond de mon cœur. Les peines de l’abfence tendrement exprimées , le désir de vivre près de moi, de me voir toute à lui; désir dont il me répé— toit que j’îgnorois la force & l’átendue ; des souhaits ardens de pouvoir avancer l’instant de son bonheur, du mien,augmentoientchaque jour la vivacité de mes sentimens. Simple dans mes idées , ce bonheur dont il m’en- ttetenoit, me paroiíïòit attaché au seul plaisir de le regarder , de l’entendre parler, de Fai- mer , de lui plaire, d'ètre l’objet le plus cher à son coeur. Sans posséder ce bien, j’en ai s8 Lettres l joui; mais que ma félicité dura peu ! Pour la goûter long - tems , il falloit toujours ignorer que M. de Sancerre se jouoit de ma crédulité. II vcnoit de se rendre en Allemagne, où nos troupes s’assembloient, quand ma mere tomba dangereusement malade. Elle ne se trompa point aux premiers symptômes de son mal, & craignit pour moi la malignité de sa fièvre ; à sa priere, madame du Lugei, alors à Mondelis , me fit enlever de fa chambre par ses femmes & les miennes malgré mes cris & ma résistance, on me porta dans une voiture. Madame du Lugei me conduisit à l’abbaye du Martrai, & me confia aux foins de l’abbesse. Après sept jours passés à craindre , à espérer, j’appris la mort de mon aimable mere, de ma tendre, de ma respectable amie; perte irréparable, vivement sentie , & dont le tems n’effacera jamais le souvenir douloureux. Je ne pouvois retourner à Mondelis, y vivre feule; ma sœur étoit à Bagnieres, où le marquis de Thoré prenoit les eaux. Madame du Lugei, après un peu de séjour à l’abbaye, rappellée à Paris par la saison, me pressa de l’y accompagner, & m’offrit un appartement chez elle. Le maréchal de Tende, exécuteur tes. tamentaire de ma mere , vint à Mondelis ;ilme conseilla d’accepter les offres de ma parente, en attendant le retour de M. de Sancerre. Je DE LA COMTESSE DE SANCERRE. 59 me déterminai à quitter le couvent, & partis avec le maréchal & madame du Lugei. Je passai un mois à Paris malade, languissante & presque inconsolable; je ne m’apper- cevois point de la singularité de madame du Lugei. Cette femme accoutumée à n’agir que pour être remarquée, officieuse, empressée, ma!-adroitement obligeante, petite, fastueuse , mettant de l’importance à tout ; voulant être connue, nommée, vantée; aspirant à la célébrité ,-n’y pouvant atteindre & s’attirant seulement le ridicule d’y prétendre ; cette femme active, inquiété , mêla tant d’assectation aux soins qu’elle daignoit prendre de ma conduite, qu’enfin la sienne me frappa, me déplut, & bientôt me révolta. Mon deuil , ma jeunesse Sc ma profonde douleur ne me permettoient pas de me répandre dans le monde, & je ne desirois point une dissipation dont je n’avois jamais connu le besoin; mais entendant répéter fans cesse à madame du Lugei qu’elle fermeroit fa porte pendant mon séjour chez elle , qu’elle n’ex- poseroit point une femme de mon âge à la séduBion d’un monde corrompu , je me sentis gênée, même offensée de ses attentions, & je crus devoir lui rendre la liberté de voir ce monde , qu’en vérité elle est bien éloignée de haïr. Je priai le maréchal de Tende de me permettre d’aller attendre à Tresnel la fin de la campagne. Prompt à satisfaire mes désirs » 6s Lettres il m’y fit meubler un appartement ; je ms- hâtai d’en prendre possession , & madame du Lugei perdit dès ce moment ma confiance & mon amitié. Vers le milieu d’octobre , M. de Sancerre arriva ; il ne voulut pas loger chez ma sœur. On travailloit encore à l’hôtel où je loge à présent ; le maréchal nous céda son petit pavillon d’été. Le jour que ma sœur vint me prendre à Tresnel pour me conduire à l’hôtel de Tende , fut célébré par une fête magnifique. J’y passai quatre mois, si satisfaite de mon fort, si sensible à la tendresse de M. de Sancerre , aux soins paternels du maréchal , que le bonheur dont je jouissois me paroissoit le bien suprême. Paisible ignorance, flatteuse erreur, douces illusions ! est-ce donc vous seules qui nous rendez heureux ? Ah ! mon ami , mon cœur s’émeut encore au souvenir d’un tems où , trompée , trahie , sacrifiée , je me croyois au comble de la félicité. M. de Sancerre, gêné par l’attention de son oncle sur toutes ses démarches, ayant fait plusieurs épreuves de ma discrétion, & s’en étant assuré, me confia qu’il aimoit passionnément le jeu , sur-tout le lansquenet, & n'o- soit se livrer à cet amusement détesté du maréchal. II m’apprit aussi qu’on passoit une partie des nuits à y jouer chez une femme dont la maison touchoitau derrière de l’hôtel ; il me laiìía voir un désir extrême de profiter DE LA COMTESSE DE SANCERRE. quelquefois dc cette commodité. Crédule & complaisante, moi-même, une bougie à la main, j’aidois mon mari à traverser la galerie, à gagner le petit escalier , à le descendre sans être entendu des gens du maréchal ou des miens. Insensée que j’étois ! je m’applaudis- sois de me voir feule dans la confidence de M. de Sancerre! Combien il s’amusoit de ma simplicité! A quel indigne usage il employoit mon innocente affection ! Combien il prisoit le vil avantage que l’expérience & la fausseté lui donnoient sur moi ! Je sentis un chagrin véritable en m’apprê- tant à quitter la maison du maréchal ; il me chériffoit, je saimois, je le respectois. Le soir que je devois sortir de l’hôtel de Tende , pour habiter ma nouvelle demeure, ce tendre parent me fit présent d une riche cassette. Le bois rare & précieux dont elle étoit formée, paroiffoità peine au-dehors des lames d’or croisées la cou- vroient presque toute ; elle servoit d’écrin, de cave & d’écritoire ; on savoit remplie de bijoux à mon usage, de parfums & de mille bagatelles agréables. Le maréchal s’amufa beaucoup à me voir chercher en vain le ressort caché qui l’ou- vroit ; lui-même fut obligé de me le montrer. M. de Sancerre admira la sûreté du secret il parut si charmé de cette jolie cassette , que, n’osant la lui donner, je me hâtai d’employer un habile ouvrier à l’imiter. On ne put trouver le même bois; mais les lames d’or un 62 Lettres peu plus pressées, ne laissèrent point apper- cevoir cette légere différence. Je la garnis de tout ce que j’imaginai pouvoir plaire à M. de Sancerre. Je me fis une affaire du choix, du secret, & je sentis un plaisir véritable à placer moi-mème cette cassette dans son cabinet. Hélas ! je ne prévoyois pas que ce don fatal m’éclaireroit fur le caractère d'un homme qu’il m’étoit si important d’estimer. Soigneux de ménager la saveur du maréchal , en cessant de vivre sous ses yeux, M. de Sancerre ne parut pas changer de conduite; il en changea pourtant, mais je pus feule le remarquer. II continua de montrer une extrême passion pour moi, de vanter hautement les grâces de ma personne, mes talens, mon esprit, l’égalité de mon humeur; de parler à tous momens de la douceur qu’il goútoit à inspirer , à partager de tendres sentimens. En m’accompagnant par-tout, il acquit la réputation d’un homme sensé , capable de. mépriser de ridicules usages & d’avouer un attachement raisonnable. J’cntendois répéter autour de moi Jeslouanges de mon mari, on envioit mon sort; j’ofirois aux regards l’image d’une femme heureuse ; séclat m’environnoit, l’or & les pierreries brilloient fur moi ; on admiroit mes bijoux , mes voitures, mes attelages ; tout étoit choisi par M. de Sancerre ; son goût & fa magnificence surprenoient; mais il me refu- soit des bagatelles qui excitoient mes désirs, BE LA COMTESSE DE SANCERRE. 6 il me demandoit compte de la petite somme destinée à mes amusemens, il obligeoit mes femmes à lui en dire l’emploi; souvent il le blâmoit ; mon naturel bienfaisant m’atti- roit des reproches ou des railleries. Un même appartement ne nous allùjcttissantplus à nous voir à tous momens, il venoit rarement dans le mien aux heures où j’y étois feule. Ca- restëe en public, négligée en particulier, mes yeux ne s’ouvroient point ; jç n’attachois pas le bonheur aux preuves de tendresse que mon mari cessoit peu à peu de me donner, mais à celles qu’il me prodiguoit encore. II me suivoit en tous lieux, me tenoit un langage flatteur ; je me croyois aimée, & l’espece de froideur dont une autre se seroit peut-être alarmée, ne détruisoit pas cette douce erretfr. Pourquoi n’aiaje pu la conserver toujours ? Pourquoi le hasard me l’enleva-t-il ? Oh! mon ami, elle me rendoit si heureuse ! Un soir que M. de Sancerre venoit de partir pour Versiiilles, le feu prit au parquet de son cabinet; mes gens essrayés se hâtèrent de transporter dans mon appartement ses meubles les plus précieux. En revenant de chez ma sœur où j’avois soupé, je trouvai tout en confusion heureusement le feu étoit éteint & le danger cédé; mais comme il failoit travailler au parquet & aux lambris du cabinet de M. de Sancerre, je fis laisser dans le mien plusieurs petits meubles que les ouvriers pouvoient endommager en les déplaçant. 64 Lettres J’allois me mettre au lit, quand je vis fur ma dieminée un billet cacheté le désordre de mes gens leur avoit fait oublier de m’en parler; il étoit de madame de Cézanes; je le lus, elle me prioit de lui prêter deux fleurs de dia man s qu’elle vouloir faire imiter. Je demandai ma cadette ; on me supporta, je Pouvris, & dis à Pauline , une de mes femmes, de prendre ces fleurs & de les envoyer le lendemain matin à madame de Cézanes. Pauline chercha long- terns, renversa quantité de papiers , ôta tous les tiroirs, & s’écria qu’elle ne trouvoit point mes pierreries. Je m’approchai, vis fa méprise, & reconnus d’abord la cassette de M. de 8ancêtre. Je passai dans mon cabinet, pris ces fleurs & les lui donnai. Comme elle les recevoir de ma main, fa pâleur & son accablement me frappèrent ; encore effrayée de l’accident du jour, elle paroissoit fatiguée & malade. Je me fcntois peu disposée à dormir ; mais ne voulant pas faire veiller Pauline , je la renvoyai. Avant de prendre un livre, je crus devoir rassembler les papiers de M. de Sancerre ; j’allois refermer fa cassette, quand fur le pli d’une lettre ces mots écrits & soulignés s’offrant à mes regards, excitèrent ma curiosité Je vous ai permis J épouser Adélaïde. Me voici à Pendroit démon récit, qui m’a fait éviter si long-tems de vous ouvrir mon cœur. Oserai - je , mon cher comte , vous envoyer la copie de cette lettre, vous découvrir DE LÀ COMTESSE DE SaNCERRË. 6s vrir un mystère odieux, un secret dont la con- noissance va vous mortifier. Quelle flatteuse prévention je vais détruire ! Vous nommerai- je cette femme, dont l’att étonnant fut ménager tant d’intérêts divers , fixer des amans heureux, enchaîner ceux qu’elle sacrifiait à la vanité, jouir de leur estime, de la vénération d’un époux trompé, & sous le voile de lâ décence , de la modestie , de la religion même, se livrer à une passion effrénée , exprimée sans pudeur & satisfaite aux dépens de l’honneur & de l’humanité? Ce n’étoit point assez pour cette femme cruelle de me fermer le coeur de M. deSancerre; mon bonheur apparent excitait fa jalousie ; elle désirait , elleexigeoit que mort mari me donnât des niarques de haine, de mépris. ... Mon ami, mon indiscret ami, pourquoi me forcez-vous à vous dire que madame de Cízanes, votre parente , celle dont pendant plusieurs années vous avez cru posséder les innocentes ajse&iom, d oh t vous chérissez la mémoire , dont le souvenir vous attendrit encore, était la plus fausse, la plus basse & lá plfls méprisable de toutes les créatures ? Pardonnez, moucher comte, pardonnez-' moi ces dures épithetes; le ressentiment ne me les dicte pas. Le tems, d’autres idées ont effacé les mouvemens de haine que madame de Cézanes éleva dans mon ame. J’ai pu me venger d’elle , & je me fuis contentée de lut inspirer de la crainte. Après fa mort, pour- Tome IVí E 66 Lettres quoi lui aurois - je enlevé une réputation acquise & conservée par tant d’artifices ? Pourquoi aurois-je fait rougir son mari, ses freres , affligé ses amis? J’ai résisté au désir dc justifier mon caractère, parce qu’il m’étoit impossible de le faire sans chagriner ceux qui tenoient à cette femme. Les parens de M. de Sancerre , ses amis , lui-même & madame de Cézanes n’ont osé attaquer que mon humeur difficile , inflexible. A mon retour dans le monde , c’eût été une petitesse , une véritable enfance de rappeller le passé. Les autres s’en souviennent à peine, & tous les jours il s’efface de ma mémoire. II s’en efface trop peut-être ! Adieu. Ce paquet est fort gros, le premier Courier vous portera le reste. Suite. Je voiois souvent madame de Cézanes , je la voyois fans plaisir , même avec une forte de répugnance que fa feinte austérité devoit naturellement inspirer à une femme de mon âge. M. de Sancerre m’obiigeoit à cultiver une connoissance qu’il m’avoit donnée, & son intime liaison avec le marquis de Cézanes m’engageoit à cacher le peu de goût que je me trouvois pour une société fort grave & fort ennuyeuse. Jé reconnus récriture de madame de Céza- nes j & la singularité de cette expression , je DE LA COMTESSE DE SaNCERRE. une semblable aversion n’étoit pas naturelle, on en chercha la cause ; bientôt on crut ma raison altérée j une tristesse si profonde, une haine si injuste ne pouvoient naître que de l’égarement de mon esprit. Sans conseils, fans amis , livrée à mes seules réflexions, je voyois écouler le tems fixé pour déclarer mon choix. J’aurois voulu contenter le maréchal, peut-être même M. de Saneerre, par tous les sacrifices que mon cœur ne le seroit point reprochés. Je pouvois consentir à~me nuire , à m’affliger; mais devois-je m’avilir, céder fur un point où la décence, où l’honneur étoient intéressés ? Le couvent dont on me menaçoit devint insensiblement l’objet de mes plus consolantes pensées. En perdant l’espérance du bonheur, on s’attache naturellement à celle du repos mais cette retraite ne paroîtroit-elle point forcée? Quoi ! laiflerois - je penser que M. de Saneerre me bannissoit de sa maison ? Peu à peu toutes mes idées se tournèrent vers Mondelis. Ces lieux, où j’avois passé mes premieras années dans une si douce tranquillité, se peignirent à mon imagination comme le séjour de la de la comtesse de Sancerre.' 9Z paix j je me flattai d’y voir renaître le calme de mon esprit & ì’indifference de mon cœur. Mon ami, je me trompois ; cette indifférence eífc un bien dont on ne peut jouir deux sois, jamais on ne le recouvre dans toute son étendue. Quand on a aimé, un sentiment douloureux, inquiet, je ne sais quel regret se mêlent à la certitude de n’aimer plus , & livrent notre ame nu danger d’aimer encore. Uniquement occupée du désir d’aller à Mon- delis, d’y fixer ma demeure , j’osai m’arrêter au seul moyen qui pouvoit engager M. de Sancerre à remplir ce désir ardent ; je me crus permis réemployer une sois l’artifice, de soirs servir la lettre de madame de Cézanes à me tirer de la malheureuse situation où cette femme hardie se plaisoit à me réduire. J’étois bien éloignée de méditer une vengeance basse & cruelle; mais mon mari me connoissoit-il assez pour ne pas me craindre ? Peut-être en le menaçant, en me montrant prête à repousser l’insulte, parviendrois - je à m’affranchir de l’oppreffion & de la tyrannie. Après une mûre délibération, je lui écrivis , & renfermai dans ma lettre une copie de celle de madame de Cézanes. Pour ne pas lui laisser Pefpoir de m’obliger par la force à lui remettre cette preuve de leur intelligence , j’allai de grand matin à Tresoel, déterminée à n’en point sortir si la réponse de M. de Sancerre ne remplilsoit pas mon attente. Voici ma Ictre. §4 Lettres Lettre de madame de Sancerre, à son mari. “ L’art & la finesse ne guident pas toujours „ sûrement, monsieur votre conduite me „ i’apprend; vous risquez trop en abusant de „ ma douceur; & quand je puis vous nuire, „ me venger, vous devriez penser qu’il est „ un point où la générosité cede à la nécessité 3 , d’une juste défense , un moment où l’on „ cesse de s’imrnoler soi-même à l’intérêt d’un „ homme capable de jouir des plus grands „ sacrifices, fans les apprécier ni les recon- ,3 noitre. 33 Vous m'avez ôté le seul ami dont la ten- ,3 dresse soutenoit mon cœur abattu ; vous „ avez prévenu son esprit; vous m’avez ravi „ son estime , sa protection ; vous vous êtes ,3 flatté qu’il n’écouteroit plus mes plaintes, 3, qu’il ne seroit plus sensible à mes larmes ; „ vous vous reposez sur vos artifices, vous 3, ne me craignez point ; vous voulez m’assu- „ jettir à de dures loix , donner à madame de „ Cézanes le plaisir cruel de me contempler „ dans rhumiliation , dans la douleur , dans „ l’aviliflement. Votre confiance vous trompe. 33 Irritée de son impudence & de votre har- 3, diefle, maitrefle de sa réputation & de votre 33 fortune, je puis couvrir, cette femme de 3, contusion , &• vous faire perdre le prix que ,3 vous attendez d’une longue feinte & de la 33 plus basse dissimulation. EE LA COMTESSE DE SANCERRE. 9s „ Trop vraie pour vous cacher l’extrème „ mépris que m’tnfpirë votre caractère, je „ vais m’exprimer lans détour. Je ne veux ,5 plus vivre avec vous , monsieur j la fille du „ comte de Da martin n’est pas née pour „ être votre esclave , pour se soumettre à de 5, lâches complaisances jouissez des avanta- „ ges qui vous firent obtenir de madame de „ Cézanes la permission de m'épouser", disposez „ de ma fortune, le revenu de Mondelis & la somme destinée à mes amuscmens, suffi- „ ront à ma dépense. Tous mes vœux se bor- „ nent à passer le reste de mes jours dans ma „ terre. Si vous me raccordez , monsieur, ,, j’oublierai qu'un lien fatal nous unit; fans „ curiosité, fiins intérêt fur vos démarches, „ je ferai à votre égard comme si je n’exis- „ tois plus. „ Pour donner de la force à ma priere, je M joins ici la copie d’une lettre de madame „ de Cézanes. L’original vous manque , vos „ recherches peuvent vous en convaincre. M Déposé par moi-même en des mains sûres, „ votre refus, ou votre condescendance déci- ì> deront de l’usage qu’on en doit faire. Si „ vous hésitez à remplir mes désirs, si vous „ n’accordez pas ma demande aujourd’hui, j, demain M. de Cézanes recevra de ma part „ cette preuve de la fidélité de fa femme, & M le maréchal de Tende saura qui de vous „ ou de moi peut se plaindre avec justice. 53 33 -S Lettrés „ Maître d’éviter un éclat si fâcheux , vous ,, le ferez aulsi d’inventer des raisons plausi- , y blés de mon séjour à Mondelis ; un éter- nel silence fur vous , fur madame de Céza- „ nés , vous permettra de m’accuser de la 33 bizarrerie de cette séparation ; je vous en- „ gage ma foi de ne jamais démentir vos „ plus fausses imputations , en supposant 33 pourtant qu’elles n’attaqueront point mes „ mœurs. J’attends votre réponse , elle réglera ma conduite. Je ne sortirai point de cette maison sans être instruite de vos intentions, prête à confirmer mes ordres fur la lettre „ de madame de Cézanes, ou à les révoquer „ si ma demande est accordée. „ Pour ne vous laiífer , monsieur, aucune 3, objection , je vous fais part des mesures que „ j’ai déjà prises. Dès ce soir une consultation sur le foible état de ma santé , me prescrira d’aller respirer mon air natal; madame de Fiers quittera Tresnel pour m’accompagnet 33 à Mondelis. En vivant fous les yeux de 33 votre plus proche parente, d’une femme ,3 respectable , chere au maréchal de Tende , 3, distinguée de toute votre maison , je paroî- 33 trai toujours dépendre de vous , monsieur, 33 & mon séjour chez moi sera regardé seu- ,,'lement comme la suite du dégoût que le j, monde m’inspire depuis si long - teins. „ Après avoir envoyé cette lettre, mon agitation -S » I DE LA COMTESSE DE SANCERRE. 97 tation fut extrême pendant trois heures d’at- tente. Je commençois à me repentir de cette démarche hardie j des craintes vagues, une triste inquiétude s’emparoient de mon cœur, troubloient mon imagination, quand on tn'ap- porta ce billet de M. de Sancerre. w Vous ferez toujours maîtresse de vos dé- „ marches , madame; vos bontés , vos ver- „ tus, rattachement que vous méritez , mon „ respect doivent vous faire tout attendre de ma „ complaisance. Désespéré être odieux, „ atìligé du parti que vous prenez , je n'ose „ m’oppofer à vos désirs j je ne me priverois „ jamais de la douceur de vous voir, si vous „ ne m’aífuriez positivement que vous fou- „ haite-z de me quitter. En tout tems, ma» „ dame , en toute occasion , j’approuverai ce M que vous jugerez convenable , ce qui pourra ,3 contribuer au repos , à l’agrément de votre „ vie, & vous avez la liberté de suivre les arran- gemensdont vous venez de me faire part. „ Ce consentement si désiré adoucit !'amertume de mes chagrins. Je hâtai les préparatifs de mon voyage ; je regardois mon départ comme la fin de mes peines , d’unc passion si tendre & si malheureuse ; je croyois perdre à Mondelis le sentiment qui me forçoit à m’y retirer. J’éprouvai dans ma solitude, que si l’éloignement atíoiblit la haine, il rend souvent à l'amour toute sa vivacité. Tome IV. G Lettres §8 M. de Sancerre partoit pour se rendre à farinée. Son absence me permettoit de paiser plusieurs ,mois a Mondclis fans élever des soupçons dans l’esprit du maréchal de Tende , rien 11 e pouvoir lui faire envisager ce voyage comme le commencement d’uue éternelle séparation entre son neveu & moi ; il en espéroit ,1e retour de ma santé & le calme de mon esprit. Je m’abandonnai à la plus vive douleur en lui disant adieu; je ne le verrai plus, me repétois-je eu pleurant, je sembrasse pour la derniere fois ! L’ídée que je lui laissois de mon caractère , celle qu’il en prendroit dans la fuite pénétroit mon cœur. Ah ! ne me haïlsez pas , mon pere , ne me haïssez jamais , lui criai- je en baignant ses mains de mes larmes, je vous aimerai, je vous respecterai toujours î Avec quelle peine je m’en séparai ! Je ne me rappellerai jamais fans amertume que j’ai pu Paffliger. Pour éviter à M. de Sancerre de feints regrets & d’inutiles démonstrations de tristesse, je devançai l’hcure fixée par moi- même, & partis fans le voir. Pendant la route, je conservai l’espérance de me trouver heureuse en arrivant à Mondelis. Mon attente fut cruellement trompée ; ces lieux si' chers à mon enfance , n’ossrirent à mes regards qu’un vaste désert. Ils rappellerait douloureusement à ma mémoire cette mere si tendre, dont les soins & les bontés m’en ren- doient autrefois le séjour 11 agréable, O mon DE LA COMTESSE DE SANCERRE. 99 cher comte , que sa prudence , qué ses conseils m’eussent été nécessaires ! Dans une situation fâcheuse, embarrassante , combien il est consolant de suivre les inspirations d’une amie éclairée , intérctiée à nous guider sûrement, à nous faire éviter les écueils que la paffion nous cache ! Quel malheur d’ètre livrée trop jeune à foi-même , de douter , d’hésiter fans cesse, de craindre de s’égarer en suivant ses propres mouvemens , d’ignorer s’ils s’élevent de j'orgueil ou d’un sentiment naturel & raisonnable ! N’osant consulter personne , n’écoutant que mon cœur, mon reíîentiment, j’avois cru pouvoir m’armer contre M. de Sancerre de cette lettre que le hasard laissa dans mes mains ; en gardant le silence fur son intrigue ,, sur la bassesse de son caractère, je croyois remplir à son égard tous mes engagemens peut-être lui devois-je davantage? Le lien qui nous unis- soit , exigeoit peut-être un entier renoncement à moi-même , à mes désirs , à ma volonté , une fourniision plus aveugle. Peut-être n’étois - je pas à l’abri de tout reproche ; mais, mon ami, quelle loi dans la nature, dans la simple équité, peut obliger un sexe à supporter , à ne jamais s’affranchir d’un joug cruel? Eh comment, & pourquoi la même chaîne s'étendroit-elle , deviendroit- elle légere pour Pu n , quand elle se resserre & s’appesantit pour Pautre ? Je termine ici, & ce qui me reste à vous G ij ioo Lettres dire est peu intéressant ; je vous récrirai pourtant. Adieu. -í-— - =%}* LETTRE XVII. J’ai reçu vos deux lettres, elles ont dissipé mon inquiétude. Je fuis charmée de n’avoir point blessé votre cœur par un récit que je crai- gtiois tant de vous faire mais quel aveu , mon cher comte ! combien de réflexions il éleve dans mon esprit ! Quoi! la fausseté de madame de Cézanes, l’indécence de ses penchans vous étoicnt connues , & vous f aimiez ? A fa mort vous arracha des soupirs, vous fit répandre des larmes ameres, & vous m’en parliez avec attendrissement, avec douleur? Eh, bon Dieu, fi les pleurs d’un honnête homme honorent la mémoire d’une femme méprisable , quel prix obtiendra donc la vertu ? quel espoir la soutiendra dans ses efforts ? quels hommages ren- dra-t-on à la modestie , à la candeur ? Excepté M. deSancerre , dont l’intrigue fe lia pendant votre séjour à Malte , vous avez , dites - vous, connu tous les amans heureux de madame de Cézanes. Vous fûtes du nombre, fans doute. Mon ami, je voudrots que vous enfliez moins regretté cette femme; vous ne deviez pas la pleurer ; non , en vérité, vous ne le deviez pas mais je veux résister au désir de vous faire DE LA COMTESSE DE SaNCERRE. IOt une querelle , & continuer ce que vous appeliez mon histoire. Je ne vous fatiguerai point du détail de ma vie solitaire, ni des persécutions que Réprouvai pendant long-tems. Vous le savez, le maréchal de Tende , ma sœur, tous ceux qui s’étoient cru du pouvoir fur mon esprit, tentèrent vainement de me ramener à Paris. Constante dans mes refus, rien ne put vaincre ma résistance. M. de Sancerre affecta la douleur la plus vive, il se plaignit par - tout d’être haï d’une femme qu’il adoroitp on partagea ses chagrins , le maréchal voulut le dédommager d’une union si mal assortie, par le don de toute fa fortune. Six mois après lui avoir allure son héritage , il mourut , & peut- être ne fut sincèrement regretté que de celle dont la désobéissance excitoit sa colère & sa haine. Comme les événemens les plus extraordinaires occupent peu de tems un monde avide de nouveautés, après un an de séjour à Mondelis , je me vis oubliée des parens de M. de Sancerre, abandonnée des miens, & réduite à la feule amitié de madame de Fiers. En com- patilsant aux peines de mon cœur , elle en respecta le secret. Si ma conduite à l’égard de M. de Sancerre ne lui parut pas répondre aux senti mens qu’elle me connoiiToit, aulsi díscrette que sensible , elle ne s’eisorça point de pénétrer ce mystère. C’est d’elle que j’appris l’his- G iij ro2 Lettres Loirs cachée des amours de madame de Céza- iies; la comtesse de Fiers possedoit un détail fort étendu de ses intrigues. Un de ses neveux , favorisé & trompé par la marquise , s’étoit plu long-tems à suivre ses démarches , à gagner ses femmes, à rechercher l’amitié de ses amans , leur confiance , à s’assurer des lieux où elle se trouvoit avec eux. Spirituel & vindicatif, il avoit rédigé ses observations en un petit mémoire , à dessein d’en répandre des copies parmi ses amis. Madame de Fiers le détourna d’une vengeance fi noire, & s’empara del’ou- vrage. Vous y étiez nommé , mais on n’y parloit point de M. de Sancerre. L’uniformité de ma vie*, le foin d’embellir ma retraite , le tems , le mépris que m’insp'i- roit le caractère de mon mari , l’éloignemcnt de tous les objets capables d’entretenir un penchant dont je rougiísois, les amusemens film pies & variés de la campagne calmoient déjà les agitations de mon cœur, quand madame de Marti gués vint mêler les charmes de son agréable gaieté, à ces heureux commencemens d’une paix fi vainement recherchée au milieu du monde. Mon ami, croyez-m’en , on n’en goûte à Paris que l’apparence ; non , je ne fuis point ici comme j’étois à Mondelis. Le comte de Martigues, retiré de la cour & du service , établit alors fa résidence à Mon- fernai, terre contiguë à la mienne. Marié depuis deux mois, il se hâtoit de dérober à tous les DE LA COMTESSE DE IOÎ yeux la jeune & charmante compagne qu’il s’étoit donnée. M. de Méri, oncle de madame de Mirandc, & tuteur de mademoiselle de Marsei , en assurant la fortune de sa pupille, crut assurer son bonheur. II venoit de Punir à l'ho m me du monde dont le caractère con- venoit le moins à Penjouement & à la vivacité du sien. Avec des qualités estimables , des vertus solides, un mérite réel, M. de Mar- tigues ne plaisoit à personne. La gravité de sa contenance, l’austérité de ses principes , cette justice exacte , mais dure , qui traite la clémence de foibleise , un air sombre , un ton impérieux, assez d’aigreur dans la dispute prévenoient contre lui, & portoient plutôt à l’éviter qu’à l’examitier assez pour connoitre la bonté de son cœur & l’honnèteté de ses sentimens. Vous imaginez combien l’esprit & le feu de madame de Martigues s’accordoient mal avec le sérieux de son mari. Privée de tous les amusemens qu'elle aimoit, contrariée dans ses goûts , dans ses moindres désirs , adorée , mais contrainte, faut-il s’étonner de son éloignement pour de nouveaux liens ? Le comte de siennes veut en vain la rassurer contre le danger d’un second engagement; l’escla- vage & un mari se présentent ensemble à son idée ; ce n’est pas la légéreté dont ou l’accuse; c’est sa propre expérience qui la rend si difficile à persuader. G iv LETTRES IC4 Madame de Martigues, élevée dans la même abbaye où la comtede de Fiers vivoit depuis son veuvage, vint la voir à Mondelis j elle mecroyoit une personne fort extraordinaire, elle fut étonnée de ne trouver en moi qu’une femme douce & triste. Peu à peu nous nous liâmes d’une amitié très-tendre. M. de Martigues me visttoit souvent ; quand il faifoit de petits voyages autour de fa demeure, il laiísoitla comtesse à Mondelis ; fa mort me toucha , elle arriva deux ans avant celle de M. de Sanccrre. Madame de Martigues , riche & libre , courut à Paris; je n’espérois pas la revoir; mais plus solide en amitié que je ne le pensois, elle reparut bientôt à Mondelis , conduisant avec elle madame deMirande qu’elle venoit d’enlever du couvent, & vouloit soustraire aux recherches & à l’autorité de M. de Méri. Veuve à dix-huit ans, bornée à un douaire modique & mal assuré, fans autre appui que la tendresse de son oncle, madame de Mirande déjà sensible pour Termes , refusoit un riche parti & s’exposoit à être déshéritée , par la démarche imprudente que madame de Martigues lui avoir conseillée. La situation de cette jeune & jolie personne 3a rendoit auíst intéressante, que son naturel doux & Pagrément de son esprit prévoioient en sa saveur. Pupille de son oncle , élevée avec elle, madame de Martigues l’aimoit depuis son enfance ; je me trouvai heureuse qu’elle eût de la comtesse de Sancerre. ros choisi Mondelis pour servir d’asyle à son amie ; vous savez que depuis nous ne nous sommes jamais séparées. Madame de Martigues alloit & venoit fans cesse de Paris à Mondelis les plaisirs qu’elle étoit avide de goûter furene souvent sacrifiés à la douceur de nous prouver fa sincere amitié ; mais madame de Mirande ite quitta ma retraite qu’avec moi. Que vous dirai-je encore , mon cher comte? Après la mort de M. de Sancerre vous vîntes à Mondelis ; des arrangemens nécessaires me rappellerent à Paris,- je reparus dans le monde, on sembla m’y revoir avec plaisir. Comme je n’avois que vingt-deux ans , madame de Fiers consentit à en passer trois avec moi; depuis six mois elle a désiré de rentrer au couvent, pour s’y livrer toute entiere à de pieux exercices. Vous savez avec quel regret je me suis séparée d’ellejje la vois souvent. Mon ami, le calme de son cœur, sa vie tranquille , excitent quelquefois mon envie ; il est des mornens où je fuis prête à tout quitter, à me renfermer avec elle. N’est-on pas heureuse quand on est paisible ? Vous m’allez dire eh, ne Pètes-vous pas paisible ? Mais non , non en vérité. Je ne íais quelle inquiétude , quel ennui.... Adieu; brûlez tout ce que vous m’avez forcé d’écrire. v Lettres to6 LETTRE XVIII. Paris. O U S avez reçu la lettre de Paimable comtesse de Termes, celle de son heureux mari ; madame de Martigues vous conte tous îes amusemens , toutes les magnificences de la Fereje ne vous dirai donc rien d’une fête fi long-tems desirée ; quand vous reviendrez on en parlera fans doute encore. Le caractère des deux époux m’assurc qu’ils sentiront toujours du plaisir à se la rappeller. Nous arrivâmes chez madame de Commin- ges ; le marquis de Montalais nous y attendoit. M. de Comminges, venu le premier, trouva plaisant de le cacher, de demander la permission de nous présenter un provincial , son parent, bon homme , un peu épais , même assez ennuyeux ; on le regardoit, on sstncli- noit de mauvaise grâce. Madame de Martigues bâiííoit déjàen appercevant le marquis , elle poussa des cris de joie. Le souper sut très gai; nous devions nous retirer avant minuit; trois heures sonnoient quand on s’avila de regarder s’il n’étoit pas un peu tard. La fin de votre derniere lettre pourroit , s’interpréter singulièrement. J’imagine qu’elle est écrite fans attention & fans dessein j cependant plus je la relis.... Quelles expressions DE LA COMTESSE DE SANCERUE. ID? sont échappées à votre plume ! Vous n’en avez pas senti la force , il seroit ridicule de vous supposer des idées.... Je ne fais; mais vous m’alarmeriez fur fêtât de moname, si j’étois moins ure... . Troublée , agitée.' Est-ií vrai? Quoi ! je vous parois troublée? Moi ! j’éprouve comme une autre des dégoûts passagers , un ennui momentané; cela mérite-t-il de sérieuses réflexions'? Mon ami, je ne veux plus réfléchir; plus on pense, plus on s’attriste. Vos propos m’inquietent mon style est plus grave , mon humeur est changée ; /’inégalité de mon esprit vous porte à douter de la paix de mon coeur. Je vous ai défendu , passivement défendu de m’interroger fur sobjet de ma fincere estime'? Quoi, comment, que voulez-vous me faire entendre ? Eh, dans quel tems cette défense si positive ? Je ne m’en souviens point d u tout. Deux lignes après , vous me demandez ce que je pense de M. de Montalais. Ou vous ètec distrait, ou vous ne lisez pas mes lettres je vous ai dit fur le marquis tout ce qu’il m’est poíïìble de vous dire ; mes fentimens à son égard ne peuvent varier. Je ne veux pas croire cette tournure maligne; je hais la finesse, je me reprocherois d’en soupçonner un ami. Madame de Termes est accablée de visites; elle envoie à tous moraens me prier de passer dans son appartement ; je vais lui aider à recevoir & à congédier une foule d’importuns. Lettres 128 Adieu. Je suis un peu fâchée contre vous ; mais je ne vous en aime pas moins. LETTRE XIX. O N a raison de le penser, de le dire oui, madame de Martigues est inconsidérée, imprudente ; elle a des idées si bizarres, des projets si extravagans ! Je fuis en colere contre elle , contre un autre, contre moi peut-être! Hier je vais chez madame de Martigues, je la trouve feule. Après un instant de conversation., elle me- donne un billet de M. de Mon- talais. Je viens de le recevoir, dit-elle, lisez & voyez s’il est possible de s’exprimer mieux. Je le prends, le parcours, Papprouve & le remets fur la cheminée. Madame de Martigues me regarde fixément cela est bien écrit , con- venez-en. Très-bien. Un style aisé. Oui. Je ne sais quoi de tendre, d'intéressant. Je Pinterromps , je passe à un autre sujet. Si indifférente , madame ! Et moi de m’étonner. Quoi, à quel propos, que signifie_ Vous ne voulez rien' voir dans ce billet ? Qu’y verrois-je ? Que le marquis est passionnément amoureux, tj? mérite au moins d'être plaint. Amoureux , lui ! Eh de qui donc ? Devinez. De vous fans doute ? Bon ! De madame de Termes? Point dit tout. De madame de Thémines ? Non. Ah ! c’est de DE LA COMTESSE DE SANCERRE. I0A madame de Thianges ? Lh non. De madame de Cornminges i Eh mon dieu non. Lasse de me tromper , je cesse de chercher, j’appelle son chien, le caresse, me mets à jouer avec lui. Elle s’impatiente, murmure, me querelle. Un homme fi charmant n'inspirer rien , pas même de la curiofité ! c'efl porter l'in- fienfibilitê à un excès condamnable. Mais , lui dis-qe doucement, car elle s’animoit, est-il fort important pour votre ami, que je fois instruite des mouvemens de son cœur ? Pourquoi vou- drois-je connoître l’objet de fa tendresse? Si c'est là ce secret caché si long-tems.... Vous ne Pavez pas découvert ce Jecret? Non. Ah, comme vous mentez / Y fongez-vous ? Comment n'auriez-vous pas lu dans son cœur ? C’efi vous qipil aime. Moi i Vous. Je fuis restée muette, interdite , confondue de cette confidence brusque & indifcrette. J’ai senti mon visage brûler -, j’ai baissé les yeux; mon cœur palpitoit avec violence ; la surprise & la colere me causoient la plus grande agitation .... Oui, la colere. J’étois outrée contre madame de Martigues. Pourquoi trahir la confiance de son ami ? Pourquoi m’embarrasser par cet imprudent aveu ? Mon silence lui a donné de l’humeur; elle a parlé, s’est répondu, m’a grondée, est revenue à ce ton doux , enfantin, qui lui sied si. bien. Prenant mes deux-mains dans une des siennes, de l’autre me forçant à lever la tète ÏÍO Lettres çà , ma chere amie , parlons fans nous ficher la jigttre de M. de Montalais rfest-elle pas charmante ? Je ne dis pas le contraire. N’a-t-il pas de f esprit? Beaucoup. Des talens ? Oui. Des sentiment nobles, élevés? Je volis l’accorde. Une conduite J âge ? On le dit. Une Jmcérité rare ? Je le crois. Ne jonit-il pas de P estime de tout le monde? Assurément. De la vôtre. Je l’avoue. Eh bien , madame , pourquoi fa tendresse vous offenseroit-elle ? Pourquoi vous rrsujériez-vous à Vidée flatteuse de la partager un jour? de rendre heureux un homme fi digne de votre cœur , de votre main ? Les partis qti’on vous presse d'accepter approchent-ils de celui-là ? Partager fa tend relié , me fuis-je écriée ! Oubliez-vous qu’il est .... Marié, voulez-vous dire ? Plaisant objiacle que sa femme ! Comment ? t Premièrement on Va forcé de lépouser. Est - ce une raison?_ Elle est boiteuse. Qu’importe ? Aigre , savante estj Jette .... Mais. ... Laide , tracassere sst boudeuse. . - . Mais elle est ... Ennuyeuse , maussade , une vraie bégueule, avec qui je Juis brouillée.. . . Mais elle est fa femme ! Oh comme çà. Qu’appellez-vous comme çà ? Oui, pour un peu de tems , cela finira. Quelle idée ! Idee , madame ! reprend-elle gravement ; je ne parle point au hasard ; cette femme a la manie d'avoir des héritiers, c’cst en elle une paision j elle doit périr au troisième , elle en est avertie. Le pauvre marquis la conjuroit de fe conserver j elle a rejette les prières, DE LA COMTESSE DE SaNCERRE. III méprisé la menace. Dans six mois nous en ferons débarrassées ; fa maigreur eít extrême, elle tousse, ne peut se soutenir; elle mourra, je le sais, j’en fuis sûre; mon médecin me* î’a dit, il est ìe sien ; elle n’en reviendra pas, j’en réponds. Quelle légéreté ! quelle inconséquence î Peut-on être plus étourdie, réfléchir moins, voir plus ; mal ! Elle exigeoit ma parole , une promesse positive ; & si madame de Thianges ne fût entrée, nous allions nous quereller. Quoi! fur la foi du médecin de madame de Martigues , j’accoutumerois mon cœur à s’qc- cuper d’un avenir qui peut-être ne fera point pour moi? Je promettrois, je m’engagerois ? Le malheur d’une femme dont je n’eus jamais à me plaindre 5 seroit le point mes idées de bonheur se réuniroient? Je me croiroìs injuste & cruelle , je me mépriserais , si j’étois capable de m’abandonner à des'espérances que je ne dois ni concevoir ni nourrir. Adieu, mon ami. Je vous ai répété cette longue & ridicule conversation, au risque de vous ennuyer; mais en vérité, j’en ai l’esprit si rempli, qu’il m’eût été impossible de suivre un autre sujet. A une heure du matin. M. de Montalais a soupé ici ; je l’ai observé avec aflez d’attention où madame de Martigues prend-ejle qu’il est amoureux, çcijjimmé- 112 Lettres vient amoureux! Je n’ai point apperçu dans ses yeux cette langueur qui caractérise la tendresse ; j’y ai vu de la vivacité, du feu, de la joie ,• cela reílemble-t-il au sentiment? Mon ami, samour est triste, il ferme notre cœur à tous les plaisirs qu’il ne donne pas. LETTRE XX. u o i ! deux couriers fans une lettre de vous ! Seriez - vous malade , boudez - vous , cherchez - vous à m’inquiéter, me chagrinez- vous aussi? Eh mon dieu, que votre absence est longue ! qu’elle m’aftlige ! Vsiu. ne savez pas combien je vous souhaite, combien mon cœur auroit besoin de se répandre dans le vôtre. Je forme cent projets, j’ai mille fantaisies souvent je suis tentée de quitter Paris; le monde me laise, m’étourdit& ne m’amuse point. Je vo u d rois aller à Mondelis ; oui , je le voudrois ; eh , qu’est-ce donc qui me retient ? Mon voyage paroîtra peut-être extraordinaire dans une saison allez rigoureuse; n’importe je partirai, je crois. En vérité , mon cher comte , je sens un désir pressant de revoir cette paisible demeure, de me retrouver au milieu de ces bois dont la solitude est nécessaire au repos de mon esprit. Depuis un peu de tenas tout m’importune, je 1ZK. VL LA COMTESSE DE SANCERRÉ. I kZ je ne goûte plus les amusemens d’une société qui me plaisoit tant. Ma sœur recommence à me fatiguer de ses ennuyeux éloges du marquis de Limeuil ; elle le vante, le protégé, l’encourage à me persécuter* je n’entends parler que d’alliances , de titres , d’établi démens ! Madame de Comminges appuie les propolirions du comte de Roye ; la maréchale de Termes me fait la cour en faveur du chevalier; une grande fortune éleve bien des projets contre la liberté d’une femme. Madame de Martigues ne mí marie-t-clle pas auíil ? A la vérité , c’eíl dans l’éloignement. Elle devoir bien se taire, ne jamais s’ou- vrir avec moi fur cette folle imagination. Je n’ajoute pas une foi entiere à ies discours » elle peut se tromper, prendre un goût de préférence pour de l’amour, une amitié vive pour de la paillon. Non , je ne la crois point, je ne veux pas la croire. Mais pourquoi me parler? L’imprudente ! íavcz- vous bien que depuis ce moment la présence d u marquis m’em- barrafle , me gène , me contraint; je crains de l’entendre, je crains de lui répondre. Madame de Martigues a détruit tout le plaisir que je sentois à le voir. Adieu ; écrivez-moi donc pouvez-vous négliger la plus tendre de vos amies ! & dans quel tems la négligez-vous ! Tome m -H H4 Lettres LETTRE XXL "V otre ami vient de dissiper mon inquiétude ; j’ái été charmée d’apprendre qu’un Voyáge imprévu avoir seul interrompu notre commerce; je l’ai reçu comme im homme que vous aimez, je le mene ce soir souper chez madame de Martigues. Je vous demande un conseil , mon cher comte, & je vous le demande avec d elfe m de le suivre. Donnez-le moi dans la sincérité de votre cœur il naît un scrupule au fond du mien, peut-être s’éleve -1-il de trop de déli- cateise, peut-être est-il juste & raisonnable; examinez ma position & déterminez la conduite que je dois tenir. Me convient-il de recevoir chez moi, de voir assidûment chez les autres, un homme soupçonné d’un sentiment que les circonstances rendroient très-offensant? Le marquis de Montai ais a -1 - il confié son secret ? fa-1- on deviné ? Si madame de Martigues a pu le pénétrer , les autres seront-ils moins clair-voyans ? M’aimer ! lui ! Eh quel espoir me l’attacheroit ? Si je continue à vivre dans une société intime avec lui, u’aurai-je rien à me reprocher ? 1 h mon Dieu, ce qui m’arriva hier semble me prouver le contraire. J’étois chez madame de Comminges, on DE LA COMTESSE DE SANCERRE. Ils annonça la marquise de Montalais. En l’enten- dant nommer, je sentis une sécrété émotion; sa vue l’augmenta; je me rappellai les propos de madame deMartigues, miíle mouvemens confus me troubleront ; il me íembloit avoir tort avec cette femme, négligée peut - etre , & négligée pour moi. En parlant, elle éleva dans mon cœur une tendre compallìon , un vif intérêt; je me trouvai portée á la plaindre, à la servir , à l’aimer. Elle n’a rien d’absolument choquant, son état lui ôte un agrément, celui d’une taille fine & peut-être gracieuse. Elle a l’air très noble , un peu froid; elle n’est point décidément laide, un instant accoutume à fa physionomie; ses dents font blanches , & quand elle rit tout son visage s’embellit. Elle dit à madame de Comminges qu’ell-e se se n toi t sort incommodée, qu’elle verroit peu de monde, & nesor- tiroit pas du reste de l'hiver. Elle me regarda beaucoup , m’adrelsa un compliment flatteur ; je ne sais si j’y répondis, je n’étois point à moi - même. Âvcc quelle légéreté madame de Martigues parle de cette femme malade & infortunée , oui, infortunée ! Elle adore son mari, elle n’en est point aimée , ía tendresse l’importune peut- être. Elle est bien malheureuse ! M. de Montalais la traite avec de grands égards ; mais qu’est-ce que des égards pour un cœur sensible , pour une ame tendre ! Mon ami, il est H tj us Lettres bien peu de femmes dont on puiíTe envier le fort. Adieu; répondez précisément & sans détour au commencement de tna lettre , dites - moi votre avis. J’ai bien envie d’aller à Mondelis ; mais quitter tous mes amis! Faut-il ne songer qu’à foi ? ne doit-on rien aux autres ? LETTRE XXII. ^LTne confidence, dites - vous ? Je vous ai fait une confidence, moi ! Est-i! vrai? Eh, quand donc ? Sur quoi donc? Vous l’atten- diez depuis long-tems , vous ia deíiriez entiere , vous me parleriez fans détour , vous n'osez encore bazarder des conseils di&és par la plus tendre amitié} la de mon heureux naturel vous rassure à peine fur la délicatesse dit sujet , fur la crainte de montrer un zele qui peut me paroître offideux , indiscret. Eh bon Dieu, vous m’eíírayez ! Co p> enez garde , madame, prenez garde ! m’a causé la plus grande terreur. En vérité , le coeur m’a battu, j’ai regardé autour de moi, j’ai cherché le précipice où j’étois prête à tomber. Peut - on épouvanter ainsi fa meilleure amie ? & ie taire ensuite , & terminer une lettre íi interrompue , fi singulière, si étrange, par des réflexions énigmatiques, par une inutile BE LA COMTESSE DE SaNCERRE. II7 apologie dti motif qui vous engage , qui vous forte. ... A quoi vous engage-t-il t Est-il raisonnable de finir si brusquement? Je ne saurois vous pardonner ce refpeïï déplacé,, cette plainte/râ>o/e pourla premiere fois vous m’avez fait sentir qu’il vous étoit possible de me désobliger. Fin de la frontière partie. H H A â Jb~ îjfe .jìfe. J-k • — ôTST—r, —rr^o' t yxrr. 1j £ i T T R E S DE MADAME 0> J£ C L %L 2FL 3£° SECONDE PARTIE. LETTRE XXII I. J’Aï reçu vos deux lettres ensemble. Eli les parcourant, mon premier mouvement a été de me fâcher contre vous ; je les ai laissées , reprises, rejettées, & puis examinées. En réfléchissant fur vos expressions les plus choquantes, j’ai pensé qu’un ami íi tendre n’avoit pas dessein de m’affliger , encore moins de m'offense r. La vérité révolte souvent une ame vive, mais elle persuade toujours un esprit juste. J’ai suivi votre conseil; la sonde à la main , je suis descendu dans le profond secret de moi-même , j’ai interrogé mon cœur. Hélas ! DE LA COMTESSE DE SANCERRE. IIÇ îroíi cher comte.... il est trop vrai.... Puis-je le redire, l’avouer ! mon cœur m’a parlé.... il m’a parlé comme vous. Après avoir refusé des partis si distingués, après avoir annoncé tant d’amour pour ma liberté, après avoir résisté à des foins si pres- sans, évité des piégés si dangereux ! j’ai donc trouvé le point fatal où ma raison devoir m’a- bandonncr, où mon bonheur devoir se détruire , où devoit s’arrêter cette confiance orgueilleuse que j’osois mettre dans mes propres forces.' M. de Montalais me plaît ou il me plaira, dites-vous? Ah, que ce doute n’eft-il encore au fond de mon cœur! M. de Montalais me plaît, je vous l’avoue fans détour j quand j’ai rougi devant moi, je ne crains pas de rougir devant un autre. Ma situation est triste, elle est cruelle ! Que puis-je attendre d’une passion inutile, d’un penchant condamnable, d’un sentiment que l'amertume accompagnera sans cesse ? Un reproche secret, de vains désirs, de la honte, des remords, peut-ètre un jour une injuste jalousie ; voilà les mouvemens que l’amour doit naturellement exciter dans le cœur de votre foibleamie. Ah , s’il cnangeoit mon caractère! S’il me conduisoit à penser comme madame de Cézanes ! Si méprisable à mes propres yeux, j’osois m’égarer, envisager comme un bien.... Ecartons cette horrible idée. H iv }20 Lettres 11 faîloit fuir d'abordH Eh mon Dieu, j© l’ai voulu ; mais de légers obstacles s'oppo- ioient à ce dellein, mille petites bienséances me retenoient peut-être me luis-je plu à les étendre ; peut-être me suis-je caché le plaisir que je sentois à rester. Il faîloit éviter le marquis. Eh , comment l’aurois-je évité ? Lié avec toutes mes amies, il me trouvoit chez elles, fous quel prétexte fermer ma porte à un homme de ce rang, de ce mérite, á un parent si proche du comte de Piennes , de madame de Comminges ; à l’ami intime de madame dç JVlartigues ? Vous dirai-je tout? De flatteuses illusions se sont mêlées souvent au trouble inquiet do mon coeur. Souvent je me suis accusée de trop de sévérité i mon ame déjà séduite' s’est attachée à de nouvelles réflexions ,• i’ai jette des regards de complaisance sur ceux dont j’étois environnée ; j’ai vu que l’aroour ani- moit tout, que tout scmbloit heureux par l’amour! Eh, pourquoi me faire un su;etd’es- froi d’un sentiment si naturel , me deman- dois-je, d’une passion si douce? Conduit-elle toujours à l’aviliísement ? Ne peut-on la ien- tir fans s’y livrer avec indécence , fans paíìér les bornes que l’honneur prescrit ? Une juste préférence, que l’on accorde à un homme estimable, entraîne-t-elle néceuairement vers ces excès vicieux?..., Dites,moi, mon cher comte» dans une aiv\§ compte celle du marquis, croyez» DE LA COMTESSE DE SaNCERRE. Î2t vous qu’il fut impossible de trouver cette pureté d’aisection , eet amour discret, désintéressé. ... Ah, n’en raillez pas! je ne fuis ni folle ni romanesque. Supposer à un honnête homme ma façon de penser, de sentir , est-ce aller trop loin ? Si vous osez l'avouer, renoncez donc à la prétendue supériorité de votre être. . II est bien sûr au moins qu’un espoir téméraire n’attire pas le marquis près de moi ; il ne me confond point avec ces femmes imprudentes .... Hélas ! que sais-je? Ma prévention est son seul garant ; elle lui prête des qualités, des vertus .... Mais non , son silence, son respect, sa continuelle attention à retenir, à cacher les mouvemens de son cœur.... Cependant il n'est pas libre , il m’aime , il ose le dire à madame de Martigues peut-être avec le tems osera-t-il davantage ; ses regards trop expressifs me parlent déjà.... Ah , pourquoi madame de Martigues a t-eîle arraché ìe voile que j’aimois à laissier fur mes yeux ^ pourquoi m’a-t-elle dit ... . Mon ami , je ' suivrai vos avis. Je dois éviter M. deMonta- lais, il faut le fuir, il faut partir ah! oui» il le faut. Partir ! le quitter ! ne plus le chercher » n’efpérer plus de le rencontrer , renoncer à 1a douceur de le voir , au plaisir de Pattendre.... £h, quel sujetnva-t-ií donné de le craindre, de- le fuir ? Que m’n-t-il dit? quel est son crime? Que ía raison est dure ! au’elle eA ;mpérieus Lettres 12 % & peu forte! Elle conseille & ne détermine point; elle fixe nos idées fur de tristes objets ; elle exige le sacrifice de tout cé qui nous est agréable ; je la haïs, je veux lui céder pourtant. Mon cher comte, je le veux, mais je gémis d’ëtre forcée à le vouloir. Je vois la nécessité de m’éloigner, & je pleure parce que je la vois absolue. Ah ! samour m’avoit causé tant de peines, faut-il qu’il me faste répandre de honteuses larmes ! Je fuis foible & malheureuse, voilà l’aveu que vous destrier ; il me coûte , il m’humilie ; mais je le dois à l’amitié , à l'intérêt vif & ílncere que vous me montrez. Suis-je encore digne de cette estime si flatteuse ? Oui , car ma premiers lettre sera datée de Mondelis. Mon esprit est décidé , mon départ résolu. Je veux tout immoler à mon devoir; mais je ne puis promettre de ne point m’affliger. Mon ami, laiísez-moi pleurer; point de vos consolations stoïques ; contraindre son cœur à tous les efforts que l’honneur exige , c’est être noble , c’est être fort. Mais dissimuler la douleur où livre trop souvent cette contrainte, c’est une orgueilleuse fausseté ; pour être sensible enest-on moins généreux? Adieu; aimez-moi» estimez-moi toujours. DE LA COMTESSE DE SANCERRE. I2Z LETTRE XXIV. •N" e me soupçonnez point d’une vile complaisance pour moi-même, ne m’aceusez pas de foiblesse; ma sœur me retient seule à Paris, elle est malade & fort inquiété ; je ne puis l’abandonner dans une situation où ma présence lui est agréable, où mes soins lui font nécessaires ; mon départ dépend à présent de sa convalescence. En vérité, mon cirer comte, quand je réfléchis fur la démarche que je vais faire, elle ro’étomie , elle m’essraie. Comment la justifier aux yeux de mes amis, de ma société , du monde ? Si on en pénétroit le motif ; si ma. dame de Martigues devinoit; si M. de iVíon- talais pensoit.... Partir au milieu de l’hiver, sans aucun prétexte apparent, fans prévenir d’intimes amis fur ce voyage ! M’en aller comme une folle , comme une femme qui ne tient à rien , n’a d’égards pour personne ! Que diront ma soeur, son mari, mes connoissances? Ne pas confier la raison d’une conduite st extraordinaire à madame de Termes , à madame de Martigues ? Elles me croiront bizarre, capricieuse, insensée. On fe rappellera ma premiere réputationon fe dira , elle est re. tombée dans [on ancienne aliénation d?esprit. Au- 124 Lettres trefois j’étois peu sensible à l’idce qu’on pou- vott prendre de mon caractère, personne ne m’intéressoit. Sûre de n’avoir rien à me reprocher , je m’inquiétois peu si on me jugeoit favorablement. Je n’ai plus cette indifférence, la fausse opinion d’un seul m’affligeroit, je ne ir e consolerois point d’en être moins estimée. Eh, mon dieu! que dira-t-on ? Et Termes, que je viens d’engager à loger chez moi , qu’nnaginera-t-il ? Quel embarras ! Que je fuis malheureuse ! Risquer d’olsenser tous mes amis, de les perdre, & pourquoi ? Pour éviter , pour fuir-, qui? Pobjet des plus tendres affections de mon cœur. Adieu. LETTRE XXV. o N , je ne fuis point partie, mais je partirai, soyez-en sûr. Eh , je ne saurois rester ! Que je vous dise tout ? Hélas ! je vous ai tout dit. Ma position est la même, ma résolution ne peut changer ; plus j’examine M. de Montalais, plus je sens la nécessité de m’éloigner. Je le vois tron , on m’entretient trop de lui. A chaque instant on me répete, il ejl aimable , il ejl charmant , rien ne légale ! Je le regarde , je l’écoute , & je trouve difficile de le louer assez pour lui rendre justice. Je passe tout le jour auprès de ma sœur z le Dï LA COMTESSE DE SaNCERRE. I2s soir madame de Martigues vient; me prendre, elle me contraint de souper chez elle, ou chez Comminges. M. de Montalais y est assidu. Depuis un peu de tems ', il paroît sérieux , sombre même il soupire tout bas , fa tristesse émeut mon cœur je m’etforce en vain de cacher la mienne; il lavoit, elle ['intéresse, il semble vouloir m’en demander la cause ; il parle, s’interrompt, baille les yeux, fêtait que tous ses mouvemens m'a gîtent ! Pourquoi m’a-t-on appris à les interpréter ? Mes senti- mens pouvoient me rendçe heureuse, si on ne m’eût jamais instruite des siens, si on n'eût pas élevé dans mon ame cette crainte inquiété de me laitier pénétrer. II est tard ; je vous écris feulement pour vous dire que je fuis encore à Paris je me sens pesante , accablée, j’ai mal à la tète ; je vais essayer de trouver un repos dont mon esprit a besoin. Je le fatigue íans cesse en cherchant des moyens d’excuser mon départ, de rendre moins révoltant ce voyage si nécejsaire & si fâcheux. Je n’en apperqois aucun. Cherchez auíîì, mon cher comte; faites-moi part de vos idées, & tachez de fixer les miennes. LETTRE XXVI. Ouï , encore à Paris. Je ne saurois répondre ce que vous me dites, je 11e saurois m’en 126 Lettres occuper à présent une petits aventure me cause la plus grande agitation, m’inquiete, m’cmbarralse, trouble toutes mes idées le croiriez-vous ? je fuis brouillée , oui , presque brouillée avec M. de Montalais. Dans la disposition actuelle de mon esprit, je serois partie ce matin avec moins de regret. Cet homme si parfait a de la singularité son caractère eít inconcevable souvent il voit mal il a des défauts, je crois. Samedi j’étois chez madame deComminges après souper on s’avííà de faire des vers; on lesécrivoit fur dés cartes ; plus on les trouvait mauvais , plus on s’en amusoit. Madame de Martigues les lisoit; & vous savez quelle grâce elle donne à la moindre plaisanterie. Le marquis a pris fa place auprès de moi , Thémincs est venu lui parler il s'est levé ; en écoutant il avoit l’air distrait ; nos regards se sont rencontrés jamais les siens ne me parurent plus dangereux mon Dieu, qu’il étoit hien ! En rexaminaut, je me difois tout bas ses amis ont raison, il est charmant , rien ne régale. Thémines l’a laissé, i! s’est assis on lisoit alors. Un trait fur famitié , adressé à madame de Termes , lui a fait connoître la carte où je venois d’écrire j il fa demandée avec vivacité, madame de Martigues la lui a jettée. 11 fa lue, m’a considérée un moment en silence , ensuite il a écrit sur le revers de la carte. Madame de DE LA COMTESSE DE 12J Thémines, debout en cc moment, curieuse * & presque aussi étourdie que madame de Mar- tigues , s’est adroitement faille de la carte. Le marquis a pouffé un cri, s’est levé avec précipitation ,• elle a fui, il sa suivie tout en courant elle m’a confié son larcin. Dépositaire insidelle , j’ai caché sécrit substituant une autre carte à la place de celle du marquis , je l’ai brûlée. II m’a remerciée , madame de Thé- mines m’a grondée, & puis on n’y a plus pensé. Rentrée chez moi, mon premier soin a été de lire ce que le marquis craignoit de laisser voir à madame de Thémines. J’ai trouvé ces vers Douce amitié, sentiment plein d’attraitî, Voilez toujours ma tendresse inquiété. Ah, si l’Amour , caressé fous vos traits , Faifoit entendre une voix indiscrète ! Ileile Théniite, attaché fur tes pas, Ardent, timide, il veut paroitre, hésite; II fuit tes yeux , les cherche , les évite i Eh que craint-il ? tu ne le connois pas. Vous le voyez, mon cher comte ; M. de Montalais est dans serrent commune. Tu ne le comtois pas \ Ilmecroit donc insensible. Ah, que ne la suis-je ! Je crains d’avoir élevé d’au- tres idées dans son esprit à présent il pense peut-être.... Je voudrois avoir été moins curieuse. Ce matin , pendant qu’onme coëssoit, j’ai 128 Lettres relu ces vers ; il m’a pris envie d’en faire. Vitô je quitte ma toilette, renvoie mes femmes, & me voilà devant mon feu ; les cheveux épars, une petite table à côté de moi, un gros livre fur mes genoux , la carte précieuse sur le livre ; bientôt il elì couvert de papiers raturés, chiffonnés , déchirés j’essaie fans ceiíe , je ne fuir contente de rien ; enfin il me vient une idée , je commence à Texprimer on nf annonce » qui? M. de Montaìais ! Peignez-vous ma surprise, mon désordre je veux tout cacher , je me leve, la table se renverse, le livre m’échappe, la carte vole, to rbe, va brûler ; je crie, me baisse, la reprends au milieu des flammes , & toute noire , à peine éteinte , je la mets dans mon sein. Le marquis volt mon action , elle bétonne je fuis rouge, embarraliée ; lui, muet, interdit il me présente des roses que madame de Martigues l’a chargé de m’apporter ; je les reçois il s’aílìed , nous né savons que nous dire. Les lieux communs viennent à notre aide , s’épuisent , se tarissent; la conversation languit; le marquis rêve, je me tais il fait deux ou trois questions ; je dis oui non je ne sais croyez-vous ? En parlant il ne me regarde point, ses yeux font fixés fur ces petits papiers semés autour de nous. Vous étiez occupée , madame j il pandit .... f ai bien mal choifi V heure de vous voir ; je le Jens , je,, , je vous gène , oh , je vous gêne ajjurément ! II de lA comtesse de Sancerre. 129 II répete encore cette expression , elle me fâche. Je me demande tout bas, à qui croît-il donc que fécrivois ? Eh quoi , une femme accoutumée à palier une partie du jour avec lui, pourroit-elìe s’occuper d’un autre ' madame de Thianges , vous & tant d’autres, je serois depuis deux ans comtesse deRoyej j’aurois le sensible déplaisir de penser que je pourrois un jour profiter du malheur de M- de Montalais. Ah, ce feroit pour moi la plus triste perspective! La seule douceur de ma vie est d’ètre libre. Ne vous trompez pas à cette expression, croyez-la simple, gardez-vous d’étendre mes idées ; mon imagination ne s’égare point me permettrois-je des souhaits 144 Lettres cruels? Non, mon cher comte , ma foibleíTe n’altérera jamais mes principes. Je désiré que madame de Montalais vive , qu’elle soit heureuse. Ah , bon dieu ! je me mépriserois , si je ne te souhaitois pas sincèrement. Adieu. P. S. Le jeune Valancé n’a point réussi chez madame de Martigues ; on l’a trouvé froid & grave fa tante déplaît beaucoup à M. de Montalais, & le comte de siennes ne peut la supporter ; elle eít actuellement très sûre que je ne serai jamais fa niece. LETTRE XXXIII. OT RE lettre m’a fort attendrie ; je l’ai lue plusieurs fois , je me fuis répété avec plaisir vos flatteuses expressions j’airne à vous voir bien penser de votre amie à vous entendre me dire, je ne vous soupçonne point te foi - blesse , me s conseils tendaient feulement à vous faire éviter des combats pénibles. Eh bien, mon cher comte, votre bonne opinion m’eucourage , & votre confiance ranime la mienne. Oui, vous avez raison, je suis sensible , mais je ne fuis pas foible ; j’ose i’espérer, je ne ferai jamais imprudente. Quand la bienséance & l’amitié ne m’obli- geroient point à rester , à ne pas quitter madame de Martigues , mon voyage seroit inutile ci LA COMTESSE DE SANCERRE. 145 a présent. Je voulois m’éloigner de M. dé Montalais hélas ! il s’éloigne lui - même. La marquise s’est persuadée que l’air de Paris lui faisoit mal ; elle attribue à son épaisseur l’op- preffion dont elle se plaint sans cesse. Son état ne lui permet pas de s’exposer à la fatigue d une longue route ; & comme elle ne peut aller dans ses terres, le comte de Roye lui prête celle qu’il vient d’acheter un peu au-dessus deCorbeil. Elle part demain, son mari la suit, il réitéra à la campagne tout le tems qu’elle y voudra demeurer. II m’a causé ce matin le plus grand embarras en prenant congé de moi. II m’a paru triste, inquiet, abattuj’étois troublée, émue , chagrine ; je laissois parler madame de Termes » je ne trouvois rien à dire fa situation m’af- stige, elle est fâcheuse; il vient de perdre un enfant chéri; & quand ses amis s’empreííent à le consoler , quand leurs foins pourroienfc adoucir fa douleur, on l’entraîne à la campagne , on l’arrache à toutes les dissipations... * Mais la pauvre marquise est triste, elle est malade , il lui montre une tendre compassion, il suit un devoir indispensable. Je l’approuve, je l’admire, je le plains.... Ah ! pourquoi * pourquoi cet aimable Montalais a-t-il des peines , des chagrins ? Pourquoi n’est-il pas heureux ? II est si digne de l’ètre ! En commençant à écrire , je voulois répondre à tous les articles de votre lettre , à tout?; Tome IVi L 14 § Lettres vos obligeantes assurances d’cstime , d’amí- tiéj mais je ne me sens pas bien. Ma tète eít bridante ; depuis plusieurs jours une extrême pesanteur m’accabie ; toujours aisoupie , je ne saurois dormir, j’ai peine à tenir ma plume eh , mon dieu, cju’ai je donc ? La saison peut-être , cet adieu qui m’a touchée... je m’interromps .... je vous laisse. Si je fuis mieux dans une heure , j’acheverai ma lettre. LETTRE XXXIV. De madame de Termes au même. u E je fuis affligée , monsieur , de ne pouvoir vous tirer de l’inquictude où vous jette le silence de madame de Sancerre , sans vous faire partager mes vives alarmes! Hélas, notre charmante amie est malade, bien malade ! Elle est en danger depuis dix jours un fievre continue, de longs redoublemens, une extrême foiblesse dès qu’ils cessent, font trembler pour une vie si chere. Madame de Mar- ligues & moi, nous ne quittons pas fa chambre nous passons les jours & les nuits auprès de la douce , de l’intéressante malade ; nous ne nous disons rien, nous craignons de nous communiquer nos idées ; nous nous embrassons , nous mêlons nos soupirs & nos larmes.... BE LA COMTESSE DE SANCERRE. 147 Ah ! que deviendrois-je, si je perdois ma tendra, ma solide amie, ma respectable compagne ? Que deviendroient tous ceux qui lui font si véritablement attachés ? Madame de Sancerre emporteroit l’éternel regret de ses amis ; leur joie & leur bonheur s’anéantiroient avec elle. Pardonnez-moi, monsieur , si je fais passer dans votre cœur une partie de famertume dont le mien est pénétré. J’aurai foin de l’adoucir, si le ciel exauce mes vœux les plus ardens. LETTRE XXXV. De madame de Termes au rneme. "V" o u s n'avez pas encore reçu ma lettre la vôtre déchire mon cœur. Hélas! monsieur, vous tirer de peine , je ne le puis ; je n’ai pas le bonheur de le pouvoir. On m’assureque si le quinzième jour fe passe fans redoublement, nous n'aurons plus rien à craindre; ce jour ne commence que demain à sept heures d u soir; malheureusement le courier part le matin, il ne vous portera point la nouvelle consolante qu’il me feroit si doux de vous apprendre. M. de Termes me proteste, me jure que cette cruelle ficvre est fans malignité ; les médecins le disent auffi ; mais on me trompe peut-être. Ah ! maoame de Sancerre est bien H8 L E T t R. E C w kil ; sa mers est morte d’une maladie toute semblable. Son transport m’inquiete, il la fait errer sur un seul objet; elle parle sans cesse de départ, de relais, de fa terre de Mondelis, elle me dit adieu; mon cœur se brise en secourant. Eh ! pourquoi sesprit de ma pauvre amie est - il frappé de ces idées ? Pourquoi parler de départ, me répéter de tristes adieux ? Ne feroit-ce point un présage?. .. Que le ciel détourne de moi, rende vain ce funeste pressentiment! On est bien foible quand on craint. Comme la douleur abat, rend crédule! Quelquefois j’adopte les sinistres augures de ses femmes & des miennes ; je pense que les approches de la mort lui inspirent ces étranges discours.... Ah , mon Dieu !_Mais M. de Termes me rassure un peu ; il vous conjure de ne pas vous effrayer , d’être plus raisonnable que moi, de vous livrer à l’espérance. Je souhaite , monsieur , que vous le puissiez. E LETTRE XXXVI. De madame de Termes au même. L E jour fatal est passé, grâce au ciel , il est heureusement passé; madame de Sancerre n’a point eu de redoublement hier , la fievre s’est ralentie pendant la nuit; cinq heures d’un RE LA C 0 MTE 5 SE DE SANCERRE. 143» sommeil paisible & rafraîchissant font renaître ros espérances. Son médecin vient de nous assurer, d’un air riant, que nous pouvons nous y abandonner 5 il répond fur fa tète, d’une prochaine convalescence. Soyez tranquille , monsieur; la plus douce, la plus aimable, la plus aimée de toutes les femmes vivra-; elle vivra pour répandre autour d’elle la consolation & la joie. Toute la maison est dans une forte d'ivrcile ; ses femmes, les miennes , celles de madame de Martigues; ses gens , les nôtres , jusques aux moindres valets, paroissent transportés de plaisir. Ils pleurent, rient, s’embrail'ent, se parlent & ne s’entendent point. Ils ont entouré le. médecin ; ils baisoient ses mains , son habit ; ris ísont presque porté -dans sa voiture , en le comblant de bénédictions, en le nommant un ange. Eh, bon dieu î s’est écrié l’honnéte vieillard, voila une dame bien aimée! Est-ellc donc auísi bienfaisante qu’elle est belle '{ Adieu, monsieur rassurez-vous , cessez de craindre ; madame de Sancerre est mieux, elle est beaucoup mieux. Le premier Courier vous portera la nouvelle de fa convalescence.. Lettres m LETTRE XXXVII. De madame de Martigues an même. Eh paix, taisez-vous. Avec vos tristes expressions voulez-vous ramener ici la crainte & la douleur ? Le ciel nous préserve de douter de Pétât de madame de Sancerre ! Elle est bien , très bien, vous dit-on ; il fera difficile de vous le persuader. Tendre & mélancolique , un peu sombre , un peu taciturne, vous aimez à vous affliger ; & quand un nuage bien noir a fixé vos regards, vous le voyez encore long-tems après qu’il est essacé. La charmante malade va se lever tout-à- l’heure. Q u’elle se ménage ! qti elle prenne garde ! Oh, vraiment, on a besoin de vos avis ! Vous vous croyez une tète supérieure, un esprit fort prévoyant. Est-ce que je ne suis pas auprès de madame de Sancerre ? Je voudrois voir suivre d’autres ordres que les miens dans cette chambre ! Demandez à madame de Termes íì je fuis une garde attentive, j’ajoute U prudente ; ce qu’clle oublieroit peut-être de vous dire. Le comte de siennes m’a montré votre lettre ; il est charmé de votre amitié & de vos félicitations. Eh mais, rien n’est plus singulier ! Tout Paris dit que je l’épouse ; on le dit en Bretagne, je l’ai dit la premiere cependant je ne m’ac- DE LA COMTESSE DE SaìíCERRE. Isl coutume point à entendre répéter cette nouvelle ; souvent je suis tentée de parier qu’elíe rr’cst pas vraie. Pendant que vous ètes tout chagrin, faites- moi vite un compliment de condoléance. Sur quoi'í Sur mon mariage apparemment eh, pourquoi non r Se marier, cela est si sérieux, si triste ! On m’a tant tourmentée , tant excédée ! Je suis si bonne , si complaisante !.... Est-ce que vous ne mourez pas de vapeurs à Rennes ? Est-ce que vous ne reviendrez jamais ? Bonjour , mon pauvre comte ; vous me faites une grande pitié. Etre en province, plaider, vivre en Famille, cela est bien ennuyeux, n’est-ce pas ’. * & s’il vous plaît, c’est qu’ils s’aimoient à ia folie. Je les unis, je les rends heureux j les voilà charmés! Pour reconnoître mes foins * mon amitié , deux ingrats m’entraînent à ma perte. Ils m’ont fait signer, par surprise, js crois , ce maudit contrat... -. Allons, le fort en est jette, j’accompagnerai madame de Sancerre à l’autel. Cela vous étonne, moi auisi; mais cela est; Le comte de Piennes a l’esprit dérangé, il veut se marier ou mourir , Oh, il ne mourra pas, il se mariera j je le dis , je le jure, l’arrèt est irrévocable.. -. Pauvre Píetl- lies! il va faire une grande perte j’étois son amie, je serai sa femme ,• quelle différence ! Il excite une tendre pitié dans mon cœur ; je ne remisage point comme mon mari sans nie Tome IV. N L £ T T K ES I?4 livrer à la compassion, A u fond , jc n’ai point à me reprocher de iui avoir conseillé une si méchante astaire. J’ai tout tenté pour l’en détourner ytnais c’est la plus mauvaise tète !.. Adieu. Félicitez-moi du mariage de madame de Sancerre., & consolcz-rnoi d u mien. f 4 L I V L E T T R E E lettre m’a fait un extrême plaisir. V. o T R E lettre m Tout ce que vous me dites du marquis m’en* chante. Lui feu! méritait mon cieur ' J’étois iuui- que femme digne d’occnpw te Jì en ’i Mon ami , cet éloge esthien grand. Etre jugée digne d'un homme estimable, c’est remporter un prix ' flatteur, c’est jouir de !a récompense des vertus/dont on nous imposa la pratique difficile, M. ds Montalais vient de me quitter. II part avec le comte de Roye pour prendre deS afrangemens néceísaires. Comme la confiance & l'amitié les uni,sent, leurs allaites seront bientôt terminées. Je sens déjà un peu de tris- teste, je ne veux pas m’y livrer; & pourdíisi- per ce nuage, je vais vous conter la plus sotte histoire, & vous communiquer la plus impertinence lettre dont vous ayez jamais entendu parler. J’allai hier avec madame de Martigues , chez mon marchand, voir des étoffes nouvelle- BÊ la COMTESSE DE SaNGÈRRÉ. î£?í rbcnt arrivées. Un étranger; assez remarquable par la richesse & rassortiment de fa parure , se fa i foi t montrer des draps d’or , les trouvoit minces , rejettoit tout, parìoit beaucoup * n’a- chetoit rien, & défoloit la maîtresse du magasin* Peignez-vous un homme âgé d’environ trente ans , d’sine taille un peu gigantesque ; les traits marqués , le teint brun , hâlé même; les cheveux bizarrement arrangés, la physionomie ouverte , allez belle ; Pair gauche 4 parlant haut, d’un ton brusque ; se tenant mal , 4 s’eX- primant avec dureté , & mêlant des termes peu polis à des phrases fort embrouillées. Madame de Martigues s’amuioit à P écouter, le trouvoit plaisant , rioit de ses propos & de l’embarras de la marchande , empressée., ennuyée, fatiguée 4 voulant venir â nous 4 & fe plaignant d être retenue par cemowfimr. Elle nous nomma toutes deux $ & j’entendis avec surprise ce monsieur s’ecrier, madame deSancerrel qui , là comtt§s de Savcerre ? En parlant il jette à terre vingt pieces d’étoffes, s’élance par-defìus , vient à nous, me regarde, s’appuie contre un pilier, reste immobile , les yeux fixés fur moi, la bouche à demi ouverte, paraissant un homme pétrifié. Madame cie Martigues part du plus grand éclat de rire ; Pefpece de sauvage n’en est point ému; gênée par íà présence, j’ni remis mes emplettes à une autre fois, & me fuis avancée pour sortir. Le singulier personnage est revemi N ij Le t t r e s !§§ àjlui-mème , s’eíl hâté de me couper le chemin, m’a présenté la main , & s’inclinant profondément , il m’a demandé Yhonneur , la permission , le bonheur , Y avantage de m’aider à descendre. J’ai craint de lç, mortifier en le refusant ; il m’a conduite à ma voiture, en prononçant des mots mal articulés, en faisant des exclamations Madame / .... Enchanté ! Mon dieu , qui nïeut dit ? L’heureuse recontre ! J'allois .... Tout efl changé.,saurai Y honneur . Vous voudrez bien ... . Je ne J aurai s parler , ma joie me confond. Un très beau vis-à-vis l’attendoit à la porte, entouré de negres bien vêtus , portant des carcans & de riches bonnets. Madame de Mar- tigues a envoyé demander son nom ; mais le marchand ne le fait pas. A quatre heures j’ai reçu cette étonnante lettre. Lettre de M. de MorInzer , à madame de Sancerre. „ M A D A M E, „ On prend ici de longs détours pour „ s’expliquer ; au bout d’une heure on n’a rien „ dit. Moi je parle pour être entendu. Voici „ le fait. Je vous aime de tout mon cœur. „ J’ai fait deux fois le tour du monde, j’ai „ vu des femmes de toutes les contrées, de „ toutes les couleurs* mais d’un pôle à l’autre , „ on chercheroit en vain votre égale. La dame » qui vous accompagnait ce matin est jolie DE LA COMTESSE DE SANCERRE. 197 » elle rira tant qu’il lui plaira ; mais fur ma „ parole elle ne vous vaut pas. Venons à nos j, affaires. „ J’ai de la naissance, je ne m’en soucie „ gaerc. Je poíîede une grande fortune, j’en „ fais cas. Le partage de six millions, des M pierreries tant que vous en voudrez, cent „ esclaves pour vous servir, de superbes ha- ,3 bitations dans le plus beau lieu du monde; 3, un mari jeune encore, franc, bon, hon- 3, nète, vaillant; cela vous convient-il, ma- „ dame? II faut me répondre très vite, s’il „ vous plaît ; car je dois bientôt repasser les „ mers. Parlez vrai, je réarrangerai en con- 3, séquence. Une affaire importante m'a con- ,3 duit ici ; elle vous regardoit d’une façon , 3, à présent elle vous regarde d’une autre. „ Ceci n’est pas clair, je vous l’expliquerai. „ J’ai l’honneur d’être , madame , avec un „ profond respect, la passion la plus vive & 3, la plus ardente, votre très humble & très 3, obéissant serviteur, Charles Morinzer. 3, Votre réponse au plutôt. Me voulez- „ vous ? ne me voulez-vous pas ? Dites oui „ ou non. „ Comment trouvez-vous cette lettre? Jamais femme de ma forte n’en reçut une semblable; assurément cet homme est en démence. Madame de Martigues dînoit ici ; elle a cru fort plaisant d’écrire non fur une feuille de papier, & N iij rs3 Lettre* d’envoyer cette réponse, J'a irois préféré de n’en faire aucune. Adieu , mon cher comte ; on mentraíne à ? opéra. Madame de Termes ne veut pas que je rêve, elle me défend de soupirer., L’ingiate ! combien je [’ai laissé pleurer , gémir ! ES;e ne s'en souvient plus. LETTRE L V, on s jeu R de Montalais ne reviendra pas fì-tôt. Le maréchal de Saint-Géran, son oncle , est malade dans'une de ses terres auprès de Poitiers! il souhaite paliìunnément de le voir ; le marquis s’y rend , & fou retour va dépendre de la mort ou de la convalescence de ce vieux parent. Eh , mon dieu ! toujours des obstacles , toujours des chagrins ! je sens vivement cette absence. Je ne le dis qu’à vous ; les autres ne me plaignent point assez. Et cet imbécillc ds marin , tn’èn croyez-vous dèbarrailéc ' LETTRE L X I I. JE H vite, vite que je vous apprenne... .T Je vous dépêche un Courier..... Je voudrois qu’it eut des ailes ! \i-je bien toute ma raison ? Suis je éveillée? N’est-ce point un songe ? M. de Montaìais est-il la? Oui, il rit, il cause avec madame de a Pair content ! que e les fuis !... M. d’Estclan. Mon pauvre cousin! je le plains, je l’estime.... Ah, je n’eípérois je veux me modérer. Je ne le puis ; mon cœur est dans une émotion. Pourtant je veux vous mon cher comte , écou- tez-moi bien. Ce matin à onze heures, feule dans mon cabinet, pleurant de toute ma force + portant mes idées sor les objets les plus affligeaus , on me présente une lettre du comte d’Estelan. Je Louvre avec effroi, je lis, je crois me tromper. Jugez de ma surprise , de la révolution qu’ex- citent en moi ses expressions. Lisez, & partagez le plaisir que j’ai senti. Lettre du comte d'EJleîan. * e Votre amie est très impertinente , ce n’est 7, pas votre faute. Vous ètes engagée.... Le ,, ciel puitie m’accorder de la modération, de D* LA. COMTESSE DE SANCERRE. S2l , 3 la patience! J’en ai grand besoin. Sijem’eii „ croyois.... Mais une fois en ma vie je veux „ me contraindre. Elle est très audacieuse, M très méchante, votre amie. Vous êtes bonus „ vous, belle, douce, gracieuse, même en „ refusant. Vous êtes ma parente , ce n’eft pas „ à moi à vous rendre malheureuse.... C’est 3 , pour un autre que vous pleuriez.... N’im- 3, porte, je me sens incapable de vous affli- „ ger. Je m’en vais tout à l’heure. Si je resi- 3, tois ici, je ne pourrois me dispenser de „ quereller votre amant, ou votre mari, je „ ne sais lequel. JeSsuis bien aise de l’igno- rer , car cela feroit une grande différence , ,3 & qui pourroit nous mener loin. II est né* „ cessaire que je parte. Sijetuoiscet homme, „ vous ne m’en aimeriez pas davantage; s’il 3, me tuoit , cela vous sépareroit peut-être. 5, Eh, qu’y gagnerois-je alors ? Vous déteste- 3, riez ma mémoire, voilà tout, & votre bé- „ gueule d’amie diroit que je me serois com- 33 porté comme un sot. Je m’en vais, vous „ dis-je , je m’en vais à l’instant. Adieu, ma- „ dame , adieu , ma belle, mon aimable, ma 33 très aimable cousine. Si je ceíl'e un jour de „ vous trop aimer, je reviendrai , dans L’es- 3, poir d’être votre ami. Oui, vous êtes une „ femme adorable;' mais cette petite furie, „ je la hais de tout mon cœur. 3, Daignez accepter une légere preuve de „ tnon affection» Un parent auflì proche peut 322 L t T f R E S „ vous offrir ces bagatelles.... Mon dieu, est-iì á, possible qu’un autre vous soit cher ! Ori ,, vous disoit si indifférente ; j’espérois.... 3, Allons, n’en parlons plus. J’ai bien peur 33 de ne vous oublier jamais. Adieu, madame, „ adieu , ma charmante cousine ; sur Ma soi * „ mon cœur se brise..,. Je vous quitte, je ne 3, vous verrai plus. Oh non , je ne vous re-* j, verrai jamais, car je vous aimerai toujours. „ Un coffret du plus beau lacq accorapagnoit cette lettre. En l’ouvrant, j’ni trouvé une renonciation en forme de l’héritage de mon oncle, deux superbes parures de diamans * un assortiment de perles de la plus belle eau ,- quantité de rubis , d’émeraudes & de pierres précieuses. En voyant l’abandon des droits du comte * son présent, sa lettre , j'ai craint d'être séduite par une flatteuse illusion. Eít ce une vérité , denrandois-je à madame de Termes ? Mes sens ne m’ point ? Elle a envoyé chez le comte il étoit parti à sinisant où l’on m’apportoit fa lettre. A peine venoit-*on de m’en assurer, que j’ai vu entrer le marquis de M^malais. J’ai couru à fa rencontre , je me fuis précipitée dans les bras, j’ai osé le presser contre mon sein. Alt, nous serons heureux* nous le serons , me fuis-je écriée , en baignant son visage de ces larmes consolantes que la joie sait répandre ! Madame de Termes lui DE LA COMTESSE DE SANCERRE.' 22 expliquoit le sujet de mes transports, lui con- toit l’événement qui les excitoit elle m’aime, lui disbtt - il d’un ton tendre & animé, elle m’aime ! Ah , ceíte assurance suffit à mon bonheur! Que sont tous les biens du monde, comparés à la certitude de lui plaire? Voyez , mon cher comte, si je vous aime'; c’est dans les premiers momens du retour d’un d’un amant chéri, adoré, que je vous écris pour vous dire. De madame de Martigues. Pour vous dire quoi? Ellen’en fait rien,’ peut-être; elle est si mal-adroite en affaires! Où en seroit-elle sans moi ? A pleurer, à se plaindre du sort, à lever ses beaux yeux vers le ciel. Cela n’arrangeroit rien. En deux mots, j’ai terminé , moi. A présent que mes moyens ont si bien réussi, voilà M. & madame de Termes qui les examinent gravement. M. de Mon- talais & madame de Sancerre ne peuvent décider si ces moyens étoient bons ou mauvais. En vérité , personne ici n’a le sens commun j je ne vois que moi de raisonnable. Adieu. Les lettres de madame de Sancefre finissent ici. Le retour de M. de Nancé termine la correspondance dont on fait part a u publie, U Vd 224 L È T T R E S , &C.' arriva à Paris le jour même de l’heúrétí& mariage de son amie, & fut témoin de celui de madame de Martigues. Malgré la différence de leurs caractères , ces deux aimables femmes rendirent leurs maris également heureux* FIN * HISTOIRE © £*0Î0§S& î w HISTOIRE D" ERNESTINÉ, Ï^ne étrangère , arrivée depuis trois moia à Paris, jeune, bien faite, mais pauvre & inconnue, habitoit deux chambres basses au fauxbourg Saint - Antoine ; elle s’òccupoit à broder, & vivoit de fou travail. Revenant utí soir de vendre son ouvrage, elle se trouva mal en entrant dans fa maison ; on s’éfforqa vainement de la secourir, de la ranimer ,• elle expira sans avoir repris ses sens, ni laissé ap perce voir aucune marque de coníioissancei Ses voisines, effrayées de ce terrible accident, remplirent fa triste demeure de cris & d’exclamations ; elles s’appelloient les unes & les autres , & se répétoient, Christine , hélas í fa pauvre Christine! Une bourgeoise , dont le jardin'se ternii- íioit au mur de la maison d'ou s’élevoit ce bruits attirée par le désir d’ètre utile à celles qui gémiíïoient si haut, fut elle-mème s'in- formerde ía cause dé leurs clánietirr; oil l’eti instruits pendant qu’on parloit, ses yeux fa Êxerent fur une petite fille âgée de trois ost Tome IF. P 226 íJlSTOïRË quatre ans ; cette innocente créature pleuroít près de la morte , Pappelioit, la tiroit par fa robe, & lui crioit, ma mere , éveillez-vous! ma mere , éveillez-vous donc ! Le cœur de la sensible voisine s’émut à ce spectacle elle s’avança, prit la petite dans ses bras, la cardia, essuya ses larmes. La beauté de Pensant redoubla son attendrissement elle çnvoya chercher un homme de justice , donna de l’argent pour faire inhumer l’étrangcre. Ayant rempli toutes les formalités nécellâires au dessein de se charger de la jeune orpheline ,• elle la prit par la main & la conduisit chez elle. Celle dont le bon cœur cclatoit par cet stcte d’humanité, se nommoit madame Du- fresuoi. Veuve d’un marchand peu riche, elle s’étoit arrangée avec la Famille de son mari contente de trois mille livres de rentes viagères, elle venoit d’abandonner à des enfans d’un premier lit, des droits assez considérables fur leur succession. Ce procédé généreux lui procura la satisfaction de voir établir convenablement les filles d’un honnête homme, dont elle chérissait la mémoire. La petite étrangère s’appelloit Ernestine elle étoit Allemande , & ne paroissoit pas née dans la bassesse ; elle s’exprimoit difficilement en François à force de Pinterroger , on comprit par ses discours , qu’un méchant mari qvoit contraint l’infortunée Christine à quitter ía mailbn & fa patrie , & jamais on n’en apprit davantage. d’Ebnêstíks L 27 Èrnestine pleura sa mers , la demanda souvent dans les premiers jours qui suivirent sa mort; eile Foublia , grandit, sè forma , devint belle sa taille svelte & légere , des yeux noirs pleins de feu , de beau cheveux cendrés , des dents blanches & bien rangées , un souris doux & tendre > des grâces, un esprit naturel la ren- tìoient à douze ans une fille charmante. Esté íreçut une éducation simple; apprit à chérir la íagelíe , à regarder f honneur comme fa loi suprême; mais vivant très retirée, ses idées ne purent s’étendre ; elle n'acquit aucune con- hoissance du monde, & conserva long-tems cette tranquille & dangereuse ignorance des Vices, qui, éloignant de notre esprit la crainte & la trille défiance, nous porte à juger des autres d’après nous-mêmes, & nous fait regarder tous les humains comme des créatures dil> posées à nous chérir & à nous obliger. Madame Dufrefnoi, tendrement attachée à Cette jeune personne, í’ongeoit avec douleur à Fétat où elle fe trouveroit peut-être un jour que ferait Ernestine , si la mort de son amie la ìaiíl'oit fans secours ? Ne pouvant allures son sort, elle voulut au moins lui donner ust talent capable de lui procurer les besoins de la vie , & mè ne avec un peu d'aisance elle choisit la miniature, & fit venir chez elleuii peintre, pour lui apprendre le delfein tive , intelligente & docile , Ernestine Rappliqua, montra de grandes dispositions, les P ij 228 Histoire cultiva, fit des progrès , & protftétroit de devenir habile , quand madame Dufrefnoi , attaquée d’une fievre maligne , fut en peu de mo- mens réduite à la derniere extrémité; elle mourut le cinquième jour de fii maladie. Henriette Duménil, sœur du peintre qui montroit à Erneltine , étoit liée d’amitié avec madame Dufrefnoi; elles logeoient près l’une de Eautre, & se voyoient aííêz souvent. Henriette avoir environ trente ans; élevée par une de ses parentes, femme riche & répandue dans lc monde, elle joignoit à un naturel fort aimable , cet agrément que donne l’habitude de vivre au milieu d’un cercle poli point de bien , peu de beauté, beaucoup d’esprit, l’éloi- gnoient du mariage la bonté de son caractère, shonnêteté de ses mœurs, & fa probité connue , lui attachoient de fínceres & de confi- tans amis. Henriette ne quitta pas madame Dufrefnoi pendant fia maladie, & quand il en fut tems , elle arracha la désolée Ernestine d’auprès de son lit, la conduiíit chez fa parente , & 'enferma avec elle dans son appartement elle laiísa çouler les larmes, cn répandit auíïï, & lui aécorda cette douceur nécessaire à un cœur affligé, cette liberté de se plaindre, de gémir, que des consolateurs insensibles ou mal-adroits croient devoir gêner, restreindre, nous ôter même. Ce zele approche de la dureté une tranquille raison, de vains discours , de % d’Ernestine; 229 froides considérations blessent une atne accablée du poids de fa douleur. Eh d’où vient, eh pourquoi vouloir persuader à un malheureux que le trait dont il le sent déchirer, doit à peine laisser des traces de son passage ? Henriette , nommée exécutrice testamentaire par madame Dufresnoi , s’acquitta fidèlement de cet office on vendit les meubles & les effets au profit d’Ernestine, & l'on plaça fur fa tête une somme de huit mille livres, qu’ils rapportèrent. II falloir lui chercher un asyle décent & convenable ; Henriette ne pouvoir la garder > M. Duménil, attaché à son éleve , engagea fa femme à la prendre chez elle. Cet honnête homme fe contenta d’une très petite pension , & promit de cultiver ses dispositions , & de la rendre capable de fe soutenir par son talent. Ernestine accepta ses offres avec reconnoilfance ; & deux mois après la mort de fa bienfaitrice , Henriette la conduisit dans la maison de son frété. La douleur d’Ernestine étoit plus profonde qu’on ne devoir l’attendre d’une personne de son âge ; elle pleuroit madame Dufresnoi, elle la pleuroit amèrement, sans pourtant envisager toutes les conséquences de la perte qu’elle faifoit en, elle ses larmes pour objet le regret d’ètre à jamais séparée d’une femme douce , bonne, attentive, d’une tendre, d’une indulgente compagne. Madame Duménil n’é- toit pas d’un caractère à la dédommager P iij 1 9Zs Histoire de sa premiere amie ìégere, étourdie, folle même, elle rioit de tout, ne s’intéreisoit à rien-, confondoit la triltesse avec l’humeur, & ne voyoitdans une personne affligée qu’une personne ennuyeuse. Cette femme , âgée de vingt-six ans , avoit un goût décidé pour la dissipation & l’amu- sement très bornée dans fa dépense, elle ne pouvoit se procurer les plaisirs dont elle ctoit avide, ni consentir à s’en priver. Elle chercha les moyens de satisfaire ses désirs mab \gré son peu de fortune , & devint l’amie complaisante de plusieurs femmes d’une conduits peu exacte. M. Duménil, bon , simple , occupé de son talent, du soin de ménager une poitrine délicate, une santé foible & souvent languissante , laissoit vivre sa femme à sa propre fantaisie ; une gouvernante âgée &.raisonnable conduisoit la maison , avoit de grande? attentions pour son maître madame Duménil alloit au spectacle , à la promenade , sou- poit dehors, rentroit tard , dqrmoit une partie du jour j & comme son mari ne le trouyoit point mauvais, rien ne l’engagcoit à se contraindre. L’éleve de M. Dumcnil, appliquée à son étude, la rencontroit à peine deux foi? en un mois & quand elles se parloient, c’étott avec politesse , mais avec une mutuelle indifférence. E messine passa trois années chez son maître, sans que rien troublât la paisible uniformité D’ E E N E S ï IN E, 2zî de fa vie. Parvenue au degré de perfection où M. Duménii pouvoir la conduire, tm goût naturel lui Êt palier de bien loin ses leçons îl s’en apperçut avec plaisir. Comme il étoit souvent malade, incapable de travailler lui- même , il pensa à faire connoítre le talent de son écoliere il engagea plusieurs de ses amis à se lasser peindre par eiìe , & ces essais commencerent à lui donner de la réputation. Un jour que , feule dans le cabinet de M, Duménii, elle achevoit les'ornemens d’une miniature qu’il devoir livrer incessamment, elle entendit ouvrir la porte, se tourna, vit un homme dont ia parure & l’air distingué pouvoient attirer surtension par une suite de supplication d’Ernertine à son ouvrage, elle fut feulement frappée de en lui l’original du portrait où elle travailloit. Elie le salua sans lui parler, une simple inclination, un signe de fr main i’inviterent à s’as- seoir ; il obéit en silence. Ernestine fixa ses regards fur lui, les bailla ensuite sur la miniature , & pendant assez long-tems ses yeux se promenèrent alternativement sur saimable cavalier & sur son image. Cette singularité caufx autant de plaisir que de surprise au marquis de Clémengis ; il venoit presser M. Duménii de lui donner ce portrait, une dame l’attendoit avec impatience ; il avoit cru trouver le peintre dans ce cabinet où il travailloit ordinairement; y voir à fa place f iv SZ2 Histoire une fille charmante , occupée à considérer ses traits, fi parfaitement attachée à contempler son image , qu’clle sembloit se plaire à la regarder , c’étoit une espece d’aventure ? fimple , mais agréable elle Pamusa , l’inté- ressa, Sc lui fit une impression très vive. Pendant qu’Ernestine continuoit à comparer l’original & la copie , le marquis admiroit Ics grâces répandues fur toute fa personne impatient de Penteudre parler, ilsouhaitoif que son éducation & son esprit répondissent à une figure si séduisante ; & il alloit com. mencerPentretien, quand M. Duménil arriva , & lui fit de longues excuses fur ce qu’il ne pou- voit encore lui livrer le portrait. Le marquis, déjà moins pressé de le donner, interrompit le peintre ; & voulant se procurer encore la douceur de voir les yeux d’Ernestine se fixer sur les siens, il feignit de n’être pas content, trouva des défauts de ressemblance, de dessein , de coloris j & comme il blámoit au hasard, la jeune éleve de M. Duménil ne. put s’em- pècher de rire de ses observations. Le marquis la pria d’examiner avec attention s’il se trompoit. Elle le voulut bien il se plaça vis-à-vis d’elle ; & après y avoir mis toute fou application, Ernestinejugea la copie parfaite. M. de Clémengis s’obstina , elle ne céda point; le fonde fa voix, la justesse de ses expressions, un peu de vivacité excitée par les fausses remarques du marquis, acheve- D' E il N E S T I S I. LZZ rent de l’enchanter il demanda une copie de ion portrait, exigea qu’elle fût entièrement de la main d’Erneftine. Le peintre le promit. M. de Clémengis , manquant enfin de prétexte pour prolonger le plaisir de relier avec Ernes- tine, sortit à regret de ce cabinet; & M. Du- ménil raccompagnant jusqu’à son carrosse, satisfit fa curiosité, en i’instruisant du fort de Ion élevs. Celus que le hasard venoit d’ofFrir aux yeux d’Ernestine, joignoit à mille agrémens extérieurs, un caractère rare , & peut-être un peu singulier. M. de Clémengis , descendu d’une maison ancienne & distinguée , n’étoit pas né riche ses espérances de fortune dépen- doient de la révision d’un procès , sollicitée depuis près d’un fie cl e par ses peres. Son bonheur avoit placé dans le ministère un de ses proches pareils chéri de cet homme puissant, le marquis jouissoit de tous les avantages attachés à la faveur; mais il n’en abusoit pas plus sensible que vain , plus libéral que fastueux , son ame noble & délicate apprécioit la grandeur & les richesses par le pouvoir qu’elles donnent de faire des heureux un naturel doux & tendre le portoit à desirer des amis; il trouvoit des flatteurs , les servoit, & les dédaignoit il découvroit un sentiment intéresse dans tous ceux dont il se voyoit caressé ; l’amour même ne lui donnoit point de plaisirs fans mélange; s’il goûtoit un instant la 234 His-toiri satisfaction de se croire choisi , préféré ,-d’im- portunes demandes , des sollicitations preifan- tes & réitérées lui lailsoient bientôt apercevoir que son crédit attiroit autant que sa personne depuis long-tems il cherchoit en vain un cœur capable de l’aimer pour lui- mème, & s’affligeoit de ne pouvoir le trouver. Pendant qu’Ernestine s’occupoit à copier le portrait du marquis, elle resevoit fa visite tous les matins, & n’attribuoit son assiduité qu’au motif dont il la couvroit. Rien n’avoit préparé son esprit à la défiance ; elle ignoroit le danger où la vue d’un homme aimable pou- voit l’exposer, & la simplicité de ses idées la laistoit dans une parfaite sécurité. Quand on n’a jamais senti le désir de plaire, on plaît long-tems sans s’en appercevoir , & l’amour qui se cache, reísemble tant à l’amitié, qu’il est facile de s’y méprendre. M. de Clémengis , chaque jour plus charmé d’Ernestine, voyoit avec chagrin que fourrage avancoit. Pour se conserver le plaisir d’aller souvent chez le peintre , il résolut d’ap- prendre un art qu’il commenqoit à aimer. M. Duménil , foible alors, condamné à périr bientôt d’un mal incurable , se trouvoit rarement en état de diriger les essais du marquis fa charmante élevefut chargée de ce foin. Elle apprenois à cet écolier docile à tenir, à guider ses crayons; lui enseignoit à imiter les traits qu’ellc - même formoit souvent elle D 1 £ R N I ! I I K I, 2Zf doit de sa mal-adresse; quelquefois elle le grondoit, Paccusoit de peu d’intelligence, se plaignoit de ses distractions ; & lui montrant deux petites filles qui deíîìnoient dans la même chambre , elle lui reprochoit de profiter moins de ses leçons que ces enfans. Jamais le marquis n’avoit passé des momens si agréables. La douceur de s’entretenir familièrement avec une fille de seize ans, belle sans le savoir , modeste sans affectation , amusante, vive, enjouée; à laquelle son rang, sa fortune , ou son crédit n’imposoient aucun égard ; qui laiffoit paroítre une joie naturelle à son aspect ; dont l’innocence & Pingénuité rendoient tous les sentimens libres & vrais; être astis tout près d elle , la nommer fa maîtresse , lui voir prendre une efpece d’autorité fur lui, s’empreffer à la contenter,à lui plaire, fans en avouer le dessein , se flatter d’y réussir; c’étoit pour le marquis de Clémengis une occupation si intéressante , qu’insensiblement il devint incapable de goûter tous ces vains amusemens, dont Poisiveté cherche à se faire des plaisirs. Madame Duménil, que l’état fâcheux de son mari sorçoit à rêster chez elle, s’apperçut de l’amour du marquis ; elle lui montra une humeur complaisante, eut de longs entretiens avec lui, gagna fa confiance, entra dans ses vues, & contente de fa générosité, elle commença à traiter Ernestine comme une peo- Histoire 2Z6 sonne dont elle se reprochoit d’avoir long, tems négligé la société. Elle lui fit de ten_ dres caresses , voulut connoître ses besoins, ses désirs, s’empressa à les satisfaire. Chaque jour rendoit la situation d’Erneíline plus douce & plus agréable ; fa reconnoissance lui fit oublier la longue froideur de cette femme; ses bontés la touchèrent; elle lui pardonna uno Iégéreté d’esprit, dont après tout, elle n’avoit jamais souffert. Quand les défauts des autres ne nous nuisent pas , il est rare qu’ils nous choquent beaucoup. Comme madame Dumé- nil étoit gaie, complaisante, & qu’un secret intérêt l’engageoit à se faire aimer d’Ernestine , elle inspira aisément de l’amitié à une fille sensible, qui croyoit tenir d’elle l’aisance dont elle commençoit à jouir. M. Duménil touchoit à ses derniers mo- mens ; la certitude de fa mort faisoit couler les larmes de fa tendre éleve, & souvent le marquis la trouvoit toute en pleurs. Une vive inquiétude se mèloit à son chagrin Henriette partie depuis deux mois pour la Bretagne, cessa tout-à-coup de lui donner de ses nouvelles; elle lui manquoit dans un tems où ses conseils lui devenoient nécessaires. Ernelfine lui écrivit plusieurs fois, & ne reçut aucune réponse. Ce silence l’affligea son amie étoit- elle malade ? négligeoit-elle de l’instruire du parti qu’elle devoit prendre après la mort de son maître ?Elle en parla à madame Duménil, d’ Ernestine. 2Z7 qui la rassura sur la santé d’Henriette, & la gronda doucement de lui demander des avis dont elle n’avoit pas besoin. Me croyez - vous capable de vous abandonner, lui dit-elle d’un ton affectueux? Songez - vous à me quitter? Non, ma chere Ernestine , nous ne nous séparerons point ; vous partagerez ma fortune, elle est peut-être assez étendue pour vous rendre heureuse ; j’ai des ressources qui vous font inconnues gardez le silence fur ce secret ; cessez de vous alarmer , & ne regrettez plus les avis d’Henriette ; ils ne pourroient que déranger le plan tracé pour votre bonheur. Ces discours, souvent répétés , dissipèrent l’inquiétude d’Ernestine ; mais son cœur fut blessé de l’oubli d’Henriette. En partant, elle lui avoit promis de s’intéresser toujours à son sort, de lui procurer un asyle, si son frere mouroit. Elle ne pouvoit accorder un procédé si froid avec le caractère d’Henriette; mais rattachement qu’elle prenoit pour madame Duménil , affaiblit peu à peu ce chagrin; &, fans le vouloir, le marquis aida lui-même à l’en distraire. Le tems approchoit où M. de Clémengis alloit s’éloigner; le régiment qu’il comman- doit venoit de passer en Italie , il falioit bientôt partir pour s’y rendre. Malgré ses efforts, Ernestine s’apperçut de fa tristesse rêveur, inquiet, il gardoit un morne silence ; Je changement de son humeur la surprit, & 2Z8 Histoire ses distractions la fâchèrent. II paiToit le terris de fa leçon à soupirer, à se plaindre d’une douleur iritcrieure , d’uiie peine sécrété & violente. Ernestinese sentit touchée de Tétât où elle le voyoit ; elle lui en demanda la cause avec intérêt, le pretîa dc la lui confier -, mais Voyant que ses questions le reridoient plus triste encore, elle cessa de Tinterroger, fans Ceiíer de 'occuper de son chagrin. Elle y pensoit à tous mornens, attendoit impatiemment Theure où le marquis devoir venir, portoit fur lui des regards curieux & attentifs ; & le trouvant toujours sombre, elle baiisoit les yeux , craignoit de rencontrer les liens, n’ofoit lui parler, & se demandait tout bas , qu’a-t-il doitc ? je le croyois íi heureux! Hélas! auroit-i! cessé de Terre? Pendant qu’elle partageoit la douleur du tnarquis, fans en connoître le principe, il s’occupoit du foin généreux de fixer pour jamais son sort , de le rendre heureux & indépendant. Madame Duménil , engagée par une grande récompense à paroître répandre sur son amie les biens dont M. de Clémengis alloit la faire jouir , ne pouvoit comprendre Tétran- ge conduire d'uu amant íi libéral & si discret. Comment espérez-vous toucher le cœur d’Ernestine, lui diíbit-elle, si vous lui cachez la passion qu’ellc vous inspire ? Vous l’enri- chissez, & vous voulez lui laisser ignorer votre amoiir & vos bienfaits ? Ah ! puisse- d’ E R N E S T í N Ë. 2ZA t-e!le les ignorer toujours ces bienfaits , répon- dit-il ! Je veux lui plaire* & non pas la séduire ; la rendre libre , & jamais la contraindre ou Paiiervir. J’aime à la voir me montrer une innocente affection , s’attacher à moi sans dessein , fans projet, fans crainte, fans espérance. Un tendre intérêt se peint dans ses yeux depuis qu’elles’apperçoit de ma tristesse elle m’aime peut-être! Imposerois-je des loix à cette fille charmante ? En excitant fa recon- noissance je générois son inclination, je m’ô- terois la douceur de penser que je possede un eœur qui ne prise en moi qíie moi-même. M. de Clémengis répéta alors à madame Duménil toutes les instructions qu’il lui avoit déjà données fur la façon dont elle se conduiroit après la mort de son mari. Elle promit de se conformer à ses intentions, de garder fidèlement son secret, & de lui apprendre par ses lettres ce qu’Ernestine penseroit du changement de sa situation. Peu de jours après cet entretien, M. de Clémengis fut contraint de 'éloigner. Le lendemain de son départ, à Pheure où il se rendoit ordinairement chez Ernestine , elle reçut de sa part une boîte fort riche; elle renfermoit le portrait que M. Duménil avoit fait du marquis, & ce billet. Le marquis de Clémengis à Ernestine . te Je vous quitte, ma charmante maîtresse 5 Histoire 240 3, un devoir indispensable m’arrache à la don-* à, ceur de vous voir, de profiter d vos foins , „ de vos bontés ; mais je n’oublierìti-point vos „ leçons. Pendant une longue & triste absen- 3, ce , ma seule consolation sera de me les ,, rappeiler. Dans vos riiotnens de loisir, dai- 3, gîtes! vous Occuper à regarder ce portrait 3 33 à le copier; multipliez l’image d’un ami 3, dont le creur vous est tendrement attaché; „ conservez son souvenir, & souhaitez quel- 33 quesois de le revoir. „ Ernestine sentit de l'émotion & de la douleur en lisant ce billet. Pourquoi M. de Clé— mengis s’éloignoit- il fans prendre congé d’elle, fans lui dire qu’il partoit ? Elle lut plu^ íìeurs fois fa lettre , toujours révoltée du mystère de sa conduite insensiblement elle s’at- tendrit, le regret succéda au dépit. Elle s’étoit Elit une douce habitude de voir le marquis, de lui parler , de palier des heures entieres avec lui. Quelle privation! Elle perdoit just qu'au plaisir dc l’attendre. Ses yeux mouillés de quelques larmes, s'attachèrent fur le portrait; elle le considéra long» teins ; mais ne f examinant plus en artille , elle trouva que M. de Clémengis avoit eu raison de se plaindre de cet ouvrage voilà ses traits, disoit-elie-, sa physionomie ; mais où est Pâme, la vivacité de cette physionomie? où foncées jegards si doux, où l’amitié se peint ? Combien d’ E R N E S T I N î. ; 241 . bien d’agrémens négligés! Est-ce-là ce souris fin & tendre, cet air de bonté , de grandeur ? Où font tant de grâces dont j’apperçois à peine une foíble esquisse ? En parlant, Ernestine repoussoir tous les dessins qui étoient fur fa table, cherchoit ses crayons, &, remplie de l’idée du marquis , elle fe flattoitd’en tracer de mémoire une image plus exacte. Ce travail intérdiant fut interrompu peu de jours après, par la mort du pauvre Dumé- nil. Ernestine tendrement attachée à cet homme, le regretta sincèrement. Sa veuve, pressée d’abandonner un lieu propre à exciter la tristesse , sentiment qu’elle craignoit, se hâta de charger un dc ses parens du foin de fez affaires,- & dès que la bienséance le lui permit » elle se rendit avec Ernestine à trois lieues de Paris, dans une maison charmante. Plusieurs valets, prévenus de leur arrivée , sb présente, rent pour les recevoir, & s’empresserent à les servir. Ernestine pleuroit encore ; elle se rappel- loit sans cesse la douceur & l’amitié que son martre lui avoit toujours montrées. Cependant Pafpect riant & magnifique de ce beau séjour suspendit son chagrin ; les appartemens, les jardins , la vue, I’émail & le parfum des fleurs * tout surprit ses sens, tout charma ses regards eh, qui vous a donc prêté cette agréable demeure, dit-elle à son amie? ceux qui i'habi- tent doivent se, trouver bienheureux ! Tome IV> Q, 242 ' Histoire Si la liberté d’y vivre vous paroit un bonheur , répondit madame Duménil, jouissez-en , rna chere amie , & ne craignez pas de le perdre. Je dispose actuellement d’une fortune allez considérable ; cette jolie terre en fait partie , & vous en êtes la maîtresse. Alors elle lui conta une petite histoire , adroitement préparée, pour lui persuader que son mariage, contracté malgré ses parens , Pavoit privée de ses biens pendant la vie de son mari. Rien ne portoit Ernettine à douter de la sincérité de cette femme ; elle ne connoissoit ni les loix ni les usages ; elle la crut fans hésiter , la félicita de l’heureux changement de fa situation , & se sentit vivement touchée des assurances que madame Duménil lui donnoit de partager avec elle toutes les douceurs'de son nouvel état. Pour contenter son amie, Ernestine fut obligée d'occuper le plus bel appartement, d’accepter de riches préíens, de fe prêter aux foins d’une lemme de chambre destinée à la servir seule il fallut se laisser parer. Madame Duménil dirigea Pempioi de son tems,& voulut obstinément que fa toilette en remplit une partie. On lui apprit à relever ses charmes par tout ce qui pouvoit en augmenter Péclat; insensiblement cet art lui devint facile & agréable j elle se plut, elle s’aima même, niais es íutavec une modération dont son heureux naturel la rendoit capable en tout. Un maître à »’E X N ES T I N E, S43 danser vint lui enseigner à développer les grâces de fa personne ; on lui donna des leçons de musique ; ses mains adroites s’accoutume- rent bientôt à parcourir les touches d’un clavecin ; une oreille parfaite la conduisit en £>eu de te m s à unir les sons dc fa voix légere a leur harmonie. Le désir de plaire à madame Duménil aídoit beaucoup à ses progrès ; souvent auíîì elle étoit animée par le plaisir de penser qu’à son retour le marquis de Clémen- gis la trouveroit plus instruite , plus aimable, plus digne de son amitié. En s’éloignant d’Ernestine , cet amant délicat s’étoit proposé de lui écrire souvent ; mais éprouvant une extrême difficulté à le faire fans se livrera toute la tendresse de son cœur,, il se contentoit de recevoir des lettres de madame Duménil elles l’instruisoient chaque semaine de la santé d’Ernestine & de ses occupations; il apprit avec ravissement qu’elle em- ployoit tous les raomcns dont elle dispo- soit, à commencer des copies de son portrait , ou à retoucher celui qu’elle s’obstinoit à faire fans modèle. Deux personnes qui pensent différemment, ne se trouvent pas également heureuses en jouissant des mêmes avantages. Madame Duménil , gênée par ses promesses , regrettent souvent ses anciennes amies, & la vie bruyante de la ville ; ses amusemens se bornoient à de ìngues promenades ; une jolie voiture, un Q. ii Histoire 244 nés beî attelage, lui servoient à parcourir toutes les campagnes des environs. Quelquefois elle le repentoit de s’ètre engagée à tenir une conduite si peu conforme à son goût mais les avantagss qu’elle retiroit de fa complaisance , & Pespoir de retourner à Paris au commencement de fhiver, lui aidoient à supporter semiui de sa solitude. Erneltine, accoutumée à la retraite, vivoit parfaitement contente ; tout dans la nature présentoir à ses yeux un spectacle agréable & intéressant le lever de l’aurore , le soir d’un beau jour, les bois, les prés, le chant des oiseaux, les productions variées de la terre, offroientà son esprit paisible, ou des objets de plaisir , ou le sujet d’une tendre rêverie son penchant pour M. de Clémengis animoit son cœur sans le troubler, lui faisoit goûter une partie des douceurs que donne le sentiment, sans y mêler l’agitation violente qui s’éleve des pallions; elle souhaitoit de revoir le marquis , mais une impatiente ardeur ne rendoit pas ce désir un mouvement pénible. Dans cette position tranquille, qui pouvoít engager Er- neíline à porter ses vues au-delà des apparences? Une situation heureuse ne conduit point à réfléchir; pourquoi voudroit-on approfondir la cause du bonheur dont on jouit? Le bien-être nous paroît un état naturel; son interruption nous trouble, nous agite ; le malheur nous inlfruit, étend nos idées , rend d’ Ernestine. 24? notre ame inquiété & notre esprit actif, pares que la douleur nous fait chercher en nous- mèmcs des forces pour la supporter, ou des reííources pour nous en affranchir. Dès l’ouverture de la campagne, les préliminaires de la paix étoient avancés, les armées n’avoient ordre que de s’observer; vers le milieu de l’été , elles reçurent celui de fe séparer, & nos troupes repassèrent les monts. Le marquis de Clémengis, resté malade à Turin , n’arriva à Paris qu’au commencement de l’au- tomne. Après s’être acquitté de ses devoirs les plus preffans, il céda au désir de revoir l’objet de fa tendresse, & partit pour la riante habitation que fa générosité avoit rendue le domaine d’Ernestine. Elle étoit feule quand 011 lui annonça le marquis. A son nom, elle poussa un cri de joie , fe leva, courut à fa rencontre, lui sit mille questions, & laissa paroître ingénument tout le plaisir qu’elle fentoit de le revoir. Emu, pénétré de cet accueil, M. de Clémengis resta un peu de tems fans parler ; il considérois Ernestine avec autant d’étonne- mentque de satisfaction; elle s’ctoit toujours offerte à fes regards dans un négligé propre, mais simple, devant son éclat à fa fraîcheur, à la régularité de fes traits, à fes agrémens naturels ; fes charmes relevés par mille grâces nouvelles , l’aifance de fes rnouvemens , la noblesse de fa figure,' cette dignité impo- CLiij 246 Histoire santé, dont Pinnocence décore la beauté , inspirèrent autant de respect que de surprise à M. de Clémengis il crut voir cette fille charmante pour la premiere feis ; elle lui parut née dans Pétat où fa générosité Pavoit placée. Parée de ses dons , environnée de ses bienfaits, cl le ne lui devoir point de reconnoiflance , elle ignoroit ses obligations ; rien ne l’asscr- viilbit, rien ne Phumilioit aux yeux d’un homme qui, loin d’oser lui vanter ses foins, craignoit de les laiiser paroître, & s’interro- geoit souvent pour s’assurer s’iL ne se trom- poit pas lui-mème au motif qui le portoit à ses prendre. Pendant plusieurs jours , le marquis conserva un air timide & embarrassé auprès d’Er- nestine ; il héíitoit en la nommant fa maîtresse ; il avoit peine à reprendre avec elle ce ton familier & gai de leurs premiers entretiens peu- à-peu fa position devint gênante. Avant son départ, occupé seulement du désir déplaire, incertain dessentimens qu’il doute lui laissoit la force de cacher les siens. Mais voir Ernestine sensible, & n’oser le paroître lui - même; lire dans ses yeux attendris les plus douces expressions de l’amour, & se taire ; quelle contrainte , quel supplice peur un amant passionné, qui goutoit enfin un bien si ìong-tems souhaité , celui d’être aimé , véritablement aimé! Sa fortune » dépendant encore d’unc con- I’ E R N E S T I N E. 247 teftation difficile à terminer, la nécessité de ménager la saveur d'un parent dont Pamitié méritoit sa reconnoissance , le monde , les préjugés reçus , tout élevoit une barrière insurmontable entre Ernestine & lui. Il ne songeoit point à la franchir Phonnèteté de son cœur, la noblesse de ses principes, ne lui permet- toient pas non plus d’avilir une fille estimable, de mettre un prix honteux à des dons qu’eíle n’avoit point exigés s’arracher au plaisir de la voir , c’étoit un moyen de recouvrer fa tranquillité ; mais la dureré de ce moyen le lévoltoit si quelquefois il çonsentoit à s’affli- ger lui-même, à s’éloigner , la certitude d’être aimé Parrêtoit. Comment se résoudre à chagriner Paimable, la sensible Ernestine! L’éviter, la fuir, elle qui dans la simplicité de son cœur s’attachoit tous les jours plus fortement à lui ! Que penferoit - elle d’unami bizarre & cruel ? quelles seroient ses idées ? mépriseroit- elle son inconstance ? en seroit-elle touchée ? Oui, sans doute il ne pouvoit se dissimuler que sa présence n’excitât la joie d’Ernestine. Ah ! comment l’en priver , quand elle étoit peut- être devenue nécessaire au bonheur de sa vie? Cette derniere considération fut si puissante sur Pesprit de M. de Clémengis , qu'elle fixa ses résolutions. II ne changea point de conduite avec Ernestine; elle n’apperçut en lui qu’un ami since're, assidu, complaisant, etn- Q_ iv 248 Histoire pressé àjui préparer des amufemens, & con* teut d’ètre admis à les partager. Les momens qu’ils passoient ensemble s'e- chappoient avec rapidité. Amans secrets, amis avoués ,1e désir de se plaire, de tendres foins, de délicates attentions, entretenoient le char- inexprimable de ce commerce intime & délicieux. Ernestine en goútoit les douceurs fans crainte & lans inquiétude ; mais un bonheur si grand devoit être cruellement troublé, & le te m s approchoit où la perte de l’heureuse ignorance qui le lui procuroit , alloit le détruire. Madame Duménil » peu capable de distinguer les caractères, ne connoissoit ni les sen- timens, ni les véritables intentions de M. de Clémengis. En s’engageant à seconder ses desseins, elle espéroit jouir des plaisirs qu’un amant prodigue rassembleroit autour de fa maîtresse ;une maison ouverte, un cercle nombreux, d’ainusans soupers , des fêtes continuelles , ossroient à son idée la plus riante perspective. Trompée dans son attente , elle prit del’humeur; elle se plaignit au marquis de l’en- nuyeufe retraite où elle vivoit, l’avertit qu’elle ne pouvoit la supporter plus long-tems , Sc menaça de quitter Erneltine, si elle passoit l’hiver à la campagne. Lé dessein de M. de Clémengis n’étoit pas d? l’y laisser j il ayoit fait meubler une mai* D’ E J N E S T 1 N E. -4- son à Paris, pour elle ; mais ne voulant point répandre fa jeune amie dans le monde, il se repentoit de s’être confié à une femme si peu raisonnable; il f'alloit, ou la contenter, ou la séparer d’Ernestine. De nouvelles libéralités & beaucoup de condescendance appaiserent madame Duménil ; elle revint à Paris , & conduisit Ernestine a u íauxbourg Saint-Germain , dans une maison peu spacieuse , mais fort ornée. Deux jours après leur arrivée, elle lui porta à fa toilette plusieurs bijoux à son usage & un écrin rempli de pierreries. Ce présent toucha Ernestine comme une nouvelle preuve de l’attentive amitié de madame Duménil ; mais fa magnificence ne l’éblouit point; elle commençoit à s’accoutumer à la richesse, à l'éclat; & comme elle ne souhai- toit pas d’exciter l’envie , elle étoit bien éloignée de mettre à la possession de ces brillantes bagatelles , le prix que le commun des femmes y attache. Madame Duménil la pressa de s’en parer; & se rapellant que le marquis étoit à Versailles , elle se hâta de profiter de son absence pour mener Ernestine à l’opéra. Son projet étoit de lui inspirer le goût des plaisirs qu’elle-mème préféroit, & de contraindre M. deClémengis à lui laisser la liberté d’en jouir. La nouveauté des objets attira toute l’at- tention d’Ernestine ; elle ne s’npperçut point qu’elle fixoit les regards d’une foule de spec- 2ss Histoire tateurs charmes de la voir, & surpris de ne pas la connoître. Une riche parure , peu de rouge, beaucoup de modestie, la figure décente de madame Duménil, l’air noble de fa jeune compagne, les firent passer pour des femmes nouvellement arrivées de province. Tous les yeux Rattacheront fur Ernestine } en sortant de sa loge, elle se vit entourée & presque pressée , par l’indiscrete curiosité d’un essaim de ces importuns enfans, abandonnés trop tôt à leur propre conduite , souvent embarrassés d’cux-mèmes , & toujours incommodes aux autres. Parvenue au pied de l’escalier, où plusieurs femmes attendoient leurs voitures , Ernestine reconnut parmi elles mademoiselle Duménil, qu’elle croyoit encore en Bretagne la voir , s’écrier, percer la foule, courir à elle , Fem- btasser, répéter Henriette , ma chere Henriette, ce fut l’esset d’un mouvement si rapide , que fa compagne ne put ni le prévenir ni Farrèter. Henriette, embarrassée , loin de répondre aux caresses d’Erncstinc , paroissoit vouloir s’en défendre, la repoussoir doucement y songez-vous, mademoiselle? est-ce le tems , le lieu , lui dií’oit-elie ? Eh ! pourquoi ce feint empressement après un si long oubli ? Retirez-vous , je vous en prie tout nous séparera présent, & vous ne devez pas regretter la perte d’une inutile amie. B’ ERNESTINE. 2sr La perte d’une amie , répéta Ernestine ! eh ! d’où vient, eh! comment l’ai-je perdue? Quoi, ma chere Henriette , vous ne m’aimez plus ? Vous avouez que vous ne m’aimez plus? Je vous plains , mademoiselle , dit Henriette; e’est vous aimer encore , c’est vous aimer autant que la différence actuelle de nos fenti- mens peut me le permettre. Et la regardant d’un air attendri aimable & malheureuse fille , ajouta-t-elle sort bas , eít-ce bien vous? Quel éclat ! mais quel foible dédommagement de celui dont brilloit la simple , l’innocente éleve de mon frere ! Une dame qui l’accom- pagnoit, l’appcllant alors pour sortir, elle la suivit, & laissa Ernestine étonnée, confuse & presque immobile. Madame Duménil n’avoit osé Rapprocher de sa belle-sœur; en retournant chez elle, un peu d’inquiétude lui faisoit garder le silence; elle attendoit qu’Ernestine parlât, & vouloít juger par ses discours , de ceux d’Henriettc. II lui paroifl’oit impossible qu’un entretien si court eût produit de grands éclairciífemens mais son amie se taisoit , soupiroit ; & la consternation où elle la voyoit, lui causoit un véritable embarras. Occupée à se répéter les expressions d'Hen- riette, à en pénétrer le sens, Ernestine s’a- byrnoit dans cette rêverie pénible où la fouis des idées ne permet pas d’en appercevoir une distincte & de s’y arrêter Henriette me plaint, dit-elíç enfin , tout nous sépare ! Les bienfait? Ls2 Histoire dont vous rn’avez comblée ont blessé ses re- gards ; leur éclat' ne convient point à íélevt de son frère', malheureuse fille , s’eit-elle écriée! Eh! d’où naît cette compassion si différente de celle que je lui inspirois autrefois ? Hélas ! j’ai toujours excité la pitié ; pourquoi ce sentiment m’humilie-t-il aujourd’hui ? Dès mes plus jeunes ans , abandonnée au foin de la Providence, recueillie par des mains bienfaisantes, j’ai dû ma subsistance & mon éducation à la généreuse amitié de madame Dufresuoi. Henriette, dépositaire de ses dernieres bontés , n’a pas cessé de m’estimer en me les assurant; pourquoi vos dons m’abaissent-ils à ses yeux ? En les recevant ai-je mal fait? Oui, fans doute le faste & la richesse ne me conviennent point; cet éclat emprunté peut fixer les regards fur moi , rappeller ma première situation , porter l’envie à me la reprocher ; que sai-je ? peut- être n’est-il pas permis au pauvre de s’élever ; l’obscurité, la vie simple & active, est peut-être son unique partage en subsistant des bienfaits d’un ami, tout ce qu’on accepte au-delà de ses besoins , rend peut-être ridicule & méprisable. Eh ! que vous importent les idées d’Henriet- te, répondit madame Duménil ? Dépendez-vous d’elle ? Cette fille hautaine & sévere a-t-elle des droits fur vous? Comment oferoit-elle vous blâmer d’accepter mes dons, quand elle- mème doit tout à l’aífection d’une parente éloignée ? Vous m’avez extrêmement déíobli. d’ Ernestine. 2sZ géc cn courant à fa rencontre elle m’a toujours haïe ; ruais depuis la mort de son frere, j’ai eu le plaisir de la chagriner. Elle vouloit le mêler de ma conduite , régler la vôtre ; mais en lui fermant ma porte, j’ai su m’af- francbir de sa tyrannie. Elle est irritée contre moi, je le sais comment me pardonneroit-elle de vous avoir rendue heureuse, sans la consulter sur les moyens d’assurer votre fort, fans lui confier des arrangemens que l’aus- térité de ses principes lui auroit fait rejetter ? Vous avez fermé votre porte à Henriette! s’écria Ernestine surprise ; eh , bon Dieu, que m’apprenez-vous ? D’où vient vous montrer íî fâchée, reprit madame Duménil? Qu’avez-vous donc à regretter ? Si je vous prive d’une amie , ne la retrouvez - vous pas en moi? Après ce que j’ai fait pour vous , je m’étonne de vous voir íi attachée à une autre jouissez fans inquiétude de cette aisance qui blejse les regards de mademoiselle Duménil & II le hasard offre encore à vos yeux une personne íì désagréable aux miens, évitez de lui parler; vous me devez cette légere condescendance, & je l’exige de votre amitié, Ernestine n’osa insister sur des explications qu’elie desiroit, elle fut triste , agitée tout le loir lí nuit augmenta son inquiétude ; mille réflexions s’élevoient dans son esprit pourquoi madame Duménil l’avoit - elle toujours assurée que fa belle-foeur étoit absente? D’ott 2s4 Histoire naissoit une haine si décidée, si forte ? Pendant la vie de M. Duménil , elles ne se cher- choient pas , mais elles se voyoient assez souvent; comment Henriette se seroit-elle opposée à des armngemens avantageux pour son amie » elle qui avoir tant de fois souhaité d’ètre riche, & de partager sa fortune avec sa chere pupille ! On la traitoic de sévere, de hautaine. Ces épithetes convenoient-elles au naturel indulgent, à l’humcur douce de mademoiselle Duménil? Erneítine entrevit du mystère dans la conduite de fa compagne ; un soupçon vague éleva sa défiance & lui inspira une sorte de crainte ; cependant elle essaya de se calmer , de perdre le souvenir de cette rencontre, de donner à madame Duménil une preuve de sou attachement & de sa reconnois- sancc, en se conformant à sa volonté. Mais comment supporter le doute où elle resteroit? Elle avoit cru voir du mépris , de l’indigna- tion, dans les yeux de mademoiselle Duménil ; trompée par un faux rapport, son amie l’aecu- soit peut-être d’entretenir la mésintelligence entre sa sœur & elle cette derniere pensée ranima le désir de faire expliquer Henriette ; & comme Erneítine ne s’étoit point accoutumée à résister aux mouvemens de son ame, elle s’y abandonna, attendit le jour avec impatience , se leva dès qu’il parut, s’habilla simplement; & déjà prête quand on entra chez elle, après s’ètre encore consultée, avoir hésité un d’Ernestine. 255 peu de tems , elle demanda des porteurs, sortit feule, & se rendit chez Henriette. Mademoiselle Duménil venoitde s’éveiller, quand on lui annonça une visite qu’elle étoit fort éloignée d’attendre. Eh, bon dieu î cria-t- ellc à Ernestine d’un air surpris , vous voir ici, vous, mademoiselle ! Quelle affaire si pressante peut donc vous y attirer ? La plus intéressante de ma vie, répondit- elle ; je viens savoir si vous êtes encore cette amie autrefois si sensible à mon malheur, dont le cœur s’ouvroit à mes peines, dont la main essuyoit ines larmes. Si vous n’êtes point changée, pourquoi m’avez-vous affligée & presque offensée hier ? Si vous cessez de m’ai- mer , apprenez-moi comment j’ai perdu votre affection. Je me plaignois d’une longue négligence, d’un oubli surprenant; me plaindrai- je à présent de votre injustice ? Et passant ses bras autour de son amie, la pressant tendrement, parlez, ma chere Henriette, dites - moi ce qui nous sépare , & pourquoi mon heureuse situation semble vous inspirer de la pitié. Votre heureuse fituathn , répéta mademoiselle Duménil ! Si elle vous paroît heureuse, un léger reproche peut-il en troubler la douceur? Mais quel dessein vous engage à me chercher? pourquoi me presser de parler ? ne m’avez-vous pas entendue ? Non. dit Ernestine; que me reprochez- YOus ? qu’ai-je fait? en quoi nos semimens 2s6 Histoire dijserent-ils ? ma conduite vous paroit-elle blâmable? Cette question m’étonne , reprit mademoiselle Duménil > & la regardant hxé- ment osez-vous m’interroger avec cet air paisible fur un sujet si révoltant, lui dit-elle ? En vous écartant de vos devoirs , avez-vous perdu le souvenir des obligations qu’ils vous imposoient? ne vous en reíle-t-il aucune idée ? Vous rougissez, ajouta-t-elle, vous baissez les yeux la pudeur brille encore fur le front noble & modeste d’Ernestine ; ah ! comment a-t-elle pu la bannir de son cœur? Je rougis de vos expressions, & non pas de mes fautes , dit Ernestine exacte à remplir les devoirs qu’on m’apprit à suivre, je ne me reproche rien cependant vous m’accusez je me suis écartée de ces devoirs , j’en ai perdu ridées Qui vous l’a dit? Sur quoi le jugez- vous ? Je ne vous aurois jamais soupçonnée de cette surprenante assurance , dit Henriette mais cessons cet entretien ; ne me forcez point à m’expliquer fur les sentimens qu’il peut m’infpirer. Ah! mademoiselle, vous avez fait à la richesse un sacrifice bien volontaire , bien entier, s’il ne vous reste pas même assez de décence pour rougir de fêtât méprisable que vous avez choisi ! Eh mon dieu ! s’écria Ernestine toute en pleurs, est-ce une amie, est-ce Henriette , qui r me traite avec tant de dureté? Un état wépri~ salle ! tP E R N È S í í N È. Ls7 sable ! j’ai choisi cet état ! j’ai renoncé h la décence ! je l’ai sacrifiée à la richesse ! moi ! Comment? dans quels terris? en quelle occasion? Quoi, mademoiselle, vous osez m’insulter si cruellement’ vous osez m’imputer des crimes ! Mademoiselle Duménil, émue des larmes d’une jeune personne si long-tems chere à son cœur, ne put exciter sa douleur sans la partager son indulgence naturelle la portoit à excuser Ernestine , à rejetter sur sa belle - sœur régarement d’une fille simple & facile à séduire. Élie rêva un moment ; & prenant la main de son amie soyez vraie , lui dit-elle» répondez sans hésiter ;V mes demandes quand je vous écrivis de Uretagne , pourquoi ne me donnâtes vous point de vos nouvelles? comment négligeâtes - vous mes avis pendant là maladie de mon frere ? Je vous osirois après fa mort un asyle décent & agréable, pourquoi le refulàtes-vous ? Enfin , pourquoi m’écrivit-on de votre part de ne plus m’inquiéter de votre conduite ? En satisfaisant à ces questions , Ërnestine découvrit à mademoiselle Duménil , qu’elle- mème se croyoit en droit de Paccuser de négligence. Henriette vit qu’on aVoit tendu des piégés à son amie; elle ne douta point que, d’intel’igence avec le marquis de Clémengis, madame Duménil n’eût soustrait à la connoif- sance d’Ernestine , des lettres capables de l’é- çlairer fur les dangers de fa situation. Elle Tome IV. K. !rs8 Histoire soiîpirá , s’attendrit. On nous a trompées Emis & l'autre, dit-eUe j. deux perfides ont rendu ma prévoyance inutile; ils ont bassement profité des circonstances, de mon éloignement, de votre crédulité. Mais où nous conduit cetté triste certitude? Vous vous trouvez heureuse î Quelle apparence de vous ramener à vos premiers principes? Après avoir goûté les douceurs de l’opulence , est-il facile des’en priver? Pourriez-vous renoncer nu marquis de Clé- niengis , à ses bienfaits intéressés; fuir, mépriser, haïr cet homme vil?.Renoncer à lui ! le fuir ! le mépriser ! s’écria Ernestine.' Quels noms osez- vous lui donner? Eh ! pourquoi le fuir? qu’a t-il fait? par où rnérite- t-il d’exciter l’horreur qu’il vous inspire? Vous m’embarralfez , reprit Henriette ; comment mes discours vous cnufent-i!s tant de surprise ? ne recevez-vous pas les visites de cet homme? ne patfe-t-il pas une partie du jour dans votre appartement? dautres personnes y font-elles admises 'fêtes-vous déterminée à continuer ce commerce déshonorant? Si vous aimez le marquis de Clémengis, si îa feule idée de vous séparer de lui vous révolte , vous arrache un cri de douleur , que venez-vous donc faire ici ? Apprenez-moi le sujet de cette étrange démarche prétendez- vous excuser votre conduite , me contraindre à l'approuver? Que voulez-vous ? que me de- mandez-Vous ? pourquoi me cherchez-vous ? í’ E I H E S T I H ! Ls9 Un commerce déshonorant, répéta Ernes- tine ! Eh, depuis quand l’amitié déshonore- t-elle L’objet qui la fait naître, Pexcite & la partage? Personne n’est admis dans mon appartement eh! qui chercheroit à me voir? Le marquis de Clémengis est ma feule con-, noili'auce , mon unique ami. Elevée loin du monde , accoutumée à m’occuper, je n’ái point encore senti le besoin de me distraire , de me fuir moi-mème , ni le désir de former des liaisons. Madame Duménil , autrefois si répandue , depuis l’instant où elle est rentrée dans ses biens , s’est éloignée de ses amis , n’a plus songé.. ...... Rentrée dans ses biens, elle! interrompit Henriette de quels biens me parlez-vous ? Ernestine conta alors l’histoirc que madame Duménil lui avoit faite à la campagne; A sans s’appercevoir de la surprise d’Henriette vous me reprochez mon affection pour le marquis de Clémengis , ajouta-t-eìle ; s’il vous étoit connu, vous l’approuvericz oui, l’idée de ne plus le voir me révolte ; elle blesse mon cœur; Une douce intimité s’est établie entre nous; elle fait mon bonheur, & fans doute le sien. La présence de cet homme aimable inspire je ne sais quel sentiment délicieux, dont le charme est inexprimable dès qu’il est près de moi , je me trouve heureuse ; je lis dans ses yeux qu’il est content auílì, & j’airne à penser qu’un même mouvement cause ses plaisirs A les miens. R ij H I S T O I R E ZSO Henriette joignit les mains, leva les yeux au ciel mon Dieu, s’écria-t-elle, ai-je bien entendu ! Quelle espérance s’éleve dans mon cœur! Cet aveu, son ma chere Ernestine , es-tu encore innocente ? Dans le transport vif & tendre de sa joie , elle preffoit sa charmante amie contre ion sein. Non, disoit- elle , non , Ernestine n’avoueroit point un coupable attachement avec cette liberté ; elle est trompée, elle n’est pas séduite; il est tems , il est encore tems de la sauver rfu danger où fa crédulité l’expoíe. Des questions suivies , des réponses positives, amenerent enfin l’éclaircid’ement que toutes deux deliroient. La conduite du marquis étonnoit mademoiselle Duménil ; elle lui paroiífoit singuìiere , mais elle connoisioit trop le monde pour la juger favorablement. Que devint Ernestine, en apprenant d’elle où cette conduite pouvoit la guider! Eh quoi , des foins si tendres j des bienfaits si grands , répandus fur elle avec tant de profusion & de secret, tendoient à lui ravir un bien dont la richesse & la grandeur ne pourroient jamais réparer la perte ! Mademoiselle Duménil, entrant alors dans des détails nécessaires à ses desseins, s’étendit fur la façon de penser libre & inconséquente des hommes, fur la contrariété sensible de leurs principes & de leurs mœurs. O ma chere amie , vous ne les connoisseapas, lui disoit-elle ; ils se prétendent formés pour guider, soutenir, pro- d’ Ernestine. 26l téger un sexe timide & faible cependant eux seuls Pattaquent, entretiennent ía timidité, & profitent de fa foiblesse ils ont fait en- tr’eux d’injustes conventions, pour asservir les femmes, les soumettre à un dur empire; ils leur ont imposé des devoirs , ils leur donnent des loix ; & par une bizarrerie révoltante, née de Pamour d’eux-mémes , ils les pressent de les enfreindre , & tendent continuellement des piégés à ce sexe faible , timide , dont ils osent se dite !e conseil & Pappui. Ah ! ne comparez pas le marquis de Clémen- gis à ces hommes insensés , s’écria Ernestine ; ne lui supposez point de cruelles intentions; jamais il n’a formé Phortible projet de me séduire, de me rendre méprisable A malheureuse non, son assection est aussi pure que ]a mienne. Ah ! si vous le voyiez, si vous lui parliez .... Eh bien , interrompit mademoiselle Duménil, je le verrai , je lui parlerai. Je souhaite que son amitié soit innocente & désintéressée mais, en le supposant, comment excuser Pimptudence de sa conduite ? En vous engageant à vivre dans une terre dont il venoit de faire Pacquisition , ne vous a-t-il pas exposée à paroítrc dépendante de lui ? En vous dérobant à tous les regards , ne laissoit-il pas croire que vous existiez pour lui seul ? 11 vous cahoit ses bienfaits ; mais pouvoit-il les cacher aux autres ? Madame Duménil est-elle inconnue? ignore- t-on ses facultés? Ses ancien- K. ïi \ L62 Histoire ncs amies , surprises de ne plus la voir , ont voulu pénétrer le mystère de fa retraite ; elles l’ont découvert, elles ont parlé depuis le retour du marquis, Quelies idées le seront élevées dans l’esprit de vos valets, des liens ? Idées grossières , mais malignes, étendues, & dont la communication est prompte. Moi-même no vous ai-je pas cru coupable ? M. de Clémeru. gis est votre ami, dites-vous ? Non, Ernestine, non, il ne Test pas rhorme qui sacrifie notre réputation à son amusement, à ses plaisirs, est-il donc un ami? a t-il donc une affection pure? Mais vous pleurez, continua t-elle, vous gémissez, vous ne m’écoute? point, Je ne vous ai que trop entendue , dit Ernest tine ; vous venez de détruire la paix de mon sme, tout le bonheur de ma vie! Ah, pourquoi dissipez-vous une si flatteuse illusion? Êt cachant son visage inondé de pleurs, dans le sein de son amie ô ma chere Henriette, pardonnez-moi, lui crioit-elle , pardonnez ma douleur j foudre z qu'elle éclate je ne puis applaudira votre raison, je ne puis être reconnaissante de vos bontés. Ah ! íalloit-il m’é- clairer ! Mon erreur me rendoit si heureuse ! Que je hais le monde, ses usages , ses préjugés, ses malignes observations! Que dois-je k ce monde où je ne vis point ? Quoi, fau- dra-t-il immoler mon bonheur à les fausses opinions ? Eh , que m’ímportcnt ses vains , ses téméraires jugemens , quand je fuis innocente, quand mon cœur ne se reproche rien ? D’ E R K S T IN I. L§z Vous nie troublez, vous m’afïligez, reprit mademoiselle Duménil. Que vous êtes atta* chée à M. de Cìémengis î Ne puis-je effayer de vous rendre à vous-même, qu’en perdant votre cçeur de mille traits douloureux? Mai? cesse? de pénétrer le mien par ces cris , ces gémissemens dont je fuis trop touchée. Pour-p quoi qçs. larmes? Vous êtes libre, Ernestine. Eh, bon dieu ! ahje iç droit de vous com- traindre, de vous arracher avec violence cç bonheur dont vous regrettez íì vivement 1» perte? Vous pouvez le goûter encore, rien ne s’oppose à vos désirs oubliez que vous m’avez vue; perdez le souvenir de mon amh tié, de mes vains efforts ; allez, retournez íiyec la vile complaisante qui s’est bassement prêtée à vous faire connoitre cette félicité passagère; ce n’est pas de moi, c’est d’elleque vous devez vous plaindre; cette femme incon- iìdécée est la véritable cause de vos peines, Puisse-t-e!íe ne hêtre pas un jour de votre honte & de vos remords! Que je fuis malheureuse! s’écria Ernestine qu’uii instant a répandu de trouble & ssamer- tume dans mon cœur ! On craint pour moi la honte & les remords? O ma chere Henriette , ne méprisez pas votre amie; ne vous offense* pas de mes plaintes je fuis foible, & peut- être injuste ; la douleur oppresse mon amc , íibat mes esprits, je ne, me connois plus. Ne nie dites point de retourner chez celle qui R iv s 64 Histoire m’a trompée 5 je me livre à vous , à vos conseils , à vos lumières, à votre amitié. Ah! je ne regrette point l’aisance où je vivois , la fortune que j’abandomie. Mais cet aimable ami , íì tendre , si sincere , imprudent à vos yeux, mais respectable aux miens ; cet ami, dont la main généreuse me combloit de biens fans se laisser appercevoir, íans rien exiger de ma reconnoissance ; cet ami si cher, si digne de mon estime , de mon attachement, qui s’est fait une douce habitude de me voir , de me parler, d’ètre avec moi, faut-il l’affliger, le fuir, le quitter durement, l’inquiéter , lui causer les mêmes peines que je sens ? Non , ma chere Ernestine , il ne le faut pas, reprit mademoiselle Duménil; il faut au contraire le voir, Ini parler , lui faire agréer la résolution que vous prenez de quitter madame Duménil. Eh , qui vous dit de renoncer aux douceurs d’un commerce innocent, de vous priver avec effort du plaisir de recevoir les visites de M, de Clémengis ? Ne vivant plus de ses bienfaits, retirée dans un asyle décent, il vous sera facile & permis de cultiver cette amitié si chere à votre cœur. Ecrivez au marquis , priez-!e de se rendre à sinisant ici vous préviendrez sinquiétude où vous craignez qu’il ríe se livre un moment d’entretien me fera comioître sa façon de penser il ne désapprouvera pas mes conseils, je l’espere mais s’il les rejette, ne ferez-vous pas maîtresse de suivre les siens? B’ E UN E S T I N I.' L6s Ernestine prit une plume, & d’une main. tremblante elle traça ces mots “ 0i vient de m’apprcndre que je ne dois à „ madame Duméml ni égards, m reconnois- „ lance ne me cherchez pîus chez cette fem- „ me; je la quitte pour jamais. Vous, qui „ depuis un an jouissez de mon amitié, de mon estime, de ma plus tendre affection, „ ètes vousun homme perfide í Si vous pou- „ vez justifier vos intentions auxyeux d une 33 fille respectable, venez chez mademoiselle 33 Duménil; je vous y attends avec crainte, „ avec impatience j je désiré , j’espere, je crois , „ que vous ères digne de mes íentimens ah! v venez le prouver à mon amie, à ma feule 3, amie, íì vous m’avez trompée. „ M. de Clémengis arrivoit de Versailles & se proposoit d’aller chez Eriiettine, quand le laquais de mademoiselle Dyménil lui remit ce billet. Il obéit fans hésiter , & parut bientôt devant Henriette , avec cette noble aífu* rance que donne la certitude de n’avoir jamais enfreint les îoix de l’honneur. En entrant, il parut surpris de lavoir feule. Ernestine venoit de palier dans un cabinet d’où elle pouvait l’cntendre. Pour la première fois éprouvant, à rapproche du marquis, une émotion où le plaisir ne se mèloit pas, elle craignit fa présence, & sentit le désir .de lui cacher les mouvemens de son cœur. En jettant ies yeux fur M. de Clémengis, 266 / II I S T 0 I R s .mademoiselle Dutnénil devint plus indulgente encore pour la tendre fiubieíîé de son amie. Comment une figure si charmante n’auroit- elle pas fait la plus vive impression fur une personne si jeune, si peu en garde contre les passions , si accoutumée à suivre les feules inspirations de son cœur ! Henriette admira le marquis, & souhaita qu’un heureux naturel répondit à cet aimable extérieur. Me par- donnerez-vous , monsieur, lui dit-elle , d’en- trer malgré vous dans votre confidence, de chercher à pénétrer vos secrets, d’ofer vous demander compte d une conduite dont l’ap- pareute irrégularité est furs doute autorisée par le motif caché de. vos démarches? Refuserez-vous de m’instruire de vos deífeins fur Erneítine ? En vérité, mademoiselle , je n’en ai point, dit le marquis, & vous ne sauriez croire combien vous m’embarrassiez par une question que je me fuis faite mille fois, fans pouvoir me donnera moi-même une réponse satisfaisante. Je désiré la tranquillité , le bonheur d’Ernes- tine ; je me fuis occupé des moyens de la rendre heureuse ; mon cœur s’est avoué ces intentions , je ne m'en connois point d’autres, O lésois - je à mon tour vous demander, mademoiselle, ce qui vous paroit irrégulier dans mes démarches , & pourquoi vous semblez blâmer ma conduite? Je suis fâchée, monsieur, vraiment fâchée, D’ £ t S 1 S T 1 K ï 26 ? reprit Henriette, que vous puissiez vous croire à l’abri du reproche, en exposant la réputation d’une jeune personne dont la sagesse est I onique bien. Aviez-vous le droit de la sous. traire à ma vue , de la priver de mes conseils, de l’engager à quitter un état simple , mais paisible , pour lui faire goûter les douceurs d’une opulence passagère, l’accouturaer à en jouir, & peut-être la conduire à se les assurer par la \ sacrifice de l’honnèteté de ses mœurs ? Eh quoi, monsieur, vous ne vous reprochez rien, quand vous vous êtes plu à lui inspirer une passion qui la met dans la cruelle nécessité d’ètre coupable ou malheureuse ? Ce dernier reproche me touche, reprit le marquis , je le mérite , je me le Fais souvent à inoi-même dans la position d'Ernestine , dans la mienne , je ne devois ni nourrir mon penchant , ni exciter en elle une passion qui ne pouvoit devenir heureuse sans qu’un de nous ne fit à l’autre un trop grand sacrifice. Mais ai - je tenté de la séduire? l’ai - je trompée par d’cblouissantes promesses ï lui ai - je donné de fausses espérances ? ai-je abusé de sa crédulité? enfin , ai-je échauffé son cœur par des discours passionnés ? me suis-je seulement permis l’aveu de me&sentimens ? Content du plaisir d’aimer, charmé de la douceur de plaire, je jouissois d’un bonheur inconnu peut-être au commuai des hommes ; Ernestine le partageoit. Ah! mademoiselle, de quel bien vous nous privez, Histoire 268 tous deux , par le fatal éclaircissement que vous venez de lui donner ! Mademoiselle Duménil, un peu embarrassée de cette J’pece de reproche, ne voulut pas laisser penser à M. deClénvngis , qifun zélé officieux ou indiscret l’eút engagée à pénétrer le fond d’une intrigue où il étoit intéressé. Elle lui apprit la rencontre qu’elle avoit faite la veille. & ne lui cacha rien de ce qui venoit de se entre Ernestine & elle. Je consens a vous laisser connoitre tous mes secrets , mademoiselle , reprit le marquis ; je ne conteste point vos droits fur une jeune personne, dont vous avez pris foin pendant plusieurs années. En la retirant d’un état au- dessous de ia médiocrité , j’ai voulu Faire pour la beauté modeste & fans appui , ce que mes pareils font tous les jours en faveur de la bassesse , du vice & de l’impudence. Votre amie ne jouit point £une opulence pujfligere » elle est riche , libre & indépendante. Ayant joué tout fhiver d’un bonheur constant , tenté la fortune fans pouvoir la lasser, avant de partir pour l’Italie je me trouvois uns somme considérable, dont rien ne m’empê- choit de disposer; je la destinai à changer le sort de Paimable éleve de votre srere mon dessein étoit de vous la remettre ; mais votre' départ me forqa à prendre d’autres mesures. Dirigé par madame Duménil, je déposai une partie de la fortune d Ernestine chez l’homme D’ E 8 N E ST I N B,' 269 public où vous-même , mademoiselle, aviez placé ses premiers fonds; la terre qu’elle ha- bitoit lui appartient; elle est acquise sous son nom & par les soins de cet honnête homme ÍÌ j’ai caché les miens à votre jeune amie , c’est par un sentiment dont vous ne pouvez me blâmer. Vous savez tout à présent, jugez- moi, mademoiselle, & daignez me dire si le mystère de ma conduite vous paroît criminel, si j’ai mérité qu’Ernestine me demande, êtes- vous un homme perfide ? Henriette rêva un moment; la noble franchise de M. de Clémengis, fa générosité, un amour si tendre , si désintéressé, lui paroissoit un sentiment nouveau ; le grand monde , où elle vivoit depuis son enfance, ne lui en avoit jamais donné d’idce. £se commençoit à regarder l’ami d’Ernestine avec une forte de vénération mais cherchant encore à s’assurer si elle ne se trompoit point consentiriez- vous , monsieur, lui dit-elle, à laisser jouir Ernestine de vos bienfaits , dans le couvent où j’ai dessein de la conduire ce soir? Ah , qu’elle en jouisse par-tout où ils la rendront heureuse , s’écria M. de Clémengis ! L’ai-je obligée pour la contraindre? Non , mademoiselle, non; je vous le répete , elle est libre, esc est indépendante, & je me mépriserois, si j’osois me croire des droits fur elle. Mademoiselle Duménil se leva avec viva- fí I S î II í Ê *70 cité, courut dans fini cabinet, prit Etnestine' parla main; & la conduisant auprès de M. de Clémengis remerciez votre aimable, votrft généreux protecteur , lui dit-elle, vous ne devez pas rougir de ses bienfaits , vous n’eit avez rien à craind c peut-être n’étiez-vous pas née pour eu accepter, mais les dons dc i’amitié n’avililsent jamais. Par une recon- noiiiauce vive &conlhmtè, méritez l’ami que votre heureux fort vous donne. Erneítine avoit tout entendu ; pénétrée d’uit tendre sentiment qu’clie n’osoit faire éclater, ses larmes furent aífez long-tems la feule ex* preliìon de son coeur. Mademoiselle Duménil prévient de peu de jours, lui dit le marquis, une proposition que je m’apprètois à vous faire les plaintes continuelles de madame Duménil, son obítination à vouloir vous répandre dans le monde , alloient me forcer à vous prier de la quitter ; votre amie m'épa» gne une explication dont je me fentois embarrassé ; je redoutons sinisant où je vous parierais, & plus encore les fuites d’un éclaircissement que je balançois à vous donner. Mais pourquoi pleurez-vous, lui demanda- t-il d’un ton tendre í auriez-vous de la répugnance pourl’alyle qu’on vous propole? Eh! monsieur, dit Ernestine, pourrais je ne pas aimer i’afyle que vous me choisissez ’i Je suivrai les conseils de mademoiselle , je me soumettrai aux loix que vous daignerez m’im- D 1 È R N E S T I N 2. 27 1 peser ; elles seront à jamais la réglé de ma vie. Vous imposer des loix, moi , ma chere Ernestine, s’écria le marquis! Quel langage! Puis-je l’entendre fans douleur! Et s’adres- fant à Henriette & je vous en prie, mademoiselle , lui dit-il d’un air touché , triste même& je vous en prie, engagez votre amie à me traiter avec plus de bonté. Ernestine lui tendit la main, voulut parler ; mais la crainte de voir le marquis pour la derniere fois, serroit son cœur, & lioit sa languequelques mots coupés par ses soupirs, découvrirent fa pensée à M. de Clémengis. II en fut ému , attendri ; il prit fa main , la pressa doucement, la baisa nous ne nous séparerons point, lui disoit-il, je vous visiterai souvent, vous me serez toujours chere, vous m’occu- perez fans cesse ; séchez vos pleurs, levez ces yeux charmans fur deux personnes dont vous êtes si véritablement aimée; accordez-moi la douceur de m’applaudir, à ceux de votre amie, de n’avoir rien permis à mes désirs qui vous oblige à les baisser devant elle. Mademoiselle Duménil se joignit au marquis pour consoler Ernestine ils prirent, de concert, toutes les mesures capables de rendre la nouvelle situation de cette aimabje fille aussi agréable que paisible. Elle-même choisit l’abbaye de Montmartre , & demanda í s ’y retirer. Le marquis se chargea de lui envoyer à l’instant sa femme de chambre, le Histoire 2?A seul domestique qu’elle vouloir garder, & !» débarrassa du loin d'avertir madame Duménií d’une si brusque séparation. A sa priere, ' Henriette consentit à recevoir chez elie les esters les plus précieux d’Ernestine , d’où on les transporteroit ensuite à l’abbaye. Elle accepta la régie des biens de son amie , & Tostre que lui fit le marquis d’en remettre les titres entre ses mains. En se prêtant à ces arrangemens , qui alloient lui ravir la liberté de voir Erneítine à tous les momens du jour, M. de Clémengis s'efi» forçoitde parostre tranquille ; mais peu accoutumé à déguiser les mouvemens de son ame , ses regards découvroient le trouble & l’agi- tation d’une patïïon inquiété. II prit les mains d’Ernestine, & ia regardant avec une tendresse inexprimable ô ma charmante amie, lui dit-il, n’oubìiez'jamais un homme qui a pu passer tant d’heurcs auprès de vou , & réprimer une ardeur dont l’objet & la vivacité lui oiïroient une excuse fi naturelle. Je vous aime, vous signeriez j il m’est doux de vous le dire, de vous le répéter ! Oui, je vous aime , je vous adore ! Combien il m’en a cou é pour vous le taire fi long-tcms ! Je m’applau- dis de vous avoir respectée. Plus mes désirs étoient grands , plus Pinnocence & la senfibi- , lité de votre cœur me présentoient ridée flatteuse d’un triomphe assuré, plus la victoire que j’ai remportée fur moi-mème est satisfaisante. D 7 E Ê N E S T I N E. 27Z Si vous croyez devoir quelque retour à ma tendre , à ma solide amitié , accordez - moi la récompense d’un effort si difficile, d’une retenue si constante j celiez de vous affligerdissipez cette tristelse cruelle où vous vous livrez ; que je n’en apperqoive plus de traces dans ces yeux chéris. Ah ! vous le savez , tout mon bonheur dépend d’ètre sûr de celui d’Ernestine ! Sans attendre fa réponse , le marquis prit alors congé de mademoiselle Duménil ilsor~ toit, quand revenant à elle il lui demanda d’un ton timide, s’il lui í’eroit permis de la revoir. Henriette , douce , sensible , vertueuse sans rudesse , dédaignoit une sévérité , souvent affectée , toujours rebutante , propre à rendre la sagesse plus incommode que respectable } elle 11e croyoit pas devoir priver le marquis de la vue d’Ernestine elle lui répondit d’un air riant, qu’elle recevroit ses visites avec plaisir. Obligée de descendre à l’heuredu dîner , Henriette ne contraignit point Ernestine à paroítre chez sa cousine. Quand elle remonta, on lui dit que son amie n’avoit pu se forcer à rien prendre elle la vit abattue, baignée de larmes, la tète baissée fur son sein, son visage à demi caché sous un mouchoir inondé de ses pleurs. Eh ! d’où naît ce redoublement de douleur, s’écria Henriette? quel sujet quelles réflexions vous arrachent ces larmes ameres ? Je ne fais, répondit-elle ; j’ignore pourquoi mon ame eífcsi cruellement oppressée -, je ns Tome IV. ' S Histoire 274 sentais point de désirs , je ne concevois pas des espérances, ma félicité me paroissoit le bonheur suprême,- elle remplifsoit tout mon cœur j elle 11e me pennettoit pas de former des vœux jamais je n’entrevis dans l’avenir un bien au-dessus de celui dont je jouissais; & cependant, ma chere Henriette , il me semble que j’ai fait une perte immense; on vient de me ravir, de m’enle- ver.... quoi í Pas même des souhaits ! Ah, quelle triste lumière les paroles du marquis ont portée dans mon esprit ! La position d’trnejiine, la mienne, ne mus permettent point d'être heureux , fi P un de nous ne f ait à P autre un trop grand sacrifice ! Elle s’arrëta, soupira , détourna les yeux , dans la crainte de rencontrer ceux d’Heuriette. Cher Clémengis , dit- elle , tu ne feras point un trop grand sacrifice pour rendre Ernestine heureuse î Elle ne î’exigc pas ; elle ne désire point un bonheur qui porteroit atteinte à ta gloire nies yeux font ouverts , je vois tout ce qui nous sépare mais comment, mais d’où vient éprouve - t-on une douleur íì vive en renonçant à un espoir qu T on n’avoit pas ? Les caresses de mademoiselle Duménil, les visites du marquis, letems, la raison, dissipèrent un peu le chagrin d’Ernestine mais une douce mélancolie devint son humeur habituelle. Après un mois de séjour chez Henriette , elle entra dans ie couvent 011 lui avoit préparé un appartement commode & agréable, elle y découvrit par - tout les foins de son 275 d’ëknestine. amant une petite bibliothèque composée da livres choisis par le marquis , lui offrit ut amusement utile & la facilité d’acquérir des connoiísances. Elle continua de prendre des leçons de muíìque, s’occupa de la lecture, & ne négligea point un talent devenu précieux pour elle , par le plailir qu il lui donnoit de multiplier i’image de M. de Clémengis. Des traits fi chéris se trouvoient retracés dans tous les sujets qui fe préíentoient à son imagination , & ion cabinet se rempliísoit des portraits de son amant. Mademoiselle Duménil la visitoit souvent , le marquis l’accompagnoit quelquefois , mais il íe permettoit rarement d'a 11er seul à l’ab- baye. Depuis riultant où il s’etoit déterminé à remettre Erneíline sous la conduite d’Hen- riette, il s’attachoit à combattre fa naiììon ; dans íes principes , il ne pouvoir la rendre heureuse, sans risquer le renversement de sa somme, manquer aux égards dus à son oncle, même à une grande famille, dont il lui ména-*- geoit l’alliance. On examinoit alors faffaire ancienne & importante d'où ses espérances dépendoient ; le jugement en étoit encore incertain. Si M. de Ciémengis perdoit à la sois son procès & la faveur de son oncle , réduit à un revenu médiocre, forcé de quitter le service , d’abandonner la cour , de vivre loin du monde, savoit-il si ses désirs, affoiblis parla poffeíììon , ne s’éteindroient pas ? si la cons- S ij 276 H i s t o i íí é tance de ses íentimcns rendroit ses plaisirs durables? si les douceurs de fou mariage esta- ceroient le souvenir amer de tant de sacrifices faits à Pamour ? Qui l’aísuroit de penser long- tems comme il pensoit alors? Peut-être un jour, injuste dans ses regrets, ceíseroit-il d'ai- mer l’innocente cause de sa ruine ; peut- être ol’eroit-il Paccuser de sa propre imprudence, rejettes sur elle Pamertume de ses chagrins, la rendre malheureuse, & lui ravir à jamais cette paix , ce bonheur que lui-mème s’étoifc plu à lui assurer. Ces réflexions Passermissoient dans la résolution de résister à son amour, de ne plus se permettre des soins qui Pentretenoient il e's- í’ayoit ses forces , se bai soit une violence extrême pour laisser passer plusieurs jours fans voir Ernestine, fans lui écrire; mais se reprochant bientôt cette apparente négligence, il co u roi t la chercher, ssenivroit du plaisir de la regarder; & lui trouvant un air triste, abattu, il s’accusoit de cruauté , se demandoit comment il avoit pu Paffliger, élever un mouvement de douleur dans cette a me sensible. La tendre fille n’osort se plaindre de lui ; devenue timide, elle rougissait de son trouble & s’essorçoit de le cacher ; mais ses regards laríguissans , ses soupirs , ses questions inquiétés , découvroient la crainte de n'ëtrc plus aimée. Perdant de vue tous ses projets , le marquis s’occupoit uniquement du foin de la d’Ernestine. 277 rassurer ; il sYbandonnoit à la douceur de lui parler de ses sentimens; & lui rappellant ces rems où, libre de s’entretenir , ils paisoienc ensemble des heures si délicieuses, il sembloit lui reprocher d’avoir cherché des lumières inutiles à son bonheur ah! pourquoi, pourquoi, lui disoit-ii, avez - vous appris à me craindre, à vous défier de vous-même? Touchée de ces discours , attendrie par ses propres idées, Ernestine se taisoit , pleuroit, & regrettoit peut-être sa premiere simplicité. Trois mois s’écoulerent fans apporter aucun changement dans fa situation au retour du printems , le marquis se disposa à la quitter , pour se rendre à son régiment, L’un & l'atitre sentirent vivement rapproche de cette séparation j leurs adieux furent longs & tendres, ils pleurèrent tous deux j & loin de s'exhorter mutuellement à s’aimer moins, ils sc répétèrent mille fois qu’ils s’aimeroient toujours. Peu le te m s après le départ de M. de Clc- roengis , Ernestine éprouva de Pennui dans fa retraite elle désira d’aller à la campagne , de revoir , d’habiter cette agréable demeure , présent de son amant, préparée, embellie par ses foins. Henriette lui représentoit qu’elle 11e devoir pas y vivre feule. Cette difficulté chagrinoit Ernestine, le hasard la leva j un événement où son bon cœur l’intéressa lui fit trouver une compagne. Madame de Ranci, âgée de trente-six ans, S iij 278 Histoire belle encore , aimable & malheureuse, retirée depuis trois ans à l’abbaye, s’étoit attachée à montrer de la complaisance & de l’amitié à la jeune ErneíHne veuve & réduite à la plus grande médiocrité par des accidens fâcheux, il lui restoit seulement une petite rente sur un particulier. Cet homme, manquant de bonheur ou de conduite , dérangea ses allaites; preisé par ses créanciers, il prit la fuite, passa en Hollande , & livra madame de Ranci à toutes les horreurs de l’extrême pauvreté. Ernestine élevée , soutenue , enrichie pat la tendre compassion de ses amis, se plaisoit à répandre sa libéralité sur tous ceux qui lui offroiem l’image de son premier état ; son cœur, toujours ouvert aux cris de l’indigent, cherchoit à rendre à l’humanité les secours qu’elle-même en avoir reçus. Pénétrée du malheur de madame de Ranci, elle prit des mesures avec mademoiselle Du- ménil , pour faire passer sur la tête de cette femme désolée , le petit héritage de madame Dufresuoi, & ce qu’elle y ajouta remplaça sa perte & même étendit un peu son revenu. La reconnoiilance se joignant à l’amitié dans le cœur d’une femme honnête & sensible , elle ícnt'it bientôt pour Ernestine les senti mens d'unc tendre mere, reçut avec joie la proposition de s’attacher à son sort, de vivre toujours avec elle , & de Raccompagner dans fa terre , oú elles se rendirent un mois après le départ de M. de Clémengis, d 1 E R N E S T I "N E. 279 Ernestine revit avec transport ces lieux chers à son cœur; elle ne cachoit point à madame de Ranci la cause du plaisir qu’ellc sentoit de les habiter; elle lui montroit les lettres du marquis , ses réponses , Pentretenoit de ses sentimens pour cet homme aimable , lui parloit de ses obligations , de fa recon- noilïance, de fa tendresse, de la douceur qu’elle éprouvoit en pensant à lui ; & quand son amie lui demandait où devoit la conduire un amour si vif, quand elle l’interrogeoit sur ses espérances , des soupirs, des larmes interrompoient les effusions de son cœur ; elle avouait qu’elle n’en avoit point. Sans rejettet les conseils priîdens de madame de Ranci, fans se révolter contre ses réflexions, elle Pécou- toit, convenoit de la juif elfe de ses observations, & lui laissai t voir qu’elles ne la persuadaient point; rien ne pouvait Pengager à oublier le marquis, à renoncer au plaisir de l’aimer, à la certitude de lui plaire. Vers la fin de Pété, mademoiselle Dutné- nil , prête à retourner en Bretagne , voulut, avant de partir, passer quelques jours chez Ernestine. En la quittant , elle lui recommanda de ne pas attendre M. de Clémengis dans cette belle solitude , & ne Py laissa qu’a- près avoir obtenu d’elle une promesse de rentrer bientôt au couvent. Cette parole donnée à mademoiselle Du- aiénil, embarrassa bientôt l’aìmable & tendre S iv Histoire 28 o Ernestine. Le marquis alloit revenir ; i! la conjuroit de rester chez elle, de passer l’au^. Cornue à >a campagne, de lui permettre ds la revoir encore avec une liberté dont elle ne devoir pas craindre qu’il abusât, La présence de madame de Ranci í uffisoit, difoit-il, pour la rassurer contre de malignes observations ; la mème prière se renouvelloit dans toutes ses lettres ; il la pressoir avec ardeur, il sembloit que tout son bonheur dépendît d’obtenir d’elle cette grâce. La forble Ernestine ne put se défendre de lui accorder une saveur si vivement demandée je lui dois tout, disoit-elle à madame de Ranci, ne serai-je rien pour lui ? En résiss tant à ses désirs, je m’accuse d’ingratitude. Est-ce à moi de Faffliger? Ah! dans tout ce que rhonneur ne me défend pas , pourquoi ne cédcrois-je point à fes volontés ? Pourquoi sacrifieroìs-je à la crainte d’ètre injustement soupçonnée, la douceur véritable de lui causer de la joie? V o us me soutiendrez contre moi-mème, vous daignerez remplir à mon égard les devoirs d'une mere tendre & vigilante, vous ne me quitterez point; témoin de ma conduite , vous me justifierez auprès d'Henriette. Eh ! que m’importe le reste du monde ? ì’estitne de mes fimis , la mienne , suffit à ma tranquillité. Madame de Ranci combattit en vain une résolution déterminée, & M. de Clémengis ejat le plaisir de retrouver Jf E R N E S T I N E. 28 r Emestine à la campagne , & de s’assurer qu’il devoit fa complaisance à f amour. II en jouit pendant plusieurs jours , fans paroître porter ses idées au-delà du bonheur qu’il s’étoit promis mais un amour avoué peut-il fe contenir dans les bornes étroites que l’amitié prescrit? Un désir satisfait élevs un désir plus ardent encore ; les souhaits ie multiplient, les vœux s’étendent; une grâce reçue ouvre le cœur à l’espérance d’une grâce plus grande ; l’espace immense qui sembloit éloigner un point à peine apperqu, disparoît insensiblement, & la pensée se fixe sur l’objet qu’on n’osoit même entrevoir. Libre de prolonger ses visites, de paíTer une partie du jour auprès d’Erneltine , ie marquis de Clémengis montra de l’humeur. La présence continuelle de madame de Ranci le gènoit , & son attention à ne pas quitter fa jeune amie la rendoit insupportable à ses yeux. Falloit - il accoutumer cette femme à vous suivre avec tant d’aífedation , disoit-il à Emestine, à ne jamais vous perdre de vue ? Exigez-vous d’elle cette importune assiduité ? Me craignez-vous ? Avez-vous cessé de m’esti- mer ? Quoi, des précautions contre moi! Estes vous, est - ce Emestine qui me laisse voir une défiance injurieuse? Que de froideur , de réserve ! Non , votre amitié n’est plus aussi tendre. Ah ! qu’est devenu ce tems, cet heureux sems où , dans ces mêmes lieux , vous accou- 282 Histoire ri62 au - devant de mes pas arec une joie si vive! où votre bras s’aopuyoit fur! le mien ! où nous parcourions ensemble toutes les routes de ce bois où vous vous plaisiez tant! O rua chere amie , il est donc vrai que vous ètes changée '{ Ces reproches touchoient Ernestine , pcné- troient fou coeur , lui arrachoient des larmes , & jamais la plus légére plainte elle fuppor- toit la triste uniformité de ccs entretiens , avec une patiente indulgence. Les chagrins du marquis , fa pâleur , son abattement , éje- voient des craintes dans son ame; elle trem- bloit pour des jours si précieux. Je ne vous importunerai bientôt plus, lui disoit-il, les yeux baignés de pleurs. Elle commença à se repentir d’une complaisance n ont elle n’avoit point prévu les suites. Mon imprudence vient d’irriter une paision si long-tems réprimée , répétoit-elle à madame de Ranci ; ìe n’en con- noissois encore que les douceurs, j’en éprouve à présent toutes les amertumes. Cette femme , alarmée du danger de fa jeune amie , la pressoir de retourner à Montmartre. Ernestine y consentit mais avant de partir, elle écrivit à M. de Clémengis, & lui envoya fa lettre par un exprès, à l’instant même où elle rentroit au couvent. II rouvrit avec empressement, & fa surprise fut extrême d’y trouver ces paroles Lettre $ Ernestine. * l Quelle douleur pour moi, monsieur, d’ex- u’ E R N î S I I N I. 28; eiter vos plaintes, de m’accuser de toutes vos peines, de me reprocher Pétat affreux „ où vous êtes ! Eh , quoi ! c’est donc moi qui ,3 vous afflige ! Puis-je le croire , puis-je m’cn j, assurer, quand votre bonheur est l’objet, „ Punique objet de tous les vœux de mon „ cœur ? Hélas ! par quel le fatalité ce bon- „ heur femble-t-il dépendre aujourd’hui de ,3 l’égarement d’une fille que vous respectiez „ autrefois ! Soyez juge dans votre propre 3, cause , dans la sienne, & prononcez entre 3, votre cœur & le mien. „ Ma réserve vous blesse? Eh, monsieur, ,3 m’est-il permis de vous traiter encore avec 3, une familiarité dont mon ignorance étoit „ Pexcufe ? Pendant long - rems j’ofai vous „ regarder comme un frere chéri Pextréme j, différence de nos fortunes ne me frappoit 3, point, dans ces tems heureux, rien n’arrê- „ toit les témoignages de mon innocente „ affection. Je ne fuis point changée ah ! 33 pourquoi vous obstinez-vous à penser que 33 je le fuis? Ce n’est pas vous, monsieur, ,3 c’est moi-même que je crains. Je fuis jeune, „ je vous dois tout ; je vous. aime i oui, mon- 33 sieur, je vous aime, je le dis, je le répete 3, avec plaisir ; je ne rougis pas de vous aimer. 3, Le premier instant où vous parûtes à mes 33 yeux , fit naître cette tendresse que le tems ,3 a rendue si vive sentiment cher à mon j, cœur, le seul qui m’attache à la vie. Tant L84 Histoire „ de bienfaits, si généreusement répandus fur w moi, m’ailuroient un fore paisible ; mais „ l’amour que vous m’inspirez faisoit mon „ bonheur, mon souverain bonheur! Penser j, sans ceise à vous , m’occuper du foin de „ conserver votre amitié, de mériter l’estime „ de mon respectable ami , vous voir quel- ,5 quefois , lire dans vos yeux que ma pre- 55 feues excitoit votre joie, c’étoit pour moi 5, le bien suprême! Une félicité si grande est- „ elle à jamais détruite ? ne me la rendrez- 55 vous point? Non, il n’est plus en votre 33 pouvoir de me la rendre ! M Vous ne m’importunerez pus long-tems ? Quelle ,5 cruelle expression! Je ne puis supporter la 53 certitude de faire votre malheur ; elle pénétré 5, mon ame, elle déchire mon cœur. En me rets M rant, en abandonnant les lieux où je vous ,3 voyois fans contrainte, j’ai suivi des conseils „ prudens mais je ne vous fuis point, je ne pré- 33 tends pas élever une barrière entre vous & j, moi. Prête à quitter cet asyle , si vous le vou- 55 lez , je soumets ma conduite à votre décision. 3, Si, pour sauver VOS jours , il faut me a, rendre méprisable, renoncer à mes princû s, pes , à ma propre estime, peut-être à la vôtre ! je ne balance point entre un intérêt si cher 53 & mon feu! intérêt. Ordonnez, monsieur, 3, du destin d’une fille disposée , déterminée 33 à tout immoler à votre bonheur mais avant » d’accepter un si grand sacrifice 5 permettez- A 5 D 1 E R 2Í Ê S T ï K E.' 28s moi de remettre dans vos mains tous les dons que vous m’avez faits. Les garder, „ en jouir, cescroit laisser croire que vous M m’aviez enrichie pour me perdre ; sauvons „ au moins votre honneur, une légere partie M du mien ; qu’on ne m’impute jamais la „ bassesse d'avoir reçu le prix de mon inno- „ cence. A ces conditions , monsieur, la ten- M dre, la malheureuse Ernestine tiendra la con- „ duite que votre réponse lui prescrira. „ Ah, grand dieu î s’écria le marquis en finissant de lire, ai-je pu porter cette fille charmante à m’écrire ainsi? Quelle étrange proposition ! Mais que de bonté, de tendresse, de générosité dans cet abandon de ses principes, d’elle-même ! Aimable Ernestine ! qui, moi, je t’avilirois? j’abuserois de ton amour, de ta noble confiance?_Ah ï tu n’as rien à craindre de ton amant, de ton ami, de ton reconnoissant ami. Périsse l’homme injuste & cruel, qui ose fonder son bonheur sur la condescendance d’une douce, d’une sensible créature, capable de s’oublier elle - même pour le rendre heureux î M. de Clémengis se hâta de répondre à l’inquiete Ernestine. L’agitation de ses esprits, l’attendrissement de son cœur, ne lui permirent pas de mettre beaucoup d’ordre dans fa la remercioit d’une preuve si extraordinaire de ses sentimensj il s’en plaiguoiï Histoire L86 aussi , lui reprochoit doucement dé savoir soupçonné d’un dessein qu’il ne formoit pas. Ah, comment avez-vous pu croire, lui disoit-il, que votre ami voulût être votre tyran ?'I1 ter- tninoit la lettre pas des expressions trides & bagues, elles sembloient annoncer sa visite pour le soir; il promettoit une eontìdence, elle expìiqueroit ce qu’il n’osoit lui dire en ce moment, ce qu’il se trouvoit malheureux, bien malheureux, de devoir lui apprendre. Erneíline étoit avec madame de Ranci , quand on lui apporta la lettre de M. de Clé- inengis ; elle la prit en tremblant , la tint long-tems fuis oser l’ouvrir; une pâleur mortelle se répandit sur son vilâge. Voilà l’arrèt de mon destin , dit-elle; ô madame de Ranci ! si vous fi vie z. Qu’ai-je sait! Que me dit-il '’ E fi. N E S T i'tî e. 289 35 une heure je pars avec son pere ; il me mens 3, à une terre où la maréchale de Sairtt-Andr A 35 nous attend. Sa fille fort demain du cou- 3j vent; on va nous présenter l’un à Fa titre ; j, on nous unira bientôt, fans nous consul- „ ter, sans s’embarraííer íi nos cœurs font „ dispoíés à se donner. Quoi! ma chere Er- neítine , je vais rue iier, me lier à jamais! k Et ce ìi’est point à vous !..... „ Je croyois jouir plus long-tems de ma 53 liberté. On devoir attendre la décision dtí „ parlement. L’incertitude de mes droits fur i,, une riche succession , sur d’immenses arré- 55 rages , rétardoit le consentement du maré- », chai de Saint-Ândré. La libéralité de mon », oncle me désole en ce moment, une dona- », tion m’alsure tous ses biens, je n’ai plus 33 d’espdir. „ Vous priérai-je de m’oublier ? Non, oh , z, non , je ne puis souhaiter d’être oublié de 3 5 vous, je ne puis désirée de vous oublier ; ,3 vous ferez toujours présente à mon idée,, 33 toujours chere à mon cœur ; je penserai saris », celle à vous je vous écrirai ; je vous entre- ,3 tiendrai de mon eítime, de mon amitié , „ & malgré moi peut-être , de ma tendresse ; 5» je ne vous la rappellerai point pour vous 33 presser de la partager encore , mais pour „ vous prouver que le tems ne petit ni Faf- foiblír ni Féteiiidre. 3, Vivez paisible , vjvez heureuse; que k Tome IV . T 33 Histoire 290 „ souvenir d’im fmcere, d’un véritable, d’utl w constant ami, vous arrache quelquefois un „ soupir mais que ce soupir soit tendre , & „ non pas douloureux. Je ne puis rete- w nir mes larmes ; elles réchappent de mes „ yeux, elles effacent ce que j’écris ô ma „ généreuse amie, vous en répandrez fans „ doute. Puissent-elles 11’être pas auíïï ame- 39 res que les miennes ! Je vous aime, je vous M adore , je vous fuis, je vous perds, je fuis „ le plus infortuné de tous les hommes. „ De quels mouvemens cette lecture agita le cœur de la sensible Ernestine ! Elle í’interrom- pit cent sois pour laisser un libre cours à ses pleurs, à ses soupirs, à ses gémissemens. Il part, difoit-elle , il me fuit; je ne le verrai plus í II va s’unir à l’heurcuse épouse qu’on lui destine. II me dit de vivre paisible, heureuse. Ah ! comment serois-je paisible loin de lui, heureuse sans lui ! Elle passa tout le jour à s’affliger, à se plaindre du marquis. Quelle dureté, s’écrioit-eìle ! a-t il pu partir fans me voir, fans me parler , fans mêler ses larmes avec les miennes ! Elle pleuroit, elle écrivoit» déchirait ses lettres commencées, s’abymoit dans fa douleur , reprenoit fa plume & la quittoit encore. Son agitation , la violence de ses transports Paccablerent enfin ; elle fut malade , abattue , languissante pendant plusieurs jours mais les lettres du marquis , les D* £ & K E S T I s t 2§I représentations de madame de Ranci, le retour de mademoiselle Duménil , ses soins , soti amitié ramenèrent un peu le calme dans son _ame. Elle s’aecoutuma à se dire , à se répéter que jamais elle n’avoit rien espéré; elle cessa de se plaindre de son fort; elle voulut s’y soumettre, & chercha dans sa raison la force de supporter ses peines avec résignation. Deux mois s’écoulèrent, pendant lesquels le marquis de Clémengis écrivoit régulièrement à son aimable amie. II ne lui disois point si ses nœuds étoient serrés , elle n’osoit le demander, elle craignoit de rapprendre mais elle devoit bientôt être éclaircie du destin de M. de Clémengis , & sentir par une triste expérience , combien on éprouve de douleurs pendant le cours de ces attachemens trop tendres , où le cœur se livre avec tant de plaisir, qui lui paroissent la source d’un bonheur si vif & si constant. Une parente de mademoiselle Duménil se mariait á la campagne , environ à dix lieues de Paris. Elle épousait un homme fort riche comme il avait long-tems désiré l’heureux moment d’ètre à elle , cet amant comblé de joie, vouloir rendre ses noces brillantes, & préparait des fêtes pour les célébrer. Henriette, invitée à partager les plaisirs qu’on se promettait de goûter dans des lieux consacrés à l’amusement, exigea de la complaisance d’Er- nestine qu’elle L’accompagnât dans ce court & T ij 29 2 H í S T O í R E agréable voyage. Elle s’en défendit ; mais élit céda enfin aux instances de son amie, Avant de partir, elle chargés .madame de Ranci de lui envoyer ses lettres par un exprès mais plusieurs jours s’écouierent fans qu’Ernes- tine reçût aucunes nouvelles ni d’elle ni du marquis. En menant son amie à la campagne, mademoiselle Duméniî n’avoit pas songé que , de toutes les dissipations , la moins capable de la distraire étoit le spectacle dont elle la rendort témoin. On donne peut-être les mêmes fêtes chez le maréchal de Saint-André, difoit Ernef- tine en soupirant; mais mie joie íì douce n s remplit pas le cœur du marquis ; il n’aime point, il ne jouit pas des plaisirs où se livrent ces heureux amans. Cependant il ne m’écrit plus î Croyez-vous, demandoit - elle à Henriette , qu’il cesse de m’écrire ? Me privera-t-il de la. feule consolation qui me reste ? Ah ! sang doute il m’en privera ; il ne pensera plus à moi, il ne s’informera seulement pas si j’existe encore. N’importe, il me fera toujours cher; mes sentimens pour lui m’occuperont fans cesse; jamais, jamais je ne perdrai l’idée du marquis de Clémengis ; 8c íì le tems peut faire que je songe à lui sans douleur, je fuis bien sûre de n’y songer jamais fans intérêt. Hen- ïiette s’essorçoit d’adoucir ses chagrins, de calmer ses inquiétudes mais la situation d’Er- îiestin* alloit devenir si fâcheuse , que les d"' E R N E s t I N E. 2ZZ conseils & les foins de l’amitié ne pourroient plus rien fur son cœur. M. de Maugis, ami des maîtres de la maison, arriva le matin du jour où tout le monde ffc difpofoit à revenir à Paris. On lui reprocha de lie s’ëtre point rendu à des invitations prefíantes , on lui rappella fa promesse. 11 répondit que l’événement, dont on devoít être instruit, i’excufoit aises. Tout le monde ['environnant alors , dix personnes l’interrogerent à la fois. Quoi ! dit-il d’uti air surpris , vous ignorez le malheur du comte de Saint-Servains, celui de mon frété, & f exil du marquis de Ciémengis ? Ernestine entroit dans le failon ; ces paroles la glacèrent, elle resta debout près de la porte, s’áppuya contre un lambris , & recueillit toutes les forces que lui laiífoit le saisissement de son cœur, pour écouter M. de Maugis. Oui, pourfuivit-i!, le comte de Saint-Servains est étroitement gardé, ses papiers font enlevés, ses effets saisis. Mon frere avoit fa confiance, on s’est assuré de lui un secret impénétrable dérobe la connoissance du crime qu’on leur suppose. Un homme , génie & Papplication rendoient Padministration si heureuse , dont le désintéressement est connu, dont ['affabilité gagnoít tous les cœurs, est noirci par i’envie puilfe-t-il confondre la caloninie , & revoir à ses pieds ses vils accusai eursi T iij r-94 Histoirï 1 j. Que je plains votre frere , dit alors le che- valier d’Elmont, que je plains l’aimable mar- ,quis de Clémengis ! II alloic épouser mademoiselle de Saint-André ; ce mariage ne se fera plus. Non , assurément, reprit M. de Maugis, il a reçu cette accablante nouvelle & Tordre d’aller à Clémengis, deux heures avant la signature des articles, & s’est hâté de prévenir le maréchal , en rompant lui - même leurs mutuels engagemens. Eh mon dieu, dit encore le chevalier d’El- mont, une circonstance bien cruelle fait que la disgrâce de son oncle devient un double malheur pour lui ; son procès ne se juge-t-il pas incessamment? Oui, répondit M. de Maugis, & tout Paris croit qu’il le perdra. Pendant ces discours, Henriette s’approcha insensiblement d’Ernestine , & passant un bras autour d’elle , l’entraînant hors du sali on, elle Paida à marcher, &, la conduisit dans fa chambre. Pâle, froide, inanimée, Ernestine sembloit insensible à cette nouvelle terrible & imprévue ; elle promenoit autour d’elle des regards stupides, elle ne pouvoit parler, elle ne pou-, voit respirer. Mademoiselle Duménil l’invi- toit en vain à répandre des larmes, en la baignant des siennes ; le serrement de son cœur ne lui permettoitpas d’en verser. Fixant enfin les yeux fur son amie , elle la regarda long- çems, A levant au ciel ses mains faibles A d’ E r n e s T I N t. 29s tremblantes que ne suis-je morte , dit - elle ! ah! que ne suis-je morte, avant d’avoir appris que M. deClémengis est malheureux! Ses pleurs coulant alors avec abondance, soulagèrent un peu l’oppreíston de son ame, rappellerent ses esprits mais quelle agitation, quels cris de douleur succédèrent à son accablement ! Exilé, ruiné , perdu , répétoit - elle ! lui ! le marquis de Clémengis ! Paroistant tout-à-coup se calmer , elle essuya ses pleurs, prit les mains d’Henriette ; & la considérant un moment , balisant les yeux, les relevant fur èllc, poussant de profonds soupirs, elle sembloit hésiter à lui découvrir sa pensée. Je vous afflige, lui dit-elle; hélas! je vais peut-être vous révolter ; mais au nom de notre amitié, ne vous opposez pointâmes desseins j’ai un projet, ne le combattez par aucune raison, par aucun diffours. O ma chere Henriette ! je n’abandonnerai point M. deCiémen- gis j il est exilé, son mariage est rompu, fa fortune détruite , il va perdre le reste de ses espérances ! II est affligé, malheureux; je veux partir, aller le trouver ; ma vue fera peut-être un adoucissement à ses peines. Si je ne puis le consoler , je partagerai ses maux ; je veux gémir , souffrir , mourir avec lui ! Ne me dites rien, non , ne me dites rien; ne me parlez ni du monde, ni de ses cruelles bienséances; je les rejette si la dureté les accompagne est- il des loix plus saintes que celles de Pamitié? T iv 296 Histoire des devoirs plu,s sacrés que ceux de !a record ìioidance ? A qui dois-je des égards ? Je ne tiens a personne. Si ma démarche est une faute, j’en rougirai seule. Je veux dénaturer tout ce gue je possede, je veux rendre en secret à M, deClémengis tous lesbiens que j’ai reçus de fui. Ah, pourrois-je en jouir à présent ! Heureuse aux yeux des autres, ingrate aux miens, comment lupporterois - je la vie î Mademoiselle Duménil pensoit trop noblement, pour ne pas approuver une partie du dessein de son amie; & dans celle qui parois- foit mériter plus de considération , elle la. voyoit si attachée à ses propres idées , qu’en- treprendre de la détourner d’aller à Clémengis, c’étoit l’afBiger beaucoup , fans pouvoir s'as- surer de changer sa résolution. Elle ne lui dit donc rien, la laissa mai tresse d’interpréter son silence, & toutes deux se hâteront de revenir à Paris. Pendant la route, Erneftinc se souvint d’up honnête vieillard , qui prenoit soin des affaires de M. deClémengis & lui étoit extrêmement attaché ; il s’appelloit Lesranc. Pendant son séjopr chez M. Duménil , elle le voyoiç souvent avec lui. Le marquis avoit employé, ie peintre fur la parole de M. Lesranc, qui vantoit. íìins ceíse son talent. Elle se rappel la qu’il logeoitdans le voisinage ; & son premier foin en arrivant à Montmartre , où elle voulut descendre , fut d’inviter cet homme par un d’Ersistine. 297 billet pressant, à venir lui parler le lendemain de grand matin ; une affaire importante, và il pouvoit l’obliger, Pengageoit, lui disoit elle * à i’entretçnk & à le consulter. II se renditz à Pabbaye à l’heure indiquée, La présence d’un homme qui aimoit. M* de Clémengis, qui tenoit à lui, excita îa plus vive émotion dans le cœur d’Ernestine. Elle voulut s’expliquer , commenqaà pariermais ses pleurs la forceront de s’arfêter. Le bon vieillard , charmé de revoir la belle éleve de son ancien ami, l'affuroit de son emprest sèment à 3a servir, & lui saisoit mille protestations de suivre exactement les ordres qu’ellealloitlui donner. II n’ignoroit pas combien elle étoit chere au marquis, & pení'oit lui devoir les mêmes égards qu’il auroid eua pour la sœur de M. de Glémengis. Ernestine accepta ses offresde service, esta lui ouvrit son cœur , s’étendit fur les bontés du marquis , fur la reeonnoiffance qu’elle en coifferveroife toujours ; & remettant entre les mains de M. Lefranc , ses bijoux , ses pierreries , & plusieurs effets commerqables, elle le chargea de les vendre & d’en faire toucher Pargent à M. de Clémengis, fans jamais lui découvrir d’où il venoit. Ensuite elle le pria de s’arranger avec mademoiselle Duménit,, pour emprunter sur sa terre-, afin ds grossir la- somme, & lui recommanda la distgenee & le secret. s§8 Histoire M. Lcfranc savoit qu’Ernestine devoit sa fortune à M. de Clémengis , mais il ne savoit point de quels moyens il s’étoit servi en l’obli- geant. Son billet lui persuadoit que cette fortune dépendoit du marquis ; & son premier mouvement, en là voyant si affligée, avoit été de penser que, dans lacirconstanceprésente , elle vouloir prendre des mesures avec lui fur ses intérêts. Une surprise mêlée d’admiration le rendit muet pendant quelques iniìans; il regardoit Ernestine, portoit les yeux fur le dépôt qu’elle lui confioit, la regardoit encore, sembloit douter s’il ne se trompoit point Hésitez-vous à me servir, lui demande-t-elle d’un air inquiet? Non, mademoiselle , non , lui dit-il, je remplirai vos désirs , je les surpasserai peut-être ; soyez tranquille, je m’acquitterai fidèlement de l’emploi dont vous daignez me charger. M. le marquis a bien placé les affections de son coeur ; je souhaite que le ciel lui rende le comte de Saint-Scrvains, fa fortune, fa santé, & lui conserve une amie aussi tendre , aussi respectable que vous. Sa santé ! interrompit vivement Ernestine j ah, mon dieu ! seroit-il malade ? Ne vous effrayez pas, mademoiselle, reprit M. Lefranc, il l’a été , il l’a beaucoup été , mais il se trouve mieux; j’espere le voir avant peu. Si le succès ne trompe point mon attente , je fend à Clémengis avant la fin de la semaine. Calmez- D’ E R N E S t I N E. S99 vous, mademoiselle,- je ne partirai pas sans envoyer prendre vos ordres ; je vous écrirai peut-être ce que la crainte d’élever de fausses espérances dans votre cœur m’oblige de vous taire à présent. En achevant ces mots, il la salua respectueusement & prit congé d’elle. Quelle nouvelle amertume pénétra l’ame d’Ernestine ! Le marquis de Clémengis malheureux , le marquis de Clémengis malade » en danger peut-être , comment soutenir cette cruelle idée ! Si le silence d’Henriette mon- troit qu’elle condamnoit sa démarche, si la crainte de déplaire à cette véritable amie, mèloit un peu d’indécision à ses desseins , l’état du marquis l’emporta fur toutes les considérations qui pouvoient l’arrêter encore. Elle écrivit à mademoiselle Duménil. Sa lettre détermina Henriette à lui prêter une chaise, uu de ses gens pour courir devant elle, k à lui envoyer des chevaux de polie, comme elle l’en pressoir. A midi madame de Ranci & elle partirent. Que d’impatience pendant îa route , que de soupirs, de larmes ! Ah! si je ne le voyois plus, disoit-elle à madame de Ranci, si le ciel me privoit de lui, si j’étois condamnée à pleurer fa mort! Ah, pourrois-je vivre, & me dire, & me répéter, il n’est plus! Une nuit passée à gémir , tant de trouble, d’agitation, & la fatigue du voyage épuisèrent ses forces. Dès lç second jour de sa marche , zoo Histoirí elle fut obligée de s’arrèter dans un petit village eì!e ne pouvoit supporter le mouvement de la chaise, elle s’évanouitsoit à tous momens. Madame de Ranci obtint enfin de fa raison, de sa complaisance, de son amitié j qu’elle prendroit de la nourriture & du repos. Un sommeil long & paisible la rafraîchit , la mit en état de continuer sa route le lendemain, & d’arriver à Clémengis le soir du second jour. Plusieurs des gens du marquis connoiísoient Erneltine ; les premiers qui l’appèrçoivenfc courent l'annoncer à leur maître, il ne peut les croire. Elle entre. II la voit, doute encore II c’est elle. Elle avance en tremblant, tombé à genoux; devant son lit, reçoit la main qu’il lui tend, la serre foiblemenc dans les siennes » la baise, l’inonde de ses pleurs. Est-ce elle? est-ce Ernestine, répétoit le marquis, en l’obligeant à se lever, à s’aíseoir près de lui? Qtioi, ma charmante amie daigne me chercher ! Chere Ernestine , quelle douce » quelle agréable surprise! Ah ! je n’áttendois point cette faveur ptécieuse. 1 Eh, pourquoi, monsieur, pourquoi ne l’attendiez-vouspas , lui demande-t-elle du ton le plus touchant ? Me mettiez - vous au rang de ces amis que la disgrâce éloigne ? Me croyiez- vous insensible, ingrate? Avez-vous oublié que vous étés tout pour moi dans l’utiivers ? Ah!si ma présence, si mes foins, si les plus D’E R Jl I S T î N E.' 3 Ot sortes preuves de ma tendresse peuvent adoucir vos peines, parlez, monsieur, parlez, jó ne vous quitte plus; tous les instans de ma vie seront heureux , s’il en est un seul dans le jour où ma vue, où mon empressement à vous plaire, dissipe le souvenir de vos pertes, porte un rayon de joie dans votre ame^ Le visage de M, de Clémengis se couvrit de rougeur, il prit les mains d’Ernestine, il les arrosa de larmes brûlantes. Ahí comment* S’écriá-t-il, ai-je immolé le plus grand bonheur à de vains égards , mes plus ardens désirs à de bizarres préjugés ! Est-ce Ernestine, est-ce Tai- mable fille que je sacrifiois à l’avide ambition * áu fol orgueil , qui conserve pour moi des sentimens si tendres? Elle cherche un malheureux t un proscrit peut-être! Sa généreuse compassion l’attire dans ce désert, elle vient me consoler. Ah ! je sens déjà moins des peines qu’elle daigne partager ; tout cede à présent dans mon cœur , au regret de ne pouvoir reconnoître ses bontés. Ernestine alloit parler , quand des voix confuses se firent entendre; on ouvrit brusquement. M. Lefranc, plutôt porté q réintroduit par les gens du marquis , entra en criant, votre procès est gagné tout d’une voix, monsieur ; on parle au comte de Saint-Servains, ses accusateurs font arrêtés ; je n’ai pas voulu qu’un autre vous apportât ces heureuses nouvelles. 302 Histoire Mon oncle justifié , mon procès gagné $ s'écria le marquis ! Ah ! je pourrai donc suivre les inspirations de mon cœur , payer tant d’amour , de n obi elfe, de vertus. Viens, ma chere Ernestine , viens, répéta-t-íl transporté de plaisir,- viens dans les bras de ton époux. Mes enfans, dit-il à ses gens qui versoient des larmes de joie, mes chers enfans , voilà votre maîtresse. Et tendant la main à M. Lefrancí , mon zélé , mon honnête ami , soyez le premier à féliciter la marquise de Clémengis, Des cris d’allégresse s’éleverent alors dans la chambre. Erneitine étoit aimée, elle étoit respectée ; elle méritoit le bonheur dont elle alloit jouir. Madame de Ranci levoit les mains nu ciel, lui rendoit grâces , embrassait Ernestine , prononçoit de tendres bénédictions fur le marquis & fur elle. M. Eefranc, trahissant le secret qu’on lui avoit consié , racontoit à M. de Clémengis faction généreuse d’Ernestine. Elle seule craignant encore pour des jours si chers, n’osoit se livrer à la joie. On la rassura; le marquis étoit íoibie, mais il étoit convalescent, & ie plaisir alloit lui rendre la santé. Mais épargnons au lecteur fatigué peut-être, des détails plus longs qu'intéressans. II peut aisément se peindre le bonheur de deux amans si tendres. Le comte de Saint-Servains , vengé de ses ennemis, rentra dans les fonctions de son ministère, il pardonna à son neveu un B’ E a N E 5 T I N 303' mariage qui le rendoit heureux. Henriette partagea la félicité de son amie. Madame de Ranci retourna dans fa retraite , où les foins attentifs de madame de Clémengis prévinrent ses désirs • & moi, qui n’ai plus rien à dire de cette douce & sensible Ernestine, je vais peut-être m’occuper des inquiétudes & des embarras d’une autre. r A B Ë I L L E. EUX qui aiment les longs ouvragés, eil Voyant la brièveté dumien, pourront former des doutes fur mon esprit. Je commence donc par avertir que je m’en crois aller pour composer un gros livre; litais de peur de rn'en- nuyer moi-mêmç, j’entreprends une simple feuillé; elle n’ex&édeta jamais un cahier de petit papier. Dans .cette étendue bornée , si je dis des platitudes , nécessairement j’en dirai peu,' toutes les lois que l’on imagine un dessein comme pouvant devenir une sottise, c’est une marque de bon sens de s’ûter ies Moyens de la rendre complette. Je prends l’Absille pour titre ; je ne le crois pas nouveau, mais j’aime la petite bête qui porte ce nom; elle est laborieuse, utile, & ne nuit point aux autres créatures , à moins qu’une juste défense ne l’y contraigne. Sa position dans l’univers doit le lui faire paroítre agréable. Comme ses besoins la conduisent à respirer sans cesse le parfum des fleurs, ses regards toujours frappés de leurs brillantes couleurs , ne se fixent pas souvent sur Is reste de la L’ Á B t I L L È.' ZSs îá nature fi sa façon de penser nous étoit aufficonnue que son travail, nous trouverions, je crois , beaucoup de douceur dans ses sen- timens. Je 11e fais pourtant si ce nom n’ossrira pas je sujet de quelque maligne application ; il est des esprits si portés à en faire, que tout leur en fournit l’occaíìon. Si , fur ce tire, quelqu’un considérant le monde comme une ruche, où les tins travaillent & les autres bourdonnent, alloit me croire un grave personnage , ou me prendre pour une de ces mouches importunes dont on évite difficilement la piquure, il se tromperoit eu vérité afin d’obvier à cet inconvénient, je vais confier de ma fortune & de mon caractère tout ce qui peut servir à^me faire connoìtre, au moins autant que je consens à me découvrir. Je tais mon sexe, seulement pour laisset le plaisir de le deviner; ma taille est haute, j’ai les yeux noirs & le teint assez blanc ; ma physionomie annonce de la candeur, mes procédés ne l’ont point encore démentie. En parlant à une personne que j’aime, j’ai l’air vif & gai ; très-froid avec les étrangers. Je traite durement ceux" que je méprise, je n’ai rien à dire à ceux que je ne connois pas, & je deviens tout-à-fait imbécille quand on m’ennuie. Une vie simple, même uniforme, me procure une santé parfaite ; des chagrins réels, un long & triste assujettissement n’ont jamais Tome IF. V 3o5 L’ A b e i r, l E. pu l’altérer. Mon humeur est inégale , elle dépend de la situation de níon ame ; tous mes sentimcns se peignent fur mon front ; je n’ai point fart de ine contraindre en m’abordant on lit dans mes yeux , si le sérieux ou l’cn- jouement présidera à ma conversation. J’ai des amis , j’en ai peu ; s’il étoit pof. sible d’en cultiver beaucoup , je n’en pourrois chérir qu’un petit nombre. L’esprit m’amuse sans me séduire ; mais les qualités du cœur m’intérelíent , m’attachent & nie plaisent dans tous les teuis. Je ne fuis pas riche, mais la modération m’a toujours paru capable de suppléer à l’opulence; j’ai même pris l’habitudc de ne pas me croire pauvre, en me comparant à ceux qui jouissent d’une grande fortune, parce que je n’ai pas leurs désirs , & me passe de mille choses fans rn’en priver.* On me demandera peut - être pourquoi j’écris, quel est mon deflein , que combien dieu est grand COMBIEN DIEU EST GRAND Intro B E/G F/A Cm B/D E Gm Chris Tomlin, Jesse Reeves & Ed Cash Cm B/D E Gm Fsus4 F Fsus4 F7sus4 B Bsus4 B Gm Le roi dans sa beauté, vêtu de majesté E E La terre est dans la joie, la terre est dans la joie B Gm Sa gloire resplendit, l’obscurité s’enfuit E E Au son de sa voix, au son de sa voix B Combien Dieu est grand ! Chantons-le ! Gm7 Combien Dieu est grand et tous verront, E Fsus4 F B Combien, combien Dieu est grand ! B Gm Car d’âge en âge il vit, le temps lui est soumis E E Commencement et fin, commencement et fin B Gm Céleste trinité, Dieu d’éternité E F Il est l’agneau divin, il est l’agneau divin B Combien Dieu est grand ! Chantons-le ! Gm7 Combien Dieu est grand et tous verront, E Fsus4 F B Combien, combien Dieu est grand ! 1 Combien Dieu est grand… Pont B Gm Son nom est tout-puissant, digne de louange E F B Je chanterai Combien Dieu est grand ! B Gm Son nom est tout-puissant, digne de louange E F B Je chanterai Combien Dieu est grand ! Refrain doux B Combien Dieu est grand ! Chantons-le ! Gm7 Combien Dieu est grand et tous verront, E Fsus4 F B Combien, combien Dieu est grand ! Refrain B Combien Dieu est grand ! Chantons-le ! Gm7 Combien Dieu est grand et tous verront, E Fsus4 Combien, combien et tous verront, E Fsus4 F Bsu4 B . Combien, combien Dieu est grand ! © 2004 Ed Cash, Chris Tomlin & Jesse Reeves Alletrop Music BMI admin. by Music Services / Songs / Six Steps Music ASCAP admin. by EMI Christian Music Publishing c/o Music Services. Tous droits réservés. Utilisé avec permission Adaptation Française TBF/ Traduction Nouvelle Vie 2 Russia is waging a disgraceful war on Ukraine. Stand With Ukraine! Artiste Stéphane Quéry •Interprété aussi par Chris Tomlin, Hillsong Worship français français Combien Dieu est grand ✕ Le Roi dans Sa beauté Vêtu de Majesté La terre est dans la joieLa terre est dans la joieSa gloire resplendit L'obscurité s'enfuit Au son de Sa voix Au son de Sa voixCombien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand!Car d'âge en âge, Il vit Le temps Lui est soumis Commencement et fin Commencement et finDieu d'éternité Il est L'Agneau Divin Il est L'Agneau DivinCombien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand!Son Nom est tout-puissant Digne de louanges Je chanterai combien Dieu est grandSon Nom est tout-puissant Digne de louanges Je chanterai combien Dieu est grandCombien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand!De tout mon être alors s'élève un chant Dieu Tout Puissant que Tu es Grand! De tout mon être alors s'élève un chant Dieu Tout Puissant que Tu es Grand! Combien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand! Combien Dieu est Grand Chantons-le! Combien Dieu est Grand! Et tous verront combien, combien Dieu est Grand! ✕ Ajouter une nouvelle traduction Ajouter une nouvelle demande Music Tales Read about music throughout history Russia is waging a disgraceful war on Ukraine. Stand With Ukraine! Artiste Chris Tomlin Chanson How great is our God •Album Arriving Traductions français, allemand ✕ traduction en françaisfrançais/anglais A A Combien Dieu est grand Le roi dans sa beauté, vêtu de majesté La Terre est dans la joie La Terre est dans la joie Sa gloire resplendit, l'obscurité s'enfuit Au son de sa voix Au son de sa voixCombien Dieu est grand, chantons-le Combien Dieu est grand, et tous verront Combien, combien Dieu est grandD'en âge en âge il vit Le temps lui est soumis Commencement et fin Commencement et finCéleste trinité Dieu d'éternité Il est l'agneau divin Il est l'agneau divinCombien Dieu est grand, chantons-le Combien Dieu est grand, et tous verront Combien, combien Dieu est grandSon nom est tout-puissant Digne de louange Je chanterai Combien Dieu est grand Combien Dieu est grand, chantons-le Combien Dieu est grand, et tous verront Combien, combien Dieu est grand 2x How great is our God ✕ Ajouter une nouvelle traduction Ajouter une nouvelle demande Traductions de How great is our God » français Guest Aidez à traduire How great is our God » Music Tales Read about music throughout history

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